Les Commerces

Recueil en ligne d'histoires (fictives) sur le commerce de détail. Parution chaque lundi, à 16 heures. Par F.Benhaim.

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La chapellerie

Parce que la mode est un éternel retournement, à l’époque où la provocation et la modernisation semblent peiner à se loger, le chapeau a resurgi. Il n’était jamais parti, me direz-vous : il s’était insidieusement mu en casquette de sport et en bonnet. Voici revenus les casquettes à l’ancienne et les chapeaux ronds des dames ; ça fait fureur à Montmartre ; et d’un look un peu saltimbanque (le haut de forme qui singe l’antique bourgeois), le couvre-chef est passé au dernier chic. Le béret n’a plus rien d’une opération de com’ nostalgique d’éléphant socialiste. C’est même un complément utile face au froid ; la signe d’une loi naturelle de l’habillement, victorieuse toujours : le besoin de se couvrir la tête. Et donc, nous nous la couvrons, et nous ressemblons toujours plus aux années 30 ; pincez-moi si je suis le seul à ne pas apprécier… Comme on aspire, du coup, à retrouver le soleil ! Met-on des chapeaux, dans les émergents ?

En tout cas, la boutique se présente ainsi. Une belle vitrine pleine de bustes masculins et féminins ; des chapeaux anciens, des chapeaux neufs. Une immense rangée de bérets et de casquettes de tradition, et de qualité. Ayez l’air gentleman farmer, chasseur du dimanche, bon père de famille, joueur de pétanque, à peu de frais, et sans prendre le frais sur votre tête bien polie ou bien garnie. A droite, donc, les hommes. Au-dessus de vos têtes, et à gauche, les dames : de magnifiques chapeaux pendent même du plafond comme des oiseaux que l’on aurait attaché à des fils…… A gauche, choisissez parmi les modèles simples à la Coco Chanel (pas de plumes), ou bien, allez plus loin dans la fantaisie : tropical, et même, carnaval brésilien ! Qui oserait la banane et les fruits ?!

S’il est une survivance irrépressible du chapeau en France, elle se trouve dans les mariages, enfin de certains mariages, et c’est pour cela qu’ici aussi vous pouvez pourvoir à vos besoins en vue de ces moments uniques, accommoder la robe, ou même le costume queue de pie que vous n’avez pas manqué de choisir ailleurs. Quelques confrères et consœurs, bons collègues, savent envoyer les clients ici, parce qu’après tout, ils n’ont rien pour se coiffer. Qu’ôterez-vous de votre crâne, ou que garderez-vous au contraire, en entrant dans l’église, ou la synagogue, ou la mosquée, ou le temple… ? Comment marquer son respect ? Comment le cacher des regards d’une ou deux personnes incommodantes ? Comment vous abriter de ce pigeon dont le vol intempestif vous expose aux pires pollutions à la sortie des lieux?

Les bustes qui servent de base aux chapeaux sont en polystyrène ; une matière « merveilleuse », à en juger le patron, artiste à ses heures. Vous en faites ce que vous voulez, et c’est pour ça que parfois il conçoit lui-même ses propres bustes, cubiques, comme des sculptures de César. On l’en complimente ; aussi, il a vendu un ou deux bustes à des dames désireuses de décorer différemment leur cagibi.

Il faut tout de même poser un peu, ou vouloir jouer un peu, ou vraiment tenir à se couvrir, pour venir ici ; aussi, le chapelier s’amuse beaucoup avec sa clientèle, qui a toujours des histoires intéressantes à raconter, et qui parfois lui paraît sortie d’un roman. C’est ainsi qu’il aimerait voir sa boutique, un roman, une jolie vitrine  à l’ancienne, où il est écrit Chapeaux, en écriture cursive française classique, avec des fleurs. C’est presque anglais, au fond, presque victorien, mais heureusement, pas tout à fait. En réalité, c’est incommensurablement parisien !

Paris, le 25 novembre 2013.

A T. le chapeau vous va si bien.

