Les Commerces

Recueil en ligne d'histoires (fictives) sur le commerce de détail. Parution chaque lundi, à 16 heures. Par F.Benhaim.

Le magasin de tapis

Le patron regrette cette expression, marchand de tapis. Où est le problème ? c’est noble d’être marchand de tapis. On négocie, bien entendu, car le tapis se négocie ; il vient de pays où la discussion est coutumière.

A l’origine, le tapis était un objet utile ; il protégeait contre le froid, les sols et les murs ; en Turquie, en Perse, il s’accroche encore. Il est aussi une œuvre d’art, qui sert maintenant à réchauffer une pièce, comme on dit, décorer, colorer. Constituer un tableau que l’on pourra fouler des pieds, sillonner  de son aspirateur, traverser de pas d’homme ou de bébé.

Ici, les jeunes couples viennent s’acheter leur premier tapis ; bien sûr qu’ils marchandent. Les jeunes séniors, les enfants partis de la maison, viennent eux aussi pour retapisser leur demeure vidée de ses enfants, où les poster de boys bands et les cartons de vieux jouets vont pouvoir partir au dépôtoir, au grenier ou à la benne, cédant leur kitscherie à une décoration d’adulte qui reprend tous ses droits. On répare, aussi, après les dégâts du chat, d’un invité peu attentionné, d’un cousin maladroit. Les mites, les pieds, les pattes, les parquets irréguliers, les déménégeurs (ou les emballeurs, ou d’autres souffre-douleurs du Tribunal domestique), tout cela fait des trous, des tâches, des fils arrachés.

La matière s’use avec le temps ; il faudrait ne jamais marcher dessus, climatiser, traiter, restaurer en permanence pour que le tapis vous survive. Avez-vous déjà retrouvé un tapis magnifique détruit par le passage des années, par la moissure, par les bêtes, par les hommes (souvent, dans notre monde de violence masculine, ce sont les hommes qui détruisent) ? Songez à sa mortalité ; il est comme nous, regardez le tapis, regardez-moi ces détails, insiste le patron, voyez-vous ce dragon ? Oui, ce motif, c’est un dragon ; celui-là, un aigle, là un griffon, là une rose… Apprenez à lire le langage du tissé comme vous liriez des idéogrammes. Il y a quelque chose à lire et à imaginer ; les enfants, eux, s’y laissent perdre, si vous les laissez. N’interdisez pas, dit le patron, ça me fait de la peine de les voir abîmés, mais je préfère vous en vendre un autre (clin d’oeil).

Deux fois par an, il va en Iran ; deux fois en Turquie, mais vous savez en Europe on trouve d’excellents distributeurs. Il y a de grands et beaux livres sur le tapis. En français, en anglais, en allemand, en turc, en persan (oui, il vaut mieux le parler, mais c’est une langue indo-européenne, vous savez).

Tout autour de vous, le rouge domine le premier regard, et ensuite, lorsque vous avez fermé les yeux une première fois, il y a le jaune, le vert, le bleu, les bleus!, le gris, le noir,  puis ce sont les formes qui s’animent, les carrés, rectangles, les traits fins, les fils du velours du tapis ; c’est comme un paysage composé de grains qu’il faut approcher, à plusieurs couches, en laine, en soie, en poil de chameau ou de chèvre, qui dégage une odeur parfumée de nature et de fleurs (ici, ça ne sent pas le vieux tapis, dit le patron avec fierté, et on aère beaucoup). L’art des tisserandes et des tisserands donne le vertige par accumulation. On est presque dépassé ; il faut apprendre à ne pas voir.

La disposition est simple ; la vitrine compte des tapis. A l’intérieur, des tapis répartis en deux carrés centraux surélevés, de petits podium, et de toutes parts, sur les murs, des tapis suspendus, et au fond, de part et d’autre de la porte qui conduit à l’arrière-boutique, des chevalets empesés avec d’autres petits tapis. Des couleurs de partout ; c’est comme entrer dans la vallée des merveilles, dans le Livre des Rois. De temps en temps le marchand fait aussi du tapis contemporain, artisanal, d’ici, de designers, parce qu’il aime ça aussi, ce sont les Gobelins modernes. Colbert et Antoine Galland sont réconciliés, Marco Polo repose en paix. Le voyage a été long.

 

Paris, le 16 juin 2014.

Au peuple iranien.

Alex, félicitations.

