Les Commerces

Recueil en ligne d'histoires (fictives) sur le commerce de détail. Parution chaque lundi, à 16 heures. Par F.Benhaim.

Le magasin de philatélie

 

            De tous pays, de toutes époques, dans des classeurs et dans la vitrine, le magasin montre le visage de pays évanouis et de puissances passées, de commémorations désormais interdites ou de visages oubliés, enfin, de monnaies perdues.

Les passionnés du timbre se retrouvent ici pour vendre ou acheter, ou parcourir les albums de timbres de toutes sortes.

Leurs femmes, leurs maris, leurs compagnes, se demandent : pourquoi donc collectionner des timbres ? Cela prend la poussière. Bien classé, de la place ; combien de garages, de greniers, voire de salons, de chambre à coucher encombrés par ces tout petits carrés de papier qui comme des termites occupent tant d’espace pour leur maigre taille ? Et que de fonds perdus. Que d’argent qu’on aurait économisé. Chaque timbre est comme un titre d’emprunt russe en miniature, chaque collection une ruine, une maison en feuillets, un château, une voiture, un tour du monde perdu en timbres-poste. Que de noces d’or, ruinées. Vanitas : vous n’aurez jamais tout ! Mais en même temps, le collectionneur est souvent absorbé et donc, après vingt ans de mariage, il vous laisse tranquille. C’est la garantie d’un samedi mielleux et d’un dimanche paisible, puisque solitaire. Quoi de mieux pour la paix des ménages qu’une bonne passion ? On devrait faire des études sur la longévité des couples à hobby. Elle fait du sport, lui va à la pêche. Elle aime le patchwork, lui le modélisme. Il aime les timbres, et elle le cerf-volant. Elle aime les timbres, et l’autre préfère ses amis. (Le tout à décliner à tous les genres.) Cela fonctionne bien. Chacun son domaine, et tout est bien chez soi. A condition que cela ne vire pas à la substitution d’époux : tumulte et querelle.

Le patron sait tout cela, et n’oublie pas de saluer les conjoints des clients qui viennent ici. Depuis le temps, les timbres de collection restent sa passion, mais ce qu’il glane il ramasse pour les clients. Le paradoxe est qu’on exploite une mine que chaque jour renouvelle, et même si le volume global de courrier diminuera un jour, il y aura toujours des lettres à la poste, et plus on emaile, plus on trouve ça magique, et plus on trouve ça magique, plus le timbre devient intéressant. Déjà, remontez plus d’une décennie, et vous êtes en francs. Tu as connu les francs, toi, Papa. Oui, mon petit. Et c’était comment ? Pas si différent. Moins cher peut-être. Ca valait combien un franc ? Six euros. Et un euro ça vaut combien ? (…). Les Marianne se succèdent et se ressemblent. Les oiseaux, les animaux. Ici, la spécialité, ce sont les républiques perdues. Les URSS. Les africaines. Les timbres coloniaux, on n’aime pas trop, par obédience politique, mais les républiques centre-américaines, ça c’est toujours exotique et chaleureux. Il y a l’album Grands Hommes : tout le monde s’y arrête. A la fin il y a les femmes.

Tout est bois et vitrines. Il y a un coffret à verrou pour les choses vraiment précieuses. Un bureau mi-ancien, mi-moderne, années 50 à couverture chromée, à plateau large pour pouvoir ouvrir les albums. Difficile de lutter contre la poussière, car le papier la chope à une vitesse alarmante. Alors la porte est toujours ouverte, en particulier le samedi pour aérer. Les fermetures, c’est pour les vacances et les congrès de philatélie, très importants, et étonnants au possible. On y retrouve les clients, d’ailleurs certaines années on y va ensemble. Et puis ça n’a pas de langue, sinon le français (Union postale, vous savez) ou le charabia, le langage des signes. Ce sont les images qui parlent et les vieilles enveloppes qui font office d’interprète.

Paris, le 22 avril 2013.

Retrouvez les indices des histoires à venir, et les annonces relatives à ce site et au spectacle en préparation pour fin juin sur la page facebook Les commerces

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Le magasin de luminaires

 

            La vitrine donne à voir des lampes de toutes sortes. La consommation électrique du magasin est proche, selon certaines estimations, de trois maisons combinées. Mais il faut bien montrer les luminosités des produits, même si elles se repoussent et s’annulent comme les fragrances dans un magasin de parfums. Tout devient un magma lumineux qui ressemble à un bloc de la voie lactée qui se serait échoué ici à la surface, en plein milieu de la ville. Dedans plusieurs vendeurs s’activent et vous montrent les derniers modèles : la domotique vous permet de tousser, voire d’éternuer pour allumer ou éteindre votre lampe de chevet. La robotique vous permet de promener une lampe de poche dans votre salon, voire d’éclairer le chemin pour votre aspirateur, également autonome. L’informatique vous permet de programmer les jeux de lumière à distance, par avance, et par combinaison. On n’arrête pas le progrès.

