Le traiteur

par Frédéric Benhaim

Les cadres n’ont plus le temps de faire la cuisine, pas plus que les mères de famille ou les pères divorcés qui ont leurs enfants le weekend. Les personnes qui reçoivent, de plus en plus, achètent plus qu’ils ne préparent, et le bon goût consiste, non à cuisiner, mais à savoir où trouver les bons plats déjà prêts dont on vantera les qualités rejaillissant sur les hôtes.

C’est ainsi que va le monde, et c’est ainsi que le traiteur prospère. Chaque année le chiffre d’affaires augmente, petit à petit on grapille « l’univers » de la cuisine et de la gastronomie. Ce qui est important, et que l’on voit dans les vitrines diverses, c’est (que cela ait l’air) fait maison. On voit des terrines dans des faïences blanches, beiges et brunes, qui ne sont plus toutes neuves, des céleri remoulade, des hachis parmentier, des saucisses au raifort, de la moussaka, du canard aux petits fruits rouges, et des tomates confites, le tout qui semble sortir presque de la cuisine, à peine réfrigéré, mais si vite réchauffé. Il faut un peu de film plastique.

On vend ici des produits qu’on ne trouve pas ailleurs, il y a un rayon épicerie fine, derrière vous lorsque vous faites face aux plats : confitures extra de Dordogne, poires en conserve de l’Est, spécialités régionales (madeleines de Commercy, bêtises de Cambrai, etc.). Toute la France des saveurs, comme on dirait chez Leclerc, s’offre à vous. Bien sûr c’est un peu cher, mais si vous allez au restaurant, vous n’aurez pas meilleure qualité, et vous ne serez pas chez vous. Et puis ici c’est prêt : on peut même réchauffer quelque chose pour vous, mais on n’est pas non plus spécialiste de la cuisine à emporter, donc on manque de couverts, ce n’est pas prévu pour cela. On sait bien que les supermarchés proposent un rayon traiteur ; mais on sait bien que ce n’est que de l’industriel bien présenté…

On fait varier les plats ; Madame et Monsieur, les propriétaires, changent de fantaisie de semaine en semaine et font évoluer la carte. On veille à ne pas trop proposer, car trop proposer, c’est ne rien faire soi-même. On prend en compte les nouveaux goûts, on teste, mais au fond quand on va chez le traiteur on veut des valeurs sûres. Le sol est un carrelage brun années 70 qui est toujours impeccable ; par ces temps de neige une serpillère à l’entrée vous permet d’essuyer vos pieds, s’il vous plaît. L’hygiène c’est fondamental. Jamais eu un malade en trente ans d’activité. Tout est frais, archifrais, oui Monsieur. Goûtez donc.

A vrai dire, la tendance traiteur fait mouche : les supermarchés, les Asiatiques bien sûr, et depuis longtemps les Italiens s’y sont mis. Aux Etats-Unis, certaines familles ne mangent plus que des plats du traiteur et ne savent même plus cuisiner. Cependant, avec toute l’offre, il n’y au fond rien de bon, dans les rues.  Des sandwich, des pizzas pas fraîches. Ne vous y trompez pas. Ici, on vote plutôt… On ne dit pas ce qu’on vote.

Paris, le 21 janvier 2013