Les Commerces

Recueil en ligne d'histoires (fictives) sur le commerce de détail. Parution chaque lundi, à 16 heures. Par F.Benhaim.

Catégorie: Les Commerces

La baraque à frites

Sur la Grand’Place, la baraque a fière allure. Elle trône comme un carrousel, et rappelle qu’à côté de la grandeur et de l’histoire de la vieille ville, il y a le besoin de se nourrir. Et celui-ci est aussi un plaisir quotidien ; une affaire de parfums et de saveurs.

La baraque est blanche ; elle est préfabriquée ; on dirait une installation de chantier. Elle est ouverte devant, tout le long, et l’ouverture est protégée par un auvent ; elle a une porte sur le côté, fermée à clé (sait-on jamais) ou au contraire ouverte (c’est plus pratique). Quand vous approchez, l’odeur de la friture vient ravir vos narines. C’est si bon ! et si peu sain, mais qu’importe ; certains disent qu’il est sain de se faire plaisir. Et c’est pratique ; à toute heure, et quand on est pressé, on mange un cornet en passant, en allant, en faisant autre chose, ou assis sur un des bancs de la grand’place dont les corbeilles sont comme des annexes à détritus pour la baraque à frites.

Il y a plein de parfums, plein, plein ! ça va de la brésilienne à l’arménienne en passant par la flamande ou l’albanaise. Dit autrement, ananas, (…), carbonnade, (…). Ca s’ajoute. C’est cumulatif. L’effet d’empilement des sauces fait tout le frisson des adolescents. Plus tard, vous savourez ça nature, ou avec un peu de sel. Le secret, c’est la graisse, qu’on ne trouve pas ailleurs. Le patron a un peu d’embonpoint mais pas trop ; sa femme, c’est pareil. Ils font tous les deux attention, malgré tout, et puis travailler dans une baraque à frites, c’est comme travailler dans une boutique de chocolats ; à force, on s’habitue, et on n’est pas tenté tout le temps.

Le tout se mange comme ça, avec de petites fourchettes dans votre cornet de papier. En hiver, quand le froid vous mord les os, ça réchauffe un peu, et d’ailleurs, ici, on vend aussi du café. Café frites c’est original et c’est parfait contre les basses températures et surtout l’humidité. Pour une raison qui nous échappe, pourtant, la friture est universelle. On dit qu’elle était une façon commode d’assurer la désinfection des aliments, un peu comme l’eau bouillante. Mais, remarquent les passants en nombre, elle a plus de goût ! même les adeptes de la santé s’y arrêtent. Ca ne vaut, la santé, que si on y déroge de temps en temps.

Paris, le 7 juillet 2014.

A Claire Marynower, pour m’avoir donné l’idée.

Le magasin de bibelots chinois

Soixante siècles d’histoire vous contemplent du bas de ces étagères. Concentrées, miniaturisées, reproduites à l’infini, toutes les grandes œuvres sont ici, au détour d’un boulevard parisien : la grande muraille, les Bouddha de plusieurs styles et époques, les multiples chats souriants (Lewis Carroll serait-il allé en Chine ?) qui vous narguent de leurs vœux de bonheur, les pendentifs rouges, les lampions, les statuettes soldatesques du mausolée de l’empereur Qin, comme surgies de Terre et rétrécies par le voyage. Tout est là, et plus encore : les grands monuments, certes, mais aussi l’art de vivre, les arts de la table (de délicieuses baguettes, le plein de théières à la façon kaolin, de la vaisselle), de petits objets (des tigres, des panda, des baguettes d’encens).

Il y a les pendentifs de jade et de bois précieux, situées dans une petite vitrine qui fait aussi comptoir, à droite de l’entrée. La surface du magasin ne fait pas plus de vingt mètres carrés ; elle est achalandée comme pour quarante ; une dame d’un certain âge trône derrière la vitrine et vous accueille d’un sourire. Essayez-le, Monsieur, vous dit-elle nonchalamment (vous avez peut-être envie, Monsieur, de porter un collier de jade, et puis qu’est-ce que ça lui fait). Ca vous irait bien Madame, dit-elle à votre amie. Le jade nous fascine.

