Les Commerces

Recueil en ligne d'histoires (fictives) sur le commerce de détail. Parution chaque lundi, à 16 heures. Par F.Benhaim.

Les vendeurs de plage

A Lacanau, on chante ainsi : ca-fé, ca-fé, ca-fé chaud ; ca-fé, ca-fé, cappucino ! Le thé à la menthe fraîch-euh, le vrai thé marocain ! Le vendeur de plage annonce puissamment. Il faut outrepasser le bruit des vagues et les cris des enfants, franchir le seuil des oreilles bouchées par les écouteurs, briser les conversations, pénétrer dans les esprits. Si vous vous en souvenez encore, comme des percussions d’une samba, si vous y pensez encore il a réussi. Le vendeur de plage est une sublimation. Il est au vendeur à la criée ce que Billy Budd fut aux marins. Il est un surpassement face aux éléments : la mer, le sable, le soleil ardent, la plage tout entière investie en un homme ou une femme qu’elle embellit, sculpte, dore et détruit. Figures sacrificielles, hommes du front (de mer), avant-gardistes de nos frontières familières. Avez-vous remarqué leurs peaux bronzées, brunies, noircies, séchées, grenelées et ridées ? Leurs jambes musclées, leurs pieds durs qui marchent dans le grain brûlant ? Les poids qu’ils portent dans du polystyrène? liquides divers, eaux lourdes, pour vous désaltérer…vous éviter de leur ressembler…vous permettre de leur ressembler un peu, en passant du temps sur le sable, sirotant quelque chose, parlant de votre vie amoureuse et de votre carrière, jetant des regards au voisin ou à la voisine, pensant aux enfants que vous n’avez pas encore ou qui ont déjà grandi, voyant les bambins en culotte au bord de l’eau, qui apprennent la civilisation de la construction à force de pelles et de pioches en plastique jaune…

Ces hommes et ces femmes n’ont pas de boutique ; ce sont les Touareg de la vente au détail, les sans-terre du soda, mais aussi ses plus grands chevaliers (les derniers seront les premiers). Ils savent esquiver les serviettes, se pencher sur une dame qui bronze et qui paie sans se relever, sans trop s’approcher, sans rien verser. Ils peuvent faire cent kilomètres en longeurs réitérées. Ils séduisent, à défaut de légionnaire. Et c’est une survivance, pour nous autres Européens et Américains de la première industrialisation. Jadis des garçons brailleurs vous vendaient le journal en vous alpagant pour vous annoncer la dernière nouvelle : la mort de je-ne-sais-quelle princesse, la guerre dans un pays à palmiers, la chute de la bourse. Ca n’existe presque plus. Certes, nous avions toujours les marrons chauds ; l’Amérique avait les hot dogs… Maintenant, dans les villes, à la faveur de la misère et du marketing de rue, on vous propose d’acheter un magazine vendu par un SDF, ou de faire un don mensuel pour une association caritative.

Mais revenons à la plage. Car sur la plage, pour les baigneurs en maillot et en bikini, nous sommes si loin derrière le Brésil, pays du futur, Empire des plages… Vous pourriez tout y acheter : jus de toute sorte, açai froid avec ou sans muesli, sodas, paréos, maillots, souvenirs, nourriture, tatouages, drogues, cœur de palmier braisé… Une société entière de marchands indépendants à vêtement orange se déploie sur les plages… travailleurs des sables… Si vous voulez quelque chose, parfois, ils vous le cherchent. Bientôt vous paierez avec une carte bleue. Les poches de liquide, la monnaie et les billets blanchis par le sable, ce sera fini. Aux Etats-Unis, ça se fait déjà. Les marchands ont leur smartphone et la petite extension qu’il faut.

A Paris, tout cela semble loin, même en été, à Paris-Plage. (Est-ce un statut, vendeur de plage ?) Mais si tout se rapproche, que le monde rétrécit, quand ces hommes et ces femmes hâlés ou calcinés passeront-ils la mer, à la faveur peut-être du passage qu’elle leur laissera, en se retirant de part et d’autre ?

Rio de Janeiro, le 11 février 2013.

A Sylvia et Pierre d’Incelli, pour les conseils, et pour la vue magnifique…

Le pâtissier

           Derrière chaque gâteau, au travers de chaque macaron, il y a la silhouette, grasse mais élégante, large mais altière, du pâtissier. Qui croirait que tant de fragiles petits macarons, de Paris-Brest finement sculptés, avec leur crème qui se montre comme les cuisses d’une danseuse de cabaret, que tant d’éclairs délicieusement allongés, étonnement épais, avec leur glaçage de sucre coloré et pastel Pompadour, rose, brun, blanc, beige, en somme que tant de délicatesses seraient le fruit de doigts si gros, mais si experts ?

