Le magasin de chaussures

par Frédéric Benhaim

Imaginez-vous nu en chaussures, devant un miroir. Si la pensée vous sied, et qu’en cet état vous vous paraissez agréable, c’est que vous êtes plutôt branché chaussures.

Ce magasin de chaussures est toutes marques. Il règne dedans une odeur de cuir et de caoutchouc neufs que tempère l’odeur lavande du diffuseur d’odeurs (on n’hésite pas à dire « huiles essentielles »).

La patronne aime bien les ballerines, parce que c’est simple, élégant et pratique, B.C.B.G. même, et que cela lui rappelle la carrière dont elle rêvait. Elle fait surtout de la femme ; c’est que le rapport à l’achat n’est pas le même. De toute façon les hommes passionnés ont leurs propres boutiques. Elle adore les talons, même si elle n’en porte pas. On a osé les plus belles extravagances ces dernières années ; à croire que l’on voulait faire marcher les femmes sur des échasses, instables, toujours prêtes à tomber.

Le mocassin ; la basket ; la botte ; la tongue ; la sandale… le monde est déclinable au pied ; mais aussi, les saisons ; les humeurs ; les usages ; les rapports homme-femme. Une chaussure vit. Ici il y a de toutes les couleurs, de toutes les formes ; il y en a pour tous les goûts. Ensuite, vous les garderez longtemps. Vous les ferez revivre grâce au cordonnier. Vous laisserez vos chaussures adulées dans un cagibi spécial, qui se déversera dans la chambre à coucher quand le fruit de longues années d’achat fera se mêler l’intime, et le pied.

Les chaussures ont des pattes, et elles font leur affaire de vos pieds et des rues, qui les rongent à leur tour, petit à petit. L’asphalte est la gloire et la mort des belles godasses ; la boue, c’est leur mort toute simple, sauf chaussures de montagne.

Ici, elles sont en rangée, belles comme des mannequins, posant telles des Claudia S., avant d’être portées dans l’universelle parade de la beauté et de la figuration. Elles présentent ainsi comme des dames au menuet, comme une revue de danseuses alignées. Le Lido, on y est presque. Les pompes sont tropéziennes / parisiennes / londoniennes / new-yorkaises / japonaises. Et campagnardes / balnéaires…

D’Italie, montées par l’amour et la douleur des artisans, du cuir et de bois, et de pièces diverses comme des horloges, les souliers sont le fruit d’une mécanique remarquable. La chaussure, suprême coquetterie, est l’affaire d’hommes de bon goût et de femmes au regard tranchant, communion dans la folie des gens honnêtes, et malhonnêtes.

New York, le 1er avril 2013.