Le torréfacteur


            A plusieurs mètres de la boutique, dans la rue piétonne, on sent les vapeurs du café qu’exhale la porte ouverte du torréfacteur. Dedans, ce n’est que sacs de grains, bruns, en toile rêche, qui dégorgent presque (la magie du vrac, c’est une abondance qui ne déborde pas…), et tant la vapeur que l’odeur de ces grains. Le café, c’est plusieurs niveaux d’odeurs, pour qui vit loin des plantations : le grain, le café moulu, le café torréfié, le café préparé, l’odeur de la boisson, l’odeur du fond de tasse refroidi, le marc, la tâche sur le vêtement, le petit chocolat qui l’accompagne au restaurant, le nuage de lait, le petit sucre. Tout ça réuni. Ici, on a le grain et la vapeur. L’espace ressemble à une chaîne montagneuse : sacs de jute qui cachent des rayons de boîtes et de sachets, rayons couronnés de comptoirs, et au fond, de grandes machines professionnelles, industrielles, tout en métaux et en becs, en tubes, en crachoirs et en réservoirs, pour moudre, torréfier, et enfin pour déguster (debout). On fait aussi du chocolat, et même de la chicorée et deux trois thés. Pour montrer qu’on est ouvert d’esprit. Mais vraiment, ici c’est le café, et chaque sac a son pays : Colombie, Ethiopie, Guatemala, Brésil,… vous connaissez celui-là ?

Pas loin d’ici, un café américain, une grande chaine, a ouvert, ou plutôt, récupéré un local commercial. Mais voyez-vous, explique le patron, c’est pas pareil. Il n’empêche, plus on boit de café, plus on viendra ici, spécule un client. C’est une culture, chacun essaie d’atteindre ce sommet insurpassable du goût et du raffinement. A l’âge de la consommation ostentatoire, le lieu d’achat de votre café, la connaissance de son lieu de production, oserait-on dire de son terroir, pour ne pas dire de l’identité des producteurs…tout cela vous distingue dans la vaste exposition des exceptionnalités. Réunissez les ingrédients d’un individu original : choisissez cette cafetière-là, prenez ce grain-là, et dites ceci à votre rancart, lorsqu’elle ou il passera pour prendre un dernier café.

Mais revenons à ce sujet plus circonscrit. Le magasin est bondé, le samedi, car cette odeur magique plaît même aux enfants qui refrognent à considérer ce breuvage parental, sur la table du petit-déjeuner. C’est une étape authentique, et à défaut d’un Nature et Découvertes, ou en sus, au moins on a l’impression de retrouver quelque chose, ici, une odeur d’enfance, un archipel de parfum végétal, dans le monde commercial aseptisé de poulets javellisés et de fruits calibrés. Et ces sacs pleins procurent une sensation de richesse : les clients aiment ignorer les spatules et plonger les doigts dedans, comme un planteur vous montrerait sa récolte. Et si on allait là-bas, en Colombie, ouvrir une café ? s’est demandée un jour ou l’autre une cliente un peu désespérée. Et on vivrait de quoi ? lui a répondu son conjoint. Je ne sais pas, on trouverait, a-t-elle répondu, dans la grisaille automnale…

Dans notre grisaille européenne, où parfois nous peinons à repérer les lumières du ciel, une nuée de tasse fait parfois office de brume de rizière, de brouillard de mer tropicale, comme Catherine Deneuve, au milieu de la baie d’Along, dans ce film.

Retour à la boutique. Le sol est brun-noir : carrelage qui rappelle le thème dominant. Murs blancs. Couleurs de commerce de café au fil des siècles, gravures : bateaux arabes, galions espagnols, images du Brésil, de Martinique, photographies de femmes populaires et élégantes, images de grains sur fond d’herbe tropicale. Photos d’agriculteurs—ici, on fait pas mal d’équitable—. Des visages ridés, mais dignes. Beaucoup de noir et blanc, cela ennoblit.

Il y a des livres, aussi, car il y a mille façons de boire le café, du microscopique ristretto à l’Américain du coin de la rue, en passant par le café turc, oracle des cafés au marc goûteux et prémonitoire, ou notre merveilleux café au lait. Vous allez voir qu’avec un peu de lait végétal et de chicorée, vous allez le redécouvrir. En Louisiane, il se boit encore comme ça : café, chicorée, lait et sucre. Mettez-y de la cardamome comme au Levant. Essayez. Les patrons sont prodigues, car ils aiment bien essayer. Les desserts aussi, avec le café : on vend des tablettes de chocolat et des grains enrobés. Mais vous pouvez aller tellement plus loin…

Les patrons aiment le café, mais ils boivent surtout de l’eau, et ne sentent plus rien, mais savez-vous, le halo aromatique du grain neutralise beaucoup de mauvaises odeurs ; ça vaut bien le bicarbonate de soude. « On le saura plus un jour ; le café, c’est sous-exploité en médecine. » Prenez-en pour les maux de tête. Le mot café, ça vient de l’arabe, et veut dire stimulant, entre autres.

