Les Commerces

Recueil en ligne d'histoires (fictives) sur le commerce de détail. Parution chaque lundi, à 16 heures. Par F.Benhaim.

Mois : juillet, 2013

Maroquinerie

C’est une grande maison parisienne, que vous connaissez tous. Sa petite boutique à l’aéroport vend toute sortes de marchandises dont certaines à bon prix.

C’est les soldes. Ici, il s’agit de sacs. Mais pas seulement. On vend aussi quantité d’accessoires pour tous les budgets. C’est qu’on invente de nombreuses nouvelles choses à base de sac : petit porte-monnaie, grand porte-monnaie, moyen porte-monnaie… Trousseaux de clés avec des lanières de cuir comme un ornement. Ne perdez plus vos clés, montrez-les en spectacle, chérissez-les, attachez-les à votre sac à main. Il y a des sacs en tous coloris, en tout genre. Un sac à main, c’est un temple, c’est l’incarnation de « la » femme ; de son organisation et du train-train quotidien qui la rend si « femme », parce que précisément elle fait les choses autrement ; elle opère depuis son sac à main, et avez-vous remarqué comme c’est chic et élégant. Justement, on ironise souvent sur le sac à main des femmes ; combien d’hommes plaisantent en comparant ce fouillis, où elles seules se retrouvent, à leur mallette ; mais l’observateur songera en parcourant les rayons de sacs en forme de U que le sac est conçu précisément pour être en pagaille ; tout doit s’y mélanger. L’exact contraire du rayon homme, où on vante, non le velouté du cuir, mais le poli nickel qui dévoile un ensemble méthodiquement carré et pré-pensé. D’un côté, le chaos créatif et élégant, l’amas programmé, qui contraindra notre femme moderne à doubler son sac comme elle double sa journée. Le sac est un glorieux objet, sujet de toutes les folies et de toutes les dépenses. C’est la poche de la fécondité, le sac de la semeuse ! La marsupialisation, au bout d’une anse. Un peu plus loin et de l’autre bord, d’élégantes mallettes qui promettent à notre client pressé, important, mais méticuleux et élégant, une réussite complète grâce au rangement compartimenté de ses cartes de visite, documents et appareils électroniques. Même complément de prestige social, bien entendu.

Mais laissons là la guerre des sexes, et revenons au sujet de nos sacs. Avoir un sac, c’est avoir besoin de le remplir de choses ; toujours les mêmes (qui conserve son hamster dans son sac à main ?). Ainsi donc, à côté, vous pourrez acheter le maquillage qui convient. Ici même, vous ne manquerez pas de considérer la bourse, le porte-clés, disions-nous, le nécessaire de toilette. Regardez aussi, pour votre téléphone, ce sublime petit étui. Oui, croco, mais vous avez aussi celui-là, dont le cuir est comme une peau de bébé. Caressez-le, il roucoulerait presque. De toutes ces couleurs, de toutes ces façons, considérez aussi les formes. On a pris le U. Mais voyez-vous ce sac carré (il est minuscule) ? Vous pourrez y ranger une paire de clés, un crayon de khôl, un téléphone et un petit porte-monnaie, et une ou deux bricoles qui ne se disent pas. Oui, ça vous va à merveille. Mais Madame, que vous êtes élégante ! Pliez bien le bras pour le promener, oui, comme ça, ou portez-le à la rebelle, le bras allongé, comme vous voudrez…

 

 

 

Nice, le 29 juillet 2013.

