Les Commerces

Recueil en ligne d'histoires (fictives) sur le commerce de détail. Parution chaque lundi, à 16 heures. Par F.Benhaim.

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Le magasin de costumes

Plein de couleurs dans la vitrine, des rêves, et de la fantaisie. Des soirées d’Halloween. De carnaval. Des soirées vénitiennes. Des anniversaires. Des bals costumés. Des surprises. Des soirées à deux, un peu relevées. La liste des souvenirs s’allonge et se censure facilement. Depuis l’apparition des réseaux sociaux, les costumes se vendent mieux, parce qu’on les prend pour les photos à venir. Ici, si vous voulez vraiment impressionner, vous pourrez vous déguiser en Egyptien, en Toutânkhamon, en pharaon d’Egypte. Ici vous entrez dans le monde théâtral des faux-semblants et des résurrections mémorielles, du passé qui se perd et se retrouve dans les manuels d’histoire de la parure. Sortez en princesse, ou en roi Arthur. Entrez dans la peau de Darth Vador. Venus ici pendant la pause déjeuner, le cadre ou la directrice de division auront le rêve de se transformer en vedette de cinéma, paradant sur un sphynx géant comme Elizabeth Taylor dans Cléopâtre.

Vous n’êtes pas obligé d’acheter. Vous pouvez tout à fait louer pendant une nuit, un jour, deux jours. Orientez vos amis, si vous le souhaitez, vers la boutique, et venez en groupe pour vous déguiser, vous travestir. On fait aussi des robes de salsa d’ailleurs, flamenco, drag queen. C’est écrit sur la vitrine, et sur le site web. On est tout à fait ouvert d’esprit, ici. Si vous voulez un accoutrement, on ne vous posera pas de questions ! Et notez bien ! on propose ici des locations de chaussures, tout à fait extraordinaires : chaussures de claquettes, chaussures hautes, chaussures renforcées, bottes de sept lieues, ballerines (qui s’usent vite), chaussures façon Cendrillon. Toutes tailles !

C’est dommage, trouve-t-on derrière le comptoir de verre, qui abrite une myriade de bijoux fantaisie et d’accessoires, portant une gamme de maquillage qu’on retrouve aussi sur les murs et sur des présentoirs, c’est dommage, disions-nous, que la France ne soit un grand pays du déguisement. De l’artifice, Georges de la Tour l’attestera. De la revue, allons, Paris est capitale, depuis les Folies jusqu’au Lido…mais point de grande fête. L’Allemagne, le Brésil, Cuba, les Antilles sont des hauts lieux du carnaval. Et Venise ! Que n’a-t-on ici de costumes, de masques vénitiens. Au fond, le rêve du patron ç’aurait été ça, lui et sa femme se seraient bien vus en doges, tournant et dansant lors d’un carnaval sur la place Saint Marc… (Chaque année, ils vont au carnaval de Venise, pour les congés, et ferment boutique.) Et les Etats-Unis, avec Halloween et les maisons hantées, les enfants qui demandent des bonbons ? La monnaie de tout cela, c’est le costume. C’est le déguisement. C’est parce que vous êtes autre qu’on vous offre tant de générosité sous formes de bonbons ou de baisers d’inconnus. C’est ici la banque du rêve et de la fantaisie, des nuits folles et des frayeurs d’enfant.

Pour cela, ça ressemble à la caverne d’Ali Baba revue par une couturière. Disons, peut-être, la caverne de la costumière d’Ali Baba. Ou, la costumière qui aurait succédé à Ali Baba à la tête des Quarante Voleurs, ne volant plus que les fringues, laissant les passagers du monde en petite tenue sur les bords des grands chemins. Vous voyez ce que je veux dire… Des vêtements pendent de toute part, suspendus dans les coins et aux murs. Là où il reste de la place, on a accroché des étagères, des présentoirs, et là, vous pourrez choisir vos « make-up », vos bijoux, vos chapeaux (ah les chapeaux !). Les chapeaux sont au-dessus du textile, sur le haut des murs, sur des bustes en polystyrène et sur des crochets. Le plus beau, de tous les avis, c’est celui du capitaine pirate. Ou de d’Artagnan, à voir.

