Les Commerces

Recueil en ligne d'histoires (fictives) sur le commerce de détail. Parution chaque lundi, à 16 heures. Par F.Benhaim.

Mois : juillet, 2012

Le magasin de sport

Artère passante, bruyante même, où circulent de nombreuses personnes, véhicules, animaux. On entend des travaux, quasiment toute l’année. Il y a toujours quelque chose en cours ; et depuis le temps, la direction aurait pu intenter un procès. Il fut un temps où cette enseigne n’existait pas et où ce magasin était encore une entreprise familiale, LESUEUR SPORTS. Mais c’est fini, et la chaîne X a repris la boutique, l’a agrandie, a embauché de nouveaux vendeurs ; c’était il y a longtemps ; il n’y plus de vendeurs de cette époque.

Aujourd’hui officient en maillot, pantalon noir et baskets noires ou grises de jeunes étudiants ou professionnels qui veulent aller loin, en veulent, et c’est pour ça qu’on les embauche.

Les vitrines sont toujours à la mode de la saison, c’est-à-dire, au sport de circonstance. Au loisir, sinon : plage, sports d’hiver, randonnée, camping, basket, tennis. (Le tennis est un peu passé de mode. Il a perdu de sa superbe populaire depuis les retraites de Borg et de Noah…) Elles sont artificielles, résolument : peu de paysage, une ou deux photos, beaucoup d’articles, des mannequins, noir plastique couleur brosse à cheveux… du sac, des chaussettes parfois, un ou deux slogans accrocheurs.

Le lieu respire la philosophie des marques de sport ; celle d’un monde en compétition. Aller plus loin. Agir. Faire, tout simplement. Sauter plus haut. Etc. Quelquefois, on met en avant la solidarité du sport. La symbolique des JO. Le concert des nations, dans la sueur. Le nouvel épique. La beauté du geste. Au fond, on a du mal à trouver le sport populaire, dans ce temple du sport populaire. Le client aspire à autre chose qu’à lui-même, à en croire les images, le son et les rayons.

Ceux-ci nécessitent un savant apprentissage : ils se méritent. Il y a comme un bric-à-brac organisé dans les casiers de métal, les rayonnages de fer (?) blanc, les portants, les cintres en plastique par terre, les chaussures de caoutchouc qui ornent le mur aussi densément que les tableaux au Louvre d’avant, du noir au blanc en passant par les orange, les rouge et les jaune (la couleur, c’est la tendance).

Autant de marqueurs d’identité : chaque rayon a ses habitants, ses citoyens, ses sujets. Les ados sont aux basket. Les jeunes professionnels au tennis, à la course, au ski. Les familles, ça dépend : ski et hurlements de gamin en hiver, plage et hurlements de gamin en été, à quoi s’ajoutent les esssayages frustrés du rayon maillot de bain. Car il y en a peu pour les grandes tailles, dans le magasin. On promeut la forme : entrez-y pour y rester. Enrichissez-vous, a dit Guizot, et aujourd’hui, chez X, il dirait Soyez en forme.

D’ailleurs, d’articles de sport, le magasin est devenu pharmacie, médecin traitant du sportif prévenant, et même chamane : pilules, breuvages à base de protéines (d’origine animale, obscure) ou de plantes naturelles, vivifiantes, miraculeuses, aideront le sportif stressé, grassouillet, ou le coureur à puiser dans une réserve d’énergie nouvelle.

La moquette fine est couleur de terrain de basket : on peut y pratiquer le roller et le patin à roulette, faire glisser des ski, ou s’asseoir en essayant une chaussure sur un pied endolori.

On passe une musique dynamique, répétitive, redondante, qui fait acheter, et qui donne mal à la tête à certains, mais à force, on ne l’entend plus.

Paris, 30 juillet 2012.

La carterie

C’est dans une rue un peu touristique, un peu historique. Pavée, un peu de côté, un peu oubliée. Quelque part dans la vieille ville, aux abords, près du fleuve. Tranquille, dans l’ensemble. On y vend des cartes et de la papeterie diverse. L’enseigne dit : CARTES.

