Les Commerces

Recueil en ligne d'histoires (fictives) sur le commerce de détail. Parution chaque lundi, à 16 heures. Par F.Benhaim.

Catégorie: Les Commerces

Le magasin de confitures

Pour faire un beau magasin de belles confitures, il faut d’abord de bonnes confitures, et pour cela, il faut de bons ingrédients. Des fruits, en premier lieu, qui devront venir de provenances bien marquées : Gascogne, Ile-de-France, Maurice ou Réunion, Kenya, Savoie, Gâtinais, Sologne… Il faudra préciser qu’ils sont tous bio ou d’origine familiale (on ne s’étend pas sur la définition de « familiale »…). Ensuite, du sucre : sucre de canne, miels de toutes sortes. Ca c’est la première étape.

 

La seconde, ce sera de mélanger et de surprendre : agrumes au basilic, chocolat au curry, trois fruits, quatre agrumes, deux bananes, quatre chocolats. Tout cela produit l’étonnement. Songez aussi aux fruits exotiques : ananas, kumqat, mais aussi la baie de l’églantier qu’on ne semble consommer que dans l’Est et les zones de montagnes. Maintenant, faites des duos, et testez sans cesse ! pourquoi pas églantier-banane d’ailleurs ?

 

Cela fait, il vous faudra songer à décorer les pots. Ceux-ci doivent refléter les valeurs de la maison : petits, parce que ce qu’on achète ici a de la valeur ; élégants, car nous sommes élégants ; simples, car nous sommes aussi simples. Il faut que l’étiquette exprime tout cela à la fois. Simplicité, élégance, et qu’elle fasse mention du privilège que vous avez, et de l’ancienneté de la maison. Une partie du plaisir de nos confitures, dit-on, c’est de les partager : comprenez aussi, de les montrer à vos convives et d’en faire un sujet de conversation pour petits-déjeuners de mariage et lendemain de fête (c’est justement à ce moment qu’on en cherche, alors que les esprits sont fatigués). Quoi de plus commode qu’un peu d’émerveillement pour égayer la tablée.

Maintenant, il vous faut présenter le tout : pour cela, des étagères en bois, une musique douce, des lumières qui mettent en valeur les produits. Séparez gelées et confitures, confits et jus, compotes et miels (oui, on fait aussi du miel, et des pâtes à tartiner). Les étagères couvrent les murs de toutes parts. Habillez le personnel en noir ; on est ici dans une grande maison, il faut un peu de standing ; et pour une raison qui nous échappe, c’est le noir. Maintenant, emballez tout ça en sac élégant à la caisse. Avec du ruban, et une anse en corde de couleur. Comme si vous aviez acheté des chaussures de marque. Vous y êtes. Quarante euros pour quelques confitures, mais au moins, avec ça, les convives seront contents.

 

Paris, le 28 avril 2014.

 

Le magasin de cravates

Si vous n’avez pas d’idées pour la Fête des Pères, oui, il reste les cravates. Il restera. Toujours. Les cravates. Toujours. Oui, toujours. Enfin, sauf si l’esprit start-up finit par tout bouffer, ce qui n’est pas impossible. Les casual Friday, la patronne en est convaincue, ont fait baisser son chiffre d’affaires. Ca vous fait rire ? chiche. Faisons les comptes. Comparons ce que c’était il y a trente ans, quand elle a ouvert, et maintenant. Comparez.

Fort heureusement les effets de mode ont aussi réinstitué dans la vie quotidienne ce qu’ils avaient retiré au monde du travail. La cravate, corset masculin, selon ses détracteurs (si elle est mal ajustée ! répond la cheffe d’entreprise), s’est immiscée sous des barbes à la mode, un peu détachée, le nœud vague, sur une chemise jolie mais pas tout à fait repassée. La cravate noire est aussi revenue avec les types qui vont en boîte de nuit en costume, car comme toujours, la mode, c’est double mouvement : chemises à carreaux et costumes taillés sur mesure, c’est tout un. On avait jusqu’ici des modèles classiques et de la fantaisie, et des cravates « sport », mais on a de plus en plus de cravates « sport ». Le paradoxe, selon Madame la dirigeante, c’est qu’une fois que vous achalandez plus de sport, les ados et post-ados se jettent tous sur les modèles rétro et archi-conservateurs. Allez comprendre. Du coup, elle se dit qu’elle va revenir à ce qu’elle faisait avant, comprenne qui pourra.