Plus loin, sur le mur qui face à l’entrée, il y a quantité de calendriers chinois. Curieux comme le calendrier chinois a survécu à l’iPhone. Il n’en est pas tout à fait de même du calendrier des pompiers, si ? C’est joli, en tout cas, et décoratif, et cela montre, au-dessus d’un reposant paysage de collines, un dragon ! D’ailleurs, des dragons, il y en a en quantité dans cette boutique ; gonflables, illustrés, en figurine ; il y a même des bouts de costume pour le Nouvel An. De même que vous n’avez plus besoin de voyager pour voir (Google vous emmène en visite virtuelle partout), vous n’avez plus besoin de voyager pour vous acheter des souvenirs. Pour ceux à qui le souvenir marque le voyage, cela cause une sorte de trouble. Si on peut s’acheter la babiole partout, à quoi bon voyager ? Surtout, comment montrer qu’on y était vraiment ? Il faudra se reporter sur les objets d’un artisanat plus rare et précieux, qui sont assurément introuvables chez soi. Ces beaux objets sont à trouver dans les boutiques design et les villages reculés ; c’est pourquoi, s’il est chic d’acheter dans la boutique de babioles en bas de chez soi, sur place, il vous faudra opter pour l’artisanat d’art, ou, rien du tout : voyager léger, et rapporter de là-bas, croquis, objets rares, ou expériences à raconter. Ce dernier point implique une plus grande témérité culinaire, une plus grande propension à essayer la ruelle sale qui recèle peut-être un trésor d’authenticité, ou enfin, à emprunter ce sentier escarpé que personne d’autre n’a vu, près de la Muraille, et qui vous fera déboucher sur une véritable scène locale, avec de petits vieux qui jouent aux échecs, ou au jeu de go, que vous prendrez en photo, et qui vous fourniront par leur seule présence une vision que vous ne trouverez nulle part ailleurs.

Pour revenir à notre affaire, vous trouverez tout de même ici d’originaux cadeaux d’anniversaire, petits objets à offrir à vos invités, ou décorations de salle de bain. Les étudiants adorent : c’est moins loin qu’Ikea, et plus exotique que la petite ville dont on vient. Quelques années durant, ils seront de grande valeur ; un jour, ils auront valeur sentimentale ; et dans un futur incertain, la maladresse d’un enfant joueur, ou la lasse malveillance d’un conjoint faisant place nette en aura peut-être raison.

Procida, le 30 juin 2014.

 

A Bertrand Gartner ; à sa deuxième jeunesse.

A Vanessa et Benjamin Miler-Fels.

Aux salles de bains de création

Lorsqu’elle a fondé son enseigne, la patronne savait bien ce qu’elle entendait par salles de bains de création. Pas de créateurs, car ici on se veut démocratique ; pas créatives, car il ne s’agit pas d’une foire ! mais de création, parce que voyez-vous, chaque salle de bain est une création, votre création. Et que nous souhaitons précisément sortir de la salle de bain lambda. (C’est d’ailleurs dit avec une telle autorité qu’on en sortirait en courant, avant d’être prié.) Au-delà, c’est tout le design et toute la créativité de l’univers des arts du bain et de la toilette qui sont offerts à nous ici. Point final.

Pour un projet aussi précis et ambitieux, la vitrine de loin est particulièrement floue. Un amas grisâtre et lumineux, comme une nuée, signale vaguement la présence de carrelage et de lampes. De près, c’est le magasin de salle de bain ; une baignoire trône dans la vitrine, arborant fièrement un robinet design et deux trois serviettes soyeuses. Une bouteille de savon liquide sans marque, mais tout en élégance décore le tout ; on n’a pas osé la bougie. Ne manquent que de belles personnes et le tableau sera parfait, se dit le passant. Mais en même temps, qui se lave vraiment comme ça ?

«  Tu as vu, elle est comme la salle de bains de nos vacances, fait remarquer une passante à son passant.

—Tu n’y penses pas, ça coûte une fortune ! »

Quelques jours plus tard, elle retournera voir.