***

            On se cherche des retraites à la campagne, sur les plages, dans les montagnes. Et toi-même, tu as coutume de désirer ardemment ces lieux d’isolement. Mais tout cela est de la plus vulgaire opinion, puisque tu peux, à l’heure que tu veux, te retirer en toi-même.

Marc-Aurèle, Pensées

 

Paris le 11 novembre 2013

A tous les morts et aux rescapés des dernières guerres.

L’herboristerie

            Les usages des herbes sont infinis. A mesure que notre éloignement de la campagne originaire, nourricière, s’accentue, les herbes sèches et remèdes, plantes et tisanes, infusions, secrets et guérisons de la nature nous semblent toujours plus miraculeux. Ici, nous sommes au pays des bocaux et des fioles. La vitrine est une gloire faite au verre, au vrac et au contenant : bouteilles, boîtes en papier cartonné colorié de motifs asiatiques ou provençaux, bocaux en tous genres remplis d’herbes vertes séchées, de racines et de poudres en toutes couleurs.

A l’intérieur, on croirait que quelqu’un a dévalisé un marché de Samarcand ; volé sur les étalages d’une boutique à Grasse ; piqué dans la moisson d’une chaumière elfique, dans une forêt allemande. L’espace est organisé autour d’un immense meuble de bois à plein de tiroirs, l’air rustique, comme un grand tranchoir, au centre, et de rayons à bocaux et à dispenseurs de vrac, tout autour, le long des murs, à qui les sacs d’herbes et d’épices font office de bottes. La caisse, en bois aussi, est à gauche de l’entrée, et c’est là qu’officient les patrons, un couple entré de peu dans la cinquantaine, ou la jeune fille qui les aide, de temps à autre.

De toutes parts : herbes de Provence, thyms, basilic, poivres,…tout pour la cuisine. On trouve ici les épices et les arômes qui permettent aux plus grands chefs d’étonner sans fin leurs convives. En achetant au prix  fort, mais au kilo, quelques unes de ces herbes, vous aussi étonnerez par l’éclat multicolore d’un kaléidoscope de saveurs. Donnez ainsi de la profondeur à vos plats ; une profondeur aromatique, psychologique, imaginative ; faites évoquer l’enfance, la guerre, la paix, les promenades aux champs et en forêt ; les jours passés dans le désert ; un voyage en Inde ; des moments intimes dont seuls les invités ont la clé.

A la cuisine on a associé la santé, comme il se doit ; votre premier médicament, votre première prévention, c’est ce que vous consommez. D’ailleurs les propriétaires sont herboristes, et prodiguent les conseils adéquats aux clients : les plantes ont de la force ; il faut donc consommer avec modération et selon les indications souhaitées… Pour le mal de ventre, prenez cela ; pour les rhumatismes, prenez cela. Mettez un peu de ceci dans une tisane ; faites des infusions de cela : vous vous sentirez mieux, ça soulage. Ce ne sont pas des médicaments, mais ça aide.

L’enseigne unique marche bien, et on a souvent proposé aux fondateurs d’en ouvrir une autre, voire de vendre autrement ; mais cela ne les intéresse pas. Ils aiment les soirées tranquilles, et voyager.

Paris le 3 novembre 2013.

A Perrine Benhaim, qui m’a fait remarquer l’herboristerie de Bruxelles.

Le magasin de mannequins

C’est un espace noir, comme un showroom. Dedans (on voit à travers la grande vitre, mal lavée) les mannequins sont nus ; ils ont pris des poses surprenantes, inattendues. L’un d’entre eux court, l’autre danse, on dirait qu’elle fait du karaté. Deux mannequins ont les mains dans les poches. Ils sont noirs de couleur ; ils ont des expressions presqu’humaines. Insufflez-leur un peu de vie, et ils parcoureront les zones piétonnes, donnant des renseignements, saluant les enfants, draguant les adultes. Ils sont prêts à envahir le monde, si vous leur donnez des armes ; prêts à nous servir, nous coiffer, faire la vaisselle, sortir le chien effrayé, si vous le leur demandez.