A nous tous, société métissée de gens de partout.

Au magasin de réglisses

Cent-cinquante pots en verre sont disposés sur trois murs qui cernent la pièce. Dedans le noir prédomine avec des couleurs vives, du rose, du bleu, du vert. Les petits berlingots de toutes les couleurs complètent le tableau chromatique, on croirait la rencontre des Impressionnistes et d’un conte de fées. Les murs sont bleus ; la vitrine est bleue et d’ailleurs on n’y voit que quelques spécimens, des boîtes métalliques contenant des pastilles de réglisse de tous les pays et quelques bâtons. Cela suffit à évoquer l’enfance, les voyages en auto d’autrefois, et l’ancienne publicité qui a pris valeur d’antiquité, de rare artefact. Ça, on le trouvera aussi du côté gauche de la boutique, là où d’autres étagères proposent de bâtons à mâcher, des pastilles de toute sorte…

 

Le pays de la réglisse, c’est la Suède ! Ah, vous ne le saviez pas ? C’est un pays où l’on consomme même la réglisse salée, ce qui est peu coutumier en France, mais si caractéristique du nord de l’Europe. La réglisse salée a un goût de pêché originel (vraiment, un bonbon salé ?). Elle a quelque chose d’archaïque. Elle est une invention du Moyen Age, assurément ; d’une période où épices se configuraient dans une cuisine aux accents acides et pointus. Nous avons tout domestiqué, avec notre sucre dix-huitième, importé des Îles à sucre, teinté en rose Pompadour du sang des esclaves. Mais ailleurs on consomme encore comme s’il n’y avait pas eu de dix-huitième siècle. D’Allemagne aussi, on a invité des lakritz en paquets blancs sous forme de gomme ou de pastille. Et il y a les inévitables sucettes, rouleaux, gommes, barres, et même de petits gâteaux à base de réglisse. Tout ça c’est à gauche en entrant. Au milieu de la pièce, d’anciennes balances pour peser son trésor. On paiera à la caisse, qui est au fond de la pièce, en riant de sa propre gourmandise, certains diraient accoutumance. Dans la vitrine (petit oubli), et sur une étagère, de petits livres : RÉGLISSE. Histoire de la réglisse en trois tomes. Etc.

 

Ainsi derrière la vieille porte se déploie un monde au parfum d’anis et de poivre ( goûtez ceux-ci, fourrés au poivre…), un monde où la confiserie violette, jaune et rose entre dans le noir monde de l’ébène, et où le sucre d’orge touche à l’au-delà de l’amer… Le Styx du bonbon, c’est ici.

Berlin, le 9 juin 2014

A mes amis berlinois.

Le magasin à 1 euro

La crise n’en finit pas. Elle dure, et d’ailleurs, on n’y pense même plus ; on a oublié le vocable « crise » pour désigner la vie telle qu’elle est devenue, parce qu’au fond, ça sous-entendrait que ça va changer sous peu. Il faut, dit-on, ceci, il faut cela. Et pour le moment, ça dure. C’est vrai que depuis 2008, il y a plus de monde au magasin à un euro, mais à part ça, il y a le fond de commerce habituel : les passionnés de la bonne affaire. Faire des affaires, vous savez, c’est une dromgue. C’est difficile de s’en passer une fois qu’on est lancé. C’est une façon de remporter de petites victoires, contre la vie, le monde, les marges. Le magasin, donc. Comment cela se présente ?

Rien n’est perceptible en vitrine, si ce n’est du jaune, du rouge, des couleurs criardes qui vous indiquent que la solde est ici. Laissez tomber le magasin suivant. C’est ici que ça se passe. En grand, les lettres LIQUIDATION et TOUT À UN EURO renforcent le message. Dedans, ce n’est que bricoles, babioles et objets les plus confus. La grande difficulté de cet endroit c’est la profusion absolue, la variété inattendue des objets sans rapport qui se côtoient. Vous en avez besoin, ou non : là n’est pas la question. Plus tard, vous les jetterez en déménageant, ou en vidant vos placards à l’occasion d’un nettoyage de printemps. Ah, ce qu’on peut accumuler !, direz-vous. Mais vous ne repenserez plus à ce petit plaisir que vous aviez à acheter ce stylo Mickey, cette brosse, ce couteau-fourchette en plastique, ou encore ces ballons d’anniversaire qui n’ont jamais servi.

