Les Commerces

Recueil en ligne d'histoires (fictives) sur le commerce de détail. Parution chaque lundi, à 16 heures. Par F.Benhaim.

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Le magasin de parapluies

« Parapluies et cannes, oui. Mais oui, passez à l’heure que vous voulez, Monsieur ! »

C’est ainsi qu’on reçoit ici, dans ce magasin, au téléphone, avant même que l’on vienne. Tout pour le client, c’est ce qu’on aime à dire. Les objets que l’on commercialise ici sont importants : les cannes servent à nombre de personnes infirmes ou temporairement ou de façon permanente, et pour cela, il faut être prêt à faire des efforts, car leur démarche est rendue difficile par la gêne qu’ils éprouvent à marcher. D’autre part, on se plaît à dire, dans ce décor dix-neuvième, derrière les vitrines gravées en lettres dorées à la manière d’autrefois, que l’on est dans un temple du luxe, mais d’un luxe subtil et élégant, presque caché.

Tant mieux pour nous, ronronne dans sa barbe le client ou le patron lui-même, en se caressant le bout des moustaches, et une barbiche qui paraît sortir de Balzac. Les cannes sont protéiformes ; elles sont couronnées de têtes de chien ou de chat, de cerf, généralement d’animaux masculins car pour une raison obscure on assimile la canne à l’homme là où les femmes en portent aussi. Tous ces bâtons sont regroupés, debout et en faisceaux, sur des présentoirs à droite et à gauche du magasin, qui est un vaste couloir en L, où l’on entre et où l’on déambule avant de tourner à droite, et de faire face à un comptoir où l’on peut se mirer dans la glace pendue au mur. Les miroirs sont partout, de toutes parts, sur presque tous les murs, et à hauteur de pied déjà jusqu’au plafond ; ainsi, on peut s’admirer, contempler sa démarche auguste.

Ailleurs, mais pas en un endroit précis ; un peu partout, à vrai dire : on trouve les parapluies. Avec les têtes d’animaux, ils forment des totems habillés, de petites colonnes, habillées façon Christo. On trouve aussi des pierres, des cristaux, des boules, au bout des anses. Les robes des parapluies rassemblées sont comme un étal de soieries : du rouge bordeaux et du vert foncé le plus élégant à des motifs à pois roses, voire à cœurs. Des fleurs de lys pour les plus ultra. Le tout se dispense mais ne s’essaie pas. On n’ouvre rien dans la boutique, c’est un principe ancien et cela porte malheur. On vend, en revanche, plein de tailles différentes, et l’on est indulgent avec les clients qui veulent essayer sur le trottoir ; personne n’est jamais parti sans payer. De toute façon, remarque-t-on au fil des années, le décor opère une sorte d’antisélection et filtre les bons parmi les passants. Et puis, on a nombre de clients fidèles, qui reviennent depuis des années, et qui initient leurs enfants, lesquels reviennent encore éprouver les lates anciennes et souvent cirées du plancher de bois, couleur dorée, comme tout ce qui se trouve ici ; que ce soit le bronze, le bois ou encore les différents éléments de décoration que l’on a gardé au fil du temps. Quelques parasols beige, blanc et pastels, rarement vendus mais jolis comme tout, en bois et en dentelle, rappellent le passage des années et tentent les nostalgiques.

Le changement climatique, les étés pourris ; c’est bon pour les affaires ! plaisante le vendeur-en-chef avec le patron, car on est de plus en plus mouillé.

 

Paris le 24 août 2014.

 

Le dépôt-vente vestimentaire

Chanel, Lagerfeld, Hermès… C’est ici que le monde de la récupe et le culte des marques se sont croisés. Avant, nous étions l’avant poste de la récupération ; mais maintenant, avec les vide-dressing, les sites de vente en ligne, etc., on n’est plus seul. Seulement voilà, quand il s’agit d’avoir un lieu physique… il n’y a que celui-ci. On ne se croise pas sur le site. On ne peut pas toujours aller dans un vide-dressing. Mais ici, dans cette boutique à l’enseigne années 20 et à la vitrine brune et or, avec ses trois mannequins et ses sacs à mains et colliers, vous pouvez venir quand vous voulez. Une petite clochette retentit à l’entrée et avertit la patronne de votre passage. Même si vous ne voulez qu’essayer, ou regarder, ce n’est pas grave, on est commerçant à l’extrême. Ca négocie un peu, mais pas au-delà des marges, car vous comprenez, il faut bien vivre. Mais on comprend que pour certaines dames, faire une affaire est une question d’honneur plus que de sous, et on s’en accomode par avance. Lorsque vous entrez, il y a face à vous un petit bureau de bois, sur lequel trône un petit ordi portable relié à deux haut-parleurs qui diffusent des musiques agréables, sympa, mais pas bruyantes. A droite une cafetière et quelques tasses, des petits gâteaux, et parfois, des Quality Street. Il y a un diffuseur de parfums aussi, enfin, d’huiles essentielles : thym, romarin, lavande. Tout autour, c’est le royaume de la sape. Des sacs Dior d’autrefois, des crocos… Des manteaux, des tailleurs, des chaussures sous les portants qui portent les tailleurs. Des chaussures à talon, des baskets un peu chic.