A l’intérieur, c’est un environnement de douceur musicale (ambiance zen, de compilations achetées à cette fin) et lumineuse (tamisé, tout doit être tamisé). Ici, tout vous invite à prendre soin de vous. Le prix et l’esthétique exceptionnelle traduiront votre détermination à prendre réellement soin de vous. Sur la droite, il y a tout ce qui a trait à la douche et à la baignoire, au bain en somme. Des cabines de douche, des baignoires, des tubes, des tuyaux, des robinets sophistiqués vous promettent des moments d’extase sous les traits aquatiques. Deux douches à l’italienne, grandeur nature, sont installées dans des salles de bain de démonstration, lisses et propres, vierges de tout salissement humain, et montrent s’il le fallait les nombreux avantages en confort comme en accessibilité de ces solutions qui débordent de moins en moins (on l’assure, essayez ! vous enjoint le vendeur). C’est vrai aussi que les voisins en ont une, ainsi que les beaux-parents…

A gauche, c’est le monde de l’accessoire ; depuis la serviette (une superbe panopolie de linge de bain moelleux, au fond, contre le mur, de toutes couleurs, tout au long, sur des belles étagères…que ferme un ensemble de peignoirs princiers). Avant cela, partout, les petits détails qui rendent la salle de bain intéressante à vos invités indiscrets, agréable et fonctionnelle à votre famille : socles de brosses à dents, porte-savons, sous forme de plateau ou de fixation murale (cela revient à la mode, même si cela prête à contreverse), savons, pantoufles absorbantes, tiroirs, rangements de toutes sortes, petits miroirs, accessoires de rasage…

On baigne dans un monde pastel et blanc, tantôt hôtelier, tantôt hospitalier. Il faut un peu de cela, pour concrétiser l’impression à la fois de soin et de petits soins. La toilette, c’est une affaire sérieuse.

Paris, le 23 juin 2014.

A Aurélie et Sébastien.

Le magasin de tapis

Le patron regrette cette expression, marchand de tapis. Où est le problème ? c’est noble d’être marchand de tapis. On négocie, bien entendu, car le tapis se négocie ; il vient de pays où la discussion est coutumière.

A l’origine, le tapis était un objet utile ; il protégeait contre le froid, les sols et les murs ; en Turquie, en Perse, il s’accroche encore. Il est aussi une œuvre d’art, qui sert maintenant à réchauffer une pièce, comme on dit, décorer, colorer. Constituer un tableau que l’on pourra fouler des pieds, sillonner  de son aspirateur, traverser de pas d’homme ou de bébé.

Ici, les jeunes couples viennent s’acheter leur premier tapis ; bien sûr qu’ils marchandent. Les jeunes séniors, les enfants partis de la maison, viennent eux aussi pour retapisser leur demeure vidée de ses enfants, où les poster de boys bands et les cartons de vieux jouets vont pouvoir partir au dépôtoir, au grenier ou à la benne, cédant leur kitscherie à une décoration d’adulte qui reprend tous ses droits. On répare, aussi, après les dégâts du chat, d’un invité peu attentionné, d’un cousin maladroit. Les mites, les pieds, les pattes, les parquets irréguliers, les déménégeurs (ou les emballeurs, ou d’autres souffre-douleurs du Tribunal domestique), tout cela fait des trous, des tâches, des fils arrachés.

La matière s’use avec le temps ; il faudrait ne jamais marcher dessus, climatiser, traiter, restaurer en permanence pour que le tapis vous survive. Avez-vous déjà retrouvé un tapis magnifique détruit par le passage des années, par la moissure, par les bêtes, par les hommes (souvent, dans notre monde de violence masculine, ce sont les hommes qui détruisent) ? Songez à sa mortalité ; il est comme nous, regardez le tapis, regardez-moi ces détails, insiste le patron, voyez-vous ce dragon ? Oui, ce motif, c’est un dragon ; celui-là, un aigle, là un griffon, là une rose… Apprenez à lire le langage du tissé comme vous liriez des idéogrammes. Il y a quelque chose à lire et à imaginer ; les enfants, eux, s’y laissent perdre, si vous les laissez. N’interdisez pas, dit le patron, ça me fait de la peine de les voir abîmés, mais je préfère vous en vendre un autre (clin d’oeil).

Deux fois par an, il va en Iran ; deux fois en Turquie, mais vous savez en Europe on trouve d’excellents distributeurs. Il y a de grands et beaux livres sur le tapis. En français, en anglais, en allemand, en turc, en persan (oui, il vaut mieux le parler, mais c’est une langue indo-européenne, vous savez).