Ca la gonfle, et en même temps, elle comprend. « Moi aussi, j’ai eu ma période hippie. » explique-t-elle le sourire aux lèvres et le café à la main. (Café, mais attention, pas pour les clients : le café est l’ennemi des cravates…) Il en reste quelques CD, une ou deux revues qui traînent et des cheveux qui ne veulent pas tout à fait se fixer.

La boutique est en bois, de toutes parts : c’est une ancienne boutique qui a été reprise. Il y a une grande table en bois vitrée, et à l’intérieur, cravates et boutons de manchettes. Certains sont très beaux, on fait de toutes les marques. Tout est beau, Monsieur, corrige la patronne qui officie à sa caisse au fond, sur son ordi portable, et se déplace pour vous montrer les jolies choses de plus près. Il faut une clé pour ouvrir.

D’autres parts, de toutes parts, il y a des penderies à cravates en-dessous desquelles on trouve des tiroirs en bois, pour trouver les variantes et plus de variété encore. Les variantes sont de textile (soie, matières synthétiques) et de texture ; elle sont de motif, de couleur ; elles sont de genre (été, hiver, affaires, promenade à la campagne, hipster, sport, mode) ; elles sont complexes ou simples (ici, on dit uni). Ces derniers temps, il y a eu aussi la mode des cravates à embout coupé ou carré, et la mode des nœuds papillons. Ici, on a vu venir, et les ventes ont été bonnes. Le nœud-pap, c’est pour trois catégories : les amateurs en tout instant, pour qui cela constitue une marque de reconnaissance (on pense au Premier ministre belge) ; les amateurs hipsters qui portent ça avec une chemise à carreau ; et les traditionnels, pour qui cela rime avec smoking ou costume des grands soirs. Tous sont bienvenus. Et précisons qu’en matière de nœuds papillon, les dames le sont aussi ! Il y a de plus en plus de femmes, d’ailleurs, et ça fait du bien, constate la patronne. Ca me change.

L’ensemble compose un rideau de couleurs et de motifs qui, de loin, ressemble à la robe d’une princesse revue par Vivienne Westwood. Vous savez, les cravates, c’est décoratif. Il y avait dans le temps un restaurant au Colorado, où on coupait systématiquement votre cravate pour la pendre au mur. Les parois étaient pleines, en guise de trophées et de décoration, non de crânes bovins, mais de cravates amputées.

Paris le 21 avril 2014.

Aux familles syriennes qui dorment dehors à Saint Ouen. Pour les aider.

* Lecteurs français, pas de panique : en France, la Fête des Pères c’est le troisième dimanche de juin.

Tout pour la salle de bain

Vous savez, le confort, ça se construit. Et c’est ici que vous trouverez le plus beau des conforts : celui d’une toilette magnifique. La toilette la plus belle, c’est celle que vous avez prévu : douche, douche italienne, douche américaine, baignoire, italienne, belge, de Perse. Baignoire à l’allemande, avec des bulles, façon spa. Baignoire à l’ancienne, à pieds. Baignoire à la japonaise, dit-on en plaisantant, parce qu’elle est tout en miniature, qui pourrait être un gros bac de douche. Pourtant, je crois avoir vu ça en Allemagne… se dit le passant.

