Les Commerces

Recueil en ligne d'histoires (fictives) sur le commerce de détail. Parution chaque lundi, à 16 heures. Par F.Benhaim.

Catégorie: Les Commerces

La confiserie

 

            Les bonbons scintillent au soleil comme de petits bijoux. Ils ressemblent à des fruits cueillis dans un fourneau à sucres d’orge. Ca sent une odeur acidulée lourdement embaumée de fruits. La vitrine n’expose pas grand-chose, juste l’intérieur de la boutique. Elle est organisée ainsi : sur votre droite, sur votre gauche, des bonbons en vrac, consignés dans des bacs transparents, comme un meuble d’apothicaire moderne, avec des spatules métalliques pour le service. Au fond, près de la caisse, une grande table avec un peu de vrac, des chocolats, des bonbons de grande dimension : sucettes, figurines en sucre d’orge et en chocolat, réglisses, caramels divers. Cible régulière des dentistes et mères vigilantes du quartier, le magasin tient bon. Les patrons, tels des patrons de bordel ou des banquiers suisses, veillent à la confidentialité des transactions, à l’intimité des échanges, au secret des visites. Chaque année, des millions d’argent liquide, de l’argent de poche des enfants, est dépensé dans de tels établissements, dans le plus grand secret. Le mineur qui vient ici sans escorte, ou avec ses amis, ne sera jamais dénoncé ; croisant en la compagnie de ses parents l’un des gardiens de ce temple du plaisir, il aura simplement droit à un clin d’œil complice…

Des adultes clients, on distingue les passionnés d’une friandise particulière (le chocolat, la réglisse, voire les crocodiles, les œufs, ou la catégorie très spéciale des acidulés) ; les accros ; les stressés ; les transgressifs ; les coupables ; les libérés ; les curieux, qui n’achètent rien ; les copines pour l’enterrement de vie de jeune fille (on tient un bon stock de Carambar) ; les gens d’affaires en tailleur—costume, un peu las de leur journée.

Hansel et Gretel s’y seraient assurément perdus ; mais ici, les patrons sont un gentil couple de la mi-quarantaine, qui aiment recréer ici l’ambiance magique des maisons de sucre. Savez-vous qu’en Amérique, on fait faire des maisons en pain d’épice et en bonbons aux écoliers ? Façon d’en faire des bâtisseurs de pyramides. La musique qu’ils passent s’étend de la variété française à un peu de jazz et de classique. Ils vivent pas loin, dans un appartement décoré de manière moderne et chaleureuse. Comme chez eux, le parquet est de bois clair, et le mur est jaune clair, car dans un magasin de bonbons, il faut des couleurs gaies, on est comme au cirque, comme au zoo, comme dans un rêve d’enfance ou une remémoration : la maison de la grand-mère, les longs étés d’autrefois, les champs de blés et les cachettes. Les bonbons ? Ils les aiment, mais n’en mangent pas plus que ça. Vous savez les barmen ne sont pas tous alcooliques…

On achète au gros, mais on privilégie aussi l’artisanat : caramels bretons, et de Guérande ; la tradition française : bêtises de Cambrai ; voire les bonbons moins « faciles », comme le chocolat au Roquefort ou aux fleurs bio. Il manque quelques choses : les bonbons américains (les Hershey’s, les Reese’s…), et les réglisse suédois salés, si terriblement salés, mais vous savez, à Paris, il y a une boutique pour cela. Ici, nous sommes des généralistes de la sucrerie ; ailleurs, vous trouverez des spécialisations en toutes sortes. Le diable est dans le détail ; le succès est dans la différenciation. A Villé, dans les Vosges alsaciennes, il y a même une maison du pain d’épice.

Au final, ici ça marche d’autant mieux que la crise frappe. Une personne est entrée un jour en habits de travail après avoir été licenciée. Si on pouvait conserver les bonbons sans être tenté de les manger, ce serait sûrement une valeur refuge pour les épargnants, comme l’or ou la pierre. Et comme l’or et les pierreries, cela pourrait s’emporter en pleine fuite.

 

Paris, le 9 juin 2013.

A Roald Dahl, pour la confiserie de la vieille.