Les costumes ne sont pas organisés. Aucunement. C’est par taille, et pour le reste, débrouillez-vous. Une section masques au fond du magasin permet de se retrouver entre les George Bush, qui se vendent de moins en moins, et les vénitiens, pour certains enfermés dans une vitrine. On va du super héros à l’homme des cavernes, de l’ours polaire au gorille, de la poule géante à la princesse Peau d’Ane. Oui, c’est le bazar, et les registres se mêlent, mais c’est ainsi, et c’est la rançon du succès. Parmi toutes ces couleurs, votre esprit virevolte d’une époque à l’autre, et en passant le seuil de la porte pour rejoindre le bureau, vous vous trouvez, décidément, bien réaliste.

Paris, le 20 janvier 2014.

La chapellerie

Parce que la mode est un éternel retournement, à l’époque où la provocation et la modernisation semblent peiner à se loger, le chapeau a resurgi. Il n’était jamais parti, me direz-vous : il s’était insidieusement mu en casquette de sport et en bonnet. Voici revenus les casquettes à l’ancienne et les chapeaux ronds des dames ; ça fait fureur à Montmartre ; et d’un look un peu saltimbanque (le haut de forme qui singe l’antique bourgeois), le couvre-chef est passé au dernier chic. Le béret n’a plus rien d’une opération de com’ nostalgique d’éléphant socialiste. C’est même un complément utile face au froid ; la signe d’une loi naturelle de l’habillement, victorieuse toujours : le besoin de se couvrir la tête. Et donc, nous nous la couvrons, et nous ressemblons toujours plus aux années 30 ; pincez-moi si je suis le seul à ne pas apprécier… Comme on aspire, du coup, à retrouver le soleil ! Met-on des chapeaux, dans les émergents ?

En tout cas, la boutique se présente ainsi. Une belle vitrine pleine de bustes masculins et féminins ; des chapeaux anciens, des chapeaux neufs. Une immense rangée de bérets et de casquettes de tradition, et de qualité. Ayez l’air gentleman farmer, chasseur du dimanche, bon père de famille, joueur de pétanque, à peu de frais, et sans prendre le frais sur votre tête bien polie ou bien garnie. A droite, donc, les hommes. Au-dessus de vos têtes, et à gauche, les dames : de magnifiques chapeaux pendent même du plafond comme des oiseaux que l’on aurait attaché à des fils…… A gauche, choisissez parmi les modèles simples à la Coco Chanel (pas de plumes), ou bien, allez plus loin dans la fantaisie : tropical, et même, carnaval brésilien ! Qui oserait la banane et les fruits ?!

S’il est une survivance irrépressible du chapeau en France, elle se trouve dans les mariages, enfin de certains mariages, et c’est pour cela qu’ici aussi vous pouvez pourvoir à vos besoins en vue de ces moments uniques, accommoder la robe, ou même le costume queue de pie que vous n’avez pas manqué de choisir ailleurs. Quelques confrères et consœurs, bons collègues, savent envoyer les clients ici, parce qu’après tout, ils n’ont rien pour se coiffer. Qu’ôterez-vous de votre crâne, ou que garderez-vous au contraire, en entrant dans l’église, ou la synagogue, ou la mosquée, ou le temple… ? Comment marquer son respect ? Comment le cacher des regards d’une ou deux personnes incommodantes ? Comment vous abriter de ce pigeon dont le vol intempestif vous expose aux pires pollutions à la sortie des lieux?

Les bustes qui servent de base aux chapeaux sont en polystyrène ; une matière « merveilleuse », à en juger le patron, artiste à ses heures. Vous en faites ce que vous voulez, et c’est pour ça que parfois il conçoit lui-même ses propres bustes, cubiques, comme des sculptures de César. On l’en complimente ; aussi, il a vendu un ou deux bustes à des dames désireuses de décorer différemment leur cagibi.