Car à l’intérieur, tout est en bacs, et posé sur des rayons chargés d’une diversité qui épuise le cerveau. Trop de choses à appréhender. Bien sûr qu’il y a des articles à plus de 1 euros : cette horloge pirates de la Caraïbe, ce ballon de foot décoré de plantureuses créatures (pas du tout macho, hein), ou encore cet ensemble séche-cheveux-permanente-coloriage-brushing. Ca c’est un produit phare, ça marche bien. Car il y a les produits d’appel, à 1 euro, en l’occurrence, la moitié du magasin, et il y a quelques articles qui nous font rêver, et monter un peu. Après tout, on a fait tant d’affaires ! l’ironie de l’histoire, c’est que pour un produit payé un euro, on finit par dépenser plus qu’ailleurs. On se rattrape sur le volume, fait observer le patron. Le volume, le volume. Tant de choses à produire, tant de choses à entretenir, tant de choses à détruire. Il paraît qu’en 1900 une maison possédait une centaine d’objets ; aujourd’hui elle en contient dix mille. Assurément, le magasin, lui, en possède cent mille, à un euro, ça reste pas cher ?

Dans le sillon rhodanien, 2 juin 2014.

La friperie

Connaissez-vous l’odeur d’une friperie ? C’est comme un tissu mouillé et séché entre-temps, comme un amas de draps. Dés qu’il y a des tas et du désordre (inévitable, même dans le plus soigné des établissements), l’odeur réapparaît. La boutique existe depuis dix ans et ne désemplit pas. S’y mêlent les populations les plus différentes. Une des France d’aujourd’hui, la fédération des alter et des fauchés. Des mères de famille de toutes les couleurs, en habit divers, super mode un peu osée, en boubou, en caleçon de supermarché, qui montre tout des formes, ou en voile, avec leurs enfants. Des dandy qui mettent des chapeaux melon, des costumes d’autrefois, et portent des moustaches excentriques. Des filles aux cheveux rouges, étudiantes, qui viennent s’habiller et « délirer », laisser libre cours à leur fantaisie pour pas cher. Elles prennent souvent des pièces que les autres n’osent pas mettre. Les robes à 1 euro, les articles au kilo dans un tas, sur une grande table au milieu. Il y a de l’homme, de la femme, de l’enfant. Il y en a pour tous, en d’autres mots. La boutique pour tous. Parfois, on y retrouve une chemise qu’on a jetée autrefois, et qu’on serait content de reporter : à force de mettre les mêmes vêtements, les uns et les autres, on se rend compte dans le dépotoir d’une friperie qu’on n’est pas si unique face à la mode, malgré son message qui voudrait nous faire croire que nous sommes tous différents. Think different, disait la pub…

La friperie c’est un art de vivre : l’art de vivre à la seconde main, sans dépenser, sans avoir le besoin que tout soit parfait, mais juste ce qu’il faut. Pour autant, les clients consomment, et ils consomment d’autant que c’est pas cher, qu’on empile. On repart plus facilement avec un sac plein qu’avec deux pauvres articles choisis minutieusement.

Il y a des chaussures aussi ; on repousse les limites de l’hygiène standard et de notre acculturation : oui, on peut partager des pompes. Un jour peut-être, on vendra des sous-vêtements, car après tout, si c’est bien lavé… chacun appréciera comme il l’entend.

La fripe, c’est un mouvement, et c’est une mode, et une tendance. Au départ il y a eu les marchés au puces ; maintenant il y a toute une gamme d’offres de recyclage de vêtement depuis les garde-robes ouvertes à e-bay en passant par ici. Savez-vous qu’on ne récupère qu’une toute partie du rebut, ici ? C’est tout à fait illusoire de penser qu’on pourra tout sauver. La plupart des vêtements finissent en moquette ou en fumée d’incinérateur. Alors, vraiment : est-ce encore la peine de produire plus, d’acheter ? Quand il y a de si beaux spécimens de la saison dernière, ou d’il y a quatre saisons, à portée de main ? Question existentielle pour les zélés comme les clients occasionnels ; les vendeurs répondent : la friperie, c’est un mode de vie. On entend Blondie, de la musique rock, punk, FIP et parfois France Inter ; on mange des galettes de riz bio au comptoir, et on fait du café pour les clientes habituées. C’est une sociabilité, parler chiffon, c’est un art de vivre. Oui, essayez-le, le t-shirt Disney, je vous l’assure, c’est rétro, c’est à la mode, c’est subversif, c’est psychédélique.