L’horlogerie

Dedans, l’heure résonne de toutes parts, de plein d’horloges à aiguilles diverses qui hésitent à passer à la seconde d’après, qui se suivent, qui se font écho, comme les grillons en été. Et comme le berger, qui travaille au son des criquets, l’horloger travaille au son des montres, mais ne l’entend plus. A vrai dire, il est parfois en retard ! Il répare sur sa table de travail tous types de montres, enfin celles qu’on peut réparer : quartz, mécanismes, étanchéité…

Ici, on peut aussi acheter des montres, allant du modèle très cher aux japonaises jetables. La maison n’a rien contre ces montres, qui prolifèrent en tous coloris, mais il ne faut pas espérer les réparer. D’ailleurs, la réparation peut prendre beaucoup de temps et coûter cher ; mais combien de personnes rapportent des montres héritées, de splendides pièces que l’on n’espérait plus voir, des horloges retrouvées dans des caves ? Les pendules, les aiguilles, les chiffres, tout cela s’entasse sur une table au fond de la boutique, dans l’espace de travail, enfin un des espaces de travail. On voit qu’on est ici à bonne enseigne, qu’on est venu à la bonne adresse ! Ici, pense-t-on en passant le pas de la porte : je ne serai plus jamais en retard. Laquelle de ces petites merveilles me fera enfin échapper aux réprimandes du supérieur, à la remarque de la patronne, aux remarques acerbes de la conjointe ? Où est le Graal du nouvel helvétisme ?

Justement, vous avez le choix. La tendance va, comme toujours, dans deux sens différents. D’un côté, la sobriété, absolue (on n’a jamais vu un tel minimalisme !), de l’autre, la fantaisie, la couleur, voire le baroque cubain (sur ce point, il ne faut pas exagérer). Avez-vous vu ces hommes à bracelet jaune, rouge, orange ? On se croirait tous chez Swatch. Vous vous souvenez des Swatch, Casio, etc. ? Tout à fait à la mode. Tout à fait de retour. On n’en revenait pas au début, mais maintenant,  on tient le catalogue à la disposition des clients branchés et hipsters de passage. Ca a rajeuni la clientèle d’ailleurs. Car on a aussi, fidèles au post, ces vieux messieurs. Ceux pour qui la montre est le seul bijou à la portée de l’homme, de l’homme moderne, comme dirait le catalogue. Ceux pour qui une montre est une affaire de temps, comme une belle paire de pompes comme ce qu’elle est censée dire. Ceux qui savent qu’un iphone ne dit pas l’heure. Ceux à qui la femme peut acheter une cravate, jamais la montre. Ca c’est pour moi, pensent-ils. Ceux qui laisseront tous les meubles derrière eux, en cas de divorce, mais jamais la montre, ça c’est pour moi, ou mon fils plus tard, penseront-ils. Ou le petit-fils, si le fils est trop difficile. C’est ça la passion des montres. C’est un message au monde. Une façon d’être. Et un relais, un appui, un morceau d’éternité au bout de votre bras, à contempler à loisir.

Longtemps, on a été horloger de père en fils. Longtemps, l’horlogerie a été un métier des plus nobles (elle le reste), mais proche du pouvoir. Beaumarchais était horloger. Il était au centre de tout. La révolution américaine, le théâtre, les affaires ratées. Quel personnage ! Dans chaque horloger, pense-t-on, il y a un peu de Beaumarchais, Saint Patron des Horlogers de l’histoire, celui que j’improvise. En vrai, vous dira la corporation, c’est Saint Eloi.

Paris, le 2 juin 2013. 

A Michèle Gartner, c’est son anniversaire.

Cliquer ici pour en savoir plus sur la lecture et l’adaptation théâtrale de ces textes, qui aura lieu à Paris dimanche 16 juin  ! 

L’animalerie

Dans les vitrines, les chiots « tout mignons » se battent dans la paille en se mordillant l’oreille. Les passants émerveillés s’arrêtent pour considérér un agrandissement de leur foyer. Les parents peu désireux, qui connaissent le quartier, avec les enfants, préfèrent éviter la rue. Les adolescents en mal d’amour s’attardent et entrent pour caresser un chien. Au moins les chiens offrent de l’affection sans réserve. Au-dessus de leur tête, des perruches, des canaris. Dans l’autre vitrine, un aquarium, un petit nid à chatons, et imprudemment situés, torture mentale continue pour les trois petits chats, un bac de hamsters bien gras qui courent et courent dans la roue. L’arche de Noë en quelques mètres carrés de vitrine.