Les lampes commercialisées ici sont aussi des lampes de style, certaines même un peu vieillottes, et on le revendique. Dans un salon à l’italienne, chez des clients en Suisse, on a vu la lampe à énorme abat-jour jaune, années 70, épouser parfaitement les meubles design et la télévision danoise. Avec une baie vitrée, qu’est-ce que ça rend bien ! Ne sous-estimez pas l’importance de la lumière, insiste-t-on, c’est vraiment clé pour réussir votre aménagement, et s’y sentir à l’aise. Vos pieds, en trâinant sur la moquette bleu-grise (c’est réglementaire, ça ?) vous y feront penser, car vous les verrez sous un nouveau jour.

Quand on ferme les yeux, et qu’on les ouvre à nouveau sur l’intérieur de ce magasin, les yeux un peu inclinés vers le haut, on s’aperçoit que c’est une forêt de fils et d’ampoules, de bulbes en verre, d’incandescence. Si cela vous donne le vertige, c’est normal, et même souhaitable. On veut vous faire comprendre que le beau peut aller de pair avec le bric-à-brac. Que vous ne repartirez pas avec une seule lampe : il vous en faut plusieurs ; celle du bureau, classique, pliable (le premier modèle fut dessiné par un architecte), métallique ; celle du soir, douce et agréable à la lecture et à l’œil (en général on ne tient pas longtemps sur sa page avant de piquer du nez) ; celle du vestibule, vive, car elle indique que la maison est bien occupée. Il vous faut aussi l’Asiatique, l’Américaine, la Marocaine. Les lampes dénotent le bon goût, le savoir-faire technico-scénique, un sens du bien et du juste, un sens des proportions, un sens du confort, un sens des éléments. Les lampes, c’est tout. C’est comme le feu ; songez-y ! il y a eu le feu, il y a les lampes. Les nanotechnologies ne remplaceront pas les lampes, en nous promettant d’éclairer par les murs, les sols, les chaises. Dès qu’un objet devient désuet et inutile, il devient à la mode. Attendez voir si les lampes ne serviront pas. Déjà dans certains endroits, l’ampoule à incandescence, la vieille, l’usurière des kilowatt, est on ne peut plus tendance. Suspendez-là à un fil, tout simplement ; elle fait des merveilles ; elle fait polar, film noir ; elle éclaire chaleureusement (ça change des basse consommation qui pâlissent tout). La preuve. La preuve par l’ampoule.

A tous les lecteurs,

Un an déjà ! Bon anniversaire !

Paris, le 14 avril 2013.

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Aux jeux d’échecs

Les habitués sont de vieux messieurs aux coiffures hirsutes, aux vêtements amples et passés de mode ; ils portent des jean usés, des chemises bleu clair, très clair. Des casquettes. Un homme à dreadlocks porte une kipa à motif de ballon de basket. Une jeune femme joue avec un aspirant mentor, aîné de trente ans.

On parle de philosophie, de relations avortées, et d’échecs. Ici dans la salle du fond, pour quelques sous, vous prenez pour une heure de jeu, et si vous n’avez pas de partenaire, vous pouvez attendre un peu. On vous proposera de jouer à un moment donné. Les jeux sont des jeux standard, pas toujours complets : il faut parfois chercher les pions, les reines… Les tables sont de bois, les chaises sortent d’une école. Les photos et les poster décorent les murs ; il règne une odeur demi-marginale.

Devant dans des vitrines, on vend des jeux de collection ; des pièces anciennes, en ivoire, en bois exotique, et venant de tous pays. Toutes sortes de motif, de design, toutes sortes de pièces. Il y a les jeux à la pakistanaise, les jeux à l’italienne, les jeux à l’arabe, les jeux  design des années 30… Les livres des grands maîtres, les vademecum, les manuels, tout cela aussi est réuni dans une bibliothèque anglaise à vitres, en métal gris.

On est ici un peu retiré du monde ; ou c’est ce qu’on met un point d’honneur à tenter. Ca ne marche pas complètement : il y a les sonneries des portables, les propos des gens bien de leur temps, les problèmes de chacun. Mais quand on est pris dans le jeu, qu’on voit les autres s’y dévouer, et qu’on entend la pendule du voisin, prêt à tout pour aller plus vite que son adversaire, tout semble englouti dans la réflexion, la méditation et dans le jeu fatal des pions.

A Emmanuel Maruani, pour la découverte et pour les parties d’échecs.

Paris, le 8 avril 2013.

Le magasin de chaussures

Imaginez-vous nu en chaussures, devant un miroir. Si la pensée vous sied, et qu’en cet état vous vous paraissez agréable, c’est que vous êtes plutôt branché chaussures.