Tout autour de vous, le rouge domine le premier regard, et ensuite, lorsque vous avez fermé les yeux une première fois, il y a le jaune, le vert, le bleu, les bleus!, le gris, le noir,  puis ce sont les formes qui s’animent, les carrés, rectangles, les traits fins, les fils du velours du tapis ; c’est comme un paysage composé de grains qu’il faut approcher, à plusieurs couches, en laine, en soie, en poil de chameau ou de chèvre, qui dégage une odeur parfumée de nature et de fleurs (ici, ça ne sent pas le vieux tapis, dit le patron avec fierté, et on aère beaucoup). L’art des tisserandes et des tisserands donne le vertige par accumulation. On est presque dépassé ; il faut apprendre à ne pas voir.

La disposition est simple ; la vitrine compte des tapis. A l’intérieur, des tapis répartis en deux carrés centraux surélevés, de petits podium, et de toutes parts, sur les murs, des tapis suspendus, et au fond, de part et d’autre de la porte qui conduit à l’arrière-boutique, des chevalets empesés avec d’autres petits tapis. Des couleurs de partout ; c’est comme entrer dans la vallée des merveilles, dans le Livre des Rois. De temps en temps le marchand fait aussi du tapis contemporain, artisanal, d’ici, de designers, parce qu’il aime ça aussi, ce sont les Gobelins modernes. Colbert et Antoine Galland sont réconciliés, Marco Polo repose en paix. Le voyage a été long.

 

Paris, le 16 juin 2014.

Au peuple iranien.

Alex, félicitations.

A nous tous, société métissée de gens de partout.

Au magasin de réglisses

Cent-cinquante pots en verre sont disposés sur trois murs qui cernent la pièce. Dedans le noir prédomine avec des couleurs vives, du rose, du bleu, du vert. Les petits berlingots de toutes les couleurs complètent le tableau chromatique, on croirait la rencontre des Impressionnistes et d’un conte de fées. Les murs sont bleus ; la vitrine est bleue et d’ailleurs on n’y voit que quelques spécimens, des boîtes métalliques contenant des pastilles de réglisse de tous les pays et quelques bâtons. Cela suffit à évoquer l’enfance, les voyages en auto d’autrefois, et l’ancienne publicité qui a pris valeur d’antiquité, de rare artefact. Ça, on le trouvera aussi du côté gauche de la boutique, là où d’autres étagères proposent de bâtons à mâcher, des pastilles de toute sorte…

 

Le pays de la réglisse, c’est la Suède ! Ah, vous ne le saviez pas ? C’est un pays où l’on consomme même la réglisse salée, ce qui est peu coutumier en France, mais si caractéristique du nord de l’Europe. La réglisse salée a un goût de pêché originel (vraiment, un bonbon salé ?). Elle a quelque chose d’archaïque. Elle est une invention du Moyen Age, assurément ; d’une période où épices se configuraient dans une cuisine aux accents acides et pointus. Nous avons tout domestiqué, avec notre sucre dix-huitième, importé des Îles à sucre, teinté en rose Pompadour du sang des esclaves. Mais ailleurs on consomme encore comme s’il n’y avait pas eu de dix-huitième siècle. D’Allemagne aussi, on a invité des lakritz en paquets blancs sous forme de gomme ou de pastille. Et il y a les inévitables sucettes, rouleaux, gommes, barres, et même de petits gâteaux à base de réglisse. Tout ça c’est à gauche en entrant. Au milieu de la pièce, d’anciennes balances pour peser son trésor. On paiera à la caisse, qui est au fond de la pièce, en riant de sa propre gourmandise, certains diraient accoutumance. Dans la vitrine (petit oubli), et sur une étagère, de petits livres : RÉGLISSE. Histoire de la réglisse en trois tomes. Etc.

 

Ainsi derrière la vieille porte se déploie un monde au parfum d’anis et de poivre ( goûtez ceux-ci, fourrés au poivre…), un monde où la confiserie violette, jaune et rose entre dans le noir monde de l’ébène, et où le sucre d’orge touche à l’au-delà de l’amer… Le Styx du bonbon, c’est ici.