On a pensé que l’internet allait tuer le commerce des cartes et du papier, mais point du tout. C’est vrai que les beaufs s’écrivent désormais leurs condoléances par sms, pense la patronne, une rousse habillée de noir, un peu comme Sonia Rykiel, qui lit du Yourcenar et du Duras et qui voudrait ressembler à Lolita Lempicka. Les cartes postales, les cartes de vœux, tout cela existe encore et les gens intelligents continuent de s’en envoyer. On ne reçoit plus que des factures par la poste, alors de temps à autre, une pensée…

Le magasin s’est tout de même diversifié. Il y a les cartes, de plus en plus belles. Artistiques, humoristiques. Hallmark, c’est fini. On a su renouveler le genre. La patronne, pardon, Lolita, pense à faire des séries limitées, lithos, voire dessins d’artiste. Allons vers une qualité toujours plus irréprochable, pense-t-elle. A la chose que personne ne trouvera ailleurs. C’est ici que ça se passe. Tout ça est rangé sur de jolis présentoirs, le long d’un pan de mur, et comme sur des gradins les cartes regardent le client comme des spectateurs romains au cirque. Le gladiateur épistolaire pourra aussi détourner son regard vers des vitrines où des stylos Mont Blanc se côtoient, avec du Parker et d’autres marques, chrome, blanc, argent, rouge. Le stylet reste le luxe, la classe. Une souris d’ordinateur se jette ; d’ailleurs il y en a de moins en moins sur les ordinateurs portables. Un stylo, ça se garde. Des cahiers, le dernier carnet à la mode offert en dix formats différents, cuir et marque ressuscitée par des Italiens talentueux et adeptes du marketing profilé ; des cahers plus artisanaux, avec un papier à grain millésimé qui fait glisser la plume comme une bille sur un fleuve glacé, libre comme l’oiseau. Lorsque le stylet avance vite, c’est la pensée qui s’envole, explique-t-elle aux clients qui achètent pour leurs conjoints à la réflexion empesée.

Des enveloppes de couleur, des pinceaux pour les peintres du dimanche, aquarelles et quelques peintures rares. Du papier à calque même (on en vend de temps en temps à des écoliers affairés).  A l’intérieur, ça sent le papier neuf, le cuir poli et la librairie. Ca sent la concentration, la sueur au front d’amoureux qui cherchent leurs mots, les minutes perdues à écrire son journal et à sonder l’idée qui restera, sur la page.

Les murs sont blancs. Quelques gravures, des paysages, rapportés de voyage, en Hollande, au Québec, en Italie.

Dans la rue se sont regroupés d’autres artisans d’art et commerçants de choix. Un magasin d’antiquités industrielles. Un magasin de lampes années 70. Une galerie – espace d’exposition. Une librairie religieuse. Un vendeur de chapeaux. De temps en temps, on boit des cafés, mais pas trop, car si la clientèle ne se bouscule pas, le temps manque.

Au Primeur

Impression frais ! 

Les fruits dégorgent des étals, du rouge brillant, éclatant, ciré. Les griottes rouge-noir à la lumière étincellent comme des boutonzs de rose. Des kiwi bruns, poilus, comme de petits animaux, coupés au cœur montrent leur chair verte en cercles concentriques. Les fraises gariguettes aguichent le passant comme des touches de rouge à lèvres. Les abricots ressemblent à des soleils dodus. Des radis en botte avec feuillage et dégradés rouge-blanc, de petites poupées polonaises fraîchement récoltées, pas tout à fait nettoyées. On voit que cela est frais, et que cela sort de terre. En croquant un de ces fruits, on mord sa part de nature, on s’invite en forêt.

(Quelque part, à des milliers de kilomètres, après des terminaux, des autoroutes, des avions cargo et des ports, au bout de grandes routes, de petits chemins, il y a une propriété, où roulent des camionnettes, des carrioles. On y trouve des pieds boursoufflés et mordus, des doigts ampoulés, piqués, des fronts fatigués, humides, des yeux vides le soir à 20 heures, et lorsque les pieds plongent dans une bassine d’eau tiède, on y récite un psaume.)