Dedans, le concert d’animaux captifs vous fait vivre la jungle en boîte. L’odeur : fauve ; pot-pourri de vivant, mélange de ferme, Eau de bestiole. Vous avez beau nettoyer, ça ne part pas ; il faut « limite » changer de vêtements. C’est ici que commencent de longs compagnonnages. De petits Chihuahua, de petits bichons, des chatons tigrés, des poissons toutes couleurs, vous regardent de leur cage ou de leur boîte avec des yeux qui vous implorent. Prends-moi ! Aime-moi !

Cinq iguanes et deux furets, plus indifférents, semblent attendre leur nourriture. Les furets fouettent pire que les putois (on y viendra sûrement). Ils regardent d’un air menaçant les chiots qu’on ouvre pour que vous puissiez choisir : lequel sauverez-vous ?

Il faudra l’occuper ! Des accessoires pour toute bête, qui se mâchent, qui se plongent, qui se triturent, qui se jettent, et qui se cherchent. De faux canards. De faux squelettes de poisson (pour le chat gourmand, c’est un peu vicieux, non ?). Des jouets qui couinent. Des oiseaux impatients qui battent leurs ailes détournent votre attention ; mais qu’acheter pour le poisson rouge ? La gamine s’en occupera-t-elle vraiment ? Des générations de parents innocents ont succombé avant vous.

Nous autres citadins, qui avons quitté les fermespourquoi y revenir ? Un chien, vraiment, dans un trois-pièces ? Les poils. Les allergies. Les pipi de chiot. Les réveils à bave le dimanche matin. Et ne parlons même pas de ces tarés qui s’achètent un husky ! Certains chiens, d’ailleurs, ne sont pas des chiens, ce sont des chevaux !

Mais ce disant, on voit la jolie frimousse du Chihuahua, la jolie queue du Sheltie, l’aboiement répété, parmi tant d’autres, du petit Labrador qui s’isole comme une fille au bal dont vous tombez amoureux…ce Labrador qui vous aime avant même de vous connaître, et dans ce vacarme infernal, ce tintamarre de bruits de bêtes et de Nature, de bulles d’aquarium, et de cris d’oiseaux, de gamins qui pleurent parce qu’ils en veulent deux, de becs qui cognent contre des troncs artificiels, de caisse… ; on craque.

A Duc, et à tous les Shelties qui sont à la masse.

A Florence Taillasson, qui n’a pas d’animal, mais pour toute son aide.

Cliquer ici pour en savoir plus sur l’adaptation théâtrale de ces textes, qui aura lieu à Paris dimanche 16 juin  ! 

Le glacier

Sur une rue passante, le porche vous donne accès au local, un simple carré dont la moitié est ouverte et l’autre moitié formée de la vitrine et du comptoir, et de l’Arrière, ce mystérieux domaine qui comporte l’évier, une porte, et mille autres choses insoupçonnées. Dans la vitrine réfrigérée, illuminée par un néon de rebord mystérieux à l’avant du verre, des couleurs de toutes sortes, vives et diverses comme une palette. Un arrangement de bonbons à la gomme. Des rouges (fraises, framboises,…), des jaunes (mangue, oeuf), des blancs (vanille, citron), du brun (chocolat, café), des verts (menthe, pistache).

Tout est là, et pour faire original, vous trouverez à la fois des parfums comme on n’en attendrait pas (le chocolat au basilic, la glace à l’orgeat), et des parfums comme on n’en trouve plus (la vraie vanille, la vraie fraise, le vrai rhum-raisin). Les cornets sont faits maison, les coupes sont jolies : en carton jaune fleuri, comme une vieille tapisserie, et on vous sert le tout avec une petite cuillère en plastique vif de couleur. Il n’y a pas de rationalité économique, pour le consommateur, dans la boule de glace. Certains diront 3 euros, d’autres 4 ; d’autres 4,50 dans les chaînes ou autres. Au fond ce n’est ni le froid, ni la crème, ni les fruits et les parfums que vous achetez, mais le réconfort, le vous-le-valez-bien, la satisfaction de l’enfant et le calme des neveux. C’est, comme on dirait, une « expérience ».