En attendant, ils sont en vente. Modèles d’exposition. On fabrique à demande. Vous nous dites ce qu’il vous faut. On travaille avec de très grandes maisons. En tout cas, pour les professionnels.

Entre les murs noirs (couleur de l’élégance et de la suggestion) on a su créer un espace, un lieu, qui permet de conceptualiser. Les créateurs ici n’auront aucun problème à concevoir leurs vitrines avec un regard nouveau. Le commerce souffre un peu de cette mode animale. Hermès y a recouru pour ses vitrines à New York l’année dernière. Mais il reste tant d’espaces d’exposition des vêtements, à l’intérieur des magasins, des grands magasins, tant de prétexte à déployer des humains artificiels. Chaque centimètre de cette peau de plastique, que vient caresser la lumière de petits spots au plafond, vaut une fortune. De l’argent anthropomorphique. Voyez-vous, on vend mieux, quand on arrive  se projeter. C’est pour ça qu’on fait des mannequins qui sont beaux, modèle, mais qui nous ressemblent quand même un peu. Pas d’anorexie dans les modèles de plastique ; ça n’est que pour les vivants. Pas de drogue non plus, et, corollaire, pas de rock’n’roll. Certains de ces hommequins, et femmequines, ceci étant, respirent une quasi joie de vivre. Il y en a une douzaine au total, dans l’espace d’exposition, et encore pas mal à la cave. Ils sont en société. Ca tient salon, ça discute ; on se croirait dans un vernissage ; dans une galerie.

Paris, le 28 octobre 2013.

A mes amis de Londres.

Tuyauterie, équipement de la maison, et autres joies

Il y a des magasins où l’on préfèrerait ne pas pénétrer un samedi après-midi. Mais le seau est plein. L’eau coule, goutte à goutte, du plafond ou de celui du voisin. Elle pisse impétueusement du conduit du robinet. Elle s’introduit insidieusement dans le mur, écrêtant la peinture nouvelle… Ici, où que l’on regarde, ce n’est que tuyaux, quincaillerie et métaux en toutes sortes. Mais, un jour de catastrophe domestique, de dégât des eaux, c’est aussi le Salut.

Caoutchoucs colorés ; anneaux de plastique ; sèves qui bouchent et contiennent. Mais surtout, toute la tuyauterie future est réunie ici ; de plusieurs sortes de métal, cuivre, aluminium.. Les néons plongent tout cela dans une mélancolie robotique, alors quelques spots viennent égayer les rayons et le petit espace d’exposition à l’entrée, donnant le sentiment d’être dans une armurerie, ou une salle de trésor. Cela brille, cela scintille. La fierté des patrons : toute cette quincaille, c’est à eux !

Les anneaux et les matériaux de colmatage sont stockés sur des étagères. De petites étiquettes jaunes indiquent leur prix en euro et leur prix passé, en francs. Qui aurait cru que cela coûtait autant, une si petite pièce ? Avec le prix de cet embout on aurait pu acheter un pain au chocolat, voire une pâtisserie. A ce compte-là, j’aurais pu aller chez Ladurée… Le tout emballé par d’inutiles montages de plastique transparent, censé s’accrocher, mais finalement entreposé sur les rayons ; ou au contraire, vendu en vrac, dans de petits bacs qui s’adjoignent les uns aux autres dans une grande fourmillère de pièces équipement. Du plafond pendent les gaines. En haut, et le long des murs, et par endroits, dans des bacs encore, les tuyaux, différents formats, couleurs, etc. La technologie s’introduit partout ; découvrons ces nouveaux tuyaux qui vont tout révolutionner. Conductibilité, sécurité, dites-le moi ! L’avenir s’écrit à coup de conduits.

Dans les tuyaux qui se croisent, qui tournent, se détournent, qui se lèvent et qui se baissent, il y a une annonciation. Celle de l’avenir ; celle de vos salles de bains sauvées ; celles de villes immenses où nous déboulerons dans des tubes, comme des enfants sur des tobbogans.

Songez à cette vision, et voyez que dans chacun de ces objets d’ingénieuses apparitions prémonitoires vous soufflent le lendemain de l’humanité. Songez qu’il ne faut pas trop tourner cette clé, pour éviter de vous éclabousser et de perdre le contrôle du flux d’eau. Mais avez-vous imaginé à quel point vous pouvez contrôler le monde à l’aide d’une clé ? Une clé fait plier les métaux ; elle broie le fer en d’invincibles nœuds. Elle ouvre la porte de tuyaux insondables. Elle casse le verrou des conduits.