Vous savez, la taille n’est pas un problème. Ici on n’est pas chez Abermachin. Dites-moi ce qu’il vous faut et je chercherai. Même en 46 ? Oui, pas de souci, tout se trouve.

Du coup la dame n’achète plus neuf.

Le sol est un vieux parquet rayé de partout mais ça ajoute du charme ; il faut un peu de désuet ; il faut de l’ancienneté, car ici on vend de l’ancien. Au rythme ou va le monde, un peu plus de recyclage et de même de vétusteté, ça ne fait de mal à personne. Madame est toujours habillée avec sa propre marchandise ; vous comprenez, il faut en faire la promotion et en même temps il faut être élégante. Mais il y en a pour toutes, vraiment : garçonnes, grandes dames, décontractées, sportives. C’est important, chacun son style et pas de jugement ; de toute façon, on en change toutes un jour ou l’autre. Un fauteuil est situé à côté du miroir, lui-même installé à côté de la cabine d’essayage, pour calmer l’impatience des personnes qui accompagnent. J’ai des crayons de couleur et du papier, et deux trois jeux de société, pour les enfants qu’on ne peut tenir. Par contre, les chiens, c’est toujours limite. Même les Chihuahua.

On voit des gens de partout ici ; une fois, une dame d’Australie est venue et m’a invitée à aller la voir là-bas. Oh, j’aimerais bien, mais qui garderait le magasin…

 

Paris, le 16 août 2014.

Aux femmes de ma famille qui se reconnaîtront dans cette histoire.

Le magasin d’huiles

 

Pour une fille qui n’aime pas spécialement manger et qui détestait la salade, c’est un drôle de boulot. Le magasin d’huiles et de condiments vinaigrés propose toute une série d’huiles (olive, noix, sésame, tournesol….). Les bouteilles trônent sur les rayons, de toutes parts, dés la vitrine (il n’y a pas de vitrine ; ce ne sont que des flacons d’huile). Dans la lumière du jour les liquides ont une qualité particulièrement sirupeuse. C’est ce que la vendeuse s’amuse à observer les après-midi d’été, quand pas une âme ne passe la porte et qu’il faut attendre patiemment 18h58 pour fermer la boutique dans la joie. A dix-neuf heures une elle est déjà dehors ; qui, se demandait-elle au début, qui va donc venir ici acheter des bouteilles d’huile à ce prix ? Les clients sont arrivés au compte-gouttes (sic) et elle les a découverts : des passionnés d’huiles (!), des cuisiniers, des cordons bleus. Tu vends des huiles ? lui a-t-on demandé à Noël ; oui c’est ça a-t-elle répondu, l’air sérieux et un brin détaché.

Le patron se montre peu ; il vient une fois par semaine vérifier que tout va bien ; c’est un passionné de gastronomie qui tient une société de conseil. Mais vraiment ? tu vends des huiles ?

Lui a décidé il y a quelques années qu’il fallait importer ces incroyables élixirs qu’il goûtait en Italie, ces huiles d’olive au goût pincé, si élaboré, salé et fruité et élaboré et parfois un peu amer. Ca ne se trouve pas ici, expliquait-il à son banquier, lui-même amateur de bonne cuisine. Ca fait du bien de voir quelqu’un venir ici pour de bonnes choses. Ras-le-bol des salons de coiffure ! lui a dit le conseiller de banque, qui est devenu un client fidèle. Ils vendent aussi du vinaigre et des condiments, dit la vendeuse à la tablée pour se rattraper.