Ce magasin de chaussures est toutes marques. Il règne dedans une odeur de cuir et de caoutchouc neufs que tempère l’odeur lavande du diffuseur d’odeurs (on n’hésite pas à dire « huiles essentielles »).

La patronne aime bien les ballerines, parce que c’est simple, élégant et pratique, B.C.B.G. même, et que cela lui rappelle la carrière dont elle rêvait. Elle fait surtout de la femme ; c’est que le rapport à l’achat n’est pas le même. De toute façon les hommes passionnés ont leurs propres boutiques. Elle adore les talons, même si elle n’en porte pas. On a osé les plus belles extravagances ces dernières années ; à croire que l’on voulait faire marcher les femmes sur des échasses, instables, toujours prêtes à tomber.

Le mocassin ; la basket ; la botte ; la tongue ; la sandale… le monde est déclinable au pied ; mais aussi, les saisons ; les humeurs ; les usages ; les rapports homme-femme. Une chaussure vit. Ici il y a de toutes les couleurs, de toutes les formes ; il y en a pour tous les goûts. Ensuite, vous les garderez longtemps. Vous les ferez revivre grâce au cordonnier. Vous laisserez vos chaussures adulées dans un cagibi spécial, qui se déversera dans la chambre à coucher quand le fruit de longues années d’achat fera se mêler l’intime, et le pied.

Les chaussures ont des pattes, et elles font leur affaire de vos pieds et des rues, qui les rongent à leur tour, petit à petit. L’asphalte est la gloire et la mort des belles godasses ; la boue, c’est leur mort toute simple, sauf chaussures de montagne.

Ici, elles sont en rangée, belles comme des mannequins, posant telles des Claudia S., avant d’être portées dans l’universelle parade de la beauté et de la figuration. Elles présentent ainsi comme des dames au menuet, comme une revue de danseuses alignées. Le Lido, on y est presque. Les pompes sont tropéziennes / parisiennes / londoniennes / new-yorkaises / japonaises. Et campagnardes / balnéaires…

D’Italie, montées par l’amour et la douleur des artisans, du cuir et de bois, et de pièces diverses comme des horloges, les souliers sont le fruit d’une mécanique remarquable. La chaussure, suprême coquetterie, est l’affaire d’hommes de bon goût et de femmes au regard tranchant, communion dans la folie des gens honnêtes, et malhonnêtes.

New York, le 1er avril 2013.

La boucherie

Certains matins, quand le livreur vient avec les carcasses, le sang goutte par terre. Il est vite nettoyé, car tout doit être propre, toujours. Ca part en chambre froide, derrière. La boutique est simple. Il y a des vitrines, réfrigérantes, et dans les vitrines, des morceaux de viande : bœuf, porc, poulets et volailles, autruche, gibier, abats, agneau, veau… Toute la ferme, plusieurs races d’animaux étalent leurs tripes ici devant vous.

Dans les plats, des panonceaux à pique annoncent le prix sous un motif de fantaisie (un cochon qui sourit, une tête de vache qui vous fait un clin d’œil, etc.) Les couteaux, les plans de travail, sont derrière les vitrines, et de l’autre côté de la ruelle, contre le mur. Les couteaux ont leur crochet magnétique ; ils ne bougent pas. On vend ça sous forme crue, ou cuite. Ici c’est une maison qui privilégie la viande rouge ; mais vous pourrez aussi trouver des spécialités alsaciennes en saucisse et de la charcuterie de bonne qualité, du Sud-Ouest. Un peu de carottes râpées et de céleri remoulade (ça se marie très bien avec les steaks, en entrée ou en accompagnement).

Monsieur a un tablier blanc ; Madame est toujours coquette, mais pas de faux ongles, pas trop de bijoux. Les murs sont à l’instar des patrons : efficaces, simples : pas de décor, juste un panneau avec les prix et les occasions du jour. La profession de boucher est un respectable corps de métier, mais elle a toujours été suspecte pour quelques uns. Au Moyen Age, les bouchers avaient leur propre porte à l’église. Maintenant, ils sont en première ligne face aux adversaires de la viande ou lors des scandales sanitaires. Mais dans l’ensemble, c’est une relation de confiance avec les gens du coin, qui viennent depuis des années (la clientèle vieillit). Viande française. A part Noël et ses clients à farce, plus quelques clients traiteur de temps en temps (mais pas de couverts en plastique…) c’est essentiellement les mêmes gens.