Il faut tout de même poser un peu, ou vouloir jouer un peu, ou vraiment tenir à se couvrir, pour venir ici ; aussi, le chapelier s’amuse beaucoup avec sa clientèle, qui a toujours des histoires intéressantes à raconter, et qui parfois lui paraît sortie d’un roman. C’est ainsi qu’il aimerait voir sa boutique, un roman, une jolie vitrine  à l’ancienne, où il est écrit Chapeaux, en écriture cursive française classique, avec des fleurs. C’est presque anglais, au fond, presque victorien, mais heureusement, pas tout à fait. En réalité, c’est incommensurablement parisien !

Paris, le 25 novembre 2013.

A T. le chapeau vous va si bien.

Le magasin de mannequins

C’est un espace noir, comme un showroom. Dedans (on voit à travers la grande vitre, mal lavée) les mannequins sont nus ; ils ont pris des poses surprenantes, inattendues. L’un d’entre eux court, l’autre danse, on dirait qu’elle fait du karaté. Deux mannequins ont les mains dans les poches. Ils sont noirs de couleur ; ils ont des expressions presqu’humaines. Insufflez-leur un peu de vie, et ils parcoureront les zones piétonnes, donnant des renseignements, saluant les enfants, draguant les adultes. Ils sont prêts à envahir le monde, si vous leur donnez des armes ; prêts à nous servir, nous coiffer, faire la vaisselle, sortir le chien effrayé, si vous le leur demandez.

En attendant, ils sont en vente. Modèles d’exposition. On fabrique à demande. Vous nous dites ce qu’il vous faut. On travaille avec de très grandes maisons. En tout cas, pour les professionnels.

Entre les murs noirs (couleur de l’élégance et de la suggestion) on a su créer un espace, un lieu, qui permet de conceptualiser. Les créateurs ici n’auront aucun problème à concevoir leurs vitrines avec un regard nouveau. Le commerce souffre un peu de cette mode animale. Hermès y a recouru pour ses vitrines à New York l’année dernière. Mais il reste tant d’espaces d’exposition des vêtements, à l’intérieur des magasins, des grands magasins, tant de prétexte à déployer des humains artificiels. Chaque centimètre de cette peau de plastique, que vient caresser la lumière de petits spots au plafond, vaut une fortune. De l’argent anthropomorphique. Voyez-vous, on vend mieux, quand on arrive  se projeter. C’est pour ça qu’on fait des mannequins qui sont beaux, modèle, mais qui nous ressemblent quand même un peu. Pas d’anorexie dans les modèles de plastique ; ça n’est que pour les vivants. Pas de drogue non plus, et, corollaire, pas de rock’n’roll. Certains de ces hommequins, et femmequines, ceci étant, respirent une quasi joie de vivre. Il y en a une douzaine au total, dans l’espace d’exposition, et encore pas mal à la cave. Ils sont en société. Ca tient salon, ça discute ; on se croirait dans un vernissage ; dans une galerie.

Paris, le 28 octobre 2013.

A mes amis de Londres.

Le magasin de chaussettes

         Trois sections se font concurrence : hommes, femmes, enfants. Dans chacune des trois, découvrez les nouveautés d’un pied original. Depuis qu’un Premier ministre s’est affiché en chaussettes toutes couleurs, couleurs vives, ce qui a fait courir les plus folles rumeurs…, depuis que des PDG, des vedettes de la finance, des hommes des plus sérieux se sont affichés avec des bas à la Nina Hagen, la chaussette est de retour. Cette fois la mode n’est pas venue de la gauche, mais bien de la droite. Après la montre, le bouton de manchette, la fantaisie a conquis un nouveau territoire : le pied. Sous votre costume des plus austères, arborez votre vraie nature, folle, colorée et audacieuse. Choquez votre secrétaire. Surprenez le consultant américain. Etonnez l’émir. Ebahissez l’avocat russe. Oui, c’est bien vos chaussettes, cette tache de rouge éclatant qu’aperçoivent de loin comme un soleil levant toutes les souris de la salle de réunion. Et cela commence ici.

