Les Commerces

Recueil en ligne d'histoires (fictives) sur le commerce de détail. Parution chaque lundi, à 16 heures. Par F.Benhaim.

Mois : avril, 2012

Le fleuriste hollandais

Rien n’est écrit sur la vitrine, car les fleurs abondantes parlent d’elles-mêmes. Le propriétaire est hollandais.

Natif de Breda, il s’est installé dans la rue il y a près de vingt ans. A l’époque, on regardait suspicieusement ce fleuriste excentrique qui mélange les roses et les tulipes. Lors de la commémoration de la Libération, il a accroché une gerbe bleu, blanc, rouge à la porte, et a pendu un drapeau de la paix aux fenêtres—était-ce bien cela—? La rue pavée lui sert à faire pousser des marguerites dans le caniveau. Il est le seul à pouvoir le faire.

A l’intérieur, il fait humide, et les dames d’un certain âge n’aiment pas rester ; alors comme elles aiment ses arrangements elles s’empressent de faire leurs emplettes décoratives et de s’en aller. Il ne s’en porte pas plus mal car leurs caniches font pipi sur les pots, et leur conversation est terrible.

Aux enfants de l’école toute proche, il enseigne les différentes fleurs par catégorie botanique. C’est un citoyen modèle ; une boutique citoyenne. Les prix aussi sont citoyens. Ils aident leur propriétaire à payer ses impôts à la République. La Hollande a été une République avant la France ; aujourd’hui c’est une monarchie, regrette-t-il, c’est pour cette raison, entre autres, qu’il est venu en France. Le drapeau est le même si on le tourne un peu.

De nouvelles fleurs exotiques font leur apparition : c’est la mondialisation. Jajananias des Guyanes, Oufnouk de Turquie orientale, etc. On vient en prendre pour les balcons. Les jeunes filles plébiscitent toujours les roses qu’elles n’osent s’offrir à elles-mêmes.

De grands sécateurs ornent le plan de travail, avertissement aux enfants, aux imprudents, aux parents, aux vieilles dames, aux voleurs, aux amateurs. Du scotch, du papier pour emballer les bouquets, de l’eau sur le sol en permanence et quelques tuyaux d’arrosage. Lui ne met pas d’autocollant sur les bouquets pour se signaler : il croit plutôt au bouche-à-oreille, et de toute façon, il n’a cure d’une émeute chez lui. Ses clients lui suffisent.

Quelques hommes viennent chaque semaine pour leur boutonnière. Ceux-là reçoivent une fleur spéciale.

En chaque tulipe précieuse, il fait tomber deux trois gouttes d’huile essentielle. A certaines époques de l’année les fleurs n’ont pas d’odeur. On vante le goût exquis de ces fleurs si rares d’un bout à l’autre de la ville. Ici, c’est ici, que l’on trouve les plus belles fleurs. Les plus arômatiques. On pourrait presque les manger.

Le magasin de high-tech

            A côté de la nouvelle tablette, une série d’accessoires de protection, de mise en valeur, de suspension, de lévitation. De toutes couleurs, de toutes formes, de toute vertu (certaines coques sont suggestives).

            Les nouveaux appareils ont débarqué. On peut, désormais, tout faire avec son téléphone portable ou sa plaquette, pardon tablette, qui rappelle la tablette des Romains. Nous retrouvons, grâce à la technologie américaine et à l’industrie chinoise, l’allure fière des Anciens. Ne manque plus que les toges.

            Au magasin de high tech, pourtant, c’est en rouge que les vendeurs vont et viennent, comme des torreros, dans un univers de gris, de brun et de noir, attirant le chaland avec de la curiosité et de l’émerveillement technique, le matant par des arguments de vente dans la poussière électrique. Au magasin, quatre personnes, trois vendeurs et un patron, le tout à la commission  ; la concurrence est rude. Qu’importe qui a initié, c’est celui qui conclue qui gagne. Noël est la mère de toutes les guerres.

            La devanture, sur une rue des plus commerçantes, quasi piétonne, n’est pas chargée ; cela fait trop bric-à-brac. Une seule machine à café, trône dans le blanc d’une vitrine où l’on voit un couple s’adonner à une tasse dans un décor de rêve, une île, avec une côte montagneuse, une plage et un cocotier. Qu’importe qu’on ne puisse la brancher nulle part. D’ailleurs, le design laisse entendre qu’elle est solaire.

            D’autre part, de l’autre côté de la porte, une tablette, blanche, et une rose, et une rouge, une noire. Toutes alignées montrent la diversité du qu’en pourra faire, formidable. Pour Noël, on met des frous-frous de neige,  pour Pâques, de l’herbe en plastique et un lapin Duracell.

            (Le Duracell, c’est la touche rétro.)