Le décor doit rappeler la Méditerranée : il y a du jaune, du plancher beige, beaucoup de bois, des photographies au mur de vergers et d’huile dorée s’écoulant d’une bouteille dans le vide, des branches d’olivier. En vérité, c’est plutôt une boutique d’huile d’olive ici. Le reste, c’est un peu de la figuration. En cela, il y a toutes les régions : le sud de la France, l’Italie, l’Espagne, le Portugal, la Grèce, la Turquie, l’Afrique du nord. Les oliviers poussent et on vient en goûter le fruit ici. On a du pain et de la foccaccia pour les dégustations, sur une console où il y a aussi un couteau, et de petites assiettes pour tremper l’huile et éviter d’en mettre partout. Depuis qu’elle travaille ici, la vendeuse s’est mise au beurre. C’est un goût qui rassure, confie-t-elle en privé ou aux vrais habitués devenus presque des amis.

Le modèle économique lui échappe un peu ; qui sait comment le patron s’y retrouve, avec aussi peu de ventes. Elle a déjà essayé de faire le calcul, mais elle a dû se tromper quelque part. Quelque chose ne colle pas. Après, ce n’est pas son affaire, du moment que le salaire tombe (il n’y a pas de variable). C’est peut-être sa danseuse ! se dit-elle au sujet du patron et de son magasin. Et puis il y a le magasin de jeux de stratégie en face, et son employé un peu lunaire mais mignon à sa façon ; avec une copine et l’une ou l’autre des clientes elles en parlent parfois et observent ses allées et venues.

Quelque part entre Paris et New York, 13 juillet 2014.

Le magasin de bibelots chinois

Soixante siècles d’histoire vous contemplent du bas de ces étagères. Concentrées, miniaturisées, reproduites à l’infini, toutes les grandes œuvres sont ici, au détour d’un boulevard parisien : la grande muraille, les Bouddha de plusieurs styles et époques, les multiples chats souriants (Lewis Carroll serait-il allé en Chine ?) qui vous narguent de leurs vœux de bonheur, les pendentifs rouges, les lampions, les statuettes soldatesques du mausolée de l’empereur Qin, comme surgies de Terre et rétrécies par le voyage. Tout est là, et plus encore : les grands monuments, certes, mais aussi l’art de vivre, les arts de la table (de délicieuses baguettes, le plein de théières à la façon kaolin, de la vaisselle), de petits objets (des tigres, des panda, des baguettes d’encens).

Il y a les pendentifs de jade et de bois précieux, situées dans une petite vitrine qui fait aussi comptoir, à droite de l’entrée. La surface du magasin ne fait pas plus de vingt mètres carrés ; elle est achalandée comme pour quarante ; une dame d’un certain âge trône derrière la vitrine et vous accueille d’un sourire. Essayez-le, Monsieur, vous dit-elle nonchalamment (vous avez peut-être envie, Monsieur, de porter un collier de jade, et puis qu’est-ce que ça lui fait). Ca vous irait bien Madame, dit-elle à votre amie. Le jade nous fascine.

Plus loin, sur le mur qui face à l’entrée, il y a quantité de calendriers chinois. Curieux comme le calendrier chinois a survécu à l’iPhone. Il n’en est pas tout à fait de même du calendrier des pompiers, si ? C’est joli, en tout cas, et décoratif, et cela montre, au-dessus d’un reposant paysage de collines, un dragon ! D’ailleurs, des dragons, il y en a en quantité dans cette boutique ; gonflables, illustrés, en figurine ; il y a même des bouts de costume pour le Nouvel An. De même que vous n’avez plus besoin de voyager pour voir (Google vous emmène en visite virtuelle partout), vous n’avez plus besoin de voyager pour vous acheter des souvenirs. Pour ceux à qui le souvenir marque le voyage, cela cause une sorte de trouble. Si on peut s’acheter la babiole partout, à quoi bon voyager ? Surtout, comment montrer qu’on y était vraiment ? Il faudra se reporter sur les objets d’un artisanat plus rare et précieux, qui sont assurément introuvables chez soi. Ces beaux objets sont à trouver dans les boutiques design et les villages reculés ; c’est pourquoi, s’il est chic d’acheter dans la boutique de babioles en bas de chez soi, sur place, il vous faudra opter pour l’artisanat d’art, ou, rien du tout : voyager léger, et rapporter de là-bas, croquis, objets rares, ou expériences à raconter. Ce dernier point implique une plus grande témérité culinaire, une plus grande propension à essayer la ruelle sale qui recèle peut-être un trésor d’authenticité, ou enfin, à emprunter ce sentier escarpé que personne d’autre n’a vu, près de la Muraille, et qui vous fera déboucher sur une véritable scène locale, avec de petits vieux qui jouent aux échecs, ou au jeu de go, que vous prendrez en photo, et qui vous fourniront par leur seule présence une vision que vous ne trouverez nulle part ailleurs.