            Dans la vitrine, on affiche les chaussettes de la saison automne-hiver 2014. Cette année, le brun, mais aussi l’orange sont à l’honneur ; les motifs. Du côté des matières, on est à la recherche des extrêmes : d’un côté, la laine des plus moutonnières, à la limite de l’animalité ; tombée de la bête ; à peine lavée, dira-t-on. D’un autre, le plus synthétique des synthétiques, la chaussette technologique, qui vous éclaire, vous réchauffe le gros orteil et envoie des SMS. Bien sûr, je caricature, mais, vraiment, à peine. Le magasin existe depuis un an ou deux et il s’adresse à tous les publics. C’est chouette, d’ailleurs, car on sent que ça prend et que les gens en redemandent. Il y a de bons clients, des collectionneurs. Je crois que depuis qu’on a ouvert, les gens jettent plus facilement leurs chaussettes, pour pouvoir en racheter. Moins de tolérance pour les trous. On découvre, en fréquentant ce lieu, que chaque chaussette a sa cause. Avec les saisons, impossible de se chausser de la même manière. Avec les paires de pompes, c’est la même chose ; à chaque chaussure sa chaussette, c’est comme tout dans la vie. Chacun sa moitié. Alors on essaie les rayures étoilées pour aller avec les baskets, disons, Converse. Alors on essaie aussi les chaussettes à fil fin d’Ecosse (pourquoi l’Ecosse ?) pour épouser ce costume si élégant acheté l’an dernier aux soldes d’une grande maison (soldes, privées bien sûr). Alors on tente ces chaussettes orange pour espérer, avec cette jupe qui sait-on jamais verra un jour la proposition de fiançailles. Une chaussette, vous savez, cela vit comme son propriétaire, dirais-je, son maître. Elle vous accompagne, dans les hauts et les bas ; les randonnées, les inondations, les flaques d’eau, les jours de sécheresse, les jours mal chaussés, les courses pieds-nus sur la terrasse ou dans le jardin (horreur absolue), les glissades sur l’escalier de bois trop bien ciré de votre belle-mère (à croire qu’elle fait exprès, heureusement que ces chaussettes ne dérapent pas trop, juste ce qu’il faut…). Une chaussette, c’est attachant.

Dans les rayons, donc, trouvez votre bonheur. A gauche, les femmes. Au fond, les hommes. A droite, et près de la caisse, les enfants. Que c’est chou, les chaussettes des petits. Non, mais regardez-moi ça. On dirait un bonbon, celle-ci. Vous vous rendez compte ? C’est tellement petit. Oui, je sais, mais ça grandit vite ! faut en changer presque tous les mois, alors ici, une fois par mois, on organise une bourse aux chaussettes. Faut les voir les bébés essayer de petits chaussons : le plus endurci des non-parents en deviendrait mère de famille nombreuse. Et les gamins plus âgés, il faut leur prendre des modèles résistants, car vous savez à dix ans, un vêtement ça fait son temps, particulièrement une chaussette, et ça va partout ! Celle-ci est un vrai 4×4, et on l’a en plusieurs coloris. Vous aimez ? Il n’aime pas le rouge ? Oui, ça se comprend, moi non plus ! Alors, voyez, avec ça, ce sera un vrai chef…

Question prix, ici, la chaussette atteint un stade nouveau. Quelque peu semblable au macaron avant son irrésistible ascension et son émancipation en boutique spécialisée. La chaussette, avant, était le parent pauvre des achats ; seuls quelques connaisseurs savaient sa valeur, la nécessité bienheureuse de la chasser à part dans un samedi après-midi consacré à l’habillement ou aux cadeaux de Papa, de Beau-Papa. Maintenant, cette science s’est répandue, grâce à l’intervention divine de la Mode, et cette Providence a porté en cette humble échoppe…les masses. Il a fallu, face au succès, préciser que la maison ne rembourse absolument pas les chaussettes usées, même une seule fois, et que pour le reste, on est de toute façon tout à fait réticent. On n’est pas aux Etats-Unis. Vous n’êtes pas au Festival des retours. Vous vous rendez compte, si on gérait ça toute la journée, avec ce qu’il faut faire, et les charges, et les tickets qu’il faut garder, et la machine à CB qui tombe en panne de temps en temps (tout le monde veut payer en CB, même pour le moindre article d’1 euro…de toute façon on ne vend rien à 1 euro…).