            A l’intérieur, un bruit infernal, la radio pop et tendances qui passe les derniers hits. Il faut le dire : c’est le rythme qui pousse à l’achat. Toutes les machines sont en marche ; la rue entière consomme moins que le magasin, et la Responsable Ecologie de la Ville s’arrache les cheveux. Mais la clientèle est là, et visiblement, elle aime, alors… Quelques manifestations de mécontentement de la part des élus une fois de temps en temps, entre deux achats de machine, suffisent amplement à évacuer la mauvaise conscience du peuple. Ou de ses représentants.

La boulangerie


Et quatre et quatre qui font huit. Et huit et deux qui font dix.  C’est ainsi que la boulangère rend la monnaie, scandant la chanson des chiffres et des pièces sonnantes et trébuchantes, reprenant le refrain des commandes par une redondance délicieuse et idiote. Un petit pain, Madame. Un petit pain, reprend-elle avec la même énergie. Madame est gourmande aujourd’hui dit-elle à la vieille qui prend deux Paris-Brest. Brest est sa ville mais elle en est loin sur le boulevard de la capitale. Les bateaux sont les voitures, les camions poubelle verts de la Ville et les scooters bruyants qui passent à toute vitesse comme des libellules sur une eau de revêtement noir. C’est cela qu’on voit depuis l’autre côté du comptoir.

Les gâteaux sont disposés par rang et présentés en diagonale, aguichant leurs flancs comme des voitures de collection. Un néon jaunâtre illumine d’une couleur suggestive les pâtisseries façon ancienne lampe. Des étiquettes sur de petits chevalets annoncent quelques prix et quelques noms, avec variantes régionales et fautes d’orthographe. En Alsace, le pain au chocolat est un croissant au chocolat, dans d’autres arrondissements, dans le Sud-Ouest, à Toulouse, à Bordeaux, cela peut être nommé chocolatine ; en Belgique, on dit couque.  Paris est une contrée à lui seul. Il peut faire beau à un endroit et pleuvoir à cordes dans l’autre. Les clients se succèdent et la porte ne ferme jamais, et le vent s’engouffre parfois dans le local que contrent, hors de la vue des clients, quelques chauffages d’appoint. La fantaisie ne cesse de se dessiner dans les cuisines, ces ateliers secrets où de jeunes apprentis et le patron préparent les choses que l’on mangera, qui gagneront peut-être des prix : le Prix de la galette, le Prix du Croissant, le Prix du Paris-Brest. De plus en plus de sandwichs, de yaourts, de pré-fabriqué, dit-on. Des pâtes fraîches. A ce rythme, la boulangerie finira par être un restaurant. D’ailleurs à la Fédération, on songe à l’appeler boulangerie et restauration de qualité à emporter (RQAE). Même si la boulangerie est une appellation contrôlée par la loi. N’est pas artisan boulanger qui veut. Heureusement qu’il reste un peu de décence. Les clients seraient les premiers fâchés. La baguette est-elle désormais industrielle, derrière les apparences chaleureuses des vitrines d’antan ? De nombreux brainstorms à la Fédération nourissent de belles plaquettes qui parviennent aux artisans tout prêts à entrer dans la marche du siècle.

A cinq heures, les enfants, bruyants, gais et querelleurs s’empressent dans le petit corridor qui sépare le mur du présentoir, pour acheter des bonbons.

L’apothicaire


La vitrine est faite en verre contemporain, épais, pour mieux isoler, mais le reste est en bois. L’enseigne qui pend de la façade indique « APOTHICAIRE » à l’ancienne façon, mais la vitrine reproduit une typographie de drugstore allemand. Cela fait plus moderne. La boutique est large, tout en longueur derrière les vitrines. On passe de droite à gauche et de gauche à droite comme dans un aquarium. L’apothicaire se tient à son comptoir de bois, tout à gauche.

De multiples fioles, de toutes couleurs, dans tous les sens permettent à l’apothicaire de suggérer au passant qu’il manipule, en plus de commercialiser, les drogues. Celles-ci sont rangées dans des pots aussi, sur des étagères qui montent jusqu’au plafond en plusieurs endroits. Les accidents doivent être évités par une surveillance vigilante des enfants. On se méfie tout particulièrement des adolescents. Les touristes venus de tous les pays, en particulier d’Asie et d’Amérique, mais aussi de Bourgogne ou d’Auvergne, s’arrêtent devant les vitrines pour poser en photographie. Le patron doit refuser, plusieurs fois par jour, de figurer sur les images.

La Ville subventionne l’activité parce qu’elle contribue au paysage urbain. Il a su mettre en avant son apport à la biodiversité économique du quartier. Il aime entretenir le lien social. A la radio locale, il a dit qu’il était comme un nœud dans un tapis.

Lorsque les activités d’information touristique ne le possèdent pas, il est tout affairé. Il prépare de la mort-aux-rats, des laxatifs naturels à base d’herbes, de petits parfums d’intérieur, ou encore des détergents. Rares sont les métiers qui permettent une telle variété de labeur. Il en est heureux. Son fils reprendra peut-être l’affaire, mais veut être artiste.

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