Pour revenir à notre affaire, vous trouverez tout de même ici d’originaux cadeaux d’anniversaire, petits objets à offrir à vos invités, ou décorations de salle de bain. Les étudiants adorent : c’est moins loin qu’Ikea, et plus exotique que la petite ville dont on vient. Quelques années durant, ils seront de grande valeur ; un jour, ils auront valeur sentimentale ; et dans un futur incertain, la maladresse d’un enfant joueur, ou la lasse malveillance d’un conjoint faisant place nette en aura peut-être raison.

Procida, le 30 juin 2014.

 

A Bertrand Gartner ; à sa deuxième jeunesse.

A Vanessa et Benjamin Miler-Fels.

Aux salles de bains de création

Lorsqu’elle a fondé son enseigne, la patronne savait bien ce qu’elle entendait par salles de bains de création. Pas de créateurs, car ici on se veut démocratique ; pas créatives, car il ne s’agit pas d’une foire ! mais de création, parce que voyez-vous, chaque salle de bain est une création, votre création. Et que nous souhaitons précisément sortir de la salle de bain lambda. (C’est d’ailleurs dit avec une telle autorité qu’on en sortirait en courant, avant d’être prié.) Au-delà, c’est tout le design et toute la créativité de l’univers des arts du bain et de la toilette qui sont offerts à nous ici. Point final.

Pour un projet aussi précis et ambitieux, la vitrine de loin est particulièrement floue. Un amas grisâtre et lumineux, comme une nuée, signale vaguement la présence de carrelage et de lampes. De près, c’est le magasin de salle de bain ; une baignoire trône dans la vitrine, arborant fièrement un robinet design et deux trois serviettes soyeuses. Une bouteille de savon liquide sans marque, mais tout en élégance décore le tout ; on n’a pas osé la bougie. Ne manquent que de belles personnes et le tableau sera parfait, se dit le passant. Mais en même temps, qui se lave vraiment comme ça ?

«  Tu as vu, elle est comme la salle de bains de nos vacances, fait remarquer une passante à son passant.

—Tu n’y penses pas, ça coûte une fortune ! »

Quelques jours plus tard, elle retournera voir.

A l’intérieur, c’est un environnement de douceur musicale (ambiance zen, de compilations achetées à cette fin) et lumineuse (tamisé, tout doit être tamisé). Ici, tout vous invite à prendre soin de vous. Le prix et l’esthétique exceptionnelle traduiront votre détermination à prendre réellement soin de vous. Sur la droite, il y a tout ce qui a trait à la douche et à la baignoire, au bain en somme. Des cabines de douche, des baignoires, des tubes, des tuyaux, des robinets sophistiqués vous promettent des moments d’extase sous les traits aquatiques. Deux douches à l’italienne, grandeur nature, sont installées dans des salles de bain de démonstration, lisses et propres, vierges de tout salissement humain, et montrent s’il le fallait les nombreux avantages en confort comme en accessibilité de ces solutions qui débordent de moins en moins (on l’assure, essayez ! vous enjoint le vendeur). C’est vrai aussi que les voisins en ont une, ainsi que les beaux-parents…

A gauche, c’est le monde de l’accessoire ; depuis la serviette (une superbe panopolie de linge de bain moelleux, au fond, contre le mur, de toutes couleurs, tout au long, sur des belles étagères…que ferme un ensemble de peignoirs princiers). Avant cela, partout, les petits détails qui rendent la salle de bain intéressante à vos invités indiscrets, agréable et fonctionnelle à votre famille : socles de brosses à dents, porte-savons, sous forme de plateau ou de fixation murale (cela revient à la mode, même si cela prête à contreverse), savons, pantoufles absorbantes, tiroirs, rangements de toutes sortes, petits miroirs, accessoires de rasage…

On baigne dans un monde pastel et blanc, tantôt hôtelier, tantôt hospitalier. Il faut un peu de cela, pour concrétiser l’impression à la fois de soin et de petits soins. La toilette, c’est une affaire sérieuse.