A Annie Ernaux, pour son dernier bouquin.

A Perrine Benhaim, qui aime bien la fripe.

A ma mère, qui m’y a un peu trop traîné.

Le magasin de vêtements pour enfants

C’est un problème majeur d’économie circulaire ; comment habiller les générations d’enfants qui se succèdent—sans se ruiner—? Pour tout parent, l’équation est la même : un enfant garde un habit un an ou deux, et pourtant, il ne doit pas avoir l’air d’un souillon ; il doit faire honneur à la famille ! C’est du moins le raisonnement de nombre de parents zélés et déjà si fiers de leur descendance. Comment ne pas les comprendre ? Comment alors ne pas céder à la tentation de l’habiller comme un adulte, ou de l’habiller comme un bébé, ou de lui faire une garde-robe de dandy collectionneur ?

Les enfants des clients vivent la coquetterie de manière très aléatoire. Pour certains petits garçons ou petites filles, c’est un supplice. Passer une heure à essayer des vêtements ou des chaussures trop serrées, à prendre l’air d’un poupon et à envisager la fin de leur bonne vieille chemise préférée, toute petite et abîmée qu’elle soit, c’est une charge émotionnelle que l’ambiance Happy Meal des bonbons, des jeux et des couleurs vives, n’atténue pas. Pour d’autres, les futurs trendsetters de leur génération, les mondains de demain, les idoles et les modèles à venir, c’est une joie dont l’appétit de parure risque toujours de faire basculer les finances fragiles de parents déjà trop accommodants.

La boutique est organisée pour deux mondes de taille fort différente ; les petits, voire les tout petits, pour qui l’univers connu fait un mètre vingt ; les parents, pour qui le monde est un espace de dangers et de menaces pour de fragiles bambins (ce que nous ne contestons pas !). Il faut donc que cela soit joli, coloré, plein de jeux, de petites chaises, d’espaces d’amusement pour les gamins, pour les frères et sœurs peu intéressés par les emplettes, pour les heureux bénéficiaires, eux-mêmes fatigués de tant d’essayages (les cabines sont au fond) ; il faut que le sol soit facile à laver (il a tout vu) ; il faut qu’un bon fauteuil ou deux et un peu de café console les parents et grand-parents que la fatigue prend d’un coup, revers d’une nuit passée à cajoler le cadet, d’une matinée passée à jouer au ballon, d’une minute passée à gronder ou à expliquer… Il y a tant de raisons. Pour la patronne, il faut plus de nerfs dans une affaire comme celle-ci, mais c’est une passion ! Et la France donne tant d’enfants à habiller, dit-elle. Ils sont fascinants dans leur diversité, tant de petits visages, bouboules… (le personnel se perd souvent en démonstrations d’attendrissement un brin mièvres). Bon nombre de familles viennent ici pour habiller l’aîné et ne franchissent le seuil que trois enfants plus tard, lorsque le cadet ou la cadette d’une grande fratrie décrète que la robe souillée ou le chemisier aux mille tâches ne peut décidément plus convenir. Un enfant le décrète à sa façon. De temps en temps, on incite à partager ; on organise une bourse aux vêtements entre parents. Contrairement à ce que vous pourriez croire, « ça génère du chiffre ». Oui, le monde est différent de ce que l’on croit, et de toute façon, ici, on est d’abord là pour les mômes (de même qu’en Inuit on désigne la neige par cinquante termes différents, il y en a au moins autant ici pour décrire l’enfant).

Lors des fêtes, les familles livrent l’assaut pour parer les enfants ; petits costumes, petites robes de princesse ; au fond, on leur apprend si vite à être comme nous-mêmes…

 

Paris le 19 mai 2014.

Le magasin d’épices

 

De Marco Polo à Dune, le monde des épices est envoûtant, éclatant et lumineux ; l’épice une poudre mythique dont la terre d’origine s’éloigne toujours à mesure qu’on s’en rapproche. Un magasin d’épices est le droit héritier des comptoirs portugais et vénitiens ; des grandes expéditions ; des caravanes et des caravelles. Tout doit se ramasser en vrac comme de précieuses poudres réchappées du voyage et du désert. Idéalement, il faut ramasser ça dans un vêtement ample et ensuite laisser tomber des mains comme ferait Picsou avec son or. Dans leurs petits flacons, les épices ont gardé quelque chose de cette miraculeuse rareté. Le personnel, en noir et derrière de grands tabliers noirs, se tient à votre bienveillante disposition.