Le succès de ce magasin, Madame, Monsieur, a conduit à soutenir l’Industrie française. Il ne suffit pas qu’un ministre s’affiche en soquettes gauloises. Il faut aussi qu’on les vende, qu’on les achète quelque part. Quelque part, c’est ici. Derrière les vitrines de bois à l’allure si classe, dans cet espace à la moquette épaisse et confortable, régulièrement nettoyée, pour qu’on se sente tout à fait bien en simple chaussette, comme dans un motel américain, comme dans un salon anglais, vos pieds ont un temple à leur mesure.

Strasbourg-Paris le 30 août 2013.

 

Savonnerie périssable

C’est fait. La vague de l’obsolescence programmée a rencontré celle du frais, grand frais et hyper frais. Découvrons le savon périssable, friable, un savon que vous achetez sur place et qu’il faudra utiliser pendant un temps restreint. Vous avez peut-être perdu l’habitude du savon, en adoptant le gel douche. Vous avez peut-être repris l’habitude du savon, au contraire, abandonnant le gel douche. D’une manière ou d’une autre, un nouvel objet est apparu dans la rue commerçante, où se succèdent les enseignes clonées qui finissent par donner un air de shopping center aux vieux centres piétons. Au fond, on peut parfois se demander si sur le plan de la diversité cela rime vraiment à quelque chose de défendre les centres villes. Certes, c’est mieux, car cela y amène de la vie, vous évite de prendre la voiture, et que c’est plus vivant et plus pratique pour s’acheter une glace ou un petit pain. Mais à part cela, quelle est la différence entre les piétonnes de Rennes, Troyes, et Strasbourg ? Et encore, entre Paris, New York, Berlin et Tokyo ? Oui, oui, ça change, ici des crêpes, là des sushi, ici des tortilla,..mais même cela ne fonctionne plus. Alors la dernière touche du centre presque parfait, c’est le magasin de savons périssables. Marseille n’a qu’à trembler ! voici le savon fait maison, coupé au couteau, vendu au poids. Les vertus présumées de ce savon sont connues : hydratant, vitaminé, pati pata. Et ses couleurs sont plus vives ! profitez d’un savon plus vif pour égayer votre expérience douche. Le magasin est constitué ainsi : bois, rayons, vitrines, de toute façon il n’y a que du savon. On dirait de gros morceaux de sucre, ou de la gomme à mâcher. Quelque chose de fruité, car c’est l’odeur qui flotte en l’air ; une écoeurante sensation de bonbon propre. La rencontre diabolique entre le confiseur et le produit de lessive. Amande, pastèque, mais aussi l’audace : nutella, et même fraise tagada. Que de la nouveauté ! Offrez le savon, mais dites bien aux enfants que ça ne se mange pas. A-t-on réfléchi, tiens, aux risques qu’il y a à donner à tout l’allure d’une nourriture ? Ludique, de surcroît ? Heureusement que les porte-savons sont hors de portée des bambins, et qu’on leur préfère encore ce shampooing jaune, doux et immuable, dont de nombreux parents utilisent par flemme la mousse pour laver l’enfant tout entier. Parfumez vos salles de bain ! au fond, Madame, Monsieur, vous faites une sensible économie en désodorisant, autre grand objet inutile de la salle de bain contemporaine, puisque ce savon parfume tout. Et puis, il y en a assez de ces carrelages gris, alors jetons-y un peu de jaune et de rose vifs. D’ailleurs, on joue ici une techno des plus enjouées.

Paris, le 22 juillet 2013.

A toutes les huîtres françaises.