Les robinets sont les accessoires de la vitrine, qui montre sans trop de pudeur de belles cabines de douche accollées à des bouts de plomberie. Mais les belles images font rêver. On a démédicalisé, désimperméabilisé les salles de bains, ces dernières années, explique le vendeur au client curieux. On continue à faire de la céramique, des carrelages, et tout, disserte-t-il en vous montrant un bel ensemble baignoire, miroir et bois exotique (d’où vient-il…). Mais aujourd’hui, on n’hésite pas à poser une baignoire à l’ancienne sur un plancher et à intégrer un évier dans un meuble en bois. Comme autrefois ! s’exclame-t-il en riant. Ah, mais on y revient. On a détruit les traditions, et finalement, c’est pour mieux les retrouver, s’accorde-t-on toujours ici.

Tout, tout, tout, pour la salle de bain, chante la pub à la radio que le patron a payé. Sur la radio locale et sur une ou deux radios communautaires, car dans la ville, ça aide. Une portugaise et une en arabe, et la radio nostalgique que tout le monde aime bien. Dans les deux cas, le slogan revient toujours. Ici, on en est très fier. Fabrication maison, pas besoin d’agence de pub. Dans le magasin, on passe la radio nostalgique, ça met de l’ambiance, et on rentre à la maison avec des chansons plein la tête. Pour le déjeuner, il y a l’Intermarché en face, et sinon, une pizzeria et un truc à paella un peu plus bas. Le café c’est à côté aussi, bar PMU, on a viré un vendeur l’an dernier qui y gaspillait tous ses salaires et arrivait en retard. Un accro. J’espère qu’il s’est soigné depuis, soupire sa collègue.

En ce moment, ça tourne pas mal, mais on a connu mieux. A une époque, vous explique la vendeuse, les gens venaient ici et achetaient sans compter. Bon, ils se posaient moins de questions, concède-t-elle. Ca c’était avant. Mais maintenant, d’un autre côté, on a vraiment de belles choses à vendre. De moins en moins de pastel. On ne se croit plus du tout à l’hosto. C’est plus les salles de bain à Papa ! maintenant, c’est l’hôtel trois étoiles !

L’innovation court partout : dans ces lavabos qu’on peut mettre sur une cuvette de toilettes ; dans ses robinets qui font couler l’eau comme si elle tombait d’une roche, d’une cascade ; dans ces douches qui vous arrosent de partout, à ne plus rien y comprendre. Partout dans ces salles de bain, on se prend pour Cléopâtre ! on se prendrait pour une Vahinée ! on se croirait chez les Naïades ! ça tourne beaucoup, dans l’entrepôt. Les délais de livraison doivent être de plus en plus serrés ; les gens ne supportent plus d’attendre. Et les intermédiaires sont coriaces.

On a innové dans les délais de paiement, aussi. Six fois, sans frais. Ca a été compliqué au début, mais ça passe mieux auprès des clients. Et maintenant, on fait beaucoup, beaucoup d’accessoire. Car ça fait revenir, et puis, au fond, une salle de bain, c’est le projet d’une vie. Vous avez vu ces petits crochets à ventouse ? C’est pour accrocher les serviettes. Et ces porte-savons ? Oui, on a aussi ça pour les gels-douche.

Il faut toujours regarder ce que les gens font chez eux. Quand ils sont invités à dîner, le patrons et ses fidèles employés s’attardent toujours un peu dans les salles de bain, histoire de voir. Ceux-là, ils avaient des coquillages ! Eux, ils avaient le chien dans la baignoire ! raconte-t-on en riant le lundi matin au café. Parfois ça donne des idées, et parfois c’est écœurant. Vous savez, on en voit, de ces choses ! Dés que ça touche à l’intime…

 

***

Paris, le 14 avril 2014.

A Perrine Benhaim, bon anniversaire.

Le magasin de sono

Pour qu’il y ait musique, il faut qu’il y ait silence. C’est donc souvent calme ici, car pour faire la démonstration de ces baffles de luxe, il faut qu’on entende une mouche voler. C’est le prix de la précision, dit-on fièrement. Ici, on vend des machines hors du commun, qui sortent du super. Ici, c’est pour les mélomanes, les adeptes du son parfait, celui que l’électronique vous fait croire vrai.

