Les Commerces

Recueil en ligne d'histoires (fictives) sur le commerce de détail. Parution chaque lundi, à 16 heures. Par F.Benhaim.

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L’Apple Store

 

Le dernier truc est arrivé. Comme à chaque fois, tout le monde va faire la queue. Des héros auto-proclamés de la marque dormiront devant le magasin pendant trois nuits, dans un esprit de camaraderie dont l’idiotie finit s’effacer dans l’expérience collective. Une prise va changer, un nouveau gadget permettant d’ouvrir le garage à distance ; on pourra désormais téléguider son chien en promenade, à l’aide d’une puce qu’il faut lui implanter dans le cerveau. Certes, cela a changé le monde ; certes on lit, on écrit même des blogs sur ces appareils ! cependant le passant soupire à la vue des fans. Fan, c’est un état d’esprit ; Hollywood a été visionnaire, maintenant c’est le lot de tout le monde. Un jour fan remplacera ami, frère, sœur : on sera fan de ses parents, de son professeur, d’ailleurs, on l’est déjà : fan de— tartes, pizzas, mixer, film, ou chanteuse.

A la place d’un vieux théâtre, dans la galerie marchande d’un grand musée, ou sous un carrefour central, on a creusé, aménagé, et un jour est arrivé l’Apple Store. Ce n’est pas rien, l’Apple Store : la Terre en compte peu. Cet espace à pomme blanche et à murs blancs est un monde à lui tout seul. Le magasin est si semblable d’un lieu à l’autre qu’on croirait entrer dans celui de Tokyo via le couloir qui mène aux toilettes. Au fond, je ne sais pas où on est. On est dans le Store. C’est le coup de génie du fondateur décédé. Le Store. C’est ici que les inconditionnels d’une ancienne marque alternative viennent trouver leur Source. Que les étudiants qui font le énième exposé sur le marketing de la pomme viennent prendre des photos et interroger les vendeurs excédés, sourds (le bruit au magasin de Manhattan est terrible), mais souriants. Bosser ici, c’est quelque chose ; un centre névralgique, une commanderie. Click-to-mortar, vous pouvez acheter en ligne ou ici, vous pouvez regarder ici et acheter en ligne, vous pouvez parcourir, consulter vos mails. C’est beaucoup plus qu’un magasin. C’est toute une expérience… Apple n’est pas le seul Store : aux Champs Elysées, trouvez le Citroën Store, le Nespresso Store, le XXX Store. Si vous êtes une marque, il vous faut votre Store. Des décennies après le Disney Store. Si j’étais Kleenex, j’ouvrirais un Store. Où est le commerce là-dedans ? Partout et nulle part. Partout, car tout se vend, même le concept. D’ailleurs, c’est lui la première marchandise. Nulle part, car la vente est secondaire, au fond, ce qui importe c’est le concept. Le design, l’ergonomie. Le message. Plus il est fort plus vous êtes fort. Un tour de force : prendre une pomme pour emblème. D’autres choisissent une couleur. Mesdames, Messieurs, chérissez vos légumes, vos betteraves, courgettes et céleris-raves : un jour ils seront peut-être les logos d’une marque ; l’enseigne d’un Store. Comment dit-on, maintenant, Apple Pie ?

Dedans, le sourire est de mise. Quand vous achetez un ordinateur, on vous dit bienvenue dans l’univers, on vous tutoie ; c’est entrer en religion, c’est entrer en action ; c’est entrer dans la prochaine dimension, dans l’avenir… ou déjà dans le passé. Il y a quelque chose de tragique dans chaque achat technologique. A peine acquis, il est déjà dépassé. D’où le besoin d’avoir le prochain avant les autres ; le dernier avant les premiers. Les hommes adultes qui font la file devant la vitrine étaient-ils les enfants qui se battaient pour la dernière console hier ? Ceux dont le cœur palpitait lorsque la nouvelle console les attendait au pied de l’arbre de Noël, à Hannouca ou à la fin de Ramadan ? Ceux que les parents accompagnaient au magasin pour leur anniversaire, déjà dans des Store, chez FAO Schwarz, Toys’R’Us, Jouet Club, ou que sais-je, qui rentraient avec la précieuse machine sous le bras, prêts à en découdre, à attirer les copains, puis qui s’en lassaient ? C’est une boucle inépuisable, une roue de hamster : c’est une captivité. La nouveauté.

Les tables blanches exposent les nouvelles machines. Ca tient du décor de la Guerre des étoiles. Un homme l’a compris, et vint un jour déguisé en Darth Vader. Tout est étudié. Avant de lancer le dernier produit, on fait du buzz ; ça marche ; le schéma est connu (les early adopters, puis les autres, et un jour, on voit débouler des grand-mère, les cyber nannies). Les gens excentriques sont bienvenus. Les vendeurs en t-shirt les accueillent. Ils dansent avec les artistes. Ils sont cool. Ca fait partie du jeu. Comme autrefois les marchands, les marchands d’informatique ont leur langue, en l’occurrence l’anglais—pardon des anglicismes—. Le pire ennemi, ce sont ceux qui viennent, d’autres entreprises, pour copier. On les repère facilement, mais qu’ils y aillent, qu’ils essaient. Il y a aussi les Russes, et la TVA. Les Chinois, et la TVA. Les Japonais, et la TVA. Ils doivent s’amuser à l’aéroport, quand tout ce monde se présente pour la récupérer.

