Les Commerces

Recueil en ligne d'histoires (fictives) sur le commerce de détail. Parution chaque lundi, à 16 heures. Par F.Benhaim.

Au Primeur

Impression frais ! 

Les fruits dégorgent des étals, du rouge brillant, éclatant, ciré. Les griottes rouge-noir à la lumière étincellent comme des boutonzs de rose. Des kiwi bruns, poilus, comme de petits animaux, coupés au cœur montrent leur chair verte en cercles concentriques. Les fraises gariguettes aguichent le passant comme des touches de rouge à lèvres. Les abricots ressemblent à des soleils dodus. Des radis en botte avec feuillage et dégradés rouge-blanc, de petites poupées polonaises fraîchement récoltées, pas tout à fait nettoyées. On voit que cela est frais, et que cela sort de terre. En croquant un de ces fruits, on mord sa part de nature, on s’invite en forêt.

(Quelque part, à des milliers de kilomètres, après des terminaux, des autoroutes, des avions cargo et des ports, au bout de grandes routes, de petits chemins, il y a une propriété, où roulent des camionnettes, des carrioles. On y trouve des pieds boursoufflés et mordus, des doigts ampoulés, piqués, des fronts fatigués, humides, des yeux vides le soir à 20 heures, et lorsque les pieds plongent dans une bassine d’eau tiède, on y récite un psaume.)

Les ananas sont délicieux. Les pêches, les pommes, les kiwi, les poires, les fruits exotiques. Tout est beau, tout sent bon. Le mot se murmure d’étal en étal, raisonne dans l’oreille et resplendit en rouge orange, en jaune pêche et en vert vif dans la cornée enchantée. Un paysage, une vallée de fruits. Des vapeurs d’eau suscitées par de petits dispenseurs s’exhalent vers les passants dans la rue. Le vendeur à casquette de tennis emballe vos fruits dans le papier brun. Il prend et rend la monnaie avec le sourire, car il travaille au jardin d’Eden… l’Arche de la botanique et du savoir horticole, la Corne maraîchère, dans ses natures mortes, non : vives. D’ailleurs, les fruits s’échappent de leur lit, et le client manquant de dextérité fait fréquemment s’écrouler une pyramide, libérant des boules rouges qui rebondissent en se gâtant vers leur perte au caniveau.

(Quelque part sur une plantation, on abat un singe qui s’élance d’un arbre à l’autre.)

Et que dire de ces oranges d’Espagne, que le soleil a doré de son amour vitaminé et nourrissant, qui commandent et ravissent les doigts de leur peau ferme et grommelée ? Jus, salade, soupe à la marocaine, avec des carottes, en coiffe de cocktail, l’orange du matin, du soir et du midi s’impose aux estivaux pour la désaltération comme aux hivernaux pour la santé.

(Quelque part en Espagne, un vers déjà intoxiqué par des produits chimiques étouffe sous le pas d’un ouvrier agricole.)

Une haie de légumes accueille le client qui se détourne des fruits. Des courgettes pour les spaghetti et les dents. Des aubergines fécondes. Des poirots hirsutes. Des herbes fines—Gros et Grand Sels, épices, mélanges divers—, tomates, grosses mais fermes dans une enveloppe de peau vermeille, vert et jaune (violette même). Tiges et feuilles en aiguilles attestent de leur caractère irréfragablement végétal, vantée par les cris du vendeur. Regardez, regardez, comme c’est beau.

Quel plaisir pour les yeux ! comme un jardin de cocâgne offert à la Ville minérale et cimentée, un dernier goût illusoire des potagers d’autrefois, une image. Jardiner revient à la mode. D’ailleurs, on débat. L’obésité progresse. Il faut apporter l’alimentation saine au peuple. Tout le monde devrait pouvoir se payer des légumes.

(En banlieue, on trouve le jardin ouvrier à côté d’une autoroute. Depuis l’autoroute, les gens jettent leurs piles.)

Manger cinq fruits et légumes par jour.

Paris, 8 juin 2012.

Le tatoueur

De temps en temps, un cri, s’échappant de la boutique, inquiète les passants.

C’est ici qu’on peut faire tracer sur la fleur de sa peau le dragon ou la licorne mythiques ; la rose, et le cœur transpercé, le glaive et le serpent. Du rouge, du noir, le plus souvent les couleurs d’une éruption organique.