Il y a des fils qui pendent dans la vitrine ; ce sont des casques ; ce sont des baffles d’un genre nouveau, design, esthétiques, beaucoup plus que les cubes noirs de nos parents. Il y a aussi des cornes au bout desquels vous pourrez brancher votre iphone ; tout ça, dans toutes les couleurs. Le magasin est beau : il ressemble au produit. Il est lisse ; il est clair ; il résonne bien. De la vitrine, on aperçoit toutes ces merveilles technologiques : rendez-vous compte ! les grands du design et de la technologie, la beauté et l’industrie sont réunis pour vous. Acheter un appareil haut de gamme, en pointe, c’est comme se payer un tour en hélico, c’est une gloire vaine. Ca dure un instant. Peu après, quelque chose d’autre arrive, de plus nouveau, et pour une raison ou une autre, de plus séduisant. Cette course sans cesse est un jeu de surclassement. Mais le temps de quelques semaines, le temps que les 400, 500, 1000, 2000, 10 000 euros soient débités de votre compte, c’est vous le roi. C’est votre installation qui sera la plus belle, la plus au goût du jour ; et de toute façon, lorsqu’elle ne le sera plus, vos voisins, vos cousins et vos amis de la fac n’y verront que du feu. Pour eux c’est pareil ; pendant longtemps on dira de vous que vous avez investi, que vous êtes féru de technologie, que vous êtes toujours d’avant-garde, que vous êtes décidément en avance, que vous ne comptez pas, mais que vous en comptez sûrement beaucoup, mine de rien. Cela produira même une dispute chez votre meilleur copain ; s’il (si elle) a investi autant, alors pourquoi pas nous ? Mais tu as vu le prix, tu es devenu fou (folle), etc. etc.

Retour à nous. Il y a des gens qui aiment passer, voir les nouveautés, s’informer, et quand on annonce une sortie, une nouveauté, ils reviennent pour acheter. Ils sont toujours au courant. Et il y a les mères de famille, les pères de famille, les bandes d’amis qui se sont cotiser pour acheter…. un casque. Il doit être beau, car il est le heaume de l’homme moderne. Il est court nos rues et peuple nos lignes de métro. Il est le moyen par lequel nous sommes tous baladés tout le jour par des mélodies fabriquées, des émissions de radio baladodiffusées ou des vidéos que l’on mate dans le tramway. Le dernier untel (c’est un comédien). Ha ha, c’était trop, j’en ris encore. Le dernier clip de untel (c’est un chanteur). T’as vu la BM.

Ce public-là n’est pas le même ; il y a plusieurs classes de client, mais le patron et son fidèle employé, passionné de musique électro mais aussi de Bach (ça vous en colle une, hein) les traitent tous comme la première. Normal, avec les prix qu’on pratique…

 

Paris, le 30 mars 2014.

A nos amis Turcs qui votent aujourd’hui.

 

Le magasin de casques

C’est évident maintenant, mais à une époque ça ne l’était pas :  il faut se protéger la tête et c’est obligatoire. Finie la Dolce Vita tête nue, les cheveux au vent de Bardot et la jeunesse insouciante et dangereusement virevolante. Mais cela peut être joli ainsi.

Ils sont de toutes couleurs, mais on retient surtout le rouge, car le rouge, cela colle avec l’esprit de la moto : rébellion et liberté ! A peu de frais mais à prix élevés. Qu’en reste-t-il chez le Parisien pressé ? Le petit Concorde quotidien des hommes d’affaires pressés, alternative à la voiture engluée dans les bouchons, moins chère que le taxi, moins populaire et bondée que les transports, a peu à voir avec la Harley Davidson de la légende et de la chanson. (D’ailleurs, les médecins la chevauchent en vacances dans le Dakota, il y a un chemin entre ça et la marginalité ! Où sont nos valeurs ?)