Savonnerie périssable

C’est fait. La vague de l’obsolescence programmée a rencontré celle du frais, grand frais et hyper frais. Découvrons le savon périssable, friable, un savon que vous achetez sur place et qu’il faudra utiliser pendant un temps restreint. Vous avez peut-être perdu l’habitude du savon, en adoptant le gel douche. Vous avez peut-être repris l’habitude du savon, au contraire, abandonnant le gel douche. D’une manière ou d’une autre, un nouvel objet est apparu dans la rue commerçante, où se succèdent les enseignes clonées qui finissent par donner un air de shopping center aux vieux centres piétons. Au fond, on peut parfois se demander si sur le plan de la diversité cela rime vraiment à quelque chose de défendre les centres villes. Certes, c’est mieux, car cela y amène de la vie, vous évite de prendre la voiture, et que c’est plus vivant et plus pratique pour s’acheter une glace ou un petit pain. Mais à part cela, quelle est la différence entre les piétonnes de Rennes, Troyes, et Strasbourg ? Et encore, entre Paris, New York, Berlin et Tokyo ? Oui, oui, ça change, ici des crêpes, là des sushi, ici des tortilla,..mais même cela ne fonctionne plus. Alors la dernière touche du centre presque parfait, c’est le magasin de savons périssables. Marseille n’a qu’à trembler ! voici le savon fait maison, coupé au couteau, vendu au poids. Les vertus présumées de ce savon sont connues : hydratant, vitaminé, pati pata. Et ses couleurs sont plus vives ! profitez d’un savon plus vif pour égayer votre expérience douche. Le magasin est constitué ainsi : bois, rayons, vitrines, de toute façon il n’y a que du savon. On dirait de gros morceaux de sucre, ou de la gomme à mâcher. Quelque chose de fruité, car c’est l’odeur qui flotte en l’air ; une écoeurante sensation de bonbon propre. La rencontre diabolique entre le confiseur et le produit de lessive. Amande, pastèque, mais aussi l’audace : nutella, et même fraise tagada. Que de la nouveauté ! Offrez le savon, mais dites bien aux enfants que ça ne se mange pas. A-t-on réfléchi, tiens, aux risques qu’il y a à donner à tout l’allure d’une nourriture ? Ludique, de surcroît ? Heureusement que les porte-savons sont hors de portée des bambins, et qu’on leur préfère encore ce shampooing jaune, doux et immuable, dont de nombreux parents utilisent par flemme la mousse pour laver l’enfant tout entier. Parfumez vos salles de bain ! au fond, Madame, Monsieur, vous faites une sensible économie en désodorisant, autre grand objet inutile de la salle de bain contemporaine, puisque ce savon parfume tout. Et puis, il y en a assez de ces carrelages gris, alors jetons-y un peu de jaune et de rose vifs. D’ailleurs, on joue ici une techno des plus enjouées.

Paris, le 22 juillet 2013.

A toutes les huîtres françaises.

Le magasin de cupcakes

 

            A n’en pas douter, c’est le meilleur cupcake de Paris. C’est ce que se disent les copines en brunchant, un dimanche au soleil, sur une terrasse ou sur un balcon. Vous aimez les couleurs, ça vous fait penser à un anniversaire, au carnaval, à une pluie de confettis ? A la fournée pâtissière d’une maison de poupées ? A un plateau goûter de chez Marilyn Monroe ?  Oui, c’est ça le cupcake. La dernière trouvaille française en matière de pâtisserie américaine. L’observateur nord-américain, de passage ou d’arrivage en France vers 1994-1995, l’auteur lui-même ! se faisait interroger : mais qu’est-ce qu’on mange en Amérique ? des hamburger ? des hot dog ? assurément, il n’y a pas de cuisine américaine, a-t-on pu entendre mille fois avec un ton docte. Eh bien, chers critiques, voici vos femmes et vos enfants fous de cupcake et de latte. Mais concentrons-nous sur le cupcake.

La vitrine les met bien en valeur, un par un, sur de petits plateaux ronds, avec de jolies cloches en verre, quatre à la fois, pas plus, et au total, il ne doit pas y en avoir plus d’une vingtaine aux yeux des passants. Entrez dans l’espace blanc et rose, vous serez au royaume de la gourmandise. Du pêché mignon, dérogatoire aux régimes Dukan, céleri, carottes et autres. De quoi vous changer : « j’ai craqué sur un cupcake. » Il faut dire que c’est beau ; on dirait la coiffure d’une princesse. Du rose, du bleu, du jaune clair : un déluge de pastels. De petites pastilles, des éclats de noix, souvent une fleur ou un arrangement de couleurs façon Barbie, sur le chapeau de crème du gâteau délicatement emballé d’un papier blanc crénelé. On dirait un petit château de contes de fées, un dessin de gâteau de notre enfance, préparé longuement à force de crayons de couleur. On dirait que c’est Barbie elle-même, ou Ken, tiens, qui est entré dans votre cuisine, ou dans l’antre de la pâtisserie du coin, et qui en a fait son affaire. Nous, nous le savons bien : la Comtesse de Ségur, la Pompadour, peut-être même Marie-Antoinette, auraient adoré. Dommage, en cela, que les gâteaux américains n’aient eu le temps de se perfectionner et de débarquer avant la Révolution. Cela aurait été une fureur à la cour. Car ces petites gourmandises sont d’une frivolité délicieuse, et rococo. Quelque chose de très français a tout de suite accroché. La France des boudoirs, des confidences et des bosquets, des kiosques et des pavillons blancs. Le cupcake, c’est la continuation pâtissière d’un collier de perles.