On n’aime pas trop le changement du coup. Le style années  70, c’est efficace, et ça tient bien. C’est pourquoi l’enseigne Boucherie avec les lettre à bulle et la tête du veau souriant, qui a déjà un peu choqué, ça reste. C’est la frise orange, rouge et brun sous les vitrines, le carrelage beige à carrés rouge, jaune et noir. Ca fait la touche belge (ici, personne n’est Belge). C’est aussi pour cela que de la politique, on ne parle jamais sauf par ellipses, par les temps qui courent ou ils pourraient faire quelque chose chez nous aussi, avec tout ce qu’il y a de chômeurs ou encore des gens qui cherchent du boulot, et il y en a, et pourtant, c’est pas le travail qui manque. Les jeunes, qui savent bosser, il y en a peu.

Quand c’est vrai, c’est que ça ne peut pas être faux. On aime bien parler avec les personnes âgées, car elles ont le sens des choses et des valeurs immuables. Les jeunes (il y en a peu à la boucherie, car ils préfèrent le pas bon pas cher), c’est différent, on ne sait jamais sur quel pied danser. Et puis tant mieux, car il vaut mieux avoir des clients fiables et qui savent ce qu’ils veulent. Un mardi midi, pas de temps pour les indécis. Le halal, maintenant la viande de cheval, selon le boucher, on s’en serait bien passé, ça fait du mal à la profession.

 

Paris, le 25 mars 2013.

Le magasin de livres anciens

L’enseigne est un livre en bois qui pend et menace un jour de tomber, les jours où le vent la charrie un peu trop. Il n’y a pas vraiment de vitrine, car rien n’est mis en scène : on voit simplement à l’intérieur, comme une vaste fenêtre sur une bibliothèque, comme si on avait mis la salle des vieux grimoires dans un aquarium.

Dedans il y a homme d’âge intermédiaire qui vend les livres, d’âge mûr, disons, enfin on ne sait pas trop, car il fait partie de ces gens qui portent des vêtements un peu datés et qu’on ne sait pas dater : l’usure du temps a commencé sans prendre d’effet décisif, c’est comme un entre-deux hors du temps et du monde, et il y en a à qui la vieillesse ne vient jamais ôter cette ambiguïté. Le voisinage de l’ancien donne cependant à chacun comme un air solennel ; il nous situe dans les siècles qui passent, nous vieillit et nous rajeunit à la fois ; au fond, on ne plus trop où on est.

Ici, il y a des livres pour les collectionneurs, rarement pour les chercheurs. Des Dumas, des Balzac, des Voltaire, des Dickens. Des traités de botanique. Des traités de pédagogie. Des essais politiques, des cartes du monde, des annuaires, des volumes en latin ou en grec. De l’allemand. Du russe. Un peu d’anglais. Surtout des livres pour se sentir dominer le monde et l’histoire, des livres pour se retrouver à parcourir sa bibliothèque comme un Merlin l’enchanteur, comme un Newton ou un Vinci, comme un Voltaire, justement, ou un Holmes, comme un Mitterand, etc. Des livres pour se donner des airs, des livres pour les passionnés du vieux papiers, des livres qui font voyager ; dans le temps, remonté au fil des pages. L’espérance de découvrir un secret ou un tour de magie ; d’un destin basculé ! qui sait où le livre peut nous emporter. Notre vendeur y croit encore un peu, car à ses heures, quand le ménage (assez sommaire) ou les comptes (peu mirifiques) le lassent ou ne le requièrent pas, il parcourt les livres qu’il vantera lui-même aux clients, de rares collectionneurs qu’il connaît bien, dont il connaît les goûts et les désirs. Peu de gens passent la porte sans être déjà venus, d’ailleurs la rue est assez calme. Cela n’est pas important, ce qui compte c’est que la clientèle régulière soit au rendez-vous. On vient ici du monde entier, d’ailleurs : il y a une cliente russe, une cliente américaine, qui vit à Bruxelles, un Anglais, qui vit à Londres, de tout le monde, en d’autres termes, et cela fait plaisir de parler d’autres langues et de voir d’autres cultures. A vrai dire, les clients étrangers ne sont pas comme les Français, ils sont parfois plus exigeants mais aussi plus sympathiques, se plaît à expliquer notre vendeur, qui croit voyager en laissant la porte en bois avec son petit écriteau à chaîne légèrement entre-ouverte (l’écriteau vous le confirme : vous pouvez entrer).