Paris en est pleine, de ces motos à trois roues,  et Bardot est d’extrême droite. Oui vraiment ce n’est plus ce qu’on croyait. Alors le casque rouge, ou la Ducati rouge, vous voyez, c’est comme une affiche du Che, c’est du décor, voire du folklore, et à vrai dire, c’est plus le rouge du drapeau suisse et de la combinaison de Schumacher que de la Commune ; au mieux, c’est un artefact chromatique. Mais tout ça n’a rien à faire ici, revenons à notre vitrine, composée de casiers où sont entreposés de beaux casques. Essayez à l’intérieur, les casques multiples : à visière, plus ou moins molletonné, et toujours plus technologique. Vous n’avez jamais entendu ces motards parler au téléphone ? Oui, on s’accomode, mais attention à la sécurité ; un motard n’a pas d’habitacle. Sauver une vie, mais au-delà, quand on ne voit pas votre tête, on ne voit que votre casque, alors, voyez-vous, un casque, c’est un peu vous. Choisissez bien.

La clientèle est très variée : il y a les passionnés, il y a les grosses cylindrées, et il y a la population des actifs pressés, qui va vers le prix. Des genres différents. Une forme de culture commune, mais au fond pour ce passionné qui tient la boutique, on a gagné en chiffre d’affaires ce qu’on a perdu en âme, et pour quelques amoureux du scooter à l’italienne, il y a surtout trop peu de grands de la route. Les virées en Normandie, les weekend en Bretagne, à essayer des modèles, voilà le trip. Voilà qui est beau.

Paris le 23 mars 2014.

A Denis Haller, et à la moto que je n’ai pas voulu avoir.

Au Nevada, comme ça.

L’institut de beauté

C’est ici qu’on vend la fameuse crème allemande. Créée par un médecin bavarois spécialiste des plantes, il y a un siècle, les femmes et les hommes se l’arrachent.

Pour une peau aplanie, pour des rides effacées, même le temps d’un soir ou d’une application, pour une main rajeunie…

L’ambiance est feutrée. Elle se doit d’être le contraire sensoriel et visuel à tout votre quotidien, à tous notre quotidien. Une petite fontaine coule, car le bruit de l’eau apaise. On a privilégié les tons légers. Blancs et pastels. Et on a mis de la verdure : ainsi, vous êtes dans une oasis, une zone polaire adoucie, un endroit retiré du brouhaha comme un refuge de bien-être. Vous qui n’allez pas à l’église ou dans les lieux de culte, ici ce doit être votre lieu de recueillement alternatif. Ca se paie, mais qu’importe. Le calme, donc. La sérénité. Dans la voix de ces hôtes et hôtesses, on entend poindre cette conscience des temps, qui sait qu’il faut nous prendre avec douceur, vous soigner rien que par le ton et par le son des mots. La musique en est le prolongement : c’est une variation celtoïde qui tourne au ralenti. Harpe remixée. Easy.

Ca se présente ainsi : il y a un mur d’étagères pour les produits, à votre droite de l’entrée. Le bois est clair. La gamme y est présentée, mais chaque crème est isolée, comme au  musée. Les crèmes visage, de jour, de nuit. La crème « mains »—autrement dit pour les mains—. La lotion du soir, le baume après-rasage, l’huile de massage. Tout cela en notes florales, en variations végétales. Tournesol, rose, violette, calendula, thym. Vous n’imaginez pas ce que les plantes peuvent faire pour vous.

Derrière le comptoir, des tiroirs pleins d’échantillons, qu’on vous remet en remerciement de votre chère et docile fidélité. Derrière tout ça, il y a l’espace bien-être, où vous pouvez vous faire masser, dorloter, épiler. Encore l’antidote furtive d’une vie trop affairée. Et à travers cela, un doute : en m’occupant ainsi de « moi », est-ce que j’éteins le feu, ou est-ce que je le propage, en lui laissant, pendant quelques instants de repos, l’air d’une combustion nouvelle ?

Une heure de massage alors, en attendant le prochain burn-out.

Paris, le 17 mars 2014.