Tout est ainsi disposé : au centre de cette grande maison du condiment, des gousses de vanille classées par provenance et par force, nommées selon les îles (troublante est la nostalgie de leurs noms d’Ancien régime…). Sur les côtés, sur des rayons de bois clair posés sur des miroirs, qui glorifient chaque produit et couleur, il y a une myriade de petits flacons prêts à la commercialisation. On trouve aussi, en contrebas, et pour faire plus authentique, quelques sacs de sables jaune, rouge, ou noir, et de grandes jarres.

On vend les épices classiques : cannelles, curry, curcumas, poivres de toutes les couleurs. Mais aussi les choses auxquelles vous êtes moins habitués : les herbes, les racines, les baies. Il en vient de partout ; et aujourd’hui encore, le cours de l’épice est élevé. Aujourd’hui encore, les bonnes épices sont dures à trouver. Aujourd’hui encore, on doit importer bon nombre d’entre elles, sans quoi nos légumes tempérés ne se fieraient qu’à leur propre goût mouillé et vert. Avec l’épice, ils sont relevés, ils deviennent cosmopolites et différents. Même la vieille courge est transformée. Certes, à y regarder de plus près, bon nombre de légumes sont venus d’autres continents, et bon nombre de plats traditionnels sont en fait tributaires d’épices et donc de ces mouvements de caravanes d’autrefois et de cargos d’aujourd’hui. Témoins le pain d’épices, le vin chaud…

Sait-on les vraies conditions de consommation de ces trésors de goût et de senteur ? Tout l’enjeu est là de nos jours : savoir comment on boit vraiment le thé, comment on assaisonne vraiment les plats, comment on doit manger le piquant. Comme si nous ne pouvions, tout simplement, faire ce qui nous plaît. Témoin le curry wurst : qui aurait pu prévoir une telle monstruosité culinaire, pourtant si appréciée ? La querelle des Anciens et des Modernes, des puristes contre les fusionnistes, fait ici rage. Entre l’AOC et la Cuisine nouvelle, il vous faut choisir ? ou bien, ne serait-ce que savoir. A cet effet, des livres sur les épices sont disposés dans des casiers éclairés par des néons cachés, sur un fond miroir. EPICES. SPICES OF THE WORLD. EPICE MON AMOUR. On croirait des unes de Géo. Au fond, si vous ne pouvez partir en voyage, et/ou que Samarcand vous paraît trop loin, il vous reste toujours le magasin d’épices. Ce n’est pas qu’une affaire de cuisine, même s’il faut bien reconnaître qu’en matière de goût il y a bien épice et épice. C’est une affaire d’ailleurs, d’ici ; et d’ailleurs…

 

Paris, le 12 mai 2014.

Aux enfants des rues, encore une génération sacrifiée.

 

Le magasin d’emballages

La boutique aurait besoin d’un coup de neuf, c’est vrai ; l’enseigne est correcte et récente, ainsi que les couleurs de la devanture, mais à l’intérieur, les murs sont jaunis par la clope du patron et le passage du temps, l’humidité et l’haleine des clients. Ils sont patrons de petit commerce, marchands ambulants, ou parfois experts venus de cabinets de style etc. Ils vendent de tout, et en tout cas, ils ont besoin d’emballer.

Il faut dire qu’on ne voit pas trop les murs, dans ce capharnaüm. Il y a des rubans, des papiers cadeaux en tout genre, du scotch, tout le nécessaire pour les fêtes, posés juste derrière la vitrine et à droite de l’entrée. En cette saison il faut aller droit à l’essentiel ; on fait une promo printanière sur tous ces articles pour valoriser ceux qui achètent en avance. (« Certes, vous faites du stock, mais sur le long terme, vous économisez, et c’est ça qui est important… »). Et puis, cela permet de repérer les tendances, adulte comme enfant, dont l’emballage est le fidèle reflet. Au fond, c’est le royaume du plastique, que seul le bureau du patron semble retenir du bout de ses forces. Il y a un semblant de rangement, mais comme chez tous les grossistes (on fait très peu de détail), il y a du gros, et qui dit gros, dit volumineux, et qui dit volumineux, dit que vous aurez beau être la personne la plus maniaque du monde… A gauche, c’est le royaume du carton. On trouve des boîtes de toutes les tailles, de plusieurs couleurs.