Berlin, le 9 juin 2014

A mes amis berlinois.

Le magasin à 1 euro

La crise n’en finit pas. Elle dure, et d’ailleurs, on n’y pense même plus ; on a oublié le vocable « crise » pour désigner la vie telle qu’elle est devenue, parce qu’au fond, ça sous-entendrait que ça va changer sous peu. Il faut, dit-on, ceci, il faut cela. Et pour le moment, ça dure. C’est vrai que depuis 2008, il y a plus de monde au magasin à un euro, mais à part ça, il y a le fond de commerce habituel : les passionnés de la bonne affaire. Faire des affaires, vous savez, c’est une dromgue. C’est difficile de s’en passer une fois qu’on est lancé. C’est une façon de remporter de petites victoires, contre la vie, le monde, les marges. Le magasin, donc. Comment cela se présente ?

Rien n’est perceptible en vitrine, si ce n’est du jaune, du rouge, des couleurs criardes qui vous indiquent que la solde est ici. Laissez tomber le magasin suivant. C’est ici que ça se passe. En grand, les lettres LIQUIDATION et TOUT À UN EURO renforcent le message. Dedans, ce n’est que bricoles, babioles et objets les plus confus. La grande difficulté de cet endroit c’est la profusion absolue, la variété inattendue des objets sans rapport qui se côtoient. Vous en avez besoin, ou non : là n’est pas la question. Plus tard, vous les jetterez en déménageant, ou en vidant vos placards à l’occasion d’un nettoyage de printemps. Ah, ce qu’on peut accumuler !, direz-vous. Mais vous ne repenserez plus à ce petit plaisir que vous aviez à acheter ce stylo Mickey, cette brosse, ce couteau-fourchette en plastique, ou encore ces ballons d’anniversaire qui n’ont jamais servi.

Car à l’intérieur, tout est en bacs, et posé sur des rayons chargés d’une diversité qui épuise le cerveau. Trop de choses à appréhender. Bien sûr qu’il y a des articles à plus de 1 euros : cette horloge pirates de la Caraïbe, ce ballon de foot décoré de plantureuses créatures (pas du tout macho, hein), ou encore cet ensemble séche-cheveux-permanente-coloriage-brushing. Ca c’est un produit phare, ça marche bien. Car il y a les produits d’appel, à 1 euro, en l’occurrence, la moitié du magasin, et il y a quelques articles qui nous font rêver, et monter un peu. Après tout, on a fait tant d’affaires ! l’ironie de l’histoire, c’est que pour un produit payé un euro, on finit par dépenser plus qu’ailleurs. On se rattrape sur le volume, fait observer le patron. Le volume, le volume. Tant de choses à produire, tant de choses à entretenir, tant de choses à détruire. Il paraît qu’en 1900 une maison possédait une centaine d’objets ; aujourd’hui elle en contient dix mille. Assurément, le magasin, lui, en possède cent mille, à un euro, ça reste pas cher ?

Dans le sillon rhodanien, 2 juin 2014.

La friperie

Connaissez-vous l’odeur d’une friperie ? C’est comme un tissu mouillé et séché entre-temps, comme un amas de draps. Dés qu’il y a des tas et du désordre (inévitable, même dans le plus soigné des établissements), l’odeur réapparaît. La boutique existe depuis dix ans et ne désemplit pas. S’y mêlent les populations les plus différentes. Une des France d’aujourd’hui, la fédération des alter et des fauchés. Des mères de famille de toutes les couleurs, en habit divers, super mode un peu osée, en boubou, en caleçon de supermarché, qui montre tout des formes, ou en voile, avec leurs enfants. Des dandy qui mettent des chapeaux melon, des costumes d’autrefois, et portent des moustaches excentriques. Des filles aux cheveux rouges, étudiantes, qui viennent s’habiller et « délirer », laisser libre cours à leur fantaisie pour pas cher. Elles prennent souvent des pièces que les autres n’osent pas mettre. Les robes à 1 euro, les articles au kilo dans un tas, sur une grande table au milieu. Il y a de l’homme, de la femme, de l’enfant. Il y en a pour tous, en d’autres mots. La boutique pour tous. Parfois, on y retrouve une chemise qu’on a jetée autrefois, et qu’on serait content de reporter : à force de mettre les mêmes vêtements, les uns et les autres, on se rend compte dans le dépotoir d’une friperie qu’on n’est pas si unique face à la mode, malgré son message qui voudrait nous faire croire que nous sommes tous différents. Think different, disait la pub…