Aux produits de la ruche

La porte est toujours ouverte, et de ce printemps précoce, entre un air frais et légèrement piquant, des motos, camionnettes de livraison et voitures qui passent bruyamment. Entre deux mobylettes, le calme revient, et c’est alors qu’on entend la petite fontaine d’eau que le patron a placé à l’entrée, derrière la vitrine, pour apaiser, justement.

Il règne une odeur de cire, de sain, l’arôme d’une nature à demi-apprivoisée, mais sauvage, qui se défend contre les agresseurs, qu’ils soient hommes ou ours bruns, même si elle dépérit à coup de pesticide. Les abeilles sont en danger, à force d’être contaminées ; elles sont indispensables, et c’est pour ça qu’on en est le fervent avocat, ici. Il y a toujours une pétition qui traîne sur le comptoir. Au fil des années les combats se sont succédé : Gaucho, Regent,… Quand vous êtes informés vous passez votre temps à voir des sujets de révolte. Mais ce n’est pas non plus pour ça qu’on est là. On vend du miel.

Il y en a de toutes les sortes ; c’est comme le vin ou l’huile d’olive. Vous croyez connaître un produit ; vous en découvrez mille variétés, selon la fleur, l’essence d’arbre, le milieu, la provenance…. Découvrez le miel de thym, d’acacia, de lavande, de sapin, de châtaignier, de mille fleurs, de forêt, de France, d’Italie. Ils n’ont pas le même goût, ni les mêmes vertus. Tout ça a sa science agraire, son savoir médicinal et sa poésie pastorale. De petites cuillères, posées au bas des étagères où les pots dorés, bruns, jaunes, verdoyants se succèdent, vous invitent à déguster. Souvent lorsque les clients ont goûté, ils achètent, dit-on au comptoir avec un clin d’œil. Et pour cause : imaginez ça en tartine !

Découvrez les dérivés, les gelées, les boissons. Et pour vous, allez du côté des produits de la ruche : propolis (le béton des abeilles), gelée royale, l’atout forme…  On vend des savons, des crèmes, toujours à base de miel. La crème pour mains est un délice.

On peut aussi se décorer avec des bougies à la cire d’abeille : comme souvent dans les magasins à thème unique, on va très loin dans la démarche. Quelques portraits d’abeilles, des photos de ruches (il y en a de très belles sur les murs), des livres sur l’abeille, la nature ou le miel vous permettent d’entrer plus loin encore dans l’univers comme diraient les magazines, rubrique Santé-Conso. L’air mêle une odeur de cire et de sucré ; de fleurs et d’insecte. Le sol est brun, parquet ciré, justement ; la boutique est tout en longueur ; la lumière pénètre à travers les vitrines, et donne une qualité qui rappelle les Raboteurs de Caillebotte. Vu du fond, c’est un tableau serein, presque ennuyeux.

Ca n’a l’air de rien, mais c’est une chose qu’on prend pour argent comptant, de pouvoir consommer du miel, comme on veut. On voit ça comme du Nutella, et on voit le miel comme on voit du Nutella, mais savez-vous, tout a un début, et tout peut avoir une fin…Alors…dégustez…

Paris, le 10 mars 2014.

Aux pâtisseries portugaises

Au Portugal, les choses vont mal. Crise, récession, et austérité. L’émigration est revenue. Il n’y a jamais eu autant de départs depuis trente ans. Les gens vont au Brésil, en Angleterre, en Angola et au Mozambique, voire en Australie. Ici, à Paris, les produits portugais s’arrachent aux vendeurs : sardines, gâteaux, confitures, miels, pasteis. Alors pourquoi pas Paris…

C’est comme là-bas. On vend une petite sélection de produits ; des choses à manger. La deuxième vague de la cuisine portugaise à Paris s’adresse à une clientèle différente. D’anciens vacanciers nostalgiques, des compatriotes exigeants, des citadins en goguette, des gens bien comme il faut qui veulent essayer autre chose. On fait exister ici un coin du pays, un concentré de souvenirs qui fait dire parfois que c’est « cliché ». Normal, on a rassemblé le meilleur ; bien sûr que ce n’est pas exactement ainsi au pays ; que les boutiques ne sont pas toutes d’épicerie fine et qu’on y vend aussi des Snickers. Mais l’Europe se construit aussi à travers le goût. C’est lorsqu’il y aura des spécialités de tous les pays, de petits gâteaux à la mode ; lorsque les Parisiens s’arracheront le curry wurst et les Berlinois le chou à la crème (qui fait son grand retour), qu’on pourra se dire : c’est bon. N’attendons pas l’Europe de la défense ! ou bien, mettons que quand les food courts d’Europe existeront, c’est qu’on y sera de longue date.

