L’écrivain public

par Frédéric Benhaim

Les passants se succèdent, devant une vitrine légèrement teintée, à l’enseigne vieillie. Les lettres décollent un peu : ECRIVAIN PUBLIC.

A l’intérieur, on voit une vieille dame qui tient ses lunettes et finit le journal. Là-dedans, il y a l’écrivain public, qui reçoit, tous les jours, du lundi au jeudi. Pas la peine de bosser plus, et puis, j’en ai marre, avec les années. Marre de bosser, non ; marre du train-train, envie de se reposer, de réfléchir.

Depuis quelques jours, la radio a diffusé des nouvelles inquiétantes : prise d’otage, attentats… Elle joue tout le temps, quand il n’y a personne. C’est comme dans un taxi, ou une boutique. Ca passe le temps. Cependant, les clients de toutes couleurs et de tous les âges défilent ici. C’est pour cela que la vitre est un peu teintée. On ne dit pas qu’on ne sait pas lire ; ça ne s’avoue pas. Dans le métro, on demande au voyageur étonné à quel arrêt il faut descendre (« mais c’est marqué… »). A la borne automatique, on demande sans demander, où il faut appuyer. Sur la route, on demande son chemin (« mais il y a un panneau juste là… »). Pour écrire, pour envoyer une lettre administrative, un faire part, ou dire je t’aime, en revanche, on ne peut plus tricher. Alors les gens se succèdent ici.

Sur les murs, les cartes postales reçues depuis les années côtoient une feuille simple, imprimée et placardée, qui dit les tarifs. Tout décolle un peu, tout est jauni. Ca sent le tabac ; des dizaines de cigarettes se promènent entre le cendrier et la poubelle. Sur la table, un simple ordinateur, des trombones, des stylos, des blocs notes, et une imprimante, dernier cri. Ca c’est notre petit luxe. C’est pas parce que c’est l’écrivain public qu’on ne peut pas faire les choses bien comme il faut, propres, jolies, et se faire plaisir. D’ailleurs, il y a des Quality Street dans une petite assiette, et parfois des After Eight, et certains jours, si je suis de bonne humeur, je vous fais un café. Bon, je ne le suis pas, mais allons-y quand même. Le café est servi dans un gobelet en plastique. Paraît que c’est pas bien pour les dioxines. Des gens en ont renversé ; la vieille moquette grise de cabinet comptable est tâchée. Ca n’a pas été shampouiné depuis des lustres, mais on aère.

Il n’y a pas de groupe particulier, se dit-elle avec les années. Bien sûr il y a des personnes moins fortunées ; des immigrants ; des personnes qui n’ont jamais été bonnes à l’école, et qui ont été travailler.

Avant, ma femme écrivait pour nous, mais depuis qu’elle est décédée…

Je prends des cours, mais je ne maîtrise pas tout.

Mes enfants se moquent de moi.

« Hier, ils ont tous été manifester, mais ils n’ont pas écrit de panneau. Si, il y a une cliente qui m’a appelée pour que je lui épelle son slogan. Elle était très fière, elle m’a rappelé sur mon portable ce matin. »

Parfois, elle donne son portable, en cas d’urgence. Ca c’est pour ceux qui sont illettrés, pas analphabètes. Il y a de tout, vous savez, on classe tout ça dans le même panier. C’est un spectre. On commence et on essaie. Il faut accompagner les gens, toujours rester patient, car un jour, ils pourront lire et écrire ; comme on apprend à conduire, on peut apprendre tard. Moi je n’ai jamais eu le permis, dit-elle en souriant. Je l’ai raté trois fois à vingt-sept ans, et ça ne m’a jamais retenté. Ce n’est pas grave, je ne vais en vacances qu’en ville. Mais ça ne vous tente pas le bord de mer, le désert, le silence ?

« Si, pourquoi pas, si vous apprenez à écrire, je passe le permis.

—Si vous m’apprenez à écrire, je vous apprends à conduire. »

Paris, le 12 janvier 2015.

Aux victimes des attentats qui ont eu lieu en France, et au Nigéria, la semaine passée. Aux familles, aux enfants, à nous tous.

A la liberté d’expression.

Musulmans, juifs, chrétiens, bouddhistes, hindouistes, sikhs, animistes, athées, agnostiques, tout cela, ou partie, à la fois, ou rien de tout cela, qu’on sache ou qu’on ne le sache pas, quelle que soit notre formule identitaire, nous sommes la France, nous sommes le monde.