Aujourd’hui, on fait bien de dire glace et non crème glacée, car le yaourt, le soja, et d’autres encore ont déboulé ; que le sorbet se porte mieux que jamais ; et que les aspirants au régime veulent pouvoir se contredire sereinement.

Le personnel change souvent. Il s’agit de jeunes qui aident le patron que l’on voit certains jours. En Amérique, où il a vécu un temps, essayant d’y apprendre le métier, quelque chose, de s’installer (on n’a jamais trop su), on mange de la glace été comme hiver. Ici, en hiver, il faut se résoudre à faire des crêpes.

Paris, le 20 mai 2013.

La poissonnerie

Sur leur lit de glace, les poissons vous regardent, passifs, mais vigilants dans leur étourdissement. Je me souviens, disent-ils, vengeurs, au cas où ils se réincarneraient en requin, et qu’un jour vous faites un peu trop le fanfaron au large d’une plage.

C’est l’odeur qui trahit la mort ; l’odeur de la mer, dit-on, l’odeur aussi de sa moisson merveilleuse et funeste. Tous ces poissons sont étalés devant vous ; il y en a de toutes les mers, océans, et d’eau douce, il y en a de toutes les sortes. L’abondance de la création aquatique vous est offerte. Un véritable aquarium du palais. Ici, vous n’êtes plus au stade final de la chaîne de la pêche. Vous êtes au stade premier de la gastronomie.

Il est temps, justement, de penser à la cuisson : les poissonniers y sont souvent disserts ; ici, on vous recommande même les années pour le blanc qui se devra de figurer aux côtés de votre espadon. Songez-y, c’est le moment à n’en point douter. Il faut tenter aussi les épices, dont on vend quelques spécimens, pardon, pots importants.

La poissonnerie tient à peu de choses. Quelques mètres carrés donnant sur rue, presque toujours grande ouverte, sans vitrine. Ca favorise le passage et la curiosité, c’est bon pour le commerce. Quelque chose de ce métier n’a pas changé avec le temps. On continue à couper les têtes, à trancher, à découper des filets. Les clients supportent de moins en moins les arêtes, d’ailleurs. Au mur, des cartes des océans et des images culinaires, car les deux sont liés par la généalogie de la fin et de la chasse. Le père se souvient de la morue de Terre-Neuve, ça c’est fini. Au sol des carrelages beiges que l’on lave le soir au jet d’eau (ça part dans la rue).

Le poissonnier porte un tablier blanc en plastique que le travail tâche de rouge et de brun. Il y a des gants en latex, mais il n’hésite pas à empoigner les poissons. Les clients, poussés par la vague de l’alimentation saine, le déclin de la viande et la mode, se pressent. Le thon, par exemple, se mange désormais mi-cuit. Les « Saint Jacques », en tartare. Les sardines, à l’huile d’olive et aux tomates, pincée de sel et quelques herbes (de Provence). Le rouget, le saumon de l’Atlantique nord, les rascasses, sans oublier les éternelles huîtres et crevettes (grises, roses, pauvres mangroves…). Et les truites, ah, les truites, souvent en promotion…

Antibes, le  11 mai 2013.

A Jean-Noël Falcou et Hélène Romanini, pour le romarin, et le reste.

A Charlotte Richoux-Benhaim, qui n’aime pas le poisson.

A Linda Blanchet, pour la glace sur le port et pour tout.

Notez bien ! Les commerces en spectacle, le 16 juin à Paris

Aux articles de pêche

La vitrine regorge de poissons. Plastifiés. De cannes, de fils, de bobines. D’images, et d’affiches : Championnat du Berry, 96. Finale carpe et truite, 2008, Cahors. Etc. Derrière la porte de verre (horloge de papier pour les heures d’ouverture, CB, Visa, Mastercard, CB, pas de chèque, pas de tickets restau) on pénètre dans une forêt de bâtons en aluminium, en titane, colorés d’orange et de rouge vif, une forêt de bambou ardent. Les cannes à pêche. Du plafond pendent des espadons miniature. Au mur, un portrait à prise, rapporté des Tropiques : on y voit le patron, un vieux loup  de mer heureux et bronzé sur le pont d’un bateau, la turquoise à l’arrière plan, la bête sanglante au poing, suspendue à un fil.