Projection des fantasmes de l’individu, le tatouage est une marque d’appartenance. Pour toujours « bad », Marlboro et Blade Runner. Mad Max. Enfin, ça c’était autrefois.

La vitrine donc, expose autour de lettres gothiques sur peau photographiée, des dizaines de dessins et d’idées pour vos corps. Droit au but ! Pas de mannequins. Pas de gants non plus. Autant dire les choses. Les montrer. Dire qui on est ce qu’on fait. C’est ça aussi, le tatouage : une image qui parle de vous et sur vous. Des caractères en tout genre, pas que gothique, d’ailleurs, sur la vitrine, romain, chinois, araméen bientôt (on a encore du mal à maîtriser). Hébreu et arabe ont fait leur arrivée depuis longtemps, mais il faut fournir le dessin. C’est une tendance qui monte, les écritures d’ailleurs.

Tout le matériel est désinfecté, régulièrement. Il y a vingt ans, à ses débuts, le patron, un barbu à boucle d’oreille, qui a su garder un peu de peau apparente, et son assistante, Karine, ont été des novices. Aujourd’hui il y a des normes (Dieu merci !). Il faut faire gaffe.

« J’ai suivi des formations, je connais l’hygiène mieux qu’un médecin. » répète-t-il souvent aux clients, a-t-il déclaré aussi à Tatouage Magazine et au canard local.

L’espace est petit : on ne pénètre de l’autre côté du comptoir de verre, construit en U, qu’au moyen d’une petite porte. Les vitrines montrent encore des dessins. Des couleurs. Des photos qu’on retrouve sur les murs, au-dessus. C’est là qu’on accède à l’arrière,  la salle d’opération. La plupart des gens sont décidés ; ils le prennent bien. Ici, on ne fait que des tatouages, pas de piercing. Le body art polynésien a trouvé ici de grands admirateurs. Le patron suit une formation, et il ira l’an prochain aux Marquises. Suivre les traces de Brel, pas un grand tatoué, mais qui a chanté ces îles, et qu’il admire beaucoup.

On entend Iggy Pop, des groupes obscurs des 70, des 80, qui jouent de la guitare électrique. Ca ne sent pas trop le cuir, ni le sang, mais la bétadine. Au sol, la vieille moquette rouge a été arrachée l’année dernière, et remplacée par un lino bleu gris. On a adopté le look hôpital motard. Bientôt on bossera en blouse. Il n’y aura plus que le piercing, la teinture capillaire et les dragons au cou pour ne pas se tromper. Ca a bien changé. Idem, les gens qu’on voit défiler sur la table. Avant c’était des clients qui nous ressemblaient ; maintenant on voit de tout. Mais vraiment de tout. On se croirait en Polynésie : le tatouage est devenu un habit, pour tout un chacun, de la tête au pied, et du pied à la fesse.

Le Concept Store

Ce n’est pas une boutique, c’est un lieu. Peint en blanc, de la tête aux pieds, les rayons, les vitrines, les murs, au-dessus, en-dessous, même la cave, dit-on : tout est blanc. L’argent, le chromé, les couleurs métalliques, une ou deux touches d’or insolentes scintillent et brisent la profondeur de l’espace, carré d’arctique ou de voie lactée.

Dedans, deux personnes travaillent, parfois debout, parfois assises, sur une marche (la seule marche du magasin, au fond) ou sur une chaise (métallique, design). Cheveux blonds, cheveux bruns. Ils sont vêtus de noir, souvent, particulièrement en hiver, comme des metteurs en scène, comme des acteurs au studio. L’été, ce sont plutôt des couleurs, vives, des turquoise, des rouge, particulièrement du pantalon rouge—le pantalon rouge, c’est le nouveau jean bleu. Lunettes noires ou de couleur, avant les autres. Ils sont aimables, courtois, mais n’entrent pas dans votre intimité.

Certaines parties de la boutiques sont laissées vides. On ne veut pas acheter, ou vendre à tout prix. Ily y a des objets bizarres, enfin bizarres au yeux des gens qui ne comprennent pas. Un cube (théière). Un cône (fourchette). Il y a une démarche, dit-on, d’élégance, de design—le design, réponse de l’art à l’industrie (ou le contraire !), avenir de l’artisanat, des savoirs-faire—. Les Italiens l’ont compris, les Scandinaves aussi, la France est en retard. A ce rythme, on ne pavoisera plus très longtemps, et ç’en sera fini du fabriqué en France. Ici, on s’est affranchi des frontières, on se moque du lieu, on vise l’excellence.