Il faut garder un œil sur les enchères en ligne. Aller aux marchés, aux salons, aux foires, de temps en temps. Recevoir les particuliers qui viennent proposer de vieux bouquins aux allures de codex (on ne prend pas tout, loin de là). Les lampes ne datent pas d’hier et la lumière est parfois chancelante. Elle est complétée par une ou deux ampoules précaires qui pendent du plafond, dans le cagibi qui sert de dépotoir et qui donne sur le cabinet de toilettes, que ferme une porte couverte de vieilles coupures de presse, et même au-dessus du bureau (il le fallait bien). Le sol est en tommette car ça se lave plus facilement (quand on y pense, et de toute façon il y a des livres sur les côtés, par terre, qu’on ne voudrait pas mouiller). Les murs sont jaunis, mais les rayonnages et les cadres le cachent bien. L’espace est rare. On dirait que tout va s’écrouler sur les faibles endroits où on peut encore circuler. Mais à la longue, on s’y sent bien. On se fait au risque, au Vésuve des ouvrages, en se laissant couler dans le fauteuil de cuir qui est couplé avec la petite table en bois qui sert de bureau et de caisse. Le vieux patron de la boutique fumait beaucoup, ici, autrefois. Il y recevait pas mal, dit-on. On le comprend au vu des quelques traces de vin que peu de labeur n’a pas fait partir. Dehors, à quelques pas, un parc permet d’aller se détendre, s’aérer le midi en mangeant un sandwich. Tout un petit monde, où le temps passe si lentement, tandis que dans la rue les modèles de voiture changent, avec les années.

Paris, le 18 mars 2013

A Tobie Mathew, au collectionneur, et pour le pot à Camden.

A Léah Charpentier, la collectionneuse de Bruxelles.

Le magasin de moutardes

Une fée de Shakespeare, dans le Songe d’une nuit d’été, porte le nom de Graine de Moutarde. Quoi de plus charmant ? Assurément, si j’avais une fille de la taille d’un pouce, je l’appellerais Graine de Moutarde (si c’était un fils, ce serait plutôt Grain de Poivre). Un peu piquante, très distinguée, élégante, bourguignonne à l’excès (car elle est dijonnaise, et faite au vin-aigre), la moutarde est chic. Elle est racée. Forte. Si j’étais une moutarde, laquelle serais-je ? se plaît-on à se demander.

Dans ce magasin tenu par une grande maison française, il n’y a pas le choix. Tout est de la même marque, et tout est rangé là où il faut : les pots de toutes tailles s’imitent dans des alcôves de bois noir. Mille moutardes : bavaroises, rémoises, dijonnaises, lisses, ou à graines… On vend aussi du vinaigre, et d’autres condiments. On innove (vinaigre à la cerise, de cidre, de vin rouge, de vin blanc, huiles de noix et d’olive, vinaigre de Xérès, vinaigre de je ne sais quoi). Vos salades ne s’en remettront pas. Vos invités seront surpris, c’est tout le jeu.

Pour faire « genre », les vendeurs ont des napperons, histoire de vous montrer qu’ici, c’est comme chez Pierre H., mais qu’il s’agit d’assaisonner votre bifteck. Vous aimez le fort, le doux ? Nous aussi. Des lumières doucereuses vous rappellent aux hôtels-restaurants en vue dans les années 90, au coin de la rue, où tout était tamisé, suggéré, où on préférait le bordeaux et le noir aux couleurs vives, et les assiettes carrées au Limoges. Un vendeur parle russe, un autre japonaise. On aime bien vendre aux gens des pays à piment, car ils s’y connaissent et n’ont pas peur du goût. Mais la crème de la crème ce sont les mères comme il faut, qui viennent pour le coffret vinaigres. Moutardes. Tout se transmet, à commencer par le bon goût, et quoi de mieux qu’un coffret vinaigres pour Noël, pour le mariage d’une lointaine nièce ou cousine, et pour rappeler aux dames que leur devoir est bien… à la cuisine ?

Paris, le 10 mars 2013.

Le fromager

De Suisse, on commercialise un fromage à pâte dure, qui vient d’une vallée. Tal, en allemand, signifie val : Emmenthal, Dieffenthal, Neanderthal, il s’agit toujours de vallées.

Le fromage se mange mieux, et c’est pour cela qu’on le recommande, accompagné de bon pain, et ça tombe bien, car il y a une bonne boulangerie en face. Les deux enseignes se font écho : BOULANGERIE, avec une baguette de pain, ancienne façon, dessin années 70 ; FROMAGER, avec un gruyère, années 80, stylisé à la va-vite.

Oui, oui, on l’a assez dit, le fromage, c’est la France, et la France, ce sont x fromages. Le fromage a quelque chose de français par élimination : ailleurs, on ne sait pas le faire. Soit, soit, la Suisse, encore, l’Italie, la Hollande, les Basques. Aux régions, les fromages sont comme des blasons lactés, affichés à un tournoi, comme par folklore, comme on peint les blasons communaux sur les locomotives des trains, comme on suspend les armoiries en tissu au-dessus des zones piétonnes. Aux hommes, ce sont des habits odoriférants. Si vous raffolez du fromage fort, c’est que vous êtes viril. Mais au fond, qu’est-ce que cela veut dire, d’en raffoler ? Car enfin, c’est pourri, moisi, bactéries et germes ! et encore, tout le monde aime, enfin presque. Pourquoi aimer cela, précisément, plutôt que le hareng putrifié d’Islande, ou le soja fermenté du Japon ? C’est comme si cela montrait, dans la force de l’odeur, la force de l’homme, l’audace de la femme. Laissons cela.