Ici, la myriade d’objets pointant dans tous les sens, de poissons, d’univers et de couleurs, vous perdent. Au fond on ne sait plus où on est, ici, ailleurs. A côté du cadre à plot, un trophée, sans doute, de pêche ; des appâts polychromes, qui tels des poissons de récifs attirent…votre regard. Tout sent le sport, les rivières, les lacs, et la mer. La chasse, la pêche. La nature. La tradition immuable. L’attente tranquille, sur la berge. L’échappée, de sa femme, de son mari, pour prendre quelques heures et regarder l’avenir ou le présent différemment. Pour manipuler des vers de terre dans une boîte, comme si on allait les manger.

Ici tout se mélange : la mécanique de la mort, les hameçons, les fils, les appâts trompeurs, même quelques harpons ; les couleurs, l’évocation de la vie submarine, celle qu’on voudrait conquérir ou observer, dompter, mater, renvoyer à l’eau en l’ayant transpercée à la lèvre ; l’évasion, le loisir, les dimanche ensoleillés, les chapeaux verts à hameçon, les grandes bottes, l’eau jusqu’à la taille, le lancer de la mouche, le bruit du ruisseau, le silure, le saumon, les petits poissons, la boue qui se disperse dans l’eau claire, les silures, le « sport ». Tout ça ensemble.

La pêche, c’est une contrée au Panthéon, aux artefacts, et aux espèces à part, une société, la société des hommes qui pêchent. Rythmée par des congrès, des retrouvailles, des clubs tout-puissants, où la politique peut être pire qu’au Congrès des Etats-Unis, au Sénat romain ou dans les pires groupuscules. Une religiosité à part entière. Une évasion. Mais aussi un ensemble de valeurs : une vie sauvage préservée, parfois organisée en étangs et réintroductions. Ici tout ça se mêle, on aime se raconter ses aventures, on aime être du niveau du patron avec qui on discute. On aime venir ici passer une heure ou deux, acheter un ou deux objets, converser, en être. A travers la vitrines, de minuscules fils relient le lieu à mille hommes et femmes dans tout le quartier et ailleurs.

Paris, le 6 mai 2013.

Le magasin de caméras

Il y a une seule vitrine, remplie d’étagères d’objectifs noirs et gris, comme autant d’yeux qui vous regardent ou vous ignorent. La vitrine inversée. Ces objets sont déjà d’un autre siècle ; ils guettent nonchalamment le passant dans une conversation d’images à travers le temps. A l’intérieur, passée la porte de verre à cartes postales et affiches, à heures d’ouverture griffonnée au stylo sur une feuille de cahier rayée, scotchée à l’emporte-pièces, à panonceau OUVERT, vous trouverez une moquette rouge décatie, d’autres vitrines à étagères et à appareils divers, et un comptoir rayé à force d’être gratté par des appareils, objectifs, bandoulières, housses, pièces de monnaie, montres et trépieds. On vend quelques appareils neufs, numériques, des Leica, la grande marque allemande que tout le monde s’arrache. Image de cristal, tableaux de verre. Mais l’argentique a toujours sa secte, fidèle et dévouée, prête à dépenser toujours plus en pellicules, développement, abonnement en club photo, transformation de salles de bain, acceptation des odeurs chimiques, voire des rhumes et boutons, achat de papier Ilford ou autre. Car le grain de la photo à l’ancienne, la retraite de la chambre noire, dans cette époque d’iPhone infernaux et de flash infos continus, ça vous donne une épaisseur que les autres n’ont pas. Apprenez la photo, vous apprendrez à regarder le monde autour de vous, ses mille images permanentes, toutes passionnantes et paradoxales. D’ailleurs maintenant que tout le monde en fait, il vous faut l’appareil à l’ancienne, le ruban noir, la housse, la bandoulière, en somme l’habit, la cuirasse, la soutane du photographe. Plus c’est ancien, plus vous faites pro. Maintenant que chacun prétend être son propre Cartier-Bresson, il vous faut des pièces à l’appui.