La friperie c’est un art de vivre : l’art de vivre à la seconde main, sans dépenser, sans avoir le besoin que tout soit parfait, mais juste ce qu’il faut. Pour autant, les clients consomment, et ils consomment d’autant que c’est pas cher, qu’on empile. On repart plus facilement avec un sac plein qu’avec deux pauvres articles choisis minutieusement.

Il y a des chaussures aussi ; on repousse les limites de l’hygiène standard et de notre acculturation : oui, on peut partager des pompes. Un jour peut-être, on vendra des sous-vêtements, car après tout, si c’est bien lavé… chacun appréciera comme il l’entend.

La fripe, c’est un mouvement, et c’est une mode, et une tendance. Au départ il y a eu les marchés au puces ; maintenant il y a toute une gamme d’offres de recyclage de vêtement depuis les garde-robes ouvertes à e-bay en passant par ici. Savez-vous qu’on ne récupère qu’une toute partie du rebut, ici ? C’est tout à fait illusoire de penser qu’on pourra tout sauver. La plupart des vêtements finissent en moquette ou en fumée d’incinérateur. Alors, vraiment : est-ce encore la peine de produire plus, d’acheter ? Quand il y a de si beaux spécimens de la saison dernière, ou d’il y a quatre saisons, à portée de main ? Question existentielle pour les zélés comme les clients occasionnels ; les vendeurs répondent : la friperie, c’est un mode de vie. On entend Blondie, de la musique rock, punk, FIP et parfois France Inter ; on mange des galettes de riz bio au comptoir, et on fait du café pour les clientes habituées. C’est une sociabilité, parler chiffon, c’est un art de vivre. Oui, essayez-le, le t-shirt Disney, je vous l’assure, c’est rétro, c’est à la mode, c’est subversif, c’est psychédélique.

A Annie Ernaux, pour son dernier bouquin.

A Perrine Benhaim, qui aime bien la fripe.

A ma mère, qui m’y a un peu trop traîné.

Le magasin de vêtements pour enfants

C’est un problème majeur d’économie circulaire ; comment habiller les générations d’enfants qui se succèdent—sans se ruiner—? Pour tout parent, l’équation est la même : un enfant garde un habit un an ou deux, et pourtant, il ne doit pas avoir l’air d’un souillon ; il doit faire honneur à la famille ! C’est du moins le raisonnement de nombre de parents zélés et déjà si fiers de leur descendance. Comment ne pas les comprendre ? Comment alors ne pas céder à la tentation de l’habiller comme un adulte, ou de l’habiller comme un bébé, ou de lui faire une garde-robe de dandy collectionneur ?

Les enfants des clients vivent la coquetterie de manière très aléatoire. Pour certains petits garçons ou petites filles, c’est un supplice. Passer une heure à essayer des vêtements ou des chaussures trop serrées, à prendre l’air d’un poupon et à envisager la fin de leur bonne vieille chemise préférée, toute petite et abîmée qu’elle soit, c’est une charge émotionnelle que l’ambiance Happy Meal des bonbons, des jeux et des couleurs vives, n’atténue pas. Pour d’autres, les futurs trendsetters de leur génération, les mondains de demain, les idoles et les modèles à venir, c’est une joie dont l’appétit de parure risque toujours de faire basculer les finances fragiles de parents déjà trop accommodants.