Paris, le 23 juin 2014.

A Aurélie et Sébastien.

Le magasin à 1 euro

La crise n’en finit pas. Elle dure, et d’ailleurs, on n’y pense même plus ; on a oublié le vocable « crise » pour désigner la vie telle qu’elle est devenue, parce qu’au fond, ça sous-entendrait que ça va changer sous peu. Il faut, dit-on, ceci, il faut cela. Et pour le moment, ça dure. C’est vrai que depuis 2008, il y a plus de monde au magasin à un euro, mais à part ça, il y a le fond de commerce habituel : les passionnés de la bonne affaire. Faire des affaires, vous savez, c’est une dromgue. C’est difficile de s’en passer une fois qu’on est lancé. C’est une façon de remporter de petites victoires, contre la vie, le monde, les marges. Le magasin, donc. Comment cela se présente ?

Rien n’est perceptible en vitrine, si ce n’est du jaune, du rouge, des couleurs criardes qui vous indiquent que la solde est ici. Laissez tomber le magasin suivant. C’est ici que ça se passe. En grand, les lettres LIQUIDATION et TOUT À UN EURO renforcent le message. Dedans, ce n’est que bricoles, babioles et objets les plus confus. La grande difficulté de cet endroit c’est la profusion absolue, la variété inattendue des objets sans rapport qui se côtoient. Vous en avez besoin, ou non : là n’est pas la question. Plus tard, vous les jetterez en déménageant, ou en vidant vos placards à l’occasion d’un nettoyage de printemps. Ah, ce qu’on peut accumuler !, direz-vous. Mais vous ne repenserez plus à ce petit plaisir que vous aviez à acheter ce stylo Mickey, cette brosse, ce couteau-fourchette en plastique, ou encore ces ballons d’anniversaire qui n’ont jamais servi.

Car à l’intérieur, tout est en bacs, et posé sur des rayons chargés d’une diversité qui épuise le cerveau. Trop de choses à appréhender. Bien sûr qu’il y a des articles à plus de 1 euros : cette horloge pirates de la Caraïbe, ce ballon de foot décoré de plantureuses créatures (pas du tout macho, hein), ou encore cet ensemble séche-cheveux-permanente-coloriage-brushing. Ca c’est un produit phare, ça marche bien. Car il y a les produits d’appel, à 1 euro, en l’occurrence, la moitié du magasin, et il y a quelques articles qui nous font rêver, et monter un peu. Après tout, on a fait tant d’affaires ! l’ironie de l’histoire, c’est que pour un produit payé un euro, on finit par dépenser plus qu’ailleurs. On se rattrape sur le volume, fait observer le patron. Le volume, le volume. Tant de choses à produire, tant de choses à entretenir, tant de choses à détruire. Il paraît qu’en 1900 une maison possédait une centaine d’objets ; aujourd’hui elle en contient dix mille. Assurément, le magasin, lui, en possède cent mille, à un euro, ça reste pas cher ?

Dans le sillon rhodanien, 2 juin 2014.

La friperie

Connaissez-vous l’odeur d’une friperie ? C’est comme un tissu mouillé et séché entre-temps, comme un amas de draps. Dés qu’il y a des tas et du désordre (inévitable, même dans le plus soigné des établissements), l’odeur réapparaît. La boutique existe depuis dix ans et ne désemplit pas. S’y mêlent les populations les plus différentes. Une des France d’aujourd’hui, la fédération des alter et des fauchés. Des mères de famille de toutes les couleurs, en habit divers, super mode un peu osée, en boubou, en caleçon de supermarché, qui montre tout des formes, ou en voile, avec leurs enfants. Des dandy qui mettent des chapeaux melon, des costumes d’autrefois, et portent des moustaches excentriques. Des filles aux cheveux rouges, étudiantes, qui viennent s’habiller et « délirer », laisser libre cours à leur fantaisie pour pas cher. Elles prennent souvent des pièces que les autres n’osent pas mettre. Les robes à 1 euro, les articles au kilo dans un tas, sur une grande table au milieu. Il y a de l’homme, de la femme, de l’enfant. Il y en a pour tous, en d’autres mots. La boutique pour tous. Parfois, on y retrouve une chemise qu’on a jetée autrefois, et qu’on serait content de reporter : à force de mettre les mêmes vêtements, les uns et les autres, on se rend compte dans le dépotoir d’une friperie qu’on n’est pas si unique face à la mode, malgré son message qui voudrait nous faire croire que nous sommes tous différents. Think different, disait la pub…

La friperie c’est un art de vivre : l’art de vivre à la seconde main, sans dépenser, sans avoir le besoin que tout soit parfait, mais juste ce qu’il faut. Pour autant, les clients consomment, et ils consomment d’autant que c’est pas cher, qu’on empile. On repart plus facilement avec un sac plein qu’avec deux pauvres articles choisis minutieusement.

