Les Commerces

Recueil en ligne d'histoires (fictives) sur le commerce de détail. Parution chaque lundi, à 16 heures. Par F.Benhaim.

Catégorie: Les Commerces

La brocante

Les objets trônent sur le trottoir. Vieille roue de charrue, chaises de bistro, petit guéridon, petits tableaux. Disposés d’un côté comme de l’autre de la porte d’entrée, ils annoncent, de loin, que vous êtes chez le brocanteur. A l’intérieur, une salle mal éclairée et obstruée de toutes parts, de bas en haut et de haut en bas, par des objets en toutes sortes, qui se dressent, s’accrochent, pendent ou s’empilent. Partout, des choses. Il y a toujours un peu de bazar chez un brocanteur ; cela semble une propriété particulière de la récupération.

Dedans, il y a de petits tableaux religieux accrochés, ainsi que des bibelots. Il y a des vases, de l’argenterie, et des boutons de manchette dans une vitrine, que l’on ouvre avec des clés. Il y a deux trois fauteuils Louis XVI : adaptez-les à la façon déco. Mettez-y du rose, du violet, des pois ! osez ! Il y a des tapis, un ou deux qui sont usés par endroit. Ca ne peut pas être parfait. Mais il vaut mieux avoir cela que du préfabriqué suédois.

Au fond, il y a des armoires, décorées d’anciens plats de porcelaine à motif révolutionnaire. Du plafond pendent des lampadaires ; des rideaux rouges, cramoisis, des tapisseries un trésor de choses jamais revisitées, oubliées, dont il faudra changer l’usage. Vous pouvez, par exemple, prendre l’encrier pour porte-savons. Vous pouvez prendre le pot de chambre pour y planter des fleurs. Vous pouvez, vous pouvez… A vrai dire, dans les magazines de décoration, c’est toujours cette petite touche de fantaisie qui fait la différence. Imaginez votre intérieur dans un tel cadre. Imaginez le ravissement de vos convives, l’admiration de votre belle-famille, la jalousie de vos amis. Tout ça pour un prix modique en francs barrés, en euros maintenant. Sans les antiquaires, aurions-nous conçu l’esthétique du déchet ? Le charme du vieux ?

Acheter une antiquité, c’est acheter sa part du passé, de prestige et d’inutile. C’est comme se faire une place dans l’histoire. Pavanez dans vos meubles : soyez Choiseul ; vous êtes Marie-Antoinette. La babiole vous y transporte. La robe de chambre en soie vous donne des airs de Prince et de courtisane à la fois, c’est au choix ; c’est selon vous.

Vous ignorez peut-être qu’il faut chiner, aller chercher tout cela, passer des heures à remuer les greniers, les collections des particuliers, et la poussière. Avec le vieux bois et le papier jauni, point de lissage, point de process. Mais les coups portés par les années, les nervures, les trous, les bosses. Il arrive que l’on découvre au détour d’un tiroir, chez le brocanteur, un objet fort utile, dont nous avons quitté l’usage. Ô contemporain, entends cela, car ce qui s’est fait avant valait, parfois, le présent.

 

A l’unique et inimitable Michèle Gartner

 

Le magasin de chaussettes

         Trois sections se font concurrence : hommes, femmes, enfants. Dans chacune des trois, découvrez les nouveautés d’un pied original. Depuis qu’un Premier ministre s’est affiché en chaussettes toutes couleurs, couleurs vives, ce qui a fait courir les plus folles rumeurs…, depuis que des PDG, des vedettes de la finance, des hommes des plus sérieux se sont affichés avec des bas à la Nina Hagen, la chaussette est de retour. Cette fois la mode n’est pas venue de la gauche, mais bien de la droite. Après la montre, le bouton de manchette, la fantaisie a conquis un nouveau territoire : le pied. Sous votre costume des plus austères, arborez votre vraie nature, folle, colorée et audacieuse. Choquez votre secrétaire. Surprenez le consultant américain. Etonnez l’émir. Ebahissez l’avocat russe. Oui, c’est bien vos chaussettes, cette tache de rouge éclatant qu’aperçoivent de loin comme un soleil levant toutes les souris de la salle de réunion. Et cela commence ici.