Regardez, à droite des tuyaux, de l’enduit. L’enduit, c’est une pâte fondatrice. Avec cela, réparer les boyaux brisés de votre demeure est possible ; cacher les failles du carrelage ; c’est le baume des interstices. Notre imagination, dans chacun de ces magasins, peut se fabriquer les mondes les plus inatteignables, les moins avérés, les plus en devenir. Savez-vous que George Lucas s’est inspiré des grues d’Oakland pour concevoir dans la Guerre des étoiles ses grands chevaux de guerre mécaniques ? Il se trouve dans chaque petite pièce, dans chaque vis, chaque verrou, chaque clé, chaque tour, chaque joint, est un élément à réassembler autrement, en d’inconnues et formidables combinaisons ; et qu’un jour quelqu’un transformera en fusée, en gigantestque château spatial, en cathédrale interstellaire. Peut-être que vous, en ce samedi maussade, le pantalon humide de la pluie et souillé par les saletés de dessous l’évier, sous les coups agacés des voisins inondés, peut-être que vous avez vu, dans l’espace temps où vous avez acheté, chez ce Monsieur d’un âge intermédiaire, la ride effacée et la tempe grise, qui vous a vendu le joint qu’il faut, vu disais-je, un éclair d’un jour ultérieur, tombé comme une feuille d’automne.

Paris, le 10 octobre 2013.

A Ray Bradbury : voyez-vous Ray, j’écris une histoire par semaine.

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Le magasin de cire

S’il y avait un feu, tout brûlerait. Non, vraiment. Ce n’est pas comme un magasin de chaussettes, ce n’est pas comme un ébéniste. C’est qu’ici, tout est en cire. Si ça brûle, ça fond. Imaginez si quelqu’un était coincé dans la pièce en même temps ! On le retrouverait, comme une victime de Pompéi, s’abritant contre une mort qui vient de toute part.

Dites ce que vous voulez, vous dit le patron, un peu paranoïaque, mais moi je n’ai pas envie de finir en bougie. Du coup, il a fait équiper la boutique d’arroisoirs, au cas où, au plafond. La contrepartie, c’est que, s’il vous plaît et par pitié, il est bien entendu absolument interdit de fumer. Aucune exception ; on vous mettra à la porte avec un coup de pied au…

Ici, on vend des bougies françaises, les vraies. Une fabrication qui dure, à l’inverse de cette pacotille de supermarché. Ca ne fond pas tout de suite ; ça reste bien ferme, dur et long, pendant assez longtemps ! Bien des curés et plus d’une dame élégante s’équipent ici. Un Monsieur qui organise de grands dîners. Etc. C’est que, voyez-vous, la bougie donne cette qualité de lumière que rien ne peut imiter. Et si vous trouvez cela cher, songez au prix d’un bel éclairage de nos jours. Et à ce que vous avez à gagner dans le romantisme d’un moment sublimé. Combien cela vaut, que l’on accepte votre proposition de mariage ? Oui, Monsieur, oui Madame, cela joue, c’est in-con-test-able. Les propositions ratées, cela existe, et il faut flatter la susceptibilité, l’égo, de votre cher-e et tendre. Mais imaginez aussi Noël, en famille, ou Hannoukah, ou Ramadan (le patron hésite un instant, utiilise-t-on des bougies pour Ramadan ? Qu’importe !)… Vous savez qu’au Danemark, on adore les bougies, on se spécialise dans les bougeoirs design. Le candélabre nouveau nous vient du Nord. Bon, en Italie, en France, on fait de très belles choses aussi, même si le style baroque retrouvé s’essouffle un peu. On voit moins de candélabres blancs tout d’une couleur ou au contraire recoloré en mode Pompadour Pop, avec des rouges, des verts et des bleus. On semble retrouver à la fois la sobriété et la minutie du détail, assurément.