Le Store est une entité à lui tout seul ; comme une machine, comme un OVNI en réseau. Un jour, on pourra se téléporter de l’un à l’autre. Ce jour-là, le Store remplacera l’aéroport, et en cela, c’est bien que les employés s’entraînent à la TVA.

 

Paris, le 1er octobre 2012.

 

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La grande maison

Sur une grande avenue, ou du moins à proximité, adresse prestigieuse, la grande maison.

Depuis 1954, elle a lancé des modes, fait chuter des stars, taillé les rêves, fixé le ton, donné le la. De grands noms ont été associés à cette marque, à cette maison, voire à cette famille. De grands créateurs. De grandes comédiennes de cinéma, américain, français, italien. Des blondes platine, des brunes plantureuses. Des princesses. Des impératrices d’Orient. Des compesses, des reines. Des Premières dames. Et des Parisiennes ! Que de Parisiennes élégantes. A leur tour, des Provinciales. Et à leur tour aussi, des étrangères : des Américaines, des Libanaises, des Italiennes, dernièrement, des Russes, des Chinoises. D’ailleurs, ici, on parle toutes les langues.

C’est une marque qui ne se vend qu’en magasin. Inutile d’aller chercher ça ailleurs. La planète n’est pas couverte de points de vente : on ne prétend pas être partout, loin de là. Un lancement de boutique dans une capitale ou une grande ville du monde, c’est toute une affaire. Mais le monde entier en a envie. Toutes les villes l’espèrent, et feraient tout pour l’avoir. Une boutique, c’est mieux qu’une Tour Eiffel. Client, si vous vivez ailleurs, il faut vous déplacer.

Certains viennent de loin d’ailleurs ; ils concentrent leurs courses en plusieurs jours de séjour à Paris. Ou parfois, ils viennent spécialement, pour une retouche, par exemple.

Ici, c’est le fleuron de l’industrie française. Du service à la française. De toute une série de choses à la française. Cela fait peser une responsabilité toute particulière sur le personnel, vêtu de noir, qui présente bien et doit toujours être au mieux. D’ici, après avoir travaillé, vous pourrez envisager toute carrière : vous aurez la rigueur qu’il faut. Madame veut faire raccourcir la robe ? Soit, nous allons voir ce que nous pouvons faire. Reprendre le costume, cela va de soi, mais ajuster votre bouton d’or, qui porte chance à cet endroit précis, cela se fait. Servir une coupe pendant les essayages et prendre votre manteau, écouter, écouter, être patient, sourire quand l’autre crie, poser une voix calme, s’armer d’indulgence quand les enfants du petit monarque se jettent dans les robes et les froissent. C’est cela, la distinction à la française : le client peut tout à fait être le roi, d’ailleurs parfois il l’est.

De l’industrie, nous dirons un mot. En banlieue, lointaine, sont installées des usines de confection, de préparation de parfums, où la main d’œuvre coûte cher. Il faut le dire car le Made in France a son prix (même lorsqu’il n’est qu’assemblage).

Retour en boutique, où les grands commis de la vente dans leurs ensembles noirs s’affairent à recevoir les clients. Cette année, on fait porter des robes aux hommes et des combinaisons de soldat aux femmes, c’est du dernier chic. Sachant très bien, oui, que cela ne se porte pas à la foire, les modèles s’exposent en vitrine ; trois ans après, ils seront dans votre H&M en version foire. Merci de ne pas venir nous importuner avec cela !

La vie de la boutique est ainsi rythmée : collections, automne-hiver, printemps-été, lancement de collection, mûrissement de collection, fin de collection, soldes, soldes privées, soldes publiques, files d’attente épouvantables, puis nouvelles collections. Soirée RP à Champagne. Soirée anniversaire à Champagne. Présentation de collection, défilé de mode, séries X Y Z avec les journaux et magazines ; de temps on temps, on en expose. Accueillir les stars, faire la place aux reines. Le Champagne, toujours, coule à flot : c’est un prétexte, c’est un code, c’est une monnaie. A force, on l’aime, ou on s’en lasse. C’est presque un outil de production ; une matière première. Prenez du Champagne, et créez de l’émotion ; prenez du Champagne, et suscitez la distinction. C’est comme le voiturier, le vestiaire, le sourire et l’habit de noir. C’est un ingrédient de la recette.

La France a donc son industrie du rêve, on vend, on produit, on en revend. L’utilité sociale est difficile à cerner ; les métiers se perdent : ici, on les conserve, on les défend ; la rigueur se perd : ici, elle est reine ; le service au client est introuvable : ici, il est partout ; et la mode maîtresse de l’industrie du textile est elle-même sujette des grandes maisons. De ce point névralgique de l’Empire de la mode tout découle, jusqu’aux patrons soumis aux petites mains dans les lointaines usines chinoises. Comprenez l’importance de la place de Paris…

Retour encore. Les dalles sont noires, les murs sont blancs. De petits groupes de vêtements pendent au mur, esseulés, comme des œuvres. Les accessoires, cravates, boutons de manchette sont exposés dans des vitrines sur table, noires. Les accessoires sont très lucratifs. Le noir rappelle l’univers de la nuit, le danger et le glamour.