Le magasin de laine

Les pelotes de laine sont fièrement exposées dans la vitrine, comme des chats. Leurs couleurs pastel et vives s’entrechoquent. Des aiguilles sont plantées dans les boules comme des dagues dans le cœur d’un valeureux. C’est ici que l’on prend son temps. Tricoter requiert de la patience. Une sénatrice est connue pour son tricot en séance. Cela choque. Tricoter en public, c’est le signe d’une nonchalance affichée face à la course du monde. Pourtant c’est à la mode. Ecoutez la sonorité effrontée du mot « tri-co-ter » ; comme « tru-cu-lent », ou « Tri-cas-tin ». Cela semble issu d’une formule magique. Cela évoque le plaisir, celui qui se sent coupable. Aujourd’hui de multiples Pénélope éclosent de femmes crammées (burn-out), ainsi que des pères patients et féministes.

Ici donc ils viennent, acheter les habits d’enfant qu’ils feront eux-mêmes.  Il y a une moquette mauve, tirant vers le rose, qui, soi-disant, réhausse le moral et fixe le ton gai et enjoué de l’endroit. Il y a un comptoir au fond avec une dame toujours habillée de pulls à l’ingéniosité technique certaine, et aux accords de couleurs des plus surprenants, mais toujours vifs. Il y a de petites alvéoles de toutes parts ; on se croirait dans une immense ruche ; ils contiennent les pelotes. Ici, on a cru que ce serait fini, pendant toutes les années du rouleau-compresseur du textile industriel, mais la résistence des grand-mères et des patients a tenu ; et maintenant, on respire.

Il y a un sens profond à cette mode du fait-main, du fait-par-soi, à l’heure des imprimantes 3D et des Nike à un seul tenant. Redécouvrez aussi la cuisine par vous-même. L’autonomie. Une forme d’indépendance.

Dans la quiétude des pelotes de laine, il y a de toutes les nuances de couleur. Il y a aussi des rangs, des codes, un monde de griffes qu’il faut connaître. Il y a des marques apprises des connaisseurs. Elles sont mises en exergue entre les alvéoles des meubles de rangement et sur les présentoirs. Quelques vêtements en laine sur des mannequins, au milieu, vous donnent des idées. Un présentoir avec différents modèles d’aiguilles à tricoter. Une ou deux affiches ! Mais c’est surtout laines, laines, laines. Ici, la mite fait l’effet d’une souris dans un troupeau d’éléphants.

Le pull Maman, les chaussettes des petits-enfants sont ici en puissance. Le don unique d’un chandail de grand-mère commence aussi dans un magasin. Et avant cela, disons-le bien, reconnaissons, capitulons, avouons : dans une usine, appelons-la lainerie.

Mais connaissez-vous la presse spécialisée ? Point de croix (plutôt pour la couture, ceci étant), Tricot magazine, ou encore Pelote moderne. Ces publications et revues anciennes et respectées font autorité. On s’inspire des patrons et modèles présentés pour tenir compte des dernières évolutions de la mode, car dans l’intemporel, il y aussi du passager, pour ne pas dire du saisonnier. Avec le brouillage des saisons, les filles portent des bottes moelleuses l’été ; alors pourquoi pas le pull aussi. De toute façon, par le temps qu’il fait, on a vu la clientèle redoubler d’effort de tricot, et les bénéficiaires lointains de nos marchandises, les progénitures, les frères et sœurs, les amants à chaussettes, les maîtresses à mouflon, tout cela réclame ! Vous avez vu le froid qu’il fait ? On en est malade, on tousse, on éternue, et c’est le seul obstacle au moral du client zélé, pas le temps qui manque, non, le temps qu’il fait !

Alors, les articles vous le conseillent, jouez-vous des conventions ! Le chandail est terriblement mode.

Paris, le 24 juin 2013.

Le magasin de chaussures

Imaginez-vous nu en chaussures, devant un miroir. Si la pensée vous sied, et qu’en cet état vous vous paraissez agréable, c’est que vous êtes plutôt branché chaussures.