La pâtisserie est la chose au monde la moins utile, en apparence. A quoi sert un Paris-Brest, en temps de grève des trains ? Quel intérêt au financier lorsque les banques s’effondrent ? Pourquoi l’Opéra ? Les billets sont introuvables ! Tenter, toujours tenter, et ne rien offrir, que le plaisir d’un moment et du sucre. Pourquoi le Ministère ne les a-t-il interdites ? Pourtant même les Scandinaves ont les leurs, et les exportent en quantité industrielle dans leurs magasins de meubles. Si les Scandinaves en ont, c’est que ce n’est peut-être pas si mauvais ? Si, si, mauvais et mal. Le serpent d’Eden était peut-être un éclair ambulant. Pourtant, à moins d’en manger chaque jour et tout le jour, ce ne sont pas les pâtissiers qui font les obèses, mais les fabricants de chips. Certes nous mangeons trop de sel, trop de sucre… Mais ceci n’est point un traité de nutrition, alors revenons au sujet.

L’achat n’est pas rationnel, c’est un acte d’affirmation de soi, de supériorité de l’esprit jouisseur sur le corps.

La pâtisserie n’est pas bonne pour la santé, mais elle l’est peut-être par effet de second tour, par acte cérébral, par décision inconsciente : le Placebo Suprême. Le sucre, et l’orfèvrerie. De ces belles constructions minutieuses et expertes, prodigieuses et épatantes, de ces refuges de princesse et de ces palais de poupées, le sucre est le ciment, la crème le mortier, le glaçage et le chocolat les peintures, les plâtrages divins, les marbres de Carrare.

On est ici pour se faire du bien. A soi, aux autres, et souvent à soi par les autres. Tant de grand-mères amènent de gourmands petits-enfants, qui reviendront en cachette pour être reconnus par un aréopage de vieilles dames rassemblées au salon de thé pour le quatre heures et les discussions du jour. Tant d’amoureux réconciliés, ou du moins, qui commencent les retrouvailles un gâteau à la main comme un brin d’olivier.

Tant d’étrangers de passage friands de friandises françaises, avides de découvertes sur le palais comme dans les yeux, au nez comme à l’oreille (mais je ne sais comment). Tant de monde qui passe.

Ici, on vend des produits exceptionnels. Les vitrines, des coffrets de verre, donnent le doux vertige.

Vous ne connaissez pas la confiture de groseilles épépinées à la plume d’oie de Bar-le-Duc. Ou le mesturet de Castres. Avant je ne connaissais pas non plus. Mais on en vend. Les madeleines de Commercy, le gâteau aux noix montagnard, la confiture d’églantine et le berawecke alsaciens (la pâtisserie d’Alsace est inimitable et ne se résumera pas ici, ô désespoir encylopédique), le fruit confit à l’italienne, la pâte d’amande, la pâte de fruits, les chocolats (on n’en fait qu’un peu, on ne peut pas tout faire). Surtout, il y a les classiques, déclinés aux épithètes prestigieux : le Parfait de ceci-cela, chocolat ou fruit de la passion, le Suprême de caramel avec ses morceaux de noix éclatées, pardon, ses éclats de noix, le Calembour d’autre chose, le Divorce (il faut être sûr de soi. Beaucoup se réfrènent.), le Diplomate (moqué au Quai, mais mangé en douce), la Forêt noire si subversive et difficile à réussir cisrhénaniquement, la madeleine pour le thé. Il faut des produits d’appel. Les habituels. Les classiques. Et c’est avec cela qu’on vendra les nouveautés, ou les antiquités retrouvées.

Affirmons-le : la pâtisserie ne désemplit pas : la crise est un mot que nous barrerons. A ceux qui disent de ne pas jouer avec leur nourriture, nous affirmons que le maniement de la crème et de la pâte poussée au rang d’art peut faire des merveilles. A qui doit-on la pâtisserie d’aujourd’hui ? Tant de choses. Au Moyen Age, la pâtisserie alsacienne était toute d’épices, de miel, et de fruits confits : plus vous manquez, plus vous en rajoutez. En Orient, si on peut appeler comme ça le Maroc, et l’Algérie, et…le Liban, dans les gâteaux, l’abeille est reine, ainsi que la fleur d’oranger… que l’on retrouve dans les exquises pâtisserie italiennes dont le sommet insurpassable serait le bien nommé semi-freddo. L’Amérique tant moquée a fini par exporter ses cupcakes et ses muffins, ses brownie et ses scones mieux que le cinéma. L’Amérique latine viendra aussi vers nous, avec sa confiture de lait et ses fruits enchantés, ceux dont nous ne pouvons rêver. La pâtisserie est bien plus que la pâtisserie. A quoi ressemblerait la pâtisserie-Monde ? la pièce montée de Babel ?