Ce qui fait qu’ici, sous les affiches des grands photographes et les logos des grandes marques américaines, japonaises, allemandes, on voit le temps passer tranquillement. Bien sûr que le chiffre a baissé, que les gens ne sont plus les mêmes, mais le vintage touche aussi au loisir de l’image, et dans l’emportement généralisé à saisir chaque seconde qui passe, les appareils photos à l’ancienne se portent bien. Vous vous essayez à la photo, vous commencez avec votre téléphone, et un jour vous vous lancez, et on vous félicite, et c’est votre passion, et en plus ça se vend bien, le marché explose.

Paris, le 29 avril 2013.

A Jennifer Huxta, une « vraie ».

 

Aux jeux d’échecs

Les habitués sont de vieux messieurs aux coiffures hirsutes, aux vêtements amples et passés de mode ; ils portent des jean usés, des chemises bleu clair, très clair. Des casquettes. Un homme à dreadlocks porte une kipa à motif de ballon de basket. Une jeune femme joue avec un aspirant mentor, aîné de trente ans.

On parle de philosophie, de relations avortées, et d’échecs. Ici dans la salle du fond, pour quelques sous, vous prenez pour une heure de jeu, et si vous n’avez pas de partenaire, vous pouvez attendre un peu. On vous proposera de jouer à un moment donné. Les jeux sont des jeux standard, pas toujours complets : il faut parfois chercher les pions, les reines… Les tables sont de bois, les chaises sortent d’une école. Les photos et les poster décorent les murs ; il règne une odeur demi-marginale.

Devant dans des vitrines, on vend des jeux de collection ; des pièces anciennes, en ivoire, en bois exotique, et venant de tous pays. Toutes sortes de motif, de design, toutes sortes de pièces. Il y a les jeux à la pakistanaise, les jeux à l’italienne, les jeux à l’arabe, les jeux  design des années 30… Les livres des grands maîtres, les vademecum, les manuels, tout cela aussi est réuni dans une bibliothèque anglaise à vitres, en métal gris.

On est ici un peu retiré du monde ; ou c’est ce qu’on met un point d’honneur à tenter. Ca ne marche pas complètement : il y a les sonneries des portables, les propos des gens bien de leur temps, les problèmes de chacun. Mais quand on est pris dans le jeu, qu’on voit les autres s’y dévouer, et qu’on entend la pendule du voisin, prêt à tout pour aller plus vite que son adversaire, tout semble englouti dans la réflexion, la méditation et dans le jeu fatal des pions.

A Emmanuel Maruani, pour la découverte et pour les parties d’échecs.

Paris, le 8 avril 2013.

Le magasin de chaussures

Imaginez-vous nu en chaussures, devant un miroir. Si la pensée vous sied, et qu’en cet état vous vous paraissez agréable, c’est que vous êtes plutôt branché chaussures.

Ce magasin de chaussures est toutes marques. Il règne dedans une odeur de cuir et de caoutchouc neufs que tempère l’odeur lavande du diffuseur d’odeurs (on n’hésite pas à dire « huiles essentielles »).

La patronne aime bien les ballerines, parce que c’est simple, élégant et pratique, B.C.B.G. même, et que cela lui rappelle la carrière dont elle rêvait. Elle fait surtout de la femme ; c’est que le rapport à l’achat n’est pas le même. De toute façon les hommes passionnés ont leurs propres boutiques. Elle adore les talons, même si elle n’en porte pas. On a osé les plus belles extravagances ces dernières années ; à croire que l’on voulait faire marcher les femmes sur des échasses, instables, toujours prêtes à tomber.

Le mocassin ; la basket ; la botte ; la tongue ; la sandale… le monde est déclinable au pied ; mais aussi, les saisons ; les humeurs ; les usages ; les rapports homme-femme. Une chaussure vit. Ici il y a de toutes les couleurs, de toutes les formes ; il y en a pour tous les goûts. Ensuite, vous les garderez longtemps. Vous les ferez revivre grâce au cordonnier. Vous laisserez vos chaussures adulées dans un cagibi spécial, qui se déversera dans la chambre à coucher quand le fruit de longues années d’achat fera se mêler l’intime, et le pied.

Les chaussures ont des pattes, et elles font leur affaire de vos pieds et des rues, qui les rongent à leur tour, petit à petit. L’asphalte est la gloire et la mort des belles godasses ; la boue, c’est leur mort toute simple, sauf chaussures de montagne.