Le fromage vient de partout, même d’Ile de France. Ici, c’est producteur. Le chèvre, des Parisiens, partis il y a trente ans à la campagne et qui s’en sortent bien. Les chèvres, c’est un passage, un passeport pour une vie plus simple. La façon la plus facile de se faire paysan. Pour le client, le chèvre, paroxysme du fromage, c’est une bouée. Achetez du fromage, et sauvez-vous de l’aliénation chimique qui est notre lot de consommateurs intoxiqués. Chaque portion, chaque triangle ou rectangle est un morceau de salut. Port-Salut. Ici, les polémiques sur le fromage au lait cru trouvent un écho commercial : on se jette dessus. Pourtant, c’est de plus en plus rare. Les magasins le retirent. Il faut venir ici, par conséquent. Plus c’est fort, plus cela a l’air frais, plus c’est jaune, brun, plus c’est massif, plus cela semble jaillir d’une cave aux tonneaux de bois, où raisonnent les meuglements des vaches, mieux c’est. Les petits fromages frais, ronds, et recouverts d’herbes semblent débouler d’une pente verte, chargés de rosée et de petits épis. D’ailleurs, au mur, il y a des posters de prés et de sommets (Vosges, Alpes, Pyrénées).

Néanmoins, plus ça sent, plus il faut être nickel. Tout vous montre que vous n’êtes pas au supermarché, plutôt dans un hôpital, et même mieux : un fromage sort presque directement de la fromagerie, moyennant un ou deux camions. Tout est blanc. Immaculé. Odeur de lait et de sel, propres. Vitres impeccables. Fromages nettements posés sur de petits paillassons dans les vitrines réfrigérantes, bien à l’écart les uns des autres. Pantalon blanc. Sabots en plastique.

Emballage : en damier rose, mi-ciré, qui entoure votre tranche, votre morceau de beurre frais (vous avez failli prendre un litre de lait, mais vous n’aimez pas ça), que vous mangerez, chez vous, en famille, que vous ferez avaler à vos enfants, pour leur montrer le bon goût.

Paris, le 4 mars 2013.

A Pierre Gartner, qui buvait du lait de chèvre (!).

Mort aux rats

Tout autour des vitrines, des illustrations de rats, de pigeons, de souris, d’insectes. Un vrai livre d’images, pour vous montrer que la ville ne vous appartient pas. L’homme n’y est pas seul. Il y a aussi cet adversaire intime, la vermine, montrée en catalogue sur le mur aux yeux de tous les passants. Cet ennemi qui envahit vos placards, qui vous pique le soir venu au plus profond de votre lit, qui vient manger votre nourriture, qui détale sur des pattes agiles, d’un côté à l’autre de la baignoir, rapide comme l’éclair, précédant l’eau de la douche qui veut l’emporter. Soyez prêt, car les nuisibles ne pardonnent pas : chaque miette, chaque goutte de graisse, chaque négligence, la vôtre ou celle des voisins, sera leur festin. Il faut vous prémunir, mais hélas, ici, on ne vient que lorsqu’il est trop tard. J’ai parlé de leur encadrement ; dans les vitrines, des produits, de l’herbe plastique, et des animaux en spécimen. Tous ceux que vous voulez combattre. Pour prévenir, pour guérir, pour donner envie de trouver des solutions, il faut informer le citoyen, le consommateur, le parent, le passant, le badaud.

Les célibataires vivent ça comme une intrusion. Pourtant, ils étaient déjà là. La cinquième colonne de votre tuyauterie se préparait à jaillir pour vous surprendre, toujours au pire moment, jamais lorsque vous pourriez l’imaginer. Les travaux chez vos voisins, les inondations, ça vous ne l’avez peut-être pas noté, mais lorsque ça arrive, vous comprenez. La vie contemporaine est abritée de tout, presque. Elle ne vous protège pas des microbes. Elle ne vous protège pas de la mort. Certainement pas de la vermine : c’est comme un messager. Face à ces cohortes de cafards, vous n’êtes rien. Tuez un seul, une centaine d’autres arrivera, peut-être même du ventre de la bête qui agonise sous votre semelle.