A quoi servent tous ces emballages ? A décorer, à informer, à protéger. On doit être disert en son métier si on veut réussir. Si on se pose toutes ces questions, croit-on en ce lieu, on saura choisir pour ceux et celles qui n’ont justement pas de temps à consacrer à ça, qui viennent ici entre deux, quatre ou six courses, et que le temps semble retenir par sa course folle. Devant l’entrée, c’est d’ailleurs une guerre sans merci pour la place de stationnement. Quelquefois on dispose des cônes oranges pour éviter qu’elle parte trop vite. Il y a quelques traces de jaune et cela permet de réclamer sa libération séance tenante lorsqu’il le faut.

Mais revenons à l’entreprise. Aux yeux du propriétaire, c’est une œuvre spirituelle : le temple de l’enrobage ; il y a même des livres d’origami ; rendez-vous compte de ce qu’on peut faire : l’emballage, c’est une matière noble ! Quand les clients ou les passants ont le temps, on parle longtemps de tout ça, et de tout ce que l’emballage peut faire à un présent. L’habit fait le moine, en quelque sorte, ou bien, il le sublime. On aime recevoir et présenter les nouveautés, aussi ; ça n’arrête pas ! De découverte en découverte, toutes ces années de métier ont conduit ce commerçant à fréquenter les musées, à se passionner pour le Japon ou la France des dix-huitième et dix-neuvième, qui savait si bien emballer.

On pourra vous dire que l’emballage n’est pas écologique, et qu’un jour on reviendra tous au vrac. Mais on vous répond ici qu’on verra bien, que l’eau coule sous les ponts, et que de toute façon, « on pourra toujours faire de la consigne ».

Rio de Janeiro, le 4 mai 2014.

Le magasin de confitures

Pour faire un beau magasin de belles confitures, il faut d’abord de bonnes confitures, et pour cela, il faut de bons ingrédients. Des fruits, en premier lieu, qui devront venir de provenances bien marquées : Gascogne, Ile-de-France, Maurice ou Réunion, Kenya, Savoie, Gâtinais, Sologne… Il faudra préciser qu’ils sont tous bio ou d’origine familiale (on ne s’étend pas sur la définition de « familiale »…). Ensuite, du sucre : sucre de canne, miels de toutes sortes. Ca c’est la première étape.

 

La seconde, ce sera de mélanger et de surprendre : agrumes au basilic, chocolat au curry, trois fruits, quatre agrumes, deux bananes, quatre chocolats. Tout cela produit l’étonnement. Songez aussi aux fruits exotiques : ananas, kumqat, mais aussi la baie de l’églantier qu’on ne semble consommer que dans l’Est et les zones de montagnes. Maintenant, faites des duos, et testez sans cesse ! pourquoi pas églantier-banane d’ailleurs ?

 

Cela fait, il vous faudra songer à décorer les pots. Ceux-ci doivent refléter les valeurs de la maison : petits, parce que ce qu’on achète ici a de la valeur ; élégants, car nous sommes élégants ; simples, car nous sommes aussi simples. Il faut que l’étiquette exprime tout cela à la fois. Simplicité, élégance, et qu’elle fasse mention du privilège que vous avez, et de l’ancienneté de la maison. Une partie du plaisir de nos confitures, dit-on, c’est de les partager : comprenez aussi, de les montrer à vos convives et d’en faire un sujet de conversation pour petits-déjeuners de mariage et lendemain de fête (c’est justement à ce moment qu’on en cherche, alors que les esprits sont fatigués). Quoi de plus commode qu’un peu d’émerveillement pour égayer la tablée.

Maintenant, il vous faut présenter le tout : pour cela, des étagères en bois, une musique douce, des lumières qui mettent en valeur les produits. Séparez gelées et confitures, confits et jus, compotes et miels (oui, on fait aussi du miel, et des pâtes à tartiner). Les étagères couvrent les murs de toutes parts. Habillez le personnel en noir ; on est ici dans une grande maison, il faut un peu de standing ; et pour une raison qui nous échappe, c’est le noir. Maintenant, emballez tout ça en sac élégant à la caisse. Avec du ruban, et une anse en corde de couleur. Comme si vous aviez acheté des chaussures de marque. Vous y êtes. Quarante euros pour quelques confitures, mais au moins, avec ça, les convives seront contents.