Il y a des chaussures aussi ; on repousse les limites de l’hygiène standard et de notre acculturation : oui, on peut partager des pompes. Un jour peut-être, on vendra des sous-vêtements, car après tout, si c’est bien lavé… chacun appréciera comme il l’entend.

La fripe, c’est un mouvement, et c’est une mode, et une tendance. Au départ il y a eu les marchés au puces ; maintenant il y a toute une gamme d’offres de recyclage de vêtement depuis les garde-robes ouvertes à e-bay en passant par ici. Savez-vous qu’on ne récupère qu’une toute partie du rebut, ici ? C’est tout à fait illusoire de penser qu’on pourra tout sauver. La plupart des vêtements finissent en moquette ou en fumée d’incinérateur. Alors, vraiment : est-ce encore la peine de produire plus, d’acheter ? Quand il y a de si beaux spécimens de la saison dernière, ou d’il y a quatre saisons, à portée de main ? Question existentielle pour les zélés comme les clients occasionnels ; les vendeurs répondent : la friperie, c’est un mode de vie. On entend Blondie, de la musique rock, punk, FIP et parfois France Inter ; on mange des galettes de riz bio au comptoir, et on fait du café pour les clientes habituées. C’est une sociabilité, parler chiffon, c’est un art de vivre. Oui, essayez-le, le t-shirt Disney, je vous l’assure, c’est rétro, c’est à la mode, c’est subversif, c’est psychédélique.

A Annie Ernaux, pour son dernier bouquin.

A Perrine Benhaim, qui aime bien la fripe.

A ma mère, qui m’y a un peu trop traîné.

Le magasin d’épices

 

De Marco Polo à Dune, le monde des épices est envoûtant, éclatant et lumineux ; l’épice une poudre mythique dont la terre d’origine s’éloigne toujours à mesure qu’on s’en rapproche. Un magasin d’épices est le droit héritier des comptoirs portugais et vénitiens ; des grandes expéditions ; des caravanes et des caravelles. Tout doit se ramasser en vrac comme de précieuses poudres réchappées du voyage et du désert. Idéalement, il faut ramasser ça dans un vêtement ample et ensuite laisser tomber des mains comme ferait Picsou avec son or. Dans leurs petits flacons, les épices ont gardé quelque chose de cette miraculeuse rareté. Le personnel, en noir et derrière de grands tabliers noirs, se tient à votre bienveillante disposition.

Tout est ainsi disposé : au centre de cette grande maison du condiment, des gousses de vanille classées par provenance et par force, nommées selon les îles (troublante est la nostalgie de leurs noms d’Ancien régime…). Sur les côtés, sur des rayons de bois clair posés sur des miroirs, qui glorifient chaque produit et couleur, il y a une myriade de petits flacons prêts à la commercialisation. On trouve aussi, en contrebas, et pour faire plus authentique, quelques sacs de sables jaune, rouge, ou noir, et de grandes jarres.

On vend les épices classiques : cannelles, curry, curcumas, poivres de toutes les couleurs. Mais aussi les choses auxquelles vous êtes moins habitués : les herbes, les racines, les baies. Il en vient de partout ; et aujourd’hui encore, le cours de l’épice est élevé. Aujourd’hui encore, les bonnes épices sont dures à trouver. Aujourd’hui encore, on doit importer bon nombre d’entre elles, sans quoi nos légumes tempérés ne se fieraient qu’à leur propre goût mouillé et vert. Avec l’épice, ils sont relevés, ils deviennent cosmopolites et différents. Même la vieille courge est transformée. Certes, à y regarder de plus près, bon nombre de légumes sont venus d’autres continents, et bon nombre de plats traditionnels sont en fait tributaires d’épices et donc de ces mouvements de caravanes d’autrefois et de cargos d’aujourd’hui. Témoins le pain d’épices, le vin chaud…