La boutique est organisée ainsi : tout le long des murs, des bougies longues, courtes, fines, plus épaisses, par couleur et par style. Quelques accessoires utiles (allumettes et briquets dernier cri). Et de magnifiques supports, comme nous le disions. Lorsque vous achetez ici, on vous remet un papier brun en guise d’emballage et de protection. Comme dans les meilleurs boulangeries-pâtisseries ; comme s’il s’agissait d’un sac de bonbons, d’ailleurs, sa bougie, on la mangerait presque ! Quel privilège ! Qu’il fasse jour même, en rentrant, on a envie de l’allumer quelques minutes. Beauté d’une bougie au vent, comme dit le chanteur anglais. Beauté d’une flamme fragile. Allégorie de tant de choses toutes mélancoliques. Agrément de nos instants fugaces, l’insaissable filet de lumière nous rend décoratifs à nous-mêmes.  Comme dans un tableau de La Tour, la lueur d’une bougie brosse un trait de rêve…fragile, que l’on pince, l’heure venue, et dont il restera la fumée et l’odeur d’une mèche éteinte, l’odeur des soirs heureux, qui l’atteste, si vous n’avez pas pris de photo : ici, il s’est passé quelque chose.

Paris, le 29 septembre 2013.

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Le magasin de modélisme

Des grandes batailles navales de la France, dont la funeste T***, de Salamine et de Lépante, il reste un souvenir ici, sous forme de petits bateaux en kit pour les passionnés. L’âge aérien, et l’ère spatiale, y sont aussi représentées, par des boîtes de taille variable qui promettent au client des heures et des heures d’ouvrage. Ici, le tombeau d’après-midi entières que vous auriez pu passer avec vos enfants, Monsieur le passionné, Madame la maquettaria, mais jamais vous ne regretterez votre passe-temps, même au seuil de la mort. Combien de divorces se sont consommés dans ces boîtes ? Le mobile ou le mariage ? Mais combien aussi d’unions sauvées par distraction-absorption d’un des conjoints, et ainsi indifférent aux tomperies ou éloigné des disputes ? Entré dans la construction et la manipulation de ces ouvrages, on oublie la frontière entre le passé et le présent, l’imaginaire et le réel. Il n’est pas de bâtisse qui ne soit destinée à gagner ; les victoires et les défaites se rejouent, et le parent des plus responsables retombe dans l’enfance la plus totale.

La vitrine est peu lisible, parce qu’elle est un amoncellement de boîtes et de modèles. On distingue : automobiles de toutes époques et nationalités (l’Allemagne, I’Italie, l’Amérique et la France se taillent la part belle, avec quelques Toyota, Aston,…)…,mais encore des avions, fusées, navires, et autres véhicules remarquables. Leurs boîtes se doivent d’épouser les dimensions du modèle miniature ; elles doivent le glorifier ; elles doivent le laisser entrevoir, donc, être transparentes au moins en partie. Il y a aussi les circuits de voie ferrée qui contournent les montagnes ; les aéroports ; les héliports ; tout ce qui permettra de vous garer… Voyez aussi les courses automobiles, qu’un génie semble avoir figé ! Mais la vitrine, c’est de la démonstration ; c’est du matériel d’exposition ; les vraies boîtes sont à l’intérieur, et toutes les pièces ne sont pas montées ; à l’intérieur des boîtes, ce n’est que pièces, bouts de bois et de carton, mille complexités pour celui que le lego faisait déjà rire à l’âge de sept ans. Trop facile !

Ce sont des projets d’ingénérie infinitésimale qu’il faut entreprendre lorsqu’on vient ici ; ne subsistent avec le temps que les plus forcenés. C’est entrer, à vrai dire, dans un club très fermé, très sélectif, d’individus, que de réussir une maquette, et d’en commencer une nouvelle. Une fois l’habitude prise, cela vous occupera, ne vous quittera plus. C’est comme un projet immobilier, toujours en miniature, sans le rendement et le déplacement de la télé. La même obsession. Vous voulez finir, tout le temps, et y songez toujours. C’est comme un ouvrage qui brûle entre vos doigts. Inachevée, votre maquette fera de vous une Pénélope velléitaire ; complétée, un Lesseps de salon, mais un Lesseps !
La boutique est petite, elle voyage du sol au plafond ; et à force d’illustrations guerrières et de boîtes, on s’y perd un peu. Le patron a une gestion un peu catastrophique de son stock ; il a perdu la trace, depuis les années, et on n’est pas sûr que tout soit tout à fait en règle. Qu’importe ; aucun inspecteur n’aurait la patience de se faner tout le détail. Ici, c’est pour ceux qui n’ont pas peur de fouiller.