L’immigration trouve sa place dans le personnel, dans la grande tradition d’accueil que l’on se veut. Les vendeurs sont de toutes couleurs, origines, et de toutes nationalités. Une vendeuse parle chinois, l’autre russe. Tous doivent être bilingues en anglais (la notion de bilingue se perd, dernièrement). L’encadrement est strict et les règles draconiennes. On est une grande maison.

Le travail n’arrête jamais. C’est un rythme effréné. Certains se droguent, certains craquent, mais il faut durer. A force d’effleurer le grand monde, certains aussi perdent un peu la tête. Ici c’est une plateforme d’ambition et de savoir-faire, au choix et quelquefois au cumul.

A Alfred Corchia

Paris, le 24 septembre 2012.

Rosie’s Stuff

« So call me maybe… »

 

C’est la chanson qui passe en boucle, cet été 2012, dans les rayons, un peu trop fort. Les clientes tapotent du pied en fouillant dans les maillots à paillettes, rose, orange, les tutu de déguisement, le gloss, le maquillage, le clinquant à toutes sauces. Les vendeuses ont fini par s’y faire, soit elles aiment bien, soit elles n’écoutent plus.

Dans ce centre commercial, on passe d’un « univers » à l’autre. A côté c’est Nature et Découvertes avec ses fausses fontaines et son ambiance de post-forêt tropicale de l’an 2200. Les chamanes chantent au haut-parleur et les pierres magiques massent. Dans notre magasin, c’est le contraire. Retour à l’âge du plastique ; il y a quelque chose de tellement 20e siècle dans ce nylon sans cesse réinventé, réutilisé, réapproprié par de jeunes générations qui se succèdent et se démarquent. Les odeurs de pain au chocolat passent parfois à travers les portes vitrées automatiques ; en face, c’est la « boulangerie ». Dehors, c’est-à-dire dans un hall, un soleil artificiel de néons se reproduit dans la boutique, comme si une constellation, une voie lactée blanc métallique tapissait le faux-plafond blanc de ce petit cosmos de couloirs et d’escalators, de faux marbre où raisonnent vos pas, de sacs en papier, de fausses plantes, et d’humains.

Ici, c’est le royaume de l’ado qui se maquille, se déguise, déconne, rigole. C’est la Boum, 30 ans après. Se démarquer, disais-je. Avec la carte de fidélité, vous avez un accès illimité à des maquillages, frou-frou roses, et à des paillettes en veux-tu en-voilà. Au 10e achat, vous pouvez acquérir, selon vos points, soit du mascara, soit du vernis à ongles (les couleurs criardes pourraient éclairer la rue, et d’ailleurs elle sont recommandées pour la sécurité des cyclistes par la Fédération). Les clientes les plus fidèles, celles qui se sont inscrites, reçoivent un email par semaine pour les informer de la dernière promotion. Il y a aussi le groupe Facebook. Soirée déguisée ? Soirée tout court ? Envie de surprendre au collège ? Vous êtes invitée à venir dévaliser les rayons.

Toutes les parures se trouvent ici. Les adultes s’équipent pour les masquarades ; on trouve quelques masques, quelques costumes. Des femmes viennent trouver des bijoux fantaisie, des perles en plastique vertes ou bleues, de petites boucles d’oreille. Les motifs éternels, jaguar, zèbre et girafe, en coussin et en caleçon, sonnent comme une note de rappel pour le Nature et Découvertes d’à côté, laissent poindre leur touche Bardot ; après tout, de tout temps, la midinette est éternelle.

La politique de rachat et de reprise est drastique, car beaucoup en ont abusé. Après trente jours, c’est non, et c’est tout : la manager n’est pas là, inutile de demander. Allez ailleurs si c’est comme ça, de toute façon vous ne trouverez pas ce qu’on a ici. Rosie’s a le monopole du bric-à-brac des belles, c’est une chaîne internationale. Vous avez envie de lutter contre une chaîne internationale ? Je vous mets au défi. Allez-y toujours. L’eau passe sous les ponts en attendant ; la vendeuse d’hier passera manager, et la manager passera au siège, car ici, on promeut. Il y a de vrais plans de carrière si on s’accroche. On peut partir de rien. Faut tenter.

Dernière innovation, la carte cadeau. Parents, plutôt que de vous ennuyer à contenter des enfants insatiables, voici la carte cadeau, et qu’elles se débrouillent. C’est dit gentiment. Elles reviendront avec quantité de choses inutiles ; des années après, les maisons dont les enfants sont partis et les greniers garderont ces choses qu’une petite fille redécouvrira plus tard…dans les malles de sa grand-mère, des choses d’autrefois, qui ont si mal vieilli, et pris la poussière (le nylon et la poussière, berk)…et qui reviennent à la mode quand point sa propre adolescence. Alors le comble du chic, dans la cour de récréation, c’est ce qui sort de la malle, et qui un jour reviendra à la malle. Comme les cendres aux cendres, la poussière à la poussière, les affaires à la malle.

Il y a quelques hauts assez slim aussi. Plein de nylon orange et rose. La chimie épouse la fantaisie. Ce modèle-là, tout le monde l’adore.

 

 

Paris, le 17 septembre 2012.