Alors que faire ? Il y a le magasin. La patronne est une dame charmante, coquette, couverte de bijoux en or et de couleurs (rouge à lèvres, ongles vernis en rouge, petits pulls créateur). Son mari est bien habillé : costume de moyenne gamme, des poils sur les doigts qu’il fait épiler (ça rappelle les poils de souris). Ici, on ne fait pas de miracles, mais on peut faire quelque chose. Mort aux rats, souricide, insecticide, pièges divers, tout ce que vous voudrez. Choisissez la mort de l’animal selon ce qui vous arrange, selon la configuration de votre intérieur. Le mieux, enfin ce qu’on fait de nos jours, c’est le coagulant. Le rat meurt dehors, ça permet d’éviter les odeurs. Pensez à bien nettoyer. Attention aux enfants et aux animaux de compagnie. Si vous préférez le piège, il faudra laver le sol, et faire attention à vos pieds. De nos jours, on ne conseille pas forcément, car finir aux urgences sous le regard rieur de la souris qui vous poursuit partout, que vous croyez voir de toutes parts, cela n’est pas drôle. La pâte, l’avoine décortiquée. Appâts prêts à l’emploi. D’ailleurs, il y a plus ou moins de travail, pour vous. Ca vient déjà prêt, dans certains cas, dans d’autres, il faut bricoler un peu, composer. Les emballages ne sont qu’images d’animaux, effrayantes, dégoûtantes. Ne venez pas avec votre sandwich, de toute façon, ici, on voit tellement de choses que la nourriture sur le lieu de travail, on n’y tient pas. Les animaux ne réagissent pas de la même façon, parfois il faut différencier. Intérieur, extérieur. Espèces différentes, même famille ? On ne tue pas un mulot comme on tue un rat. C’est pas pareil.

Oui, les produits sont nocifs, et polluants. Mais comme par exception, face à la bête, tous les moyens sont bons. A la limite, plus c’est toxique, mieux c’est. A bestiole mythique, réponse magique. Magie noire, magie blanche. Si ça fait mal, tant mieux. Si ça salit les rivières, tant pis. On est responsable, mais dans ces cas-là…

Tout microbiens qu’ils soient, ces envahisseurs ne sont pas tous aussi dangereux pour la santé. Le pigeon, le rat, la punaise sont de véritables risques. Mais la mite ? Damnation des laines et terreur des pots de riz, au fond ça n’est pas si grave que cela. Pourtant, pour le client du magasin de mort aux rats, pour la victime d’infestation, c’est la même chose. C’est encore la menace intime, le pillage de ses biens, l’invasion biblique, le criquet pélerin des appartements, il nous rend fou. Exaspération. Colère. Vous êtes-vous déjà battu contre les mites ? Avez-vous essayé de tuer les insectes au point de ne plus pouvoir en dormir ? La ruine du sommeil. Les mites virevoltent nonchalamment dans les airs, invitation à la mise à mort, mais annoncement d’une défaite. Vous n’aurez pas le dernier mot ! Contre ça, on a des fumigènes, pour les cas extrêmes. Si on peut éviter, il vaut mieux : repartez avec de la naphtaline et des boules de cèdres, lavez tout, usez de boîtes et d’emballages plastiques. Armure, remparts de vos biens textiles. On a maté la nature, elle nous rattrape en nous rendant fou. Combien de gens normaux, quasi hystériques, on a vu débarquer, parcourir les rayons, les trois rayons de la boutique, comme s’ils allaient tuer quelqu’un, non, un insecte, un rat… ? L’homme tueur est en chacun de nous, le chasseur de lions, qui enrage et qui veut éliminer. Sur les paquets, la mort est partout : avertissements, noir sur orange, du danger des substances ; garantie de mort certaine ; têtes de mort. Mais face au rat, il y a aussi la peur, la peur au ventre, le Mal, incarné, la Peste, tout ça. Qui voudrait côtoyer les rats—la pire espèce—? Qui ne craint un peu, au fond, leur queue, leur poil noir, leur regard maléfique, enfin supposé tel ? Dans les films et les situations grotesques, ce sont les dames qui crient, mais au fond, le cri des hommes est le même, intérieur, caché. Quel courage pour ces hommes qui jadis, les tuaient pour gagner leur vie, parcourant nos villes avec des rats morts attachés à des bâtons ! Comme on voudrait que le joueur de pipe de Hamelin soit vrai (enfin pour les rats). Comme on voudrait y échapper.

Saint Georges aurait-il terrassé le rat ?

Paris, le 25 février 2013.

A Nicolas Benhaim (Saint Georges).

Le magasin d’articles religieux

La vitrine est un concentré d’église, de monastère et de couvent, de télé-religion et de vieilleries pourtant toutes neuves. On y trouve des crucifix de tailles différentes, des portraits de la vierge ou de saints, façon Lourdes, ou façon orthodoxe, à l’italienne ou à la polonaise, à la française. Un drapeau du Vatican. Des scènes bibliques en images, idéales pour les enfants et les écoliers. Entrez, et découvrez un monde de Dieu.