En tout cas ici ça marche bien. Les gens se succèdent, et ils veulent tous la même chose. Ces gâteaux qu’on fait nulle part ailleurs. Le gâteau à la pâte de riz. Le gâteau qui n’est pas un flan. La patronne veille patiemment sur le flot des clients de tous les jours. C’est ouvert aussi le weekend : on aime travailler, et pour réussir, il n’y a que ça qui marche. On a pensé l’espace comme un gâteau ; il est petit, il est exiguë, efficace : on va droit au but, pas de temps à perdre. C’est ça l’Europe nouvelle : pas de temps à perdre, fini le temps des empires gras. Il faut pouvoir compter sur soi, trouver les ressources, les épargner, et penser à ce que les autres ne voient pas. Ouvrir un magasin à Paris. Une pâtisserie d’un genre un peu spécial. Laisser entrer les gens, leur proposer de la cannelle, des cafés, des thés, et se dire qu’avec ça et un peu d’ingéniosité, on aura de quoi vivre. Il faut une démarche, que ce soit classe, pas quelconque. Et ça marche.

Paris, le 2 mars 2014.

Aux peuples ukrainiens et russes.

A Mourad Maher, pour m’avoir remonté le moral un soir il n’y a pas si longtemps.

Elections européennes le 25 mai 2014.

Le magasin de fourrures de la Côte

Au pays du soleil et des UV, il n’y a pas que les maillots léopard qui rappellent la jungle aux plagistes. Pas besoin non plus d’avoir froid pour être chic, affirme-t-on fièrement à la caisse, en prenant la carte bleue d’une main, et en passant le paquet de l’autre, lentement, élégamment, comme si c’était un mouvement de danse. Et puis de toute façon, lorsque vous rentrerez à Paris, à Moscou, ou que vous irez à New York, ou en Suisse, vous aurez besoin de vous couvrir ! Sur la Prom’, un après-midi de décembre, bien sûr, vous pouvez vous mettre en fourrure. Ici, on n’est pas chez les végétariens ! Et même à Doubaï ; la peau c’est comme les Ugg, ce n’est pas une question de température. Enfin, pas complètement.

La vitrine est belle mais pas spécialement tapageuse ; un ou deux manteaux et surtout un aperçu sur la boutique. Dedans, c’est une belle affaire ; années 1970, certes, mais ce style revient : des dorures là où il faut, des miroirs, un peu de marbrures, du brun, mais un brun un peu cuivré. De toute façon, ici, ça s’entasse, ça pend, ça gonfle. Jusqu’au plafond, les fourrures montent, car elles prennent de la place. On n’est pas au magasin de t-shirt blancs !

Manteaux, visons, renard, loup,…Observez toutes les variétés, jusqu’aux plus rares, et qualités de peaux. Et puis ces visons à promener sur une épaule ! c’est comme un perroquet, sauf que c’est moins vulgaire et que ça se tait. Un travail d’orfèvre, un savoir-faire qu’il faut conserver, car il faut conserver les savoir-faire en France ; ils partent tous en Chine, dit-on, ou ailleurs. Regardez cette douceur, presque pubienne, un peu rêche. Magnifique, n’est-ce pas.

Ici, on fait vivre la vieille tradition des trappeurs et des coureurs des bois, des métiers de la fourrure, qui ont fait la fortune de tant d’aventuriers, de Russes, des Compagnies, des marchands (et, le désœuvrement de la faune et de la flore).