Une gentille dame branchée qui écoute de la musique irlandaise un peu mielleuse vous accueille avec une voix d’hôtesse de Jacques Tati. On se croirait dans un gigantesque ascenseur en chamallow. Charlie et la chocolaterie en encore plus diabolique. Les parfums ? chocolat cream cheese, vanille fraise des îles (il y a de la fraise aux îles ?), framboise-pistache (un killer, une tuerie, enfin, irrésistible, quoi !), et pour les audacieux, le cupcake fraise-chocolat doublé avec une pointe de sel. Oui, ici, on n’a pas peur de la contradiction. On aime oser. D’ailleurs, chiche ! Une seule vitrine à l’intérieur pour choisir. Il y a le choix, en matière de parfums, mais pas trop d’abondance. Il faut que ce soit comme à la maison. S’il y a trop de quantité, ce n’est pas tout simplement pas réaliste. Quelques cookies, et une ou deux autres pâtisseries du moment. On sert du thé, d’une grande maison parisienne. Euh, non, pas de café. Désolé. Mais ça va arriver (ça ne peut pas être parfait non plus).

Chaque cupcake coûte quatre euros cinquante, mais vous pouvez en avoir trois pour douze. C’est pas cher, non ? Finalement, vous pouvez aussi, avec une carte de fidélité, avoir une boîte gratuite au bout de vingt achats. Franchement, ça va. Ca fait un super cadeau, aussi. Idéal pour les mariages et les anniversaires… Le seul problème, c’est qu’on n’a plus envie de manger après ça. Faut savoir se restreindre, et la jeune fille qui tient le magasin en sait quelque chose. Son préféré, mais on ne le fait pas tous les jours, c’est le carrot cake-creamcheese. Wasabi, thé vert : d’excellents ingrédients aussi. Prenez le thé vert-cream cheese, c’est hyper bon. Celui-là, je l’ai goûté à New York. Et, pour le 14 juillet, tentez le cupcake au Roquefort, ça c’est le cupcake à la française, car dans ce pays, comme en Inde, on prend tout et on adapte… à notre sauce. Il n’y a pas de danger à être accueillant. Vous qui doutez de la France, vous les déprimistes, vous les extrémistes, vous les identitaires, goûtez le cupcake au Roquefort, si vous le pouvez, entre copines, et n’ayez crainte.

Paris, le 13 juillet 2013.

A Daniela Cronembold, à Clarisse Benhaim, pour l’idée.

La boutique de lingerie

Au village, la boutique trône sur une petite place. On pourrait s’étonner : mais que fait pareille enseigne en un lieu si isolé ? Par ici, les gens achètent par correspondance, non ? C’est que la clientèle accourt de toute la région, en général du moins, car pendant les périodes de vacances, il n’y a rien. Et c’est le cas en ce moment. L’été est tombé comme un piano à queue d’une fenêtre malveillante. On attend des heures. Inventaire et mots croisés. Iphone et jeux. Actus. Même pas de vente de maillots de bain ; ici on en vend quelques uns pour l’occasion. Heureusement, tout le monde ne part pas en vacances, et parmi ce monde-là, il y en a qui aiment les dessous.

Ce n’est ni une question d’âge, ni d’ancienneté dans le couple ni d’ailleurs de statut marital.  Pas plus, ajoute-t-on avec une ironie que cache un air de rien, que de sexe ! le meilleur client est un homme marié, qui essaie tout dans le plus grand des secrets de Polichinelle. Ce n’est pas non plus une affaire de taille (on en vend de toutes), car on peut, tout à fait, faire bonne chère et bonne parure ! Pas de beauté ou de laideur. Tout cela, de toute façon, c’est relatif ! LA surprise du dernier modèle au foyer recouvré, au terme d’un long voyage, ou seulement d’une après-midi de courses, d’une journée aux champs, tout cela fait toujours son effet. Plus d’une noce d’or ou d’argent omet de saluer, parmi les chansonnettes populaires, réécrites pour l’occasion, parmi les discours et les souvenirs officiels, le rôle de la lingerie, si douce maîtresse, gardienne des couples heureux, avec de certaines tenues viriles portées par les messieurs incontestablement plébiscitées dans les chambrettes.

La nouveauté, la surprise, et l’inflexion du quotidien vers un voyage aux étapes inconnues et exotiques, tout cela se travaille. Le magasin est simple. Quelques modèles en vitrine. Quelques mannequins devant et le long des murs, quelques portants nouvelle mode, mais l’essentiel est dans les tiroirs qu’offrent de grandes commodes gris anthracite et noir, élégantes, alignées vers les cabines d’essayage, comme les bords d’un hall d’honneur caché. Il faut être à la confidence ; c’est l’antre de la chambre à coucher ! A croire que par-delà les miroirs de la cabine, on pourrait entrer dans l’intimité des foyers, en poussant la paroi.