L’épicier

 

            Sur le boulevard, l’épicier vend de toutes choses. Pour le dépannage à minuit, en denrées de base, céréales, lait, œufs, liquide vaisselle, jambon, papier toilette…on doit venir ici. Les prix sont un peu plus élevés qu’ailleurs, ce n’est pas du discount. Mais le travail est là, les heures de présence, les cernes, et les émissions qui passent en boucle sur la petite télévision noir et blanc qui accompagne les longues nuits sans sommeil. Après une certaine heure, les émissions deviennent soit hautement intellectuelles soit parfaitement ennuyeuses. Vous souvenez-vous d’Histoires naturelles, ces reportages sur la chasse qui étaient autrefois le lot des insomnies et des gastroentérites ? C’était aussi celui des épiciers, ouverts toute la nuit.

Originaire de Kabylie, le patron de cette épicerie tient le pavé depuis trente ans. Pas un jour de fermeture, sauf congé annuel et quelques fêtes, et pas toutes, clame-t-il avec fierté. Mais il n’est pas bavard.

En un espace exigu, il parvient au meilleur ratio achalandage/variété/mètre carré qu’on ait jamais vu. C’est tout si on peut avancer entre les bouteilles d’eau, les briques de lait, les couches-culottes et les boîtes de couscous. Ca tombe bien car le carrelage, une mosaïque de bruns, jaune, et rouge, et noir, tous un peu ternis, ne date pas d’hier.

Il vend aussi des produits de chez lui, enfin, de son ancien chez lui, enfin, il y retourne tous les étés, enfin quand il peut… Les épices qu’il a casées dans les recoins des rayons (il y en a deux) et des vitrines émettent des odeurs très agréables. Cela a fait monter le chiffre d’affaires. Safran, raz-el-hanout, tout le monde en achète. Les dattes, la harissa. Les essentiels, en quelque sorte, avec leur packaging si ringard, à base de dessins de palmiers et déserts, aspect années 70, couleur Technicolor. Très Dalida, orientaliste à deux sous, mais c’est ce qui fait vendre. Une forme de marketing en soi. Le plus réussi en la matière, ce sont les petites bouteilles d’eau de rose et de fleur d’oranger, avec leurs fleurs dessinées et leurs couleurs pastel. Et pourquoi pas une main peinte qui évoque le henné.

L’offre doit rester à la pointe. Maintenant, on trouve du lait de soja, aux côtés des briques de lait classique, et du yaourt bio au petit rayon froid au fond du magasin. Un choix soigné de plats précuisinés orne le congélateur. A tout moment, si vous avez faim en rentrant du bureau, à pas d’heure, vous serez sauvé. Il vous faut juste un micro-ondes.

Généralement, il y a des baguettes, et du pain plat. Ca se vend à toute heure. Les touristes, qui ne voient pas forcément la différence, en prennent pour leur sandwich, avec du jambon, du beurre, mais non, on ne vend pas de couteaux en métal. C’est le paquet de couteaux en plastique ou il faut essayer le bazar de l’Indien en face.

Pour égayer l’atmosphère (les rayons bourrés d’objet jusqu’au plafond peuvent être un peu étouffants) une radio joue, par-dessus le bruit de la télé et des ados du samedi soir (l’offre de vin va de la piquette pour ivrogne à une ou deux bouteilles pour client regardant en passant par les boissons de jeune), par-dessus les disputes de couples qui attendent un enfant, ou viennent d’avoir leur deuxième, par-dessus la conversation des gens du quartier, chanson française et variété. On alterne entre Chérie FM, Radio Orient et France Info. France Info, c’est répétitif, ça donne mal à la tête. RMC, c’est pour les taxis. Le mieux, c’est les radios qui passent des choses qu’on peut chanter à voix basse, en regardant le temps passer dans les boîtes de Haribo qui décorent le comptoir (il reste peu de de place pour poser ses achats).

La porte est toujours ouverte, qu’il neige ou qu’il vente. De temps à autre un client proteste : les prix, les prix, mais si ça ne leur plaît pas, il n’ont qu’à aller ailleurs.

 

Paris, le 10 septembre 2012.

La parfumerie

D’ici, on voit très bien en contre-bas, à travers la vitrine, qui circule sur le trottoir, dehors. On peut commenter à souhait. Les odeurs diverses enivrent les sens…au début. A la longue, elles donnent mal à la tête. Cent cinquante parfums, autant de déodorants, de poudres et de cosmétiques en toute sorte, tous plus toxiques les uns que les autres, se côtoient ici. Mais pour la maîtresse des lieux, l’hôtesse de nos enquêtes arômatiques, cette Salambôo de la vie locale, prêtresse du goût et vestale du Bon Sentir, cet endroit est le rêve d’une vie.

Images de publicité, regards profonds d’un mannequin homme ou femme, retouchés pour y montrer le ciel, rouge à lèvres en rangée successive comme une armée, comme les dents d’un requin, bon goût, séduction, beauté invoquée et beauté reproduite… elle a dans ce local construit sa propre marque, avant de devenir, l’an passé, franchisée. Les tons pastel personnels ont cédé le pas au code couleur maison. Moins de fait main et plus de prospectus papier, produit et expédié par la chaîne. Mais au fond, la boutique est restée la même. Derrière son comptoir où brûle un bâton d’encens (comme si ça ne suffisait pas), série limitée, créateur, la conseillère aux mille parfums vous ausculte : peau qui garde ? peau blonde ? peau brune ? pour un parfum, toutes les peaux ne se valent pas. Il y a les peaux à problèmes, il y a les peaux à santal et les peaux à citron ; à ambre et à jasmin.