 

Paris, le 28 avril 2014.

 

Le magasin de cravates

Si vous n’avez pas d’idées pour la Fête des Pères, oui, il reste les cravates. Il restera. Toujours. Les cravates. Toujours. Oui, toujours. Enfin, sauf si l’esprit start-up finit par tout bouffer, ce qui n’est pas impossible. Les casual Friday, la patronne en est convaincue, ont fait baisser son chiffre d’affaires. Ca vous fait rire ? chiche. Faisons les comptes. Comparons ce que c’était il y a trente ans, quand elle a ouvert, et maintenant. Comparez.

Fort heureusement les effets de mode ont aussi réinstitué dans la vie quotidienne ce qu’ils avaient retiré au monde du travail. La cravate, corset masculin, selon ses détracteurs (si elle est mal ajustée ! répond la cheffe d’entreprise), s’est immiscée sous des barbes à la mode, un peu détachée, le nœud vague, sur une chemise jolie mais pas tout à fait repassée. La cravate noire est aussi revenue avec les types qui vont en boîte de nuit en costume, car comme toujours, la mode, c’est double mouvement : chemises à carreaux et costumes taillés sur mesure, c’est tout un. On avait jusqu’ici des modèles classiques et de la fantaisie, et des cravates « sport », mais on a de plus en plus de cravates « sport ». Le paradoxe, selon Madame la dirigeante, c’est qu’une fois que vous achalandez plus de sport, les ados et post-ados se jettent tous sur les modèles rétro et archi-conservateurs. Allez comprendre. Du coup, elle se dit qu’elle va revenir à ce qu’elle faisait avant, comprenne qui pourra.

Ca la gonfle, et en même temps, elle comprend. « Moi aussi, j’ai eu ma période hippie. » explique-t-elle le sourire aux lèvres et le café à la main. (Café, mais attention, pas pour les clients : le café est l’ennemi des cravates…) Il en reste quelques CD, une ou deux revues qui traînent et des cheveux qui ne veulent pas tout à fait se fixer.

La boutique est en bois, de toutes parts : c’est une ancienne boutique qui a été reprise. Il y a une grande table en bois vitrée, et à l’intérieur, cravates et boutons de manchettes. Certains sont très beaux, on fait de toutes les marques. Tout est beau, Monsieur, corrige la patronne qui officie à sa caisse au fond, sur son ordi portable, et se déplace pour vous montrer les jolies choses de plus près. Il faut une clé pour ouvrir.

D’autres parts, de toutes parts, il y a des penderies à cravates en-dessous desquelles on trouve des tiroirs en bois, pour trouver les variantes et plus de variété encore. Les variantes sont de textile (soie, matières synthétiques) et de texture ; elle sont de motif, de couleur ; elles sont de genre (été, hiver, affaires, promenade à la campagne, hipster, sport, mode) ; elles sont complexes ou simples (ici, on dit uni). Ces derniers temps, il y a eu aussi la mode des cravates à embout coupé ou carré, et la mode des nœuds papillons. Ici, on a vu venir, et les ventes ont été bonnes. Le nœud-pap, c’est pour trois catégories : les amateurs en tout instant, pour qui cela constitue une marque de reconnaissance (on pense au Premier ministre belge) ; les amateurs hipsters qui portent ça avec une chemise à carreau ; et les traditionnels, pour qui cela rime avec smoking ou costume des grands soirs. Tous sont bienvenus. Et précisons qu’en matière de nœuds papillon, les dames le sont aussi ! Il y a de plus en plus de femmes, d’ailleurs, et ça fait du bien, constate la patronne. Ca me change.

L’ensemble compose un rideau de couleurs et de motifs qui, de loin, ressemble à la robe d’une princesse revue par Vivienne Westwood. Vous savez, les cravates, c’est décoratif. Il y avait dans le temps un restaurant au Colorado, où on coupait systématiquement votre cravate pour la pendre au mur. Les parois étaient pleines, en guise de trophées et de décoration, non de crânes bovins, mais de cravates amputées.

Paris le 21 avril 2014.

Aux familles syriennes qui dorment dehors à Saint Ouen. Pour les aider.

* Lecteurs français, pas de panique : en France, la Fête des Pères c’est le troisième dimanche de juin.