Objets divers, divers usages. On trouve des tasses blanches, à dessin, tirage limité (on ne peut boire dedans, ou bien il faut les commander). Des bougies en forme de femme enceinte. En ce moment, on joue beaucoup avec ce concept, de creux, de courbe, de maternité, de douceur, de lait. Un ou deux animaux empaillés—dernière mode, presque passée : ils retourneront bientôt chez l’antiquaire. (Même ici, on ne peut être parfait.) Des magazines à diffusion limitée  : Monocle, Art 30, etc. où l’on trouve beaucoup de photographies, d’interviews avec des photographies en noir et blanc, et des phrases définitives, sur la vie, l’amour, la mort, l’art et le sens de la vie en société. Les édits des sommités.

Deux trois paires de chaussures très particulières (on ne croirait pas !), créateur.

Une écharpe moche, jaune et brun années 70, revisitée.

Ca a ouvert l’année dernière. Ca pourrait mieux marcher.

La Maison du Canard

« Le Sud-Ouest en Fête ». C’est ce qu’on lit sur la vitrine de cette maison de Prestige, ouverte voici peu sous les bons auspices des régions Aquitaine, Poitou Charentes et Midi Pyrénées. Les Parisiens de la Capitale devront apprendre à distinguer graisse de canard et graisse d’oie. Point de végétarien dans nos contrées, chuchote-t-on. Cette vaine et terrible mode est venue, en réalité, comme Rolon l’envahisseur, des Etats du Nord, sempiternel paradis social-démocrate, et elle a débarqué à Paris. Elle évoque la cuisine anglaise sans goût. L’aneth. La soupe aux herbes. La famine. Tout ça est irrecevable, pas français.

Ici de vieilles dames friandes de cuisine gasconne ou de manchettes au piment d’Espelette croisent des bobos à lunette colorées, venus trouver une préparation commode pour agrémenter un dîner à salade et vin rouge. Viande et salade, c’est presque Dukan (si on excepte le vin). D’ailleurs, la graisse de canard est une bonne graisse, car il y a de bonnes graisses et de mauvaises graisses, et c’est aussi cela qu’on ignore au pays des blonds spartiates où tout est si parfait (la Suède). Au comité d’administration de la Maison du Canard, on s’accorde à dire que l’information de la population doit à tout prix être développée sur la relation positive entre Canard et Santé. Des campagnes sont à prévoir. On s’inquiète même d’une crise sanitaire à venir, car les Français, au rythme actuel de la consommation, finiront par manquer de graisse de canard. La graisse de canard, à en croire une ou deux clientes, ferait même maigrir. Mais le succès sur ce point n’est pas assuré.

Les étals sont merveilleux. Graisse de canard, graisse d’oie, saucisses, saucissons, foies gras, pâtés, confiture de canard, gelée d’oie, magrets séchés, magrets en conserve, cassoulets divers, aux gros haricots, aux petits haricots, au gros canard, au petit canard, à l’oie, et à la truite même ! Piments, herbes fines, moutardes qui conviennent : on n’hésite pas à faire appel au talent d’autres régions. Cela se fait au grand bénéfice du palais, autour des mets du Sud-Ouest. Boîtes, conserves, boîtes plates, boîtes fines, boîtes rondes, de l’aluminium, du verre, des paquets en carton plastifié avec du ruban, des lots cadeaux-promotion, sur des étagères, dans des bacs, des étals, tout cela décoré de paille et de quelques figurines aviaires.

Les couleurs : le rouge du Midi, le brun et le bois qui rappellent la ferme, et quelques photographies venant du Rouergue ou d’autres Périgord. Bucoliques et savoureux paysages photographiés, que respire la truffe, qui parfume le magasin plusieurs fois par an avec ses opérations : la semaine Truffe, par exemple. Quelques touches basques, un petit drapeau planté sur les pots de piperade.

Un autre grand Peuple de la cuisine, les Chinois, ont compris l’importance du canard. A travers l’histoire et la gastronomie, deux grandes nations se regardent.