Oui, certes, les parfums synthétiques ont brouillé les pistes. L’alchimie a rompu devant les assauts de la chimie. Greenpeace critique. Une employée a démissionné, parce qu’elle toussait. Mais c’est le conseil, le conseil qui fait toute la valeur du lieu, sinon il y a internet, le duty free, et la contre-façon : ici c’est plus cher, mais les clientes reviennent.

Elles (ils ?) reviennent car elles savent que Madame sait ce que veut leur peau. Madame sait dénicher cette odeur qui mystérieusement les rendra belles. Enigmatique, Madame sait la couleur qui épouse leurs yeux, qui épouse leurs cils, elle sait comment faire d’elles la plus belle des mariées (d’ailleurs on en parle encore, il n’y a qu’à voir la vidéo). La plus belle pour aller danser, etc.

En pause déjeuner, quelquefois, elle reste ouverte pour les copines qui viennent entre deux chercher des échantillons et dire du mal des collègues, des patrons, raconter leurs déboires, le boulot et les petites haines du travail.

Bien sûr il y a les adolescentes ; elle ne dit mot aux mères quand elle voit leurs filles revenir essayer le rouge en cachette. De toute façon, même si le string n’est plus à la mode, de nos jours, on ne cache rien aux jeunes.

Pour se tenir au courant, elle monte à Paris, une fois par mois, faire ses achats, voir les nouveautés. Et bien sûr, maintenant, aller au siège. Le TGV, c’est pratique, mais que de retards ; l’avion avait son charme. Rendez-vous : le Marais, Saint Germain des Prés. Voir les grandes maisons. Les cafés, les librairies, le style. Flâner dans les restaurants place de la République, et en rapporter ses observations. Non, tout ne se lit pas, ne se sait pas dans les magazines. Les journalistes gardent des choses pour elles.

Ah, et il y a les crèmes. Crème de jour, crème de nuit, crème jeunesse, extrême, crème anti-rides. Toutes les marques s’y mettent. Tant de crèmes : il faut faire son choix avec discernement, car on n’arrête pas la recherche.

Paris, le 2 septembre 2012.

Le magasin de bicyclettes

Par terre, il y a de la graisse et des pneus de vélos. Dans ce magasin, l’atelier et la vente ne font qu’un.

Dans une rue peu passante mais connue des cyclistes, ce magasin propose réparations et modèles neufs, les plus à la mode. Le vélo désormais est un accessoire ; c’est un objet de luxe et d’envie. Jadis, les bourgeois s’achetaient de grosses voitures ; pour certains, désormais, c’est un beau vélo. Le mieux, c’est le nec plus ultra, le vélo hollandais. La bicyclette est le nouveau drap des Flandres : solide, agréable, ergonomique. Le plus beau, à mon sens, c’est sans doute le jaune : le jaune est new yorkais, parisien, londonien. Il a quelque chose de Google, de très à la mode, d’insolent et de terriblement séduisant, actuel. Mais il y a aussi le noir, le vélo hollandais, l’indémodable batave, qui n’a pas besoin de design à force d’être lui-même. Il est un dessin à lui tout seul, et semble surgir du fond des temps d’avant même l’invention de la bicyclette.

Bien sûr, il y a les occasions. 100€ le hollandais. Un peu cher, disent certains. Le vieux Peugeot de collection, vélo de course, ne se solde pas à moins. Il y a dans le monde du deux-roues des races, des castes, des classes, des états. Un siècle déjà. C’est comme un millénaire, dans le monde de la technologie ; le temps de fonder une civilisation.

Le patron est un réparateur de vélos qui vend. Il a commencé chez Peugeot cycles, comme ouvrier. Le voici à son compte, trente ans après. Il s’habille en bleu de travail, ses mains sont toujours grasses comme celles d’un mécano (ça sent la graisse et le caoutchouc), mais son métier est noble, il est artisanal, il est musculaire là où les voitures trichent. Le vélo c’est comme l’équitation : il élève l’homme à la hauteur des chevaliers. Assis sur un vélo, un cycliste professionnel est comme un oiseau, une hirondelle, un guépard. Quelle beauté ! Ses tempes grisonnent comme le rayon d’une roue. Enfin, c’est ce qu’il aime dire (il parle cycles). La bicyclette, c’est un monde, avec ses légendes (le Paris Roubaix), son jargon (le Shimano), ses héros (Indurain ?). Ici acheter veut dire entrer dans une culture. Une communauté. Celle qui, militante, promène sa cause sur les boulevards tous les (…) soir (Critical mass, vélorution, etc.). Celle qui, familiale, emmène les enfants dans de petits sidecar ou brouettes incorporées. Celle qui va vite, celle des coursiers à plusieurs vitesses, des formes de lévrier. Celle qui, bourgeoise, libérale, va au cabinet en Gazelle noire. Toutes ces communautés se côtoient, car la circulation à bicyclette est collective, communautaire, politique. Là où les parois et les vitres des voitures protègent leurs pilotes de l’haleine et des paroles de leur voisin, à vélo, on peut se frôler, on peut se toucher ou se serrer la main au feu. Cela change. Cela ramène en société. Est-ce un hasard si l’individualisme va toujours de pair avec le moteur ? Paris, Pékin, Saïgon, par exemple, ont bien changé.