La boutique est organisée pour deux mondes de taille fort différente ; les petits, voire les tout petits, pour qui l’univers connu fait un mètre vingt ; les parents, pour qui le monde est un espace de dangers et de menaces pour de fragiles bambins (ce que nous ne contestons pas !). Il faut donc que cela soit joli, coloré, plein de jeux, de petites chaises, d’espaces d’amusement pour les gamins, pour les frères et sœurs peu intéressés par les emplettes, pour les heureux bénéficiaires, eux-mêmes fatigués de tant d’essayages (les cabines sont au fond) ; il faut que le sol soit facile à laver (il a tout vu) ; il faut qu’un bon fauteuil ou deux et un peu de café console les parents et grand-parents que la fatigue prend d’un coup, revers d’une nuit passée à cajoler le cadet, d’une matinée passée à jouer au ballon, d’une minute passée à gronder ou à expliquer… Il y a tant de raisons. Pour la patronne, il faut plus de nerfs dans une affaire comme celle-ci, mais c’est une passion ! Et la France donne tant d’enfants à habiller, dit-elle. Ils sont fascinants dans leur diversité, tant de petits visages, bouboules… (le personnel se perd souvent en démonstrations d’attendrissement un brin mièvres). Bon nombre de familles viennent ici pour habiller l’aîné et ne franchissent le seuil que trois enfants plus tard, lorsque le cadet ou la cadette d’une grande fratrie décrète que la robe souillée ou le chemisier aux mille tâches ne peut décidément plus convenir. Un enfant le décrète à sa façon. De temps en temps, on incite à partager ; on organise une bourse aux vêtements entre parents. Contrairement à ce que vous pourriez croire, « ça génère du chiffre ». Oui, le monde est différent de ce que l’on croit, et de toute façon, ici, on est d’abord là pour les mômes (de même qu’en Inuit on désigne la neige par cinquante termes différents, il y en a au moins autant ici pour décrire l’enfant).

Lors des fêtes, les familles livrent l’assaut pour parer les enfants ; petits costumes, petites robes de princesse ; au fond, on leur apprend si vite à être comme nous-mêmes…

 

Paris le 19 mai 2014.

Le magasin d’épices

 

De Marco Polo à Dune, le monde des épices est envoûtant, éclatant et lumineux ; l’épice une poudre mythique dont la terre d’origine s’éloigne toujours à mesure qu’on s’en rapproche. Un magasin d’épices est le droit héritier des comptoirs portugais et vénitiens ; des grandes expéditions ; des caravanes et des caravelles. Tout doit se ramasser en vrac comme de précieuses poudres réchappées du voyage et du désert. Idéalement, il faut ramasser ça dans un vêtement ample et ensuite laisser tomber des mains comme ferait Picsou avec son or. Dans leurs petits flacons, les épices ont gardé quelque chose de cette miraculeuse rareté. Le personnel, en noir et derrière de grands tabliers noirs, se tient à votre bienveillante disposition.

Tout est ainsi disposé : au centre de cette grande maison du condiment, des gousses de vanille classées par provenance et par force, nommées selon les îles (troublante est la nostalgie de leurs noms d’Ancien régime…). Sur les côtés, sur des rayons de bois clair posés sur des miroirs, qui glorifient chaque produit et couleur, il y a une myriade de petits flacons prêts à la commercialisation. On trouve aussi, en contrebas, et pour faire plus authentique, quelques sacs de sables jaune, rouge, ou noir, et de grandes jarres.

On vend les épices classiques : cannelles, curry, curcumas, poivres de toutes les couleurs. Mais aussi les choses auxquelles vous êtes moins habitués : les herbes, les racines, les baies. Il en vient de partout ; et aujourd’hui encore, le cours de l’épice est élevé. Aujourd’hui encore, les bonnes épices sont dures à trouver. Aujourd’hui encore, on doit importer bon nombre d’entre elles, sans quoi nos légumes tempérés ne se fieraient qu’à leur propre goût mouillé et vert. Avec l’épice, ils sont relevés, ils deviennent cosmopolites et différents. Même la vieille courge est transformée. Certes, à y regarder de plus près, bon nombre de légumes sont venus d’autres continents, et bon nombre de plats traditionnels sont en fait tributaires d’épices et donc de ces mouvements de caravanes d’autrefois et de cargos d’aujourd’hui. Témoins le pain d’épices, le vin chaud…