Tant de choses s’échangent, en matière de pâtisserie. Elle est au jeune Français une Marine nouvelle : apprenez-la, embarquez-vous, et allez faire fortune dans quelque ville du monde émergent en vendant des chaussons aux nouvelles classes.

De grands entrepreneurs sont partis, de rien, aux quatre coins du monde, et ils y ont ouvert des maisons qui sont revenues en fanfare, à Paris, acclamées de tous, installée à Saint Germain des Prés, au centre du monde honnête, dessinées comme des bijouteries, avec trop de personnel d’une obséquiosité harassante et des formes épurées. On y donne le sentiment de frais qui désinhibe : morceaux de figues coupées, fraises qui semblent tombées d’un arbre (!), ou lancées par le jardinier. Formes minimales : rien ne dépasse, cela ressemble à un de ces nouveaux divans italiens.

Laissons-la les secrets de la pâtisserie nouvelle. Jeunes gens qui partez : entendez-bien le message de vos aînés.

Le chic absolu, ce sera vous. L’image du pays, ce sera vous. L’ambassade officieuse, le vrai porte-drapeau, l’âme de la Gaule, enfin, vous voyez ce que je veux dire. Alors soyez les meilleurs, filles et fils de la France éternelle.

Faites les meilleures Tatin, les plus beaux choux, les florentins les plus exquis, les Baba les plus barbaresques. Sur vos têtes et sur vos doigts, une Nation se repose.

Rio de Janeiro, le 4 février 2013.

A Joël Molineux, pour m’avoir montré le Paradis.

A Pascal et Edgar Gartner-Gonzalez, qui m’y ont hébergé.

Le magasin de vidéos

Les temps sont durs. Le DVD se loue, mais la VOD, le streaming, les vidéos sur le mobile, sans compter la survie des salles de cinéma, l’ordinateur, les tablettes, le téléphone, enfin, bref, les écrans omniprésents, à quoi bon le magasin ?

On a connu la belle époque de la vidéo. Les clubs étaient partout. Le commerce était lucratif, et intéressant. Aux Etats-Unis, Blockbuster Video faisait un tabac. Ils étaient dans tous les centres commerciaux.

Aviez-vous ce film ? Je vous l’aurais conseillé. Vous l’auriez emporté, rapporté le lendemain, mais trois jours après, il fallait payer une amende. Et à cause des retardataires, les nouveautés manquaient : la frustration était telle quand la petite languette manquait au bas du boîtier, indiquant que vous étiez cuit, qu’il fallait se rabattre sur le plan B, ou C, ou le vieux Western. Maintenant c’est fini, tout ça ; tout se télécharge, tout se visionne. Depuis quand redit-on visionner un film ? Ce n’était-il fini depuis les Lumière ?

Il fallait faire gaffe à la vidéo. La rembobiner. Attention à la bande magnétique. Je regardais pour m’assurer qu’elle était bien intacte. Vérifier avant de retourner au magasin. Les films en V.O. étaient consignés dans un rayon spécial, pas de choix au départ du film comme avec les DVD. Rayon spécial, justement, au fond, les cassettes « adulte ». La ligne rouge de la moquette, relevant le brun à carrés dorés, semblait presque y conduire le curieux. Les jeunes y jetaient des regards qui se voulaient discrets.

Du comptoir on voyait toute la vie des gens : vous étiez, ou plutôt vous viviez ce que vous empruntiez. Des cassettes de film sentimental, des cassettes de gym et de remise en forme, voire des films de cuisine et de savoir-vivre, il y avait le choix.

Puis sont arrivés les DVD justement. Plus fins, même principe, ça n’a rien changé. Sauf qu’il fallait maintenant veiller à l’entretien du disque. Et puis, au fond, c’est de là qu’a commencé la déchéance.

La solution, quand un marché dépérit, c’est la qualité. Donc, ici maintenant, c’est du film d’auteur. Des films aussi pour toutes les personnes qui ne sont pas équipées dernier cri. Mais reconnaissons-le : ça se meurt, petit à petit. Louer un DVD, ça se fait encore, mais moins. Les jeux vidéo, ça marche encore un peu, mais quand on n’est pas spécialisé, faut suivre. Et on n’est pas connu pour la location de films d’auteur, car pour cela il y a des magasins spécialisés, qui d’ailleurs tournent encore bien ! Petit à petit, le patron cherche un repreneur. Dites-nous si ça vous intéresse. Faites le 06….

Paris, le 28 janvier 2013

A Philippe G.

Le traiteur

Les cadres n’ont plus le temps de faire la cuisine, pas plus que les mères de famille ou les pères divorcés qui ont leurs enfants le weekend. Les personnes qui reçoivent, de plus en plus, achètent plus qu’ils ne préparent, et le bon goût consiste, non à cuisiner, mais à savoir où trouver les bons plats déjà prêts dont on vantera les qualités rejaillissant sur les hôtes.