Mais cela va revenir. Le vélo est à la mode, et ici, de nouveaux clients se pressent. Au départ, c’est un loisir, une lubie (le dernier vélo jaune canari), mais progressivement, on s’y fait mordre. Le vélo électrique arrive, le Solex new age. Pour les pentes et les feignants c’est la porte d’un monde qui s’ouvre. Et c’est chic. Plus ça va, plus il faut ajuster les selles, en prévoir pour les obèses (un peu plus larges), apprendre à gonfler, voir les voir revenir quinze jours après pour un pneu plat. Le service, ça devient la moitié du métier. Ca, et les accessoires : pompes, dynamo, paniers, cadenas en toutes sortes (à code, à clé, avec chaîne de fortification médiévale ou simple fil plastique), et bien sûr, le casque.

Notre artisan-réparateur et vendeur a peine à convaincre, dans ses murs gris décorés d’affiche du Tour de France, que le casque a son utilité. Qui le croirait ? Les accidents c’est les autres. C’est un truc d’Américain, de Hollandais, de Britannique. Ca fait neuneu, vert, social-démocrate à gosses blonds. (Pour certains, c’est un argument commercial.) Se couvrir la tête… on n’est pas aux croisades. Sauf que d’après les médecins, on voit de plus en plus de cyclistes aux urgences, à mesure que tout le monde s’y met. Lui sait que tous ces bleus ne sont pas prêts d’éviter tout accident. Alors, Madame, pensez à vos enfants, dit-il, casquez-les. Et même pour vous, vous êtes jeune, un accident est si vite arrivé. Le chignon y passera certes, mais pas la tête…

Oui, oui, je prends la carte.

Saint-Clément-des-Baleines, 27 août 2012

Aux coques de smartphone

Motif libellule ou coccinelle. Rose fluo, bleu marine, rouge vif. Bleu-blanc-rouge, Union Jack ou Stars and Stripes. Soleil levant.

La moitié des Français possède désormais un téléphone intelligent, aux mille et une fonctions merveilleuses : réveil, boîte aux lettres, télécommande, lampe torche, (téléphone), messager, cartographie satellitaire, boussole, réseau social, chien de chasse…

Il faut le protéger. Voici donc les coques d’iPhone, Samsung, et autres Dokia. Vous avez sûrement aperçu ce modèle noir, terriblement banal. Le noir. Oubliez-le ici, car sur les rayonnages vous trouverez, pour 2, 5, 10 ou 15€, voire plus (certains modèles incrustés de cristal), la clé de votre personnalité retrouvée. De tous les tons, de toutes les textures, de tous les styles, pour tous les goûts, pour tous les âges. Vous êtes plutôt Beethoven ? Prenez la clé de sol. Plutôt champêtre ? Prenez le modèle vache. Sans compter la coque à piques qui doit dissuader les voleurs et attire les Goths.

Cela fait peu de temps que le métier existe, mais la concurrence s’intensifie, venue d’internet, ou des magasins de téléphonie ou d’électronique qui tentent maintenant de tout vendre. On y vend du produit de base ; ici, c’est pour ceux qui veulent aller plus loin. Généralement les clients ont le dernier en date, alors on ne s’embarrasse pas de vendre pour les modèles précédents. De toute façon, le téléphone, ça va vite.

Les produits pour les connaisseurs, les collectionneurs et les aficionados,pour ceux qui ont du goût, qui suivent la mode voire la précèdent et qui ne se contentent pas du moindre effort, la coque pour client exigeant, c’est ici. On a des centaines de modèles, mais une vitrine contient les trésors : des coques incrustées de strass en crystal, des coques recouvertes d’argent, même d’or. Des coques en bronze. Etc.

Bien sûr, il y a aussi le genre vulgaire. Hello Kitty. Superman. Madonna. Rasta. Jamaica.

La Chine est maîtresse du produit et de son commerce ; c’est de là que tout vient. Il faut s’y approvisionner d’une manière ou d’une autre.

Deux vendeurs, jeunes, branchés, travaillent debout ; leurs cheveux sont gominés. Parfois, ils vous renseignent. (Généralement les produits parlent pour eux-mêmes.) Ils écoutent de la pop toute la journée. Rihanna, Madonna, Shakira. Par moment, l’un d’entre eux se demande si à la longue ça rend débile, mais bon, ils ré-écoutent toujours l’album d’avant. Ca sent le plastique. Ca sent aussi le gaz d’échappement, voitures et mobillette, car la rue est étroite et très passante.

Ne doutez pas que la coque d’iPhone est une protection, une assurance-vie, pour un produit qui vaut cher et qu’il faut protéger. Déjà qu’on vole ça comme des petits pains, si en plus vous le faites tomber, et qu’il se casse, vous êtes mal. Vous êtes ici ? Bien. C’est que vous vous en rendez compte.

Le magasin de cuir

Je n’ai besoin de personne…

Brigitte Bardot, vêtue de cuir, en moto, torride et dangereuse, chantait la liberté.