Les ananas sont délicieux. Les pêches, les pommes, les kiwi, les poires, les fruits exotiques. Tout est beau, tout sent bon. Le mot se murmure d’étal en étal, raisonne dans l’oreille et resplendit en rouge orange, en jaune pêche et en vert vif dans la cornée enchantée. Un paysage, une vallée de fruits. Des vapeurs d’eau suscitées par de petits dispenseurs s’exhalent vers les passants dans la rue. Le vendeur à casquette de tennis emballe vos fruits dans le papier brun. Il prend et rend la monnaie avec le sourire, car il travaille au jardin d’Eden… l’Arche de la botanique et du savoir horticole, la Corne maraîchère, dans ses natures mortes, non : vives. D’ailleurs, les fruits s’échappent de leur lit, et le client manquant de dextérité fait fréquemment s’écrouler une pyramide, libérant des boules rouges qui rebondissent en se gâtant vers leur perte au caniveau.

(Quelque part sur une plantation, on abat un singe qui s’élance d’un arbre à l’autre.)

Et que dire de ces oranges d’Espagne, que le soleil a doré de son amour vitaminé et nourrissant, qui commandent et ravissent les doigts de leur peau ferme et grommelée ? Jus, salade, soupe à la marocaine, avec des carottes, en coiffe de cocktail, l’orange du matin, du soir et du midi s’impose aux estivaux pour la désaltération comme aux hivernaux pour la santé.

(Quelque part en Espagne, un vers déjà intoxiqué par des produits chimiques étouffe sous le pas d’un ouvrier agricole.)

Une haie de légumes accueille le client qui se détourne des fruits. Des courgettes pour les spaghetti et les dents. Des aubergines fécondes. Des poirots hirsutes. Des herbes fines—Gros et Grand Sels, épices, mélanges divers—, tomates, grosses mais fermes dans une enveloppe de peau vermeille, vert et jaune (violette même). Tiges et feuilles en aiguilles attestent de leur caractère irréfragablement végétal, vantée par les cris du vendeur. Regardez, regardez, comme c’est beau.

Quel plaisir pour les yeux ! comme un jardin de cocâgne offert à la Ville minérale et cimentée, un dernier goût illusoire des potagers d’autrefois, une image. Jardiner revient à la mode. D’ailleurs, on débat. L’obésité progresse. Il faut apporter l’alimentation saine au peuple. Tout le monde devrait pouvoir se payer des légumes.

(En banlieue, on trouve le jardin ouvrier à côté d’une autoroute. Depuis l’autoroute, les gens jettent leurs piles.)

Manger cinq fruits et légumes par jour.

Paris, 8 juin 2012.

Le tatoueur

De temps en temps, un cri, s’échappant de la boutique, inquiète les passants.

C’est ici qu’on peut faire tracer sur la fleur de sa peau le dragon ou la licorne mythiques ; la rose, et le cœur transpercé, le glaive et le serpent. Du rouge, du noir, le plus souvent les couleurs d’une éruption organique.

Projection des fantasmes de l’individu, le tatouage est une marque d’appartenance. Pour toujours « bad », Marlboro et Blade Runner. Mad Max. Enfin, ça c’était autrefois.

La vitrine donc, expose autour de lettres gothiques sur peau photographiée, des dizaines de dessins et d’idées pour vos corps. Droit au but ! Pas de mannequins. Pas de gants non plus. Autant dire les choses. Les montrer. Dire qui on est ce qu’on fait. C’est ça aussi, le tatouage : une image qui parle de vous et sur vous. Des caractères en tout genre, pas que gothique, d’ailleurs, sur la vitrine, romain, chinois, araméen bientôt (on a encore du mal à maîtriser). Hébreu et arabe ont fait leur arrivée depuis longtemps, mais il faut fournir le dessin. C’est une tendance qui monte, les écritures d’ailleurs.

Tout le matériel est désinfecté, régulièrement. Il y a vingt ans, à ses débuts, le patron, un barbu à boucle d’oreille, qui a su garder un peu de peau apparente, et son assistante, Karine, ont été des novices. Aujourd’hui il y a des normes (Dieu merci !). Il faut faire gaffe.

« J’ai suivi des formations, je connais l’hygiène mieux qu’un médecin. » répète-t-il souvent aux clients, a-t-il déclaré aussi à Tatouage Magazine et au canard local.