C’est ainsi que va le monde, et c’est ainsi que le traiteur prospère. Chaque année le chiffre d’affaires augmente, petit à petit on grapille « l’univers » de la cuisine et de la gastronomie. Ce qui est important, et que l’on voit dans les vitrines diverses, c’est (que cela ait l’air) fait maison. On voit des terrines dans des faïences blanches, beiges et brunes, qui ne sont plus toutes neuves, des céleri remoulade, des hachis parmentier, des saucisses au raifort, de la moussaka, du canard aux petits fruits rouges, et des tomates confites, le tout qui semble sortir presque de la cuisine, à peine réfrigéré, mais si vite réchauffé. Il faut un peu de film plastique.

On vend ici des produits qu’on ne trouve pas ailleurs, il y a un rayon épicerie fine, derrière vous lorsque vous faites face aux plats : confitures extra de Dordogne, poires en conserve de l’Est, spécialités régionales (madeleines de Commercy, bêtises de Cambrai, etc.). Toute la France des saveurs, comme on dirait chez Leclerc, s’offre à vous. Bien sûr c’est un peu cher, mais si vous allez au restaurant, vous n’aurez pas meilleure qualité, et vous ne serez pas chez vous. Et puis ici c’est prêt : on peut même réchauffer quelque chose pour vous, mais on n’est pas non plus spécialiste de la cuisine à emporter, donc on manque de couverts, ce n’est pas prévu pour cela. On sait bien que les supermarchés proposent un rayon traiteur ; mais on sait bien que ce n’est que de l’industriel bien présenté…

On fait varier les plats ; Madame et Monsieur, les propriétaires, changent de fantaisie de semaine en semaine et font évoluer la carte. On veille à ne pas trop proposer, car trop proposer, c’est ne rien faire soi-même. On prend en compte les nouveaux goûts, on teste, mais au fond quand on va chez le traiteur on veut des valeurs sûres. Le sol est un carrelage brun années 70 qui est toujours impeccable ; par ces temps de neige une serpillère à l’entrée vous permet d’essuyer vos pieds, s’il vous plaît. L’hygiène c’est fondamental. Jamais eu un malade en trente ans d’activité. Tout est frais, archifrais, oui Monsieur. Goûtez donc.

A vrai dire, la tendance traiteur fait mouche : les supermarchés, les Asiatiques bien sûr, et depuis longtemps les Italiens s’y sont mis. Aux Etats-Unis, certaines familles ne mangent plus que des plats du traiteur et ne savent même plus cuisiner. Cependant, avec toute l’offre, il n’y au fond rien de bon, dans les rues.  Des sandwich, des pizzas pas fraîches. Ne vous y trompez pas. Ici, on vote plutôt… On ne dit pas ce qu’on vote.

Paris, le 21 janvier 2013

La rôtisserie

             Ils suintent leur jus qui dégoutte sur le fond des fours à broches, sur des oignons et des tomates entiers. A l’intérieur et sur le trottoir, des poulets tournent et dorent sous des lumières rouges qui les font cuire… La chaleur est continue dans la rotisserie, ainsi que l’odeur du jus de poulet, de la chair croustillante des dos de poules. On rôtit aussi des dindes, des coqs, des coquelets, des pintades, enfin toutes sortes de volailles, et au comptoir, vous pourrez acheter les épices, les condiments de rigueur. On reste cependant sur la cuisson. Ici, votre four et votre barbecue sont externalisés. Plus besoin d’odeurs de cuisine, pas besoin de faire la vaisselle. Venez ici chercher votre poulet rôti, régalez vos invités, vos petits-enfants qui viennent à déjeuner.  Le rôtisseur, patron de l’établissement, a commencé sur les marchés, rôtissant et vendant oiseau par oiseau à des dames avides, pour qui le jour de marché était synonyme de jour de poulet, voire de jour de liberté (pas besoin de faire à manger). Puis, il s’est installé ici, et ses broches tournent sans cesse comme les planètes d’un système solaire. A force de regarder les poulets tourner, on se dit qu’elles ressemblent à autre chose : à de petits hommes (Dante est tout proche), à des monstres mythiques, à des grenouilles jaunes. Tout est lancé le matin, car il faut que le midi ce soit prêt à manger.

L’odeur est importante : c’est parce que vous sentez ce bon poulet, cette bonne odeur de rôti que vous entrez pour la première fois. Pourquoi ne pas vous laisser tenter ? c’est déjà prêt. Ici, on a une préparation spéciale d’épices et de sauces pour que le parfum et l’odeur soient au mieux, comme il faut. Ce n’est pas le mélange du rôtisseur tout fait. Chacun ses secrets.