Ici, elles sont en rangée, belles comme des mannequins, posant telles des Claudia S., avant d’être portées dans l’universelle parade de la beauté et de la figuration. Elles présentent ainsi comme des dames au menuet, comme une revue de danseuses alignées. Le Lido, on y est presque. Les pompes sont tropéziennes / parisiennes / londoniennes / new-yorkaises / japonaises. Et campagnardes / balnéaires…

D’Italie, montées par l’amour et la douleur des artisans, du cuir et de bois, et de pièces diverses comme des horloges, les souliers sont le fruit d’une mécanique remarquable. La chaussure, suprême coquetterie, est l’affaire d’hommes de bon goût et de femmes au regard tranchant, communion dans la folie des gens honnêtes, et malhonnêtes.

New York, le 1er avril 2013.

La boucherie

Certains matins, quand le livreur vient avec les carcasses, le sang goutte par terre. Il est vite nettoyé, car tout doit être propre, toujours. Ca part en chambre froide, derrière. La boutique est simple. Il y a des vitrines, réfrigérantes, et dans les vitrines, des morceaux de viande : bœuf, porc, poulets et volailles, autruche, gibier, abats, agneau, veau… Toute la ferme, plusieurs races d’animaux étalent leurs tripes ici devant vous.

Dans les plats, des panonceaux à pique annoncent le prix sous un motif de fantaisie (un cochon qui sourit, une tête de vache qui vous fait un clin d’œil, etc.) Les couteaux, les plans de travail, sont derrière les vitrines, et de l’autre côté de la ruelle, contre le mur. Les couteaux ont leur crochet magnétique ; ils ne bougent pas. On vend ça sous forme crue, ou cuite. Ici c’est une maison qui privilégie la viande rouge ; mais vous pourrez aussi trouver des spécialités alsaciennes en saucisse et de la charcuterie de bonne qualité, du Sud-Ouest. Un peu de carottes râpées et de céleri remoulade (ça se marie très bien avec les steaks, en entrée ou en accompagnement).

Monsieur a un tablier blanc ; Madame est toujours coquette, mais pas de faux ongles, pas trop de bijoux. Les murs sont à l’instar des patrons : efficaces, simples : pas de décor, juste un panneau avec les prix et les occasions du jour. La profession de boucher est un respectable corps de métier, mais elle a toujours été suspecte pour quelques uns. Au Moyen Age, les bouchers avaient leur propre porte à l’église. Maintenant, ils sont en première ligne face aux adversaires de la viande ou lors des scandales sanitaires. Mais dans l’ensemble, c’est une relation de confiance avec les gens du coin, qui viennent depuis des années (la clientèle vieillit). Viande française. A part Noël et ses clients à farce, plus quelques clients traiteur de temps en temps (mais pas de couverts en plastique…) c’est essentiellement les mêmes gens.

On n’aime pas trop le changement du coup. Le style années  70, c’est efficace, et ça tient bien. C’est pourquoi l’enseigne Boucherie avec les lettre à bulle et la tête du veau souriant, qui a déjà un peu choqué, ça reste. C’est la frise orange, rouge et brun sous les vitrines, le carrelage beige à carrés rouge, jaune et noir. Ca fait la touche belge (ici, personne n’est Belge). C’est aussi pour cela que de la politique, on ne parle jamais sauf par ellipses, par les temps qui courent ou ils pourraient faire quelque chose chez nous aussi, avec tout ce qu’il y a de chômeurs ou encore des gens qui cherchent du boulot, et il y en a, et pourtant, c’est pas le travail qui manque. Les jeunes, qui savent bosser, il y en a peu.

Quand c’est vrai, c’est que ça ne peut pas être faux. On aime bien parler avec les personnes âgées, car elles ont le sens des choses et des valeurs immuables. Les jeunes (il y en a peu à la boucherie, car ils préfèrent le pas bon pas cher), c’est différent, on ne sait jamais sur quel pied danser. Et puis tant mieux, car il vaut mieux avoir des clients fiables et qui savent ce qu’ils veulent. Un mardi midi, pas de temps pour les indécis. Le halal, maintenant la viande de cheval, selon le boucher, on s’en serait bien passé, ça fait du mal à la profession.

 

Paris, le 25 mars 2013.