Dieu se manifeste en de multiples objets, outils, œuvres d’art et d’artisanat, et produits dérivés. Tout cela est réparti en sections : il y a la section croix, la section cierges, la section tableaux, la section messe… A la section messe, découvrez un autel, divers vins spéciaux produits au Portugal, en Italie. Un pupitre. Des nappes vertes.  Des bougeoirs. Je n’oublie pas la partie sculptures. Différents saintes et saints, mais aussi des rois mages, des agneaux s’y retrouvent enrobés de plastique dans un attroupement tout ecclésiastique. Une Vierge en bleu et blanc, à la mode antique, tient une banderole : Gloria in excelsis Deo. Une autre est agenouillée : son haut rose pastel est assorti à sa robe bleu pastel. Plus loin, des rayons remplis de figurines, du sol au plafond, où se côtoient toute la Bible et toutes les superstitions, tous les apôtres des carrefours ruraux, et des chemins vicinaux. Au mur, derrière les sculpture, la Passion de forme naïve en six cadres de bois sculpté, bas-relief pour votre vestibule. Un petit pan de mur a été décoré d’une dizaine d’oiseaux étoilés. C’est le coin du Saint Esprit. Plus loin, les tableaux, dont on ne sait s’ils sont issus de photographies ou de peinture (il s’agit bien sûr de peinture), représentant la Crucifixion, le Christ ressuscité, ou d’autres scènes familières. Ces tableaux n’ont pas changé en un siècle ! achetez-les aux puces, achetez-les ici. Mais ici au moins ils sont neufs, et il faut entretenir la production. Et si vous vous entêtez ou que vos vieilleries sont belles (ça n’est pas automatique) nous faisons aussi de la restauration : RESTAURATION D’ART SACRÉ.

L’industrie des religiosités trouve ici son comptoir, son débouché, sous ces néons blancs, sur ce carrelage blanc impeccable, pour ne pas dire immaculé, sous le regard vigilant de deux vendeuses aussi dévouées que dévotes, et que le sens du travail bien fait a fait donner à ce lieu un aspect particulièrement soigné. Le bric-à-brac, le choc des matières et des couleurs vives (bronzes, plastiques, bois…et rouges, roses, pastel, jaunes, bleus, verts….) côtoient la netteté des gens à la tâche. Chaque chose à sa place, et tout est bien dans le règne de Dieu.

Parce qu’on doit pouvoir trouver tout ce qu’il faut, il y a aussi de l’encens liturgique (de marque « Benedictus »), sur un petit présentoir. Cet endroit tient lieu de source d’approvisionnement universel, à la façon de Metro pour les restaurateurs. On n’y trouve pas d’hosties, mais presque. La section multimédia est un peu en baisse avec internet, mais à un moment donné, on vendait beaucoup de cassettes, de DVD pédagogiques. Ca s’écoule encore.

Il y aussi de quoi se parer : petits colliers et pendantifs, croix à porter, médailles, images de la Vierge, toujours elle, etc.

La démission du Pape, ici, a eu aussi des conséquences. Plusieurs biographies, mais aussi de petites assiettes commémoratives, des verres et des gobelets sont en cours d’arrivage ou de ré-achalandage. Il est difficile de ne pas céder aux modes, pardon, aux actualités du moment. Plus intemporellement, des articles à l’effigie de Jean-Paul II, de Pie XII, de Jean XXIII, de Paul VI… Mère Teresa, Notre Dame de Fatima, ou Notre Dame de Lourdes, tout cela ne cède pas. Cela continue, cela continuera. La dé-, la re-, la re-dé-christianisation a déjà eu lieu, plusieurs fois, mais l’Eglise est toujours là, les synagogues aussi d’ailleurs, et maintenant, les mosquées, les temples, enfin, les manifestations de Dieu, si vous voulez. Pour vos petits cadeaux, pensez Jésus.

Or ici, nous sommes au refuge du religieux, aux derniers avant-postes d’un continent virtuel de croyants. On vient ici pour acheter, mais on vient ici pour croire, se faire croire, et montrer qu’on achète parce qu’on croit, croire aussi qu’on vient chercher ce qu’il faut pour être plus donné à Dieu, donner parce qu’on veut croire, parler de ce qu’on croit, acheter parce qu’on est en communauté. L’ecclesia se réunit à l’Eglise, mais elle est partout : elle est ici aussi, elle est l’antre de la cathédrale, d’ailleurs, elle en est aussi le stock, la cave, le grenier, la remise. Le marketing du religieux marche bien, les valeurs aussi : on a besoin de valeurs. Les JMJ arrivent, ça tombe bien. On vend ici de quoi y aller coloré, fier et prêt, mais on vous donnera aussi des conseils pour le déplacement. Rio, ça vaut la peine, mais n’oubliez pas : c’est pour Dieu que vous y allez.

Colmar, le 18 février 2013.