On répare aussi, et parfois on reprend. Il y a de la seconde main chez le cousin Max, pas loin d’ici, si vous en cherchez. Dans la boutique, les jours de grand soleil, la lumière est reflétée par les pare-brises des autos et amplifiée par les miroirs. On est bien au soleil. Il y a toujours un parfum floral : rose, ou lavande, ou ylang-ylang ; les clientes aiment bien. Cela donne du caractère, et c’est la marque de la région.

C’est bien gardé ici : alarme et tout. Les bandits, c’est de pire en pire. Protégez-vous, Madame, gardez bien vos bijoux.

Paris, le 16 février 2014.

A P.A.

Le magasin pour taille plus

Jacob aurait pu être le roi du Sentier. Il le savait, jeune, on le disait doué ; il a pensé à se lancer dans le prêt-à-porter féminin, mais voilà, c’était bouché, et en 75, après quelques années à faire le boy chez un oncle, il s’est dit qu’il était temps de se lancer, et il a vu le créneau. Il avait un copain, Gilles, un Tunisien, qui s’était toujours plaint de ne rien trouver, du prix des tailleurs, du prix des magasins pour grandes tailles. C’est des voleurs ! disait-il à l’époque. Alors ça lui a donné une idée : un magasin de tailles plus à prix abordables. Corrects, on va dire. Car il y a du travail. Un grand sportif, très proche de lui, s’y est associé.

De dehors le magasin se mesure à sa vocation ; il est grand, l’enseigne est grande, et les mannequins sont plus volumineux que leurs cousins du Marais et de Saint Germain des Prés. Décidément ici on ne fait pas d’émacié. Vous avez beaucoup d’hommes vous savez qui ne peuvent pas trouver chaussure à leur pied (d’ailleurs on fait aussi des chaussures). Ce n’est pas qu’une question d’âge ; bien sûr, il y a le passage des années, le cap de la cinquantaine, quand certains hommes prennent le cap qu’ils essayaient d’éviter des années durant.

Vous passez une belle porte vitrée, de part et d’autres, des costumes, gris, noirs, bleus, beiges, même blanc ou canarie. Plus loin les tenues de ville, les chaussures, les manteaux. On fait moins de sport ces jours-ci, mais on peut vous accommoder. C’est incroyable que pour les petites tailles (comprendre, les plus petites) il faille venir ici, dit le vendeur, qui est disert sur le sujet, mais n’est pas lui-même de grande taille. Ma femme s’en approche, dit-il avec une pointe de mauvais humour, et comme pour rassurer le client sur ses connaissances… Il devrait s’en vendre partout, de ces tailles-là. On se demande dans quel royaume imaginaire on conçoit les modèles. Chez les elfes ! Ici, au moins, vous n’êtes plus chez les elfes. Vous avez l’embarras du choix. Du coup, les clients viennent parfois passer la journée. En une fois, ils peuvent régler leurs achats d’une année, être élégants, et c’est important pour bien des hommes. Incroyable, tout de même. Mais tant mieux pour nous ! dit le personnel. On arrive mal fringué ; on repart en sénateur.

Dans les tailles plus, on oublie souvent de regarder en haut. Les grands hommes ont aussi du mal à se vêtir ; on prend conscience de la tyrannie de la majorité qu’exerce dans le vêtement la taille « moyenne ». De moins en moins moyenne à force que nous nous allongeons et nous étirons… Pourtant, ce n’est pas ainsi partout. En Scandinavie, il y a beaucoup plus d’offre ; ainsi en Allemagne, aux Etats-Unis. En Angleterre, il y a des vedettes taille plus, de très belles femmes, de très beaux hommes. Voyez-vous, sur les reflets marbrés du magasin au sol beige impeccable, légèrement années 70, les personnes peuvent se mirer comme dans les glaces et les cabines d’essayage, et se trouver belles… ou à défaut, rit un quinquagénaire moustachu, tromper l’ennemi.

Paris, le 10 février 2014.

A René Benchemoul.