Le canard, c’est la vie.

Quel dommage que l’emblème de la France soit le coq !

Le magasin de disques

Le disque vinyl est de retour. Des mixeurs aux mélomanes, une clientèle nouvelle et comme ressuscitée se presse à la porte du magasin de disques.

On voit même quelques collectionneurs, architectes de leur cabinet de curiosités, adjoindre aux squelettes et empaillés un vieux disque des Beatles ou d’une star de reggae trop méconnue. L’univers de la décoration, du hip, de la mode et du vieux hit nostalgique a rencontré les fêtards, les artistes du son et les jazzolâtres.

L’aspect extérieur du magasin est un peu « roots »; un peu foutrac, un peu jamaïco-brooklyn. Couleurs un peu délavées, vert et rouge version drapeau portugais. Enseigne façon Motown. DISQUES. On veut cet air, on voudrait peindre la devanture avec du jean. Ca doit donner une distinction bohème, le nouveau chic des quartiers huppés, qui ne savent plus à quelle classe ils appartiennent. Ces Cendrillon, dont les bobos sont les fées, usines, friches, se désenfument, verdissent, et blanchissent à vue d’œil. Il doit rester quelques hommes à casquettes pour que l’honneur soit sauf.

Mais quittons les dilemmes du progressiste contemporain. Revenons à la boutique, où sur le présentoir, Callas (enr. 1964) vient de succéder à Mozart par un chanteur seventies, trop méconnu (lui aussi). Le bon goût aujourd’hui, par distinction perpetuelle, guerre de mouvement du connu et de l’inconnu, est-il en définitive du côté de l’inconnu ? l’aiguille hésitante de la boussole du chic doit se situer avec précision entre l’anecdotique et l’universel. Tout repose sur les pionniers, les coureurs des bois de l’oubli industriel, ceux qui déterrent les pépites d’un Klondike d’archives de musique massivement produite et reléguée depuis l’avènement du disque. Il faut retrouver, documenter, numériser, remastériser, célébrer et partager avant que tout ça ne brûle dans les incinérateurs.

Le gars qui bosse à la boutique est un assidu devenu le compagnon des clients et le prêtre du lieu. Il étudiait la musico, auparavant. Il écoutait de tout, électiquement, du rock, du jazz, du baroque/classique dira-t-on aux mécréants. Oui le jazz et le reggae sont mal compris, mais il faut remonter aux sources, aux racines. De rares enregistrements sont encore à découvrir ; il est allé jusqu’aux archives de la Nouvelle Orléans et aux marchés de Trinidad pour les trouver, pour les écouter. Après Katrina, la Nouvelle Orléans était en ruines, flottait à surface du sol. Il y est allé pendant ses congés, tout de même, et il a aidé. Là il a rencontré de nombreux jeunes musiciens qui connaissaient moins bien que lui. Il parle de reprendre des études, en musique, ou d’écrire un livre sur les Sources, mais pour le moment, il écume les rayons, remet les disques en place, lutte contre la poussière de papier et de vinyl dans les bacs de bois. Il écoute, converse, fait son travail.

Dire qu’à un moment le patron a pensé à fermer ! Aujourd’hui, on le voit peu ; il prend des vacances, s’enferme chez lui. On se demande à la boutique s’il est devenu fou, petit à petit.

Amsterdam-Amersfoort, 31 mai 2012.

La casse

Au bout de la route, vers la fin de la ville (pas si grande), on trouve.

La casse.

Difficile de démêler les débuts de la casse et ceux du voisinage. La maison d’en face, la dernière du lotissement, a semé des poules sur le bord du chemin. Elles se dandinent dans les mauvaises herbes, et souvent se groupent au bon milieu du bitume troué. Elles jouent aussi à se jucher sur une ou deux carcasses de voitures et de machines à laver. Ce sont les cadavres que d’impatients ou coupables personnages ont laissé dehors, la nuit, sans tenir compte des horaires. Ils accueillent le visiteur comme les bornes d’un ancien sanctuaire. Le patron refuse de s’en occuper. C’est à la Ville de faire le boulot. Il en a bien assez comme ça.