Sait-on les vraies conditions de consommation de ces trésors de goût et de senteur ? Tout l’enjeu est là de nos jours : savoir comment on boit vraiment le thé, comment on assaisonne vraiment les plats, comment on doit manger le piquant. Comme si nous ne pouvions, tout simplement, faire ce qui nous plaît. Témoin le curry wurst : qui aurait pu prévoir une telle monstruosité culinaire, pourtant si appréciée ? La querelle des Anciens et des Modernes, des puristes contre les fusionnistes, fait ici rage. Entre l’AOC et la Cuisine nouvelle, il vous faut choisir ? ou bien, ne serait-ce que savoir. A cet effet, des livres sur les épices sont disposés dans des casiers éclairés par des néons cachés, sur un fond miroir. EPICES. SPICES OF THE WORLD. EPICE MON AMOUR. On croirait des unes de Géo. Au fond, si vous ne pouvez partir en voyage, et/ou que Samarcand vous paraît trop loin, il vous reste toujours le magasin d’épices. Ce n’est pas qu’une affaire de cuisine, même s’il faut bien reconnaître qu’en matière de goût il y a bien épice et épice. C’est une affaire d’ailleurs, d’ici ; et d’ailleurs…

 

Paris, le 12 mai 2014.

Aux enfants des rues, encore une génération sacrifiée.

 

Le magasin d’emballages

La boutique aurait besoin d’un coup de neuf, c’est vrai ; l’enseigne est correcte et récente, ainsi que les couleurs de la devanture, mais à l’intérieur, les murs sont jaunis par la clope du patron et le passage du temps, l’humidité et l’haleine des clients. Ils sont patrons de petit commerce, marchands ambulants, ou parfois experts venus de cabinets de style etc. Ils vendent de tout, et en tout cas, ils ont besoin d’emballer.

Il faut dire qu’on ne voit pas trop les murs, dans ce capharnaüm. Il y a des rubans, des papiers cadeaux en tout genre, du scotch, tout le nécessaire pour les fêtes, posés juste derrière la vitrine et à droite de l’entrée. En cette saison il faut aller droit à l’essentiel ; on fait une promo printanière sur tous ces articles pour valoriser ceux qui achètent en avance. (« Certes, vous faites du stock, mais sur le long terme, vous économisez, et c’est ça qui est important… »). Et puis, cela permet de repérer les tendances, adulte comme enfant, dont l’emballage est le fidèle reflet. Au fond, c’est le royaume du plastique, que seul le bureau du patron semble retenir du bout de ses forces. Il y a un semblant de rangement, mais comme chez tous les grossistes (on fait très peu de détail), il y a du gros, et qui dit gros, dit volumineux, et qui dit volumineux, dit que vous aurez beau être la personne la plus maniaque du monde… A gauche, c’est le royaume du carton. On trouve des boîtes de toutes les tailles, de plusieurs couleurs.

A quoi servent tous ces emballages ? A décorer, à informer, à protéger. On doit être disert en son métier si on veut réussir. Si on se pose toutes ces questions, croit-on en ce lieu, on saura choisir pour ceux et celles qui n’ont justement pas de temps à consacrer à ça, qui viennent ici entre deux, quatre ou six courses, et que le temps semble retenir par sa course folle. Devant l’entrée, c’est d’ailleurs une guerre sans merci pour la place de stationnement. Quelquefois on dispose des cônes oranges pour éviter qu’elle parte trop vite. Il y a quelques traces de jaune et cela permet de réclamer sa libération séance tenante lorsqu’il le faut.

Mais revenons à l’entreprise. Aux yeux du propriétaire, c’est une œuvre spirituelle : le temple de l’enrobage ; il y a même des livres d’origami ; rendez-vous compte de ce qu’on peut faire : l’emballage, c’est une matière noble ! Quand les clients ou les passants ont le temps, on parle longtemps de tout ça, et de tout ce que l’emballage peut faire à un présent. L’habit fait le moine, en quelque sorte, ou bien, il le sublime. On aime recevoir et présenter les nouveautés, aussi ; ça n’arrête pas ! De découverte en découverte, toutes ces années de métier ont conduit ce commerçant à fréquenter les musées, à se passionner pour le Japon ou la France des dix-huitième et dix-neuvième, qui savait si bien emballer.

On pourra vous dire que l’emballage n’est pas écologique, et qu’un jour on reviendra tous au vrac. Mais on vous répond ici qu’on verra bien, que l’eau coule sous les ponts, et que de toute façon, « on pourra toujours faire de la consigne ».

Rio de Janeiro, le 4 mai 2014.