Ce que les gens ne savent pas, c’est que les machines doivent être nettoyées sans cesse, et qu’il ne doit rester aucune graisse. Impeccable. Que les poules sont vraiment fermières, mais que l’approvisionnement peut parfois poser des problèmes, que tout est à faire pour que cela semble si naturel aux yeux du client, du passant. C’est comme au théâtre : le naturel a un prix, et il est le fruit d’un travail ; tous ces poulets qui tournent, comme les danseurs au Lido, ces cuisses qui virevoltent, c’est du boulot, toute la minutie et la mise en scène du maître rôtisseur.

Il y a quelque chose de très tradi à la rôtisserie, mais là encore, tout se règle désormais, tout est automatique, numérique. Il faut du bon matériel de bons rôtissoires (à bois, gage de qualité), pour bien bosser…pics simples, pics doubles,… tout un ensemble d’instruments de torture pour volailles rôties qui rendent le travail plus facile. Sur un rôtissoir moderne à bois, mettez 80, 100 poulets !

On vous sert dans un beau sac brun, anti-gras, que vous pourrez jeter aisément avec les restes, avec des pommes de terre, des tomates…

 

Paris, le 14 janvier 2013

Le magasin de cigares

La boutique est étroite. On se croirait dans un placard élégant. Un dressing. Une valise à tiroirs, à miroirs, du genre des représentants de commerce d’autrefois. Du sol au plafond, ce ne sont que tiroirs, avec pour seule interruption des vitrines et des alcôves pour présentoirs éclairés par de petites lampes, à hauteur de vue. Ces tiroirs, protégés à l’ouverture par des vitres, on n’en voit que les boutons dorés, deux par deux en rangée sur le bois ciré qui sert de doublure aux parois internes. Ouvrez un tiroir : vous trouverez des cigares, mille sortes de tabac momifié et certifié par ces petites étiquettes ou ces petits rubans. Trouvez aussi dans les vitrines, sur de petits chevalets : allume-cigare (objet qui a connu un succès fulgurant de par le monde, créature qui a dépassé son parent le cigare…), ciseaux à cigare, boîtes à cigare… Mais on ne vend pas que du tabac ou des choses qui s’y rapportent : des parfums, des boutons de manchette, car nous sommes au temple de la coquetterie masculine. Cuba est loin, avec son régime communiste. Ici ne déambulent que des hommes à embonpoint, à cravates et à nœud papillon. Le cigare, c’est un plaisir, c’est un style. Ca pue, pensent certains (certaines). Ca teinte l’haleine, ça colle aux habits, ça hante une pièce, un bureau, comme dans les films policiers, les bureaux du détective privé. C’est comme le dessert d’un homme au régime, ou qui voudrait varier les plaisirs. Et puis il y a l’objet par lequel le scandale arrive, invétérablement phallique, le cigare de la puissance fantasmée.

Bien sûr, ça sent le tabac. Un tabac fort et parfumé, une odeur refroidie par la climatisation qui doit fixer la température idéale pour la conservation des feuilles. Les vendeurs sont exquis, polis, serviables et savent faire la conversation. Ils sont bien habillés, en costume sombre, vous servent comme à la maison. Une simplicité désarmante, mais si urbaine, courtoise. Certains clients viennent en coupé de province (disons, 200 kilomètres à la ronde). D’autres viennent de plus loin, et profitent de leur weekend à Paris, avec ou sans la famille. De nombreux fils ont, par le vol des cigares de leurs pères, forcé ces derniers à venir s’approvisionner en urgence ; de tels petits délits sont légion ; les pères courroucés ou amusés accourent alors pour renouveler leurs emplettes.

Avec les années, on connaît le client. A la fin, c’est plus.

Ce magasin est un maillon, dans une chaîne qui tient en plusieurs lieux : le barbier ancienne façon, le cordonnier de la rue de Sèvres, etc. C’est un circuit, tout le monde se connaît. L’union s’est faite par le bas, c’est-à-dire par la clientèle. Il y a chez les vendeurs et les chefs un sens aigu du rang : on le tient parce qu’on l’occupe ; on le cultive. Côtoyer les puissants, c’est, déjà, l’être un peu soi-même.


Paris, le 5 décembre 2012.

Le cordonnier


                        Les ateliers ont changé au fil du temps. Le métier s’industrialise, les machines se numérisent, après avoir gagné en carrure. Les produits chimiques ont remplacé le sang et le sel des tanneurs, mais un morceau de cuir au mur rappelle l’animal, et l’odeur est toujours forte, qui vous prend à la gorge et au nez quand on travaille vraiment. Certaines choses n’ont pas changé. Quand vous passez le seuil d’un magasin de denrées alimentaires, de pain, ou que vous allez quérir la réparation de vos chaussures, vous êtes comme ceux d’autrefois, les aïeux à perdre de vue. Sans se chausser, on n’a jamais rien fait, et même si on peut acheter et jeter ses chaussures, les chaussures de cuir restent chères et se réparent, et elles se réparent ici. Dormez sur vos deux oreilles, cordonniers, grâce à vous, le sort de l’obsolescence calculée et du cycle de vie du client sont amadoués. Faites durer, 15, 20 ans ! Ces chaussures, vous montre le cordonnier à ses pieds, je les ai depuis vingt ans. Plus ! enchérit sa femme.