Le cuir est une liberté au sens figuré. Car au sens littéral, c’est de d’abord l’inconfort. Fesses enserrées, poils hérissés à l’enlevage… Le pantalon de cuir ne va pas à tout le monde. Il sied aux motards, car il les protège. Et il va bien aux vedettes rebelles. La veste, elle, sied aux gangsters, car elle les décore. Une armure symbolique, mais  pas que : contre couteaux et chutes, ça n’est pas du luxe.

A la longue, on s’y fait, et le cuir finit par vous aller…comme un gant. Une seconde peau, en quelque sorte.

Et pour cause ! le cuir vient d’une vache épluchée. D’une carcasse tannée.

Le cuir a une odeur particulière. Celle de la mort polie, cirée et malaxée. Mais au bout du compte, c’est une sorte de réincarnation. Dans la nature, rien ne se perd, tout se transforme : le noir et blanc de votre vache laitière devenu botte. Qu’est-ce alors que le parfum du cuir ? Vous pensez que vous savez ce que c’est mais vous êtes au défi de trouver. Emanait-il des ruelles humides des tanneurs du passé, où dans un ruisseau sanglant et sale des hommes travaillaient la peau ? (On dit qu’il y en a encore, en Inde.)

Ce magasin-là est spécialisé : cuirs, daims. Vous y trouvez des cuirs et des daims de toutes sortes. La patronne aime bien : elle-même s’habille de daims, bleus, rouges, orange. Elle aime les jupes de cuir noir, touche SM mais pas trop. La vague SM n’est pas arrivée jusqu’ici. On a pourtant consacré le cuir et les cravaches, comble du chic, dans les défilés de mode, les campagnes publicitaires, les clips des chanteuses.

Ici viennent des gens de partout, d’ailleurs plutôt des bourgeoises. La boutique ne fait que de la femme.  On y trouve de très belles choses, vraiment. Une belle matière. Un travail d’orfèvre. Une élégance “nature” qu’on ne trouve qu’ici. Dans la boutique de bois, aux poutres d’époque et au parquet bien ciré, bois clair ; couleurs chaudes ; rodéo et bronco ; Arizona ; cavaliers Marlboro ; outback. Le désert revisité par la mode, parsemé de cow-boy, à cheval dans les cactus, ou dans la rue piétonne, cela se tient. Au magasin, on se croirait au ranch.

La boutique est petite, plutôt bas de plafond : les deux vitrines autorisent chacune un mannequin à peine. Dedans c’est bien organisé : étagères séparées par des miroirs, deux-trois penderies, un comptoir et un tabouret haut, façon bar, en bois peint. Ordi portable, papiers à reçus, les machins électroniques de circonstance—iPad pour jouer de la musique (plutôt cool, on n’est pas chez Pimkie)—, stylo, bouquins et beaucoup de magazines.

La maison accepte les cartes bleues à partir de 30€, les chèques des clientes, oui, mais les faux arrivent, et donc, méfiance ! Le cash, aussi, un peu.

Comme tout le monde, chacun ses hobbies, et les Cosmo qui s’empilent sur le comptoir cachent une passion pour le théâtre ; dans toute la région, notre commerçante ne rate pas une pièce, même si les clientes ne savent pas toutes en parler…

Pour autant, elle l’assure :  je mourrai dans mon magasin.

Paris-Bruxelles, le 4 août 2012.

* A M-A.

Pin’s collector

Depuis les années 80, le pin’s n’a pas disparu. C’est comme un peuple qui après une glorieuse apogée, aurait continué à exister, subrepticement. Manifestement, la veste à pin’s de 1988 n’est plus. Mais les collectionneurs sont toujours là, et les jeunes savent l’employer  à mesure, avec le discernement du vrai chic. Un peu, pas trop. Une touche, une couleur, un slogan : c’est comme une broche, et sur un t-shirt ou un pull noir qui tombe de votre épaule, le pin’s saisit le regard.

L’artiste japonaise, Onishiro Yahayi, connue à New York et dans les bons milieux de Paris, dessine des pin’s de collection à valeur estimable. Mais le pin’s est éminemment démocratique. Pour une ou deux pièces, vous voici en mode….en mode. En mode séduction, chic, glam, street glam pour être exact. Qu’y montrer ? Que trouve-t-on, dans ce magasin, dans les paniers, les pots, sur les étagères ? Dans les vitrines pour les pins de collection  ?

Justement de tout. Du Renoir, des impressionnistes. Du Van Gogh. Du pin’s de collection, du pin’s d’art, du pin’s souvenir.

Du pin’s politique : Chirac, Nixon, Trudeau, Kohl.  Et aussi anti-nucléaire ; pro-vie ; et catho, slogans en tout genre, et anti-slogans, slogans officiels, slogans détournés, slogans sérieux, slogans satiriques.

Du pin’s d’affaire : I love finance, I love CPM, I love PNL, I love Bucket Consulting.

Du pin’s local : (…) New York, Bruges, Bratislava.

Et du personnage : Batman, Superman, Mickey Mouse, Astérix, Obélix, Lucky Luke, Tintin. Milou. Positions de combat, portrait comme portrait de ceux qu’on chérit (tiens voilà une idée, a-t-on remarqué plus d’une fois au magasin : des pin’s personnalisé avec photo d’être cher !).

Du pin’s en tout genre. Du neuf, du vieux. Venez vendre les vôtres.