On voit de ces choses, à l’intérieur : les gens jettent n’importe quoi !  Des modèles neufs. Des « Maserati de la Ford ». Tout part en pièces. Un jour, cela redevient de la matière première. Ashes to ashes, dust to dust. Le patron, pour lui, n’achète que du neuf. Une Smart, pêché mignon (pas d’enfants). Mais au fond il préfère le vélo, ou marcher vers les champs et les bois où les détritus se raréfient.

Dans la cour qui est à l’arrière, une maisonnette, et c’est là qu’il tient bureau. Au fin fond de la casse, le patron est prophète, ou haruspice. Dans les excréments de la société, dans le ventre du tunnel industriel, on lit l’avenir. Sombre. Toute la planète, pense-t-il, régresse de carosse à citrouille… Ou de citrouille à carosse, et après que mangera-t-on ?

Dans le bureau, un portrait de Géronimo avec cette phrase célèbre d’avertissement à la civilisation occidentale.

Notre patron a commencé par vouloir faire de l’argent : aujourd’hui il vendrait toute la possession du monde pour le jardin d’Eden. Du coup, il vote Vert. Il est végétarien. Il sert ses idées foisonnantes à chaque client, à des inconnus sur internet, à ses amis sur les réseaux, et à lui-même, à l’univers, en faisant les cent pas, et le tour de ses terrains. S’il avait à choisir, il serait yogi, façon ogre : il avalerait cette montagne de déchets et ferait de la lévitation.

Brûler ? Non, ça sent mauvais. Recycler ? ça reviendra ici de toute manière. Cela lui donne la nausée. Pourquoi continuer ? Que veulent-ils ? Il n’aime pas beaucoup lire, n’a jamais appris à aimer ça ; du coup il regarde des vidéos, regarde Ushuaia, décortique. Vend ses pièces.

Le mieux, c’est la Volvo. De la marque étrangère, rare, ça se revend bien. Les pièces sont dures à trouver, bien cotées. Tandis que des Clio, il y en a, en veux-tu, en voilà.

L’armurerie


Allure années 80. Aspect Rocky. Son Balavoine. ARMURERIE, au-dessus de la vitrine, sur un bandeau blanc, est écrit en lettres bleues, dans des caractères passés de mode.

La Révolution, lit-on, a commencé par la prise des armureries. Ce magasin contribue à l’équipement populaire. En Syrie, en Libye, et ailleurs, la révolution s’est faite par les armes. Encore. L’Inde est un contre-exemple, certes, idem la Tunisie, idem la Tchécoslovaquie….mais on remarquera que ce n’était pas une révolution.

Dans les vitrines, sur les étals, toutes sortes d’armes : automatique, semi-, mais aussi quelques armes de guerre, qui servent plus à attirer le chaland et le curieux dans le monde violent du refus de subir.  Couteaux, dagues, couteaux suisses même, opinels, haches, style chasseur ou para, mais aussi boussoles. Tous s’arrrêtent sur la kalachnikov. L’arme à feu s’adresse au chasseur, donc, au collectionneur, au fasciste et à la racaille envieuse. Le petit caïd vient baver son tour. Quelques mafieux, mais aussi des gens respectables, oui, le commerce des armes est un commerce respectable, qui emploie en France et soutient l’industrie. D’ailleurs acheter du pistolet c’est acheter Français. Sans la poudre, nous n’aurions pas conquis l’Amérique.

Des couteaux en toutes sortes, exposés comme des dents de requins chez un vieux loup de mer, ornent les murs supérieurs. Une tête d’ours empaillée, achetée chez un antiquaire. (N’est pas à vendre.) Des munitions, des balles, quelques curiosités pour les médiévistes, les néo-Druides et les simulateurs de batailles.

La vendeuse est très sympathique. Créoles, cheveux blonds avec extensions, marcel noir Métallica, mais parfois, elle vient en tailleur.

Une ou deux femmes désireuses de tuer leur mari ou leur amant sont déjà passées. Un ou deux beaux-pères. Un ou deux gendres pas tout à fait idéaux. On a soupçonné des hommes en noir qui semblaient bien sous tout rapport.

Heureusement la police surveille ; il y a des permis, tout va bien, tout est en règle, nous sommes en sécurité. Ici, au moins, c’est légal et contrôlé.