Le décor est brun, marron, sombre. On y fait du bruit, à se demander comment ils font, car ici on fait chaussures et clés. Et plaques. Et tampons, mais ça se vend un peu moins. On vend des lacets. Au mur, des clés suspendues par centaines, neuves, sur des crochets fixées dans un grand panneau gris qui couvre tout un pan de mur, comme le tableau de clés d’un immense hôtel de l’âge industriel. Chaque centimètre est utilisé. Sous les clés, des chaussures ensachées dans des plastiques bleus attendent leur propriétaire.  A travers le drap bleu, on aperçoit les talons refaits, les bottes, les chaussures de ville, les ballerines cassées de lendemains de fête ou les souliers de danse. Des noir, des brun, des rouge, des couleurs fantaisistes, tout cela est entassé pêle-mêle et attend. Ailleurs, des paires étiquetées attendent leur soin, dans ce bloc opératoire où on a du mal à distinguer les urgences entre elles.

Certains viennent le lendemain, impatients, ignorant la date indiquée sur le ticket. D’autres viennent trois mois après, c’est pour cela, on essaie de faire payer avant, car le loyer n’attend pas. Ce métier est donc : bruyant, odoriférant (produits en tous genres, cires, …), physique (l’avez-vous agripper les semelles, user ses yeux sur les clés), peu recommandé sûrement par le Ministère de la santé, peut-être pas classé dans les métiers pénibles, et on croirait l’avoir mieux reconnu dans le passé. Il est dommage, vraiment, qu’on ne puisse réparer les basket aussi, quel gâchis. Mais au fond, tant  mieux,  il a déjà tant à faire. Ici vous trouvez quantité de plaques et d’applications inconnues du métal. Savez-vous que vous pouvez prendre une plaque d’immatriculation pour enseigne ? Qu’on vous fixera la nouvelle plaque en cinq-sept ? Tout cela est facile. La clé met dix minutes à faire. Mais comme les baskets, certaines clés ne se font plus. Au nom de la sécurité, on  a introduit l’OGM de la clé : la carrée à dents, la rectangulaire, etc. Tout cela ne se reproduit pas. Ou cela coûte cher, il faut être agréé. Le métier change.

Les machines sont imposantes, et leur couleur orange années 80 est salie par la graisse qui envahit tout, même les mains, même les doigts. La cire noire semble avoir tout recouvert, sauf les clés dorées qui scintillent dans la lumière du jour. Où êtes-vous mes clés ? Dans ce temple de Saint Antoine, certaines femmes viennent chaque jour ou presque pour avoir perdu leurs clés. Un jour pour un certain Monsieur le cordonnier a décidé de garder un double. Ne perdez pas vos clés, on n’est pas là le week-end.

Ah, on ne prend pas la carte ; c’est chèque (illusoire) ou liquide. Il faut vous chausser, alors, vous ne dites rien.

 

 

 

Paris, le 31 décembre 2012.

A Perrine Benhaim pour le gîte du malade.

Aux instruments à vent


La forge, l’atelier, l’antre de Vulcain pour Mozart, comme une gravure vivante, est visible depuis la rue, par une grande vitrine, comme les cuisines des boulangeries nouvelles. Ca résonne des bruits de métal frappé, comme dans les armureries anciennes, dans les mines, dans tous les Klingenthal et manufactures des rois de France (Klingen-thal, le val des cling), comme à la boutique du ferronier, ou de l’orfèvre : tape, tape, tape, contre le bronze, le cuivre, les petites pièces, les morceaux, les bouts. On aiguise, on affûte,  on cale, sans forcer. Des machines, des enclumes, des marteaux, des appareils de serrurier. Les reflets dorés colorent la lumière blanche du néon, dans cet espace gris et brun, posé sur un linoléum noir, type ascenseur, où trois hommes assis travaillent sur un plan qui s’étire d’un mur à l’autre, modelé lui aussi, d’une mer à l’autre, devant une rangée de tournevis pointés au bas. Trois hommes entrés comme apprentis (fac de philo, BTS, etc.). Ca se fait encore. C’est même le meilleur moyen de garantir son emploi, une fois qu’on a trouvé son patron. Réparateur d’instruments, c’est une drôle de vocation, une belle vocation, une vocation d’artisan musicien. Un défi à Pôle Emploi, aux politiques publiques et aux parcours ordinaires, linéaires et monotypés que l’on voudrait imposer aux jeunes. On peut être deux choses en même temps ; on peut étudier et utiliser ses mains, quand même, par la suite. Que d’étonnements la vie nous procure.