L’espace est petit : on ne pénètre de l’autre côté du comptoir de verre, construit en U, qu’au moyen d’une petite porte. Les vitrines montrent encore des dessins. Des couleurs. Des photos qu’on retrouve sur les murs, au-dessus. C’est là qu’on accède à l’arrière,  la salle d’opération. La plupart des gens sont décidés ; ils le prennent bien. Ici, on ne fait que des tatouages, pas de piercing. Le body art polynésien a trouvé ici de grands admirateurs. Le patron suit une formation, et il ira l’an prochain aux Marquises. Suivre les traces de Brel, pas un grand tatoué, mais qui a chanté ces îles, et qu’il admire beaucoup.

On entend Iggy Pop, des groupes obscurs des 70, des 80, qui jouent de la guitare électrique. Ca ne sent pas trop le cuir, ni le sang, mais la bétadine. Au sol, la vieille moquette rouge a été arrachée l’année dernière, et remplacée par un lino bleu gris. On a adopté le look hôpital motard. Bientôt on bossera en blouse. Il n’y aura plus que le piercing, la teinture capillaire et les dragons au cou pour ne pas se tromper. Ca a bien changé. Idem, les gens qu’on voit défiler sur la table. Avant c’était des clients qui nous ressemblaient ; maintenant on voit de tout. Mais vraiment de tout. On se croirait en Polynésie : le tatouage est devenu un habit, pour tout un chacun, de la tête au pied, et du pied à la fesse.

Le Concept Store

Ce n’est pas une boutique, c’est un lieu. Peint en blanc, de la tête aux pieds, les rayons, les vitrines, les murs, au-dessus, en-dessous, même la cave, dit-on : tout est blanc. L’argent, le chromé, les couleurs métalliques, une ou deux touches d’or insolentes scintillent et brisent la profondeur de l’espace, carré d’arctique ou de voie lactée.

Dedans, deux personnes travaillent, parfois debout, parfois assises, sur une marche (la seule marche du magasin, au fond) ou sur une chaise (métallique, design). Cheveux blonds, cheveux bruns. Ils sont vêtus de noir, souvent, particulièrement en hiver, comme des metteurs en scène, comme des acteurs au studio. L’été, ce sont plutôt des couleurs, vives, des turquoise, des rouge, particulièrement du pantalon rouge—le pantalon rouge, c’est le nouveau jean bleu. Lunettes noires ou de couleur, avant les autres. Ils sont aimables, courtois, mais n’entrent pas dans votre intimité.

Certaines parties de la boutiques sont laissées vides. On ne veut pas acheter, ou vendre à tout prix. Ily y a des objets bizarres, enfin bizarres au yeux des gens qui ne comprennent pas. Un cube (théière). Un cône (fourchette). Il y a une démarche, dit-on, d’élégance, de design—le design, réponse de l’art à l’industrie (ou le contraire !), avenir de l’artisanat, des savoirs-faire—. Les Italiens l’ont compris, les Scandinaves aussi, la France est en retard. A ce rythme, on ne pavoisera plus très longtemps, et ç’en sera fini du fabriqué en France. Ici, on s’est affranchi des frontières, on se moque du lieu, on vise l’excellence.

Objets divers, divers usages. On trouve des tasses blanches, à dessin, tirage limité (on ne peut boire dedans, ou bien il faut les commander). Des bougies en forme de femme enceinte. En ce moment, on joue beaucoup avec ce concept, de creux, de courbe, de maternité, de douceur, de lait. Un ou deux animaux empaillés—dernière mode, presque passée : ils retourneront bientôt chez l’antiquaire. (Même ici, on ne peut être parfait.) Des magazines à diffusion limitée  : Monocle, Art 30, etc. où l’on trouve beaucoup de photographies, d’interviews avec des photographies en noir et blanc, et des phrases définitives, sur la vie, l’amour, la mort, l’art et le sens de la vie en société. Les édits des sommités.

Deux trois paires de chaussures très particulières (on ne croirait pas !), créateur.

Une écharpe moche, jaune et brun années 70, revisitée.

Ca a ouvert l’année dernière. Ca pourrait mieux marcher.

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