Cannes-Paris, 20-22 septembre 2013.

Chez le taxidermiste

Le concept, c’est d’avoir l’animal chez vous. Résurgence d’une nature qui disparaît par ailleurs, se réduit comme une peau de chagrin. Des chasseurs, l’animal empaillé est passé au hipster via le cabinet de curiosité ressuscité par les créateurs de mode et les bars branchés. Peu importe que ça attire les bestioles, que ça prenne la poussière ; ici, on vous dira que c’est traité.

Le produit d’appel, en vitrine, c’est un ours, assis à une petite table, qui prend le thé avec un chevreuil. Chasseurs, vous pouvez faire faire vos travaux de taxidermie ici, on fournit de grands noms, et même une ou deux têtes couronnées. Dedans, ce n’est qu’oiseaux, chevreuils, faune sylvestre d’Europe, mais il y a aussi un zèbre, et une ou deux pièces rares (une tête de tigre). Tout le plaisir est que oui, ce sont bien des espèces protégées, mais qu’on est à l’abris car ceci a été acheté avant l’interdiction. A une époque, songe parfois le patron, on pouvait vraiment tout faire. Aujourd’hui ce n’est que contraintes, lutte contre les braconniers, disparition des animaux et demandes du marché chinois pour des aphrodisiaques. Le paradis est perdu.

L’espace est organisé de manière sommaire ; à gauche, une table ancienne qui sert de caisse, un peu comme dans une galerie d’art ou un magasin d’antiquités. Au fond l’arrière-boutique et un petit laboratoire (les travaux ne sont pas faits sur place). A droite, les grands animaux, à gauche une immense table d’oiseaux, en-haut des bustes muraux accrochés. Des étiquettes indiquent les prix, les références. Tout n’est pas à vendre, loin s’en faut. Ici on travaille, on récupère, on vend, on prend les dépôts en de certaines circonstances. L’an dernier, on a rentré un lion magnifique ; il n’est pas demeuré longtemps. On en a tiré un bon prix.

En termes de force commerciale, peu suffit ; il y a le patron, et parfois un assistant. Au-delà de cela, lui est à l’aise avec les défenseurs des droits des animaux. Ici, on ne travaille évidemment que sur des animaux chassés légalement et pour le reste ce sont d’anciennes pièces, des animaux déjà morts.

J’y suis pour rien.

Je me souviens, semblent répondre les bêtes au regard immobile.

Paris, le 16 septembre 2013.

 

Maroquinerie

C’est une grande maison parisienne, que vous connaissez tous. Sa petite boutique à l’aéroport vend toute sortes de marchandises dont certaines à bon prix.

C’est les soldes. Ici, il s’agit de sacs. Mais pas seulement. On vend aussi quantité d’accessoires pour tous les budgets. C’est qu’on invente de nombreuses nouvelles choses à base de sac : petit porte-monnaie, grand porte-monnaie, moyen porte-monnaie… Trousseaux de clés avec des lanières de cuir comme un ornement. Ne perdez plus vos clés, montrez-les en spectacle, chérissez-les, attachez-les à votre sac à main. Il y a des sacs en tous coloris, en tout genre. Un sac à main, c’est un temple, c’est l’incarnation de « la » femme ; de son organisation et du train-train quotidien qui la rend si « femme », parce que précisément elle fait les choses autrement ; elle opère depuis son sac à main, et avez-vous remarqué comme c’est chic et élégant. Justement, on ironise souvent sur le sac à main des femmes ; combien d’hommes plaisantent en comparant ce fouillis, où elles seules se retrouvent, à leur mallette ; mais l’observateur songera en parcourant les rayons de sacs en forme de U que le sac est conçu précisément pour être en pagaille ; tout doit s’y mélanger. L’exact contraire du rayon homme, où on vante, non le velouté du cuir, mais le poli nickel qui dévoile un ensemble méthodiquement carré et pré-pensé. D’un côté, le chaos créatif et élégant, l’amas programmé, qui contraindra notre femme moderne à doubler son sac comme elle double sa journée. Le sac est un glorieux objet, sujet de toutes les folies et de toutes les dépenses. C’est la poche de la fécondité, le sac de la semeuse ! La marsupialisation, au bout d’une anse. Un peu plus loin et de l’autre bord, d’élégantes mallettes qui promettent à notre client pressé, important, mais méticuleux et élégant, une réussite complète grâce au rangement compartimenté de ses cartes de visite, documents et appareils électroniques. Même complément de prestige social, bien entendu.