Qui vient ? Tout le monde. Il y a heureusement une base de clients fidèles qui revient toujours. Puis, il y a les collectionneurs par curiosité, pour qui quelques uns suffisent. Les passants qui ont du temps à perdre, et qui s’en parlent au dîner (tu sais ce qu’il y a, dans la rue untel, un magasin de pin’s, etc.). Les touristes (artère moyen passante dans un quartier touristique à pavés et petites rues, cafés, galeries, tags d’intérêt certain). Les ados. Les étudiantes en art, toutes colorées, qui aiment les 80, parce qu’elles sont un prétexte à une fantaisie chromatique qu’avant cela le Moyen Age seul autorisa.

La patronne n’en met pas sur elle. Marrant, ça. Elle s’habille nature : une longue robe noire en un seul tenant, avec une chevelure blonde qui vieillit un peu, qu’elle brosse longuement le matin. La moquette est usée et tâchée de noir (café), et tant pis. Certains après-midi lorsque le soleil brille, la lumière envahit l’espace et fait tout scintiller. Madame a l’habitude : elle a des lunettes de soleil, sur une branche desquelles elle a fixé, seul endroit, un pin’s très rare, bleu, et rouge, comme un diamant, comme un rubis.

Dehors, ces jours-là, les passants sont éblouis, mais aussi les automobilistes. On a manqué l’accident, le piéton écrasé, à une ou deux reprises, et du coup, la commerçante a envisagé le store, mais elle y a renoncé, car c’est trop cher, et trop compliqué. Après tout, le pin’s se vend à des prix bas, en général, sauf les pin’s de collection, qu’on ne vend pas tous les jours : les fins de mois peuvent être difficiles. Difficile de vivre sa passion, d’être indépendant. Alors, non, pas de store, et pour le reste, advienne que pourra.

Bruxelles-Amsterdam, le 4 août 2012.

Le magasin de sport

Artère passante, bruyante même, où circulent de nombreuses personnes, véhicules, animaux. On entend des travaux, quasiment toute l’année. Il y a toujours quelque chose en cours ; et depuis le temps, la direction aurait pu intenter un procès. Il fut un temps où cette enseigne n’existait pas et où ce magasin était encore une entreprise familiale, LESUEUR SPORTS. Mais c’est fini, et la chaîne X a repris la boutique, l’a agrandie, a embauché de nouveaux vendeurs ; c’était il y a longtemps ; il n’y plus de vendeurs de cette époque.

Aujourd’hui officient en maillot, pantalon noir et baskets noires ou grises de jeunes étudiants ou professionnels qui veulent aller loin, en veulent, et c’est pour ça qu’on les embauche.

Les vitrines sont toujours à la mode de la saison, c’est-à-dire, au sport de circonstance. Au loisir, sinon : plage, sports d’hiver, randonnée, camping, basket, tennis. (Le tennis est un peu passé de mode. Il a perdu de sa superbe populaire depuis les retraites de Borg et de Noah…) Elles sont artificielles, résolument : peu de paysage, une ou deux photos, beaucoup d’articles, des mannequins, noir plastique couleur brosse à cheveux… du sac, des chaussettes parfois, un ou deux slogans accrocheurs.

Le lieu respire la philosophie des marques de sport ; celle d’un monde en compétition. Aller plus loin. Agir. Faire, tout simplement. Sauter plus haut. Etc. Quelquefois, on met en avant la solidarité du sport. La symbolique des JO. Le concert des nations, dans la sueur. Le nouvel épique. La beauté du geste. Au fond, on a du mal à trouver le sport populaire, dans ce temple du sport populaire. Le client aspire à autre chose qu’à lui-même, à en croire les images, le son et les rayons.

Ceux-ci nécessitent un savant apprentissage : ils se méritent. Il y a comme un bric-à-brac organisé dans les casiers de métal, les rayonnages de fer (?) blanc, les portants, les cintres en plastique par terre, les chaussures de caoutchouc qui ornent le mur aussi densément que les tableaux au Louvre d’avant, du noir au blanc en passant par les orange, les rouge et les jaune (la couleur, c’est la tendance).

Autant de marqueurs d’identité : chaque rayon a ses habitants, ses citoyens, ses sujets. Les ados sont aux basket. Les jeunes professionnels au tennis, à la course, au ski. Les familles, ça dépend : ski et hurlements de gamin en hiver, plage et hurlements de gamin en été, à quoi s’ajoutent les esssayages frustrés du rayon maillot de bain. Car il y en a peu pour les grandes tailles, dans le magasin. On promeut la forme : entrez-y pour y rester. Enrichissez-vous, a dit Guizot, et aujourd’hui, chez X, il dirait Soyez en forme.

D’ailleurs, d’articles de sport, le magasin est devenu pharmacie, médecin traitant du sportif prévenant, et même chamane : pilules, breuvages à base de protéines (d’origine animale, obscure) ou de plantes naturelles, vivifiantes, miraculeuses, aideront le sportif stressé, grassouillet, ou le coureur à puiser dans une réserve d’énergie nouvelle.

La moquette fine est couleur de terrain de basket : on peut y pratiquer le roller et le patin à roulette, faire glisser des ski, ou s’asseoir en essayant une chaussure sur un pied endolori.

On passe une musique dynamique, répétitive, redondante, qui fait acheter, et qui donne mal à la tête à certains, mais à force, on ne l’entend plus.

Paris, 30 juillet 2012.