Le magasin de jouets rétro

 

            Bilboquets et poupées ancienne mode ornent la vitrine, que complètent des jeux de société intelligents, fabriqués en Allemagne, montrant des enfants blonds et châtains clairs qui ont l’air de découvrir le monde après une longue période d’enfermement. Il y a aussi des toupies, rouge et jaune, bleu et jaune, vert et jaune. Les parents qui souhaitent que leurs enfants grandissent sains et intelligents viennent ici s’approvisonner en divertissements constructifs. Rien qui diabolise, mais rien qui n’hypnotise : il faudra accompagner l’enfant, le guider dans le jeu et dans son développement. Quelques parents moins orthodoxes viennent ici pour faire varier la panoplie de jouets électroniques et de jeux vidéo stockés à la maison. Il ne faut pas qu’il n’y ait que ça, après tout. Il faut aussi de l’éveil. A l’intérieur, des horloges coucou, des boîtes à musique. Des rayonnages de livres sur différents animaux : escargots, biches, hérissons, ratons laveurs, mais rien de chez Disney. Laissons cela aux chaînes et à Toys’R’Us. Le thème de l’escargot est prédominant. Il y a continuité entre la salle de classe des tout petits et la boutique.

C’est d’ailleurs ici que certains enseignants de l’école primaire toute proche (la boutique est idéalement située) recommandent aux parents d’acheter les cadeaux de Noël et d’anniversaire.

On dit qu’il y a quelques années, la Ministre de la Famille a failli venir dans ce commerce qui montre l’exemple.

Tout n’est pas kitsch. Tout n’est pas rouge, ni même en bois. La patronne semble sortir d’un cirque. Elle est habillée de chaussettes, bouffantes, et montantes, de tons pastel, relevés par des pois. Comme un personnage illustré. Elle est son objet éducatif à elle seule. Elle parle aux clients, adultes et bambins confondus, avec un ton à la fois docte et nunuche. Elle sait ce dont les enfants ont besoin. Elle a étudié la pédagogie. Petit à petit, pense-t-elle, on reviendra aux jeux d’autrefois, qui ont fait la richesse de (notre) enfance.

Au comptoir, quelques revues parascolaires pour parents et enfants éveillés : Wayati (pour les 2-3 ans). Pancnapi (pour les 4 à 6 ans). Bouloli (pour les 7 à 9 ans)…

Le jouet, lit-on, est désormais objet d’étude scientifique. Dolto en avait-elle parlé ? Que deviendront ces enfants ?

Le sex shop


Près de la gare, une petite rue sale et sombre abrite le sex-shop de la ville. Loin des écoles et des regards, les clients vont et viennent, sans avoir à afficher leurs petits vices. La vitrine, après quelques plaintes de voisins offusqués, ne montre plus qu’un rideau noir auquel les lettres de néon rouge « X » donnent presque plus d’attrait que quelques sous-vêtements coquins. Le pas de la porte est sale, et malgré plusieurs passages, les adolescents ne pourront apercevoir d’images à l’intérieur, car la porte est en vitre réfléchissante. Qui veut voir se pourra regarder.
Dedans, fantaisie et variété ; tout ce que l’esprit humain peut concevoir de cochonnerie. Films en tous genres, jouets inventifs, faits de plastique ou de métal. Quelques éléments ne manquent jamais de choquer même les plus habitués. Qui pourrait se faire … à cet endroit-là ? Mais, cela doit faire mal, tout de même, se demande le couple en quête de frissons.

C’est ici aussi que les continents différents de la sexualité humaine se rencontrent. Les « libres », les adultérins, les coquins, les obsédés, les couples et les vieux garçons. Les vieilles filles. Les lesbiennes dégoûtées rapidement (ce n’est que du fantasme d’hétéro). Les homos solitaires (ne viennent pas en couple, dans cette boutique).

Tant de couleur et de goûts différents. Fraise, chocolat, et dernièrement vanille passion. Tant de pays de fabrication. Tant de nationalités, de couleurs, d’ethnies sur les couvertures. Il y a les modes. En ce moment, c’est l’Asie. L’Asie éternelle. Celle des rizières et des samouraïs.

On loue, on achète, et parfois, on revend, moyennant inspection. Les plus folles suppositions ont couru sur le marché de la seconde main. Certains apprécient.