A côté, car le magasin a prise sur plusieurs façades, ce sont les clarinettes (ici, c’étaient les saxos). L’espace de vente, c’est plutôt ici. Clarinettes en vitrine, clarinette au mur, pièces et morceaux de clarinette sur les tables de travail à l’entrée du magasin, là encore, en vitrine. Il ne s’agit pas seulement de se montrer, d’exposer le labeur ; il s’agit aussi, pour l’artisan, de voir : la lumière, les passants, la vie au-dehors, les clients qui rentrent. Les murs à l’arrière sont lourds de sacs, mallettes, caisses, bagages : on se croirait dans une maroquinerie, car au cas où vous ne l’auriez jamais remarqué, un des principaux défis d’un instrument, même d’un instrument à vent, c’est de le transporter. Le mener d’un endroit à l’autre, voilà l’affaire, quand on est violoncelliste. Ici, c’est un peu ça, un peu seulement car la clarinette peut se démonter, mais il y a toujours mille autres choses à prendre, les partitions, le matériel d’entretien, etc. Voulez-vous un instrument de bois, de plastique ? Vous trouverez. Réparation de pièces. Tampons. Liège. Arrangements. Réglages. Parfois la réparation coûte autant que l’instrument—c’est comme une voiture—. Mais toutes les clés, argent sur noir, tout ça est si joli ; on dirait un petit orgue portatif ; une œuvre du génie horloger et esthétique du dix-huitième siècle rejoué et perfectionné par le dix-neuvième, un esprit perdu, d’une époque où la mécanique des touches et des automates promettait l’avenir comme aujourd’hui l’intelligence artificielle.  Le magasin est profond, il a même un sous-sol, et l’on vend les anches, les capuchons, écouvillons, sticks de cire. Affaires de luthier. Quand on vient ici pour la première fois, on croit entrer chez les habitués. On voudrait se présenter. Entrer au club des musiciens.  Ici on reçoit, on discute, on recommande, c’est entre Bricomarché et bijouterie, entre les outils et l’artisanat de collection, le plaisir est intact, comme on dit. Dans notre époque, mais hors de notre époque, et pourtant, nous sommes bien dans notre époque.

Paris, le 24 décembre 2012.

A Daniel Jost, pour la musique.

A tout le monde, joyeux Noël.

La gaufrerie

La guerre de la gaufre est lancée. Dans une rue voisine, il y en a une autre, qui vend des liégeoises dorées au caramel. 2€50 au contre 3, 3€50 contre 4, iront-ils vraiment comparer ? A Paris il n’y a pas vraiment de marché de Noël, pas vraiment de tradition et les décorations sont épouvantables, ou au mieux étranges.  On n’est pas en Alsace ! Mais maintenant, on aura les gaufriers, pardon, les gaufreries, enfin, les gaufres. La Belgique a du bon, pense le promeneur ou l’acheteur de Noël, le gamin en vacances ou qui attend de l’être, la vieille un peu gourmande. La gaufre est chaude et dans ce froid, cela fait du bien. Elle est calorifique. L’hiver le requiert. Elle est craquante, et nos dents ne demandent qu’à retourner chez le dentiste.

Goûtez les saveurs ; les parfums. La gaufre, c’est comme tout, ça innove. Fourée au chocolat, cannelle, miel, cardamome. Brevetée. En Belgique on a poussé les choses. Le hamburger, les avions, les voitures évoluent…pourquoi pas les gaufres ?! La prochaine expansion industrielle des Belges sera peut-être celle des gaufres… En tout cas la World Gaufre, la Global Gaufre, la World Waffle est parmi nous. Adieu ! crêpes, churros, marrons glacés. Arrière, Bretons, Charlemagne est de retour ! Fini ces goûters de rue que nous remettent des mains suspectes (et l’hygiène dans tous ces bouibouis ?). La gaufre est hygiénique ; il n’y a qu’à voir les carrés du gaufrier ; ils nous inspirent confiance. Elle est médicale. On dirait un appareil de bloc opératoire. Un dessin industriel. Une utopie de Mondrian. Un morceau de machine à café contemporaine. D’ailleurs le gaufrier est tout technique, avec ses rangées et sa pince associée. On parle de conquête du monde pour la gaufre belge. Chine ! Afrique ! Amérique ! L’Amérique nord-américaine ne connaît que la gaufre faussement belge, la rococo, la Belgian Waffle. Opportunité… Mais ici on est loin de tout ça. Le puriste vous l’expliquera : il y a la gaudre de Bruxelles et celle de Liège. L’une est plus diététique que l’autre (toutes choses relatives)—mais ce n’est pas celle que l’on vend. Et malgré les puristes, on vient de lancer la gaufre en sandwich, avec du fromage de chèvre, du jambon et tutti quanti, comme les croissants sandwich. Ca semble marcher.