Ce magasin de chaussures est toutes marques. Il règne dedans une odeur de cuir et de caoutchouc neufs que tempère l’odeur lavande du diffuseur d’odeurs (on n’hésite pas à dire « huiles essentielles »).

La patronne aime bien les ballerines, parce que c’est simple, élégant et pratique, B.C.B.G. même, et que cela lui rappelle la carrière dont elle rêvait. Elle fait surtout de la femme ; c’est que le rapport à l’achat n’est pas le même. De toute façon les hommes passionnés ont leurs propres boutiques. Elle adore les talons, même si elle n’en porte pas. On a osé les plus belles extravagances ces dernières années ; à croire que l’on voulait faire marcher les femmes sur des échasses, instables, toujours prêtes à tomber.

Le mocassin ; la basket ; la botte ; la tongue ; la sandale… le monde est déclinable au pied ; mais aussi, les saisons ; les humeurs ; les usages ; les rapports homme-femme. Une chaussure vit. Ici il y a de toutes les couleurs, de toutes les formes ; il y en a pour tous les goûts. Ensuite, vous les garderez longtemps. Vous les ferez revivre grâce au cordonnier. Vous laisserez vos chaussures adulées dans un cagibi spécial, qui se déversera dans la chambre à coucher quand le fruit de longues années d’achat fera se mêler l’intime, et le pied.

Les chaussures ont des pattes, et elles font leur affaire de vos pieds et des rues, qui les rongent à leur tour, petit à petit. L’asphalte est la gloire et la mort des belles godasses ; la boue, c’est leur mort toute simple, sauf chaussures de montagne.

Ici, elles sont en rangée, belles comme des mannequins, posant telles des Claudia S., avant d’être portées dans l’universelle parade de la beauté et de la figuration. Elles présentent ainsi comme des dames au menuet, comme une revue de danseuses alignées. Le Lido, on y est presque. Les pompes sont tropéziennes / parisiennes / londoniennes / new-yorkaises / japonaises. Et campagnardes / balnéaires…

D’Italie, montées par l’amour et la douleur des artisans, du cuir et de bois, et de pièces diverses comme des horloges, les souliers sont le fruit d’une mécanique remarquable. La chaussure, suprême coquetterie, est l’affaire d’hommes de bon goût et de femmes au regard tranchant, communion dans la folie des gens honnêtes, et malhonnêtes.

New York, le 1er avril 2013.

La grande maison

Sur une grande avenue, ou du moins à proximité, adresse prestigieuse, la grande maison.

Depuis 1954, elle a lancé des modes, fait chuter des stars, taillé les rêves, fixé le ton, donné le la. De grands noms ont été associés à cette marque, à cette maison, voire à cette famille. De grands créateurs. De grandes comédiennes de cinéma, américain, français, italien. Des blondes platine, des brunes plantureuses. Des princesses. Des impératrices d’Orient. Des compesses, des reines. Des Premières dames. Et des Parisiennes ! Que de Parisiennes élégantes. A leur tour, des Provinciales. Et à leur tour aussi, des étrangères : des Américaines, des Libanaises, des Italiennes, dernièrement, des Russes, des Chinoises. D’ailleurs, ici, on parle toutes les langues.

C’est une marque qui ne se vend qu’en magasin. Inutile d’aller chercher ça ailleurs. La planète n’est pas couverte de points de vente : on ne prétend pas être partout, loin de là. Un lancement de boutique dans une capitale ou une grande ville du monde, c’est toute une affaire. Mais le monde entier en a envie. Toutes les villes l’espèrent, et feraient tout pour l’avoir. Une boutique, c’est mieux qu’une Tour Eiffel. Client, si vous vivez ailleurs, il faut vous déplacer.

Certains viennent de loin d’ailleurs ; ils concentrent leurs courses en plusieurs jours de séjour à Paris. Ou parfois, ils viennent spécialement, pour une retouche, par exemple.