Mais laissons là la guerre des sexes, et revenons au sujet de nos sacs. Avoir un sac, c’est avoir besoin de le remplir de choses ; toujours les mêmes (qui conserve son hamster dans son sac à main ?). Ainsi donc, à côté, vous pourrez acheter le maquillage qui convient. Ici même, vous ne manquerez pas de considérer la bourse, le porte-clés, disions-nous, le nécessaire de toilette. Regardez aussi, pour votre téléphone, ce sublime petit étui. Oui, croco, mais vous avez aussi celui-là, dont le cuir est comme une peau de bébé. Caressez-le, il roucoulerait presque. De toutes ces couleurs, de toutes ces façons, considérez aussi les formes. On a pris le U. Mais voyez-vous ce sac carré (il est minuscule) ? Vous pourrez y ranger une paire de clés, un crayon de khôl, un téléphone et un petit porte-monnaie, et une ou deux bricoles qui ne se disent pas. Oui, ça vous va à merveille. Mais Madame, que vous êtes élégante ! Pliez bien le bras pour le promener, oui, comme ça, ou portez-le à la rebelle, le bras allongé, comme vous voudrez…

 

 

 

Nice, le 29 juillet 2013.

Savonnerie périssable

C’est fait. La vague de l’obsolescence programmée a rencontré celle du frais, grand frais et hyper frais. Découvrons le savon périssable, friable, un savon que vous achetez sur place et qu’il faudra utiliser pendant un temps restreint. Vous avez peut-être perdu l’habitude du savon, en adoptant le gel douche. Vous avez peut-être repris l’habitude du savon, au contraire, abandonnant le gel douche. D’une manière ou d’une autre, un nouvel objet est apparu dans la rue commerçante, où se succèdent les enseignes clonées qui finissent par donner un air de shopping center aux vieux centres piétons. Au fond, on peut parfois se demander si sur le plan de la diversité cela rime vraiment à quelque chose de défendre les centres villes. Certes, c’est mieux, car cela y amène de la vie, vous évite de prendre la voiture, et que c’est plus vivant et plus pratique pour s’acheter une glace ou un petit pain. Mais à part cela, quelle est la différence entre les piétonnes de Rennes, Troyes, et Strasbourg ? Et encore, entre Paris, New York, Berlin et Tokyo ? Oui, oui, ça change, ici des crêpes, là des sushi, ici des tortilla,..mais même cela ne fonctionne plus. Alors la dernière touche du centre presque parfait, c’est le magasin de savons périssables. Marseille n’a qu’à trembler ! voici le savon fait maison, coupé au couteau, vendu au poids. Les vertus présumées de ce savon sont connues : hydratant, vitaminé, pati pata. Et ses couleurs sont plus vives ! profitez d’un savon plus vif pour égayer votre expérience douche. Le magasin est constitué ainsi : bois, rayons, vitrines, de toute façon il n’y a que du savon. On dirait de gros morceaux de sucre, ou de la gomme à mâcher. Quelque chose de fruité, car c’est l’odeur qui flotte en l’air ; une écoeurante sensation de bonbon propre. La rencontre diabolique entre le confiseur et le produit de lessive. Amande, pastèque, mais aussi l’audace : nutella, et même fraise tagada. Que de la nouveauté ! Offrez le savon, mais dites bien aux enfants que ça ne se mange pas. A-t-on réfléchi, tiens, aux risques qu’il y a à donner à tout l’allure d’une nourriture ? Ludique, de surcroît ? Heureusement que les porte-savons sont hors de portée des bambins, et qu’on leur préfère encore ce shampooing jaune, doux et immuable, dont de nombreux parents utilisent par flemme la mousse pour laver l’enfant tout entier. Parfumez vos salles de bain ! au fond, Madame, Monsieur, vous faites une sensible économie en désodorisant, autre grand objet inutile de la salle de bain contemporaine, puisque ce savon parfume tout. Et puis, il y en a assez de ces carrelages gris, alors jetons-y un peu de jaune et de rose vifs. D’ailleurs, on joue ici une techno des plus enjouées.

Paris, le 22 juillet 2013.

A toutes les huîtres françaises.