C’est un petit magasin, rien à voir avec ce qu’on peut trouver ailleurs. Il y a beaucoup de choix, mais avec plus de place, tout le monde y trouverait son compte. C’est sûr. Mais il ne manque jamais de personnes pour se plaindre, et internet a fait beaucoup de mal à la profession, notamment pour tous les honteux. Restent les courageux et ceux pour qui le magasin de sexe c’est comme la boulangerie.

Le patron du sex-shop est apprécié de ses voisins. Il préside l’association des parents d’élèves de son quartier. Il dit d’ailleurs n’avoir pas manqué le tournant féministe.

On envisage de demander un nouveau terrain de jeu à la Mairie. C’est quelqu’un de respectable—et de craint—.

Le magasin de thés


THÉS DU MONDE, annoncent l’enseigne et les caractères sur la vitrine. La devanture de bois et de métal gris encadre de jolies vitres bleutées, à l’intérieur desquelles on voit des services à thé agrémentés de diverses petites boîtes métalliques. Promenades de l’Empereur, Joies du lotus, Jasmin enchanté, etc. sont les thés que l’on trouve dans cette grande maison qui a pignon sur rue. Depuis 1889… On dit que jadis les parlementaires ne buvaient que de ce thé-là, et qu’à l’Ambassade de Chine c’est ce thé qu’on tolère de boire de ce côté-ci de la planète. (C’est du moins ce que dira le vendeur.)

L’intérieur est fait de rayonnages bas et divisé entre un espace salon-dégustation et un espace dédié à la vente.

Y officie notre vendeur, grand aux moustaches grises et noires, indifférenciées.

Il aime son métier et le pratique depuis vingt ans. Il est entré comme apprenti et n’est jamais parti. Vendre le thé lui est facile car il connaît tous les parfums. Depuis quelques années, il s’intéresse aussi à l’accompagnement des thés : gâteaux, biscuits, fruits secs et confits, et même salé (le Lapsong Souchong doublant, d’après lui, merveilleusement bien la truite fumée). Agrémenter les repas et les brunchs lui donne un passe-temps de maître de maison qui renforce ses qualités commerciales, pense-t-il. Les clientes apprécient.

Les tables du salon sont de bois foncé recouvertes de verre, et montrent à voir des motifs marins et industriels. Quelques jeunes femmes dégustent un thé des plus exquis. Elles savent qu’ici le bon goût épouse la désaltération. Plus loin, dans l’espace vente, toutes les petites boîtes se côtoient. Le patron a souhaité, récemment, introduire des nouveautés : cookies au thé, biscuits divers, gelée de thé, vin de thé. Le thé, c’est un art. Dit-on théthèque ou théiothèque ? D’après le vendeur, c’est théthèque, mais ce sujet a fait polémique entre eux depuis leurs débuts.

Vendre le thé est une passion.

De Chine, d’Inde et de l’Himalaya, les thés côtoient, posés en vrac, les cartons, paquets-cadeaux, papiers d’emballage, photos d’Asiatiques, et les théières.

Dans la boutique, une odeur mixte de cire d’abeille (le parquet) et de Darjeeling, d’Earl Grey, de Lapsong. Bref, de méta-thé.

Une vendeuse se demande parfois si la théine peut s’évaporer ; si l’excitation peut gagner les pores par l’air, et avec elle, l’ivresse, le goût, l’inspiration, l’exaltation de l’au-delà. Des siècles de cérémonial japonais, de nomadisme turc, ouïghour, mongol, de goûters indiens, de petits matins chinois, de retrouvailles « indochinoises ». Tout est ici.

On voit du monde sur les coups de 11 heures, juste avant la fin de l’école. Le samedi après-midi. Les vieilles dames passent en rentrant d’Inde ; mais là-bas, on trouve vraiment des variétés extraordinaires !

Maintenant, des boutiques spécialistes en thés chinois ont ouvert, mais ici on se fait un point d’honneur à rester ouvert à toute l’Asie et même au-delà. Le rouge, le rooibos, dit des Antilopes, fait sensation cette année. Le voyageur heureux a fait du thé son point d’ancrage ; le plaisir urbain a fait du thé un exutoire, un calmant, et une porte vers les grands espaces, les collines semi-sauvages, et l’absolu.

Une fois par mois, on fait venir de grands spécialistes du thé en conférence ou des artistes japonais pour une cérémonie. Le lieu vit.