Tout pour la salle de bain

Vous savez, le confort, ça se construit. Et c’est ici que vous trouverez le plus beau des conforts : celui d’une toilette magnifique. La toilette la plus belle, c’est celle que vous avez prévu : douche, douche italienne, douche américaine, baignoire, italienne, belge, de Perse. Baignoire à l’allemande, avec des bulles, façon spa. Baignoire à l’ancienne, à pieds. Baignoire à la japonaise, dit-on en plaisantant, parce qu’elle est tout en miniature, qui pourrait être un gros bac de douche. Pourtant, je crois avoir vu ça en Allemagne… se dit le passant.

Les robinets sont les accessoires de la vitrine, qui montre sans trop de pudeur de belles cabines de douche accollées à des bouts de plomberie. Mais les belles images font rêver. On a démédicalisé, désimperméabilisé les salles de bains, ces dernières années, explique le vendeur au client curieux. On continue à faire de la céramique, des carrelages, et tout, disserte-t-il en vous montrant un bel ensemble baignoire, miroir et bois exotique (d’où vient-il…). Mais aujourd’hui, on n’hésite pas à poser une baignoire à l’ancienne sur un plancher et à intégrer un évier dans un meuble en bois. Comme autrefois ! s’exclame-t-il en riant. Ah, mais on y revient. On a détruit les traditions, et finalement, c’est pour mieux les retrouver, s’accorde-t-on toujours ici.

Tout, tout, tout, pour la salle de bain, chante la pub à la radio que le patron a payé. Sur la radio locale et sur une ou deux radios communautaires, car dans la ville, ça aide. Une portugaise et une en arabe, et la radio nostalgique que tout le monde aime bien. Dans les deux cas, le slogan revient toujours. Ici, on en est très fier. Fabrication maison, pas besoin d’agence de pub. Dans le magasin, on passe la radio nostalgique, ça met de l’ambiance, et on rentre à la maison avec des chansons plein la tête. Pour le déjeuner, il y a l’Intermarché en face, et sinon, une pizzeria et un truc à paella un peu plus bas. Le café c’est à côté aussi, bar PMU, on a viré un vendeur l’an dernier qui y gaspillait tous ses salaires et arrivait en retard. Un accro. J’espère qu’il s’est soigné depuis, soupire sa collègue.

En ce moment, ça tourne pas mal, mais on a connu mieux. A une époque, vous explique la vendeuse, les gens venaient ici et achetaient sans compter. Bon, ils se posaient moins de questions, concède-t-elle. Ca c’était avant. Mais maintenant, d’un autre côté, on a vraiment de belles choses à vendre. De moins en moins de pastel. On ne se croit plus du tout à l’hosto. C’est plus les salles de bain à Papa ! maintenant, c’est l’hôtel trois étoiles !

L’innovation court partout : dans ces lavabos qu’on peut mettre sur une cuvette de toilettes ; dans ses robinets qui font couler l’eau comme si elle tombait d’une roche, d’une cascade ; dans ces douches qui vous arrosent de partout, à ne plus rien y comprendre. Partout dans ces salles de bain, on se prend pour Cléopâtre ! on se prendrait pour une Vahinée ! on se croirait chez les Naïades ! ça tourne beaucoup, dans l’entrepôt. Les délais de livraison doivent être de plus en plus serrés ; les gens ne supportent plus d’attendre. Et les intermédiaires sont coriaces.

On a innové dans les délais de paiement, aussi. Six fois, sans frais. Ca a été compliqué au début, mais ça passe mieux auprès des clients. Et maintenant, on fait beaucoup, beaucoup d’accessoire. Car ça fait revenir, et puis, au fond, une salle de bain, c’est le projet d’une vie. Vous avez vu ces petits crochets à ventouse ? C’est pour accrocher les serviettes. Et ces porte-savons ? Oui, on a aussi ça pour les gels-douche.

Il faut toujours regarder ce que les gens font chez eux. Quand ils sont invités à dîner, le patrons et ses fidèles employés s’attardent toujours un peu dans les salles de bain, histoire de voir. Ceux-là, ils avaient des coquillages ! Eux, ils avaient le chien dans la baignoire ! raconte-t-on en riant le lundi matin au café. Parfois ça donne des idées, et parfois c’est écœurant. Vous savez, on en voit, de ces choses ! Dés que ça touche à l’intime…

 

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Paris, le 14 avril 2014.

A Perrine Benhaim, bon anniversaire.