Ici, c’est le fleuron de l’industrie française. Du service à la française. De toute une série de choses à la française. Cela fait peser une responsabilité toute particulière sur le personnel, vêtu de noir, qui présente bien et doit toujours être au mieux. D’ici, après avoir travaillé, vous pourrez envisager toute carrière : vous aurez la rigueur qu’il faut. Madame veut faire raccourcir la robe ? Soit, nous allons voir ce que nous pouvons faire. Reprendre le costume, cela va de soi, mais ajuster votre bouton d’or, qui porte chance à cet endroit précis, cela se fait. Servir une coupe pendant les essayages et prendre votre manteau, écouter, écouter, être patient, sourire quand l’autre crie, poser une voix calme, s’armer d’indulgence quand les enfants du petit monarque se jettent dans les robes et les froissent. C’est cela, la distinction à la française : le client peut tout à fait être le roi, d’ailleurs parfois il l’est.

De l’industrie, nous dirons un mot. En banlieue, lointaine, sont installées des usines de confection, de préparation de parfums, où la main d’œuvre coûte cher. Il faut le dire car le Made in France a son prix (même lorsqu’il n’est qu’assemblage).

Retour en boutique, où les grands commis de la vente dans leurs ensembles noirs s’affairent à recevoir les clients. Cette année, on fait porter des robes aux hommes et des combinaisons de soldat aux femmes, c’est du dernier chic. Sachant très bien, oui, que cela ne se porte pas à la foire, les modèles s’exposent en vitrine ; trois ans après, ils seront dans votre H&M en version foire. Merci de ne pas venir nous importuner avec cela !

La vie de la boutique est ainsi rythmée : collections, automne-hiver, printemps-été, lancement de collection, mûrissement de collection, fin de collection, soldes, soldes privées, soldes publiques, files d’attente épouvantables, puis nouvelles collections. Soirée RP à Champagne. Soirée anniversaire à Champagne. Présentation de collection, défilé de mode, séries X Y Z avec les journaux et magazines ; de temps on temps, on en expose. Accueillir les stars, faire la place aux reines. Le Champagne, toujours, coule à flot : c’est un prétexte, c’est un code, c’est une monnaie. A force, on l’aime, ou on s’en lasse. C’est presque un outil de production ; une matière première. Prenez du Champagne, et créez de l’émotion ; prenez du Champagne, et suscitez la distinction. C’est comme le voiturier, le vestiaire, le sourire et l’habit de noir. C’est un ingrédient de la recette.

La France a donc son industrie du rêve, on vend, on produit, on en revend. L’utilité sociale est difficile à cerner ; les métiers se perdent : ici, on les conserve, on les défend ; la rigueur se perd : ici, elle est reine ; le service au client est introuvable : ici, il est partout ; et la mode maîtresse de l’industrie du textile est elle-même sujette des grandes maisons. De ce point névralgique de l’Empire de la mode tout découle, jusqu’aux patrons soumis aux petites mains dans les lointaines usines chinoises. Comprenez l’importance de la place de Paris…

Retour encore. Les dalles sont noires, les murs sont blancs. De petits groupes de vêtements pendent au mur, esseulés, comme des œuvres. Les accessoires, cravates, boutons de manchette sont exposés dans des vitrines sur table, noires. Les accessoires sont très lucratifs. Le noir rappelle l’univers de la nuit, le danger et le glamour.

L’immigration trouve sa place dans le personnel, dans la grande tradition d’accueil que l’on se veut. Les vendeurs sont de toutes couleurs, origines, et de toutes nationalités. Une vendeuse parle chinois, l’autre russe. Tous doivent être bilingues en anglais (la notion de bilingue se perd, dernièrement). L’encadrement est strict et les règles draconiennes. On est une grande maison.

Le travail n’arrête jamais. C’est un rythme effréné. Certains se droguent, certains craquent, mais il faut durer. A force d’effleurer le grand monde, certains aussi perdent un peu la tête. Ici c’est une plateforme d’ambition et de savoir-faire, au choix et quelquefois au cumul.

A Alfred Corchia

Paris, le 24 septembre 2012.