Sait-on les vraies conditions de consommation de ces trésors de goût et de senteur ? Tout l’enjeu est là de nos jours : savoir comment on boit vraiment le thé, comment on assaisonne vraiment les plats, comment on doit manger le piquant. Comme si nous ne pouvions, tout simplement, faire ce qui nous plaît. Témoin le curry wurst : qui aurait pu prévoir une telle monstruosité culinaire, pourtant si appréciée ? La querelle des Anciens et des Modernes, des puristes contre les fusionnistes, fait ici rage. Entre l’AOC et la Cuisine nouvelle, il vous faut choisir ? ou bien, ne serait-ce que savoir. A cet effet, des livres sur les épices sont disposés dans des casiers éclairés par des néons cachés, sur un fond miroir. EPICES. SPICES OF THE WORLD. EPICE MON AMOUR. On croirait des unes de Géo. Au fond, si vous ne pouvez partir en voyage, et/ou que Samarcand vous paraît trop loin, il vous reste toujours le magasin d’épices. Ce n’est pas qu’une affaire de cuisine, même s’il faut bien reconnaître qu’en matière de goût il y a bien épice et épice. C’est une affaire d’ailleurs, d’ici ; et d’ailleurs…

 

Paris, le 12 mai 2014.

Aux enfants des rues, encore une génération sacrifiée.

 

Le magasin d’emballages

La boutique aurait besoin d’un coup de neuf, c’est vrai ; l’enseigne est correcte et récente, ainsi que les couleurs de la devanture, mais à l’intérieur, les murs sont jaunis par la clope du patron et le passage du temps, l’humidité et l’haleine des clients. Ils sont patrons de petit commerce, marchands ambulants, ou parfois experts venus de cabinets de style etc. Ils vendent de tout, et en tout cas, ils ont besoin d’emballer.

Il faut dire qu’on ne voit pas trop les murs, dans ce capharnaüm. Il y a des rubans, des papiers cadeaux en tout genre, du scotch, tout le nécessaire pour les fêtes, posés juste derrière la vitrine et à droite de l’entrée. En cette saison il faut aller droit à l’essentiel ; on fait une promo printanière sur tous ces articles pour valoriser ceux qui achètent en avance. (« Certes, vous faites du stock, mais sur le long terme, vous économisez, et c’est ça qui est important… »). Et puis, cela permet de repérer les tendances, adulte comme enfant, dont l’emballage est le fidèle reflet. Au fond, c’est le royaume du plastique, que seul le bureau du patron semble retenir du bout de ses forces. Il y a un semblant de rangement, mais comme chez tous les grossistes (on fait très peu de détail), il y a du gros, et qui dit gros, dit volumineux, et qui dit volumineux, dit que vous aurez beau être la personne la plus maniaque du monde… A gauche, c’est le royaume du carton. On trouve des boîtes de toutes les tailles, de plusieurs couleurs.

A quoi servent tous ces emballages ? A décorer, à informer, à protéger. On doit être disert en son métier si on veut réussir. Si on se pose toutes ces questions, croit-on en ce lieu, on saura choisir pour ceux et celles qui n’ont justement pas de temps à consacrer à ça, qui viennent ici entre deux, quatre ou six courses, et que le temps semble retenir par sa course folle. Devant l’entrée, c’est d’ailleurs une guerre sans merci pour la place de stationnement. Quelquefois on dispose des cônes oranges pour éviter qu’elle parte trop vite. Il y a quelques traces de jaune et cela permet de réclamer sa libération séance tenante lorsqu’il le faut.

Mais revenons à l’entreprise. Aux yeux du propriétaire, c’est une œuvre spirituelle : le temple de l’enrobage ; il y a même des livres d’origami ; rendez-vous compte de ce qu’on peut faire : l’emballage, c’est une matière noble ! Quand les clients ou les passants ont le temps, on parle longtemps de tout ça, et de tout ce que l’emballage peut faire à un présent. L’habit fait le moine, en quelque sorte, ou bien, il le sublime. On aime recevoir et présenter les nouveautés, aussi ; ça n’arrête pas ! De découverte en découverte, toutes ces années de métier ont conduit ce commerçant à fréquenter les musées, à se passionner pour le Japon ou la France des dix-huitième et dix-neuvième, qui savait si bien emballer.