Ici, uniquement du sucré. On choisit depuis la rue, devant une vitrine où trônent gaufres et gaufrier, condiments et parfums. Tout est fait devant vous. On paie à l’intérieur, mais la façade est ouverte, on peut discuter depuis la rue ; tout est naturel, tout est fluide.

Il y a un vendeur, et un patron. Le patron parle, le vendeur sert, au fond, on ne sait pas trop bien qui vend : disons qu’ils sont deux. Avec la gaufre, un petit carton car c’est chaud, et une serviette qui colle à la pâte. Ca laisse du sucre chaud sur les doigts : gardez votre serviette, ou prenez-en une autre. Le service est là, la parole est libre ; on se croirait chez le boulanger de quartier. On veut durer.

Le magasin de porcelaine

Un éléphant dans un magasin de porcelaine, c’est oublier un enfant dans un magasin de porcelaine. Les mères qui entrent avec leurs mômes et leurs ballons ne se rendent pas compte, ou plutôt, quand elles s’en rendent compte, c’est trop tard. Qui croirait qu’une pièce de forme coûte autant ? Qui croirait que Limoges, Villeroy et Boch, Sarreguemines, que tout cela est si fragile ?

La France est un grand pays de la porcelaine : un Premier ministre a dû le déclarer un jour, car il y a Gien, (Limoges encore), (Sarreguemines, encore), et puis les faïences, toutes ces faïences. Le cristal de Baccarat. Ici, c’est plutôt porcelaine. Trouvez un régal des yeux pour vos convives. La porcelaine se porte bien en temps de crise, mieux que le verre, dit-on. Mais on dit beaucoup de choses. Retenez ceci : c’est ici que le bon goût rencontre le repas. Et bien plus ! La porcelaine peut tout être : horloge, statue, figurine, ou toute autre chose décorative et inutile, mais l’utile et l’inutile, c’est comme les goûts et les couleurs.

Des promeneurs viennent regarder, admirer, rêver d’acheter ; des dames viennent racheter des pièces cassées. C’est une façon de léguer. Collectionner un service peut d’ailleurs prendre toute une vie ; on achète le tout, pièce par pièce. Des touristes, et de jeunes mariées, et leurs familles avant le mariage. Le service reste un passage obligé pour les beaux mariages. C’est le moment dans la vie, le moment ou jamais. Après les enfants viennent, et c’est aux remplacements qu’il faudra songer. En fait, chacun veut de la porcelaine. On a cru que ce serait fini ; que l’esprit fonctionnaliste de formica, de verre et d’aluminium allait tout remplacer par du jetable. Du pratique. Du lavable. Du solide. Mais les années ont éprouvé le concept, et le jetable, lavable, pratique et solide ont changé de notion, de définition. Désormais la porcelaine va à la machine. Elle tient mieux, enfin un peu mieux. Et puis elle est terrienne ; immuable. Kaolin, feldspath, argile, et quartz… Et c’est le prestige. Le prestige…

Une artiste lettone travaille la porcelaine blanche avec de l’argent. De subtils et magnifiques motifs ponctuent le blanc neige de traits vifs, comme les affleurements d’une mine.

Armani, Ralph Lauren, les marques japonaises… quand on veut ses lettres de noblesse, et qu’on a commencé dans la soquette, on fait du linge de maison, on fait des services en porcelaine. Du Louis XV, en somme. Revisité, bien sûr ; les assiettes sont plutôt carrées, le design est minimaliste ; il faut que cela rappelle le vêtement, la boutique. Même les fabricants de machine à café font faire de la porcelaine. Ici, on ne vend pas de tout ça. Qu’ils vendent cela dans leurs propres établissements. Mais c’est, tout de même, de l’art. Arts de la table. Un festin de formes, de dessins et d’artistes commissionnés par les vieilles maisons.

On ne déborde pas trop sur les arts de la table ici ; ou du moins on en reste au plateau. Vous trouverez de quoi fixer vos nappes, de quoi poser vos couverts, de quoi vous essuyer la bouche. Vous trouverez de quoi tenir des bougies, même de quoi les allumer. Mais on reste « sur » la porcelaine. C’est elle la reine des lieux.

Les rayons grimpent jusqu’en vitrine ; du coup, on ne voit pas grand chose de la boutique, simplement l’écriteau : PORCELAINE, et les différentes collections à l’intérieur. On a un peu de mal à circuler. C’est comme un bord de falaise : la crainte de l’accident vous fait surveiller le moindre pas, et tout paraît étroit.

Paris, le 10 décembre 2012.

A Ilona Romule, pour son travail exposé à Strasbourg, il y a au moins dix ans.