La patronne entretien une relation exceptionnelle avec ses clientes ; c’est une passionnée, discrète cependant. Elle connaît les goûts et les caractères ; elle anime les libertés. Il n’y a pas d’interdit qui ne doive émaner de vous, Madame, c’est votre corps ! alors oui, prenez-la, elle vous va bien, mais si, vous pouvez, je vois bien qu’elle vous plaît, et sur cette pièce, je n’ai eu que des compliments…

A MS, pour le récit de l’attente.

Au hareng nouveau

La baraque de hareng frais, c’est quelque chose que les Français ne connaissent pas. Pourtant dans de nombreux pays européens, ce poisson aux accents médiévaux (on en consommait beaucoup au Moyen-Age), aux allures mythiques et aux multiples symbolismes se consomme encore au petit déjeuner, au goûter ou en apéritif.

L’échoppe est néerlandaise. Deux drapeaux flottent fièrement au-dessus d’elle, façon de rappeler que c’est bien une tradition du pays. C’est une petite bâtisse de bois, carrée, sur un pont, au-dessus du canal, comme un camion-boutique de marché. Trois petites tables hautes sont plantées devant : vous pourrez consommer vos délices de la mer sur place. On fait aussi du jus d’orange, car là où il y a envie de manger, il y a envie de boire. Entrez sous le préau, et découvrez la vitrine. Plusieurs sortes de salades de poisson, du saumon aux crevettes, vous sont proposées. Mais au centre de l’arrangement, le poisson-roi, le hareng nouveau. Aux Français du Beaujolais, la Hollande a sa réponse, cinglante : un poisson coupé sur un lit d’oignons et de cornichons en rondelles. Ou, amicale : un hareng à accorder à votre vin du Lyonnais, si tant est que faire se peut. Entre la qualité gustative du Beaujolais nouveau, et du hareng nouveau, nous ne nous prononcerons pas, si ce n’est en observant qu’après quelque résistance initiale, le Français ouvert à la discussion se laisse généralement gagner.

Il y a des contrées alimentaires, et celle du hareng en est une. De l’Ecosse à la Scandinavie, elle descend jusqu’aux Flandres, et recouvre aussi des terres de rigueur budgétaire, de protection sociale, et d’intense pratique du vélo. La place du hareng y est sujet à controverses. Selon certains, elle est majeure. L’ingrédient caché du succès des sociétés du nord de l’Europe, c’est le hareng. Oubliez la flexicurité des Danois. Au diable l’ouverture d’esprit des Bataves. Ne pensons plus à Volvo. C’est le poisson.

Dégusté cru, il est tout délicieux. Trempez vos petits carrés de filet dans les oignons, puis dans le cornichon. Un petit cure-dents décoré d’un bleu-blanc-rouge (le néerlandais) vous y aidera. Agrémentez le tout de jus de pomme bio, ou de jus d’orange, si vous êtes ici, ou d’autre chose ; de Beaujolais, tiens. Il y a une saison, et il faut en profiter. L’ancienne reine mangeait son poisson d’un coup, la tête renversée, comme une Romaine à l’orgie, ou une vigoureuse femme du Nord.

Dans l’échoppe, trois personnes travaillent à couper, organiser, préparer. Poliment, on vous salue en néerlandais puis on vous sert en anglais, si vous n’êtes pas au niveau. Deux hommes et une jeune femme blonde, l’air détaché mais très gentil, apprètent le poisson à votre façon. Vous ne prendrez pas de cornichons ? Tiens. Choisissez aussi, pour plus tard, pour la route, le sandwich de hareng, le sandwich de saumon, le sandwich aux petites crevettes, aux mille sauces. Avec un peu d’aneth, une rondelle de citron, vous ferez des merveilles. Parisiens en goguette, tentez le hareng. Repartez avec cette cargaison millénaire dans le Thalys, au terme de votre weekend. Transformez-vous, le temps d’un voyage, en marchands bourguignons, champenois, brabançons. Retrouvez les repas du vendredi de vos ancêtres, ou de vos prédécesseurs ! Rapportez un peu de Hanse dans votre sac ! Oubliez le sushi ! Et en plus, on ne sent pas les arêtes.

Amsterdam, le 1er juillet 2013.

A Hans Trum, pour la découverte des maatjes

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