On pourra vous dire que l’emballage n’est pas écologique, et qu’un jour on reviendra tous au vrac. Mais on vous répond ici qu’on verra bien, que l’eau coule sous les ponts, et que de toute façon, « on pourra toujours faire de la consigne ».

Rio de Janeiro, le 4 mai 2014.

Le magasin de cravates

Si vous n’avez pas d’idées pour la Fête des Pères, oui, il reste les cravates. Il restera. Toujours. Les cravates. Toujours. Oui, toujours. Enfin, sauf si l’esprit start-up finit par tout bouffer, ce qui n’est pas impossible. Les casual Friday, la patronne en est convaincue, ont fait baisser son chiffre d’affaires. Ca vous fait rire ? chiche. Faisons les comptes. Comparons ce que c’était il y a trente ans, quand elle a ouvert, et maintenant. Comparez.

Fort heureusement les effets de mode ont aussi réinstitué dans la vie quotidienne ce qu’ils avaient retiré au monde du travail. La cravate, corset masculin, selon ses détracteurs (si elle est mal ajustée ! répond la cheffe d’entreprise), s’est immiscée sous des barbes à la mode, un peu détachée, le nœud vague, sur une chemise jolie mais pas tout à fait repassée. La cravate noire est aussi revenue avec les types qui vont en boîte de nuit en costume, car comme toujours, la mode, c’est double mouvement : chemises à carreaux et costumes taillés sur mesure, c’est tout un. On avait jusqu’ici des modèles classiques et de la fantaisie, et des cravates « sport », mais on a de plus en plus de cravates « sport ». Le paradoxe, selon Madame la dirigeante, c’est qu’une fois que vous achalandez plus de sport, les ados et post-ados se jettent tous sur les modèles rétro et archi-conservateurs. Allez comprendre. Du coup, elle se dit qu’elle va revenir à ce qu’elle faisait avant, comprenne qui pourra.

Ca la gonfle, et en même temps, elle comprend. « Moi aussi, j’ai eu ma période hippie. » explique-t-elle le sourire aux lèvres et le café à la main. (Café, mais attention, pas pour les clients : le café est l’ennemi des cravates…) Il en reste quelques CD, une ou deux revues qui traînent et des cheveux qui ne veulent pas tout à fait se fixer.

La boutique est en bois, de toutes parts : c’est une ancienne boutique qui a été reprise. Il y a une grande table en bois vitrée, et à l’intérieur, cravates et boutons de manchettes. Certains sont très beaux, on fait de toutes les marques. Tout est beau, Monsieur, corrige la patronne qui officie à sa caisse au fond, sur son ordi portable, et se déplace pour vous montrer les jolies choses de plus près. Il faut une clé pour ouvrir.

D’autres parts, de toutes parts, il y a des penderies à cravates en-dessous desquelles on trouve des tiroirs en bois, pour trouver les variantes et plus de variété encore. Les variantes sont de textile (soie, matières synthétiques) et de texture ; elle sont de motif, de couleur ; elles sont de genre (été, hiver, affaires, promenade à la campagne, hipster, sport, mode) ; elles sont complexes ou simples (ici, on dit uni). Ces derniers temps, il y a eu aussi la mode des cravates à embout coupé ou carré, et la mode des nœuds papillons. Ici, on a vu venir, et les ventes ont été bonnes. Le nœud-pap, c’est pour trois catégories : les amateurs en tout instant, pour qui cela constitue une marque de reconnaissance (on pense au Premier ministre belge) ; les amateurs hipsters qui portent ça avec une chemise à carreau ; et les traditionnels, pour qui cela rime avec smoking ou costume des grands soirs. Tous sont bienvenus. Et précisons qu’en matière de nœuds papillon, les dames le sont aussi ! Il y a de plus en plus de femmes, d’ailleurs, et ça fait du bien, constate la patronne. Ca me change.

L’ensemble compose un rideau de couleurs et de motifs qui, de loin, ressemble à la robe d’une princesse revue par Vivienne Westwood. Vous savez, les cravates, c’est décoratif. Il y avait dans le temps un restaurant au Colorado, où on coupait systématiquement votre cravate pour la pendre au mur. Les parois étaient pleines, en guise de trophées et de décoration, non de crânes bovins, mais de cravates amputées.

Paris le 21 avril 2014.

Aux familles syriennes qui dorment dehors à Saint Ouen. Pour les aider.

* Lecteurs français, pas de panique : en France, la Fête des Pères c’est le troisième dimanche de juin.