            Dans la vitrine, on affiche les chaussettes de la saison automne-hiver 2014. Cette année, le brun, mais aussi l’orange sont à l’honneur ; les motifs. Du côté des matières, on est à la recherche des extrêmes : d’un côté, la laine des plus moutonnières, à la limite de l’animalité ; tombée de la bête ; à peine lavée, dira-t-on. D’un autre, le plus synthétique des synthétiques, la chaussette technologique, qui vous éclaire, vous réchauffe le gros orteil et envoie des SMS. Bien sûr, je caricature, mais, vraiment, à peine. Le magasin existe depuis un an ou deux et il s’adresse à tous les publics. C’est chouette, d’ailleurs, car on sent que ça prend et que les gens en redemandent. Il y a de bons clients, des collectionneurs. Je crois que depuis qu’on a ouvert, les gens jettent plus facilement leurs chaussettes, pour pouvoir en racheter. Moins de tolérance pour les trous. On découvre, en fréquentant ce lieu, que chaque chaussette a sa cause. Avec les saisons, impossible de se chausser de la même manière. Avec les paires de pompes, c’est la même chose ; à chaque chaussure sa chaussette, c’est comme tout dans la vie. Chacun sa moitié. Alors on essaie les rayures étoilées pour aller avec les baskets, disons, Converse. Alors on essaie aussi les chaussettes à fil fin d’Ecosse (pourquoi l’Ecosse ?) pour épouser ce costume si élégant acheté l’an dernier aux soldes d’une grande maison (soldes, privées bien sûr). Alors on tente ces chaussettes orange pour espérer, avec cette jupe qui sait-on jamais verra un jour la proposition de fiançailles. Une chaussette, vous savez, cela vit comme son propriétaire, dirais-je, son maître. Elle vous accompagne, dans les hauts et les bas ; les randonnées, les inondations, les flaques d’eau, les jours de sécheresse, les jours mal chaussés, les courses pieds-nus sur la terrasse ou dans le jardin (horreur absolue), les glissades sur l’escalier de bois trop bien ciré de votre belle-mère (à croire qu’elle fait exprès, heureusement que ces chaussettes ne dérapent pas trop, juste ce qu’il faut…). Une chaussette, c’est attachant.

Dans les rayons, donc, trouvez votre bonheur. A gauche, les femmes. Au fond, les hommes. A droite, et près de la caisse, les enfants. Que c’est chou, les chaussettes des petits. Non, mais regardez-moi ça. On dirait un bonbon, celle-ci. Vous vous rendez compte ? C’est tellement petit. Oui, je sais, mais ça grandit vite ! faut en changer presque tous les mois, alors ici, une fois par mois, on organise une bourse aux chaussettes. Faut les voir les bébés essayer de petits chaussons : le plus endurci des non-parents en deviendrait mère de famille nombreuse. Et les gamins plus âgés, il faut leur prendre des modèles résistants, car vous savez à dix ans, un vêtement ça fait son temps, particulièrement une chaussette, et ça va partout ! Celle-ci est un vrai 4×4, et on l’a en plusieurs coloris. Vous aimez ? Il n’aime pas le rouge ? Oui, ça se comprend, moi non plus ! Alors, voyez, avec ça, ce sera un vrai chef…

Question prix, ici, la chaussette atteint un stade nouveau. Quelque peu semblable au macaron avant son irrésistible ascension et son émancipation en boutique spécialisée. La chaussette, avant, était le parent pauvre des achats ; seuls quelques connaisseurs savaient sa valeur, la nécessité bienheureuse de la chasser à part dans un samedi après-midi consacré à l’habillement ou aux cadeaux de Papa, de Beau-Papa. Maintenant, cette science s’est répandue, grâce à l’intervention divine de la Mode, et cette Providence a porté en cette humble échoppe…les masses. Il a fallu, face au succès, préciser que la maison ne rembourse absolument pas les chaussettes usées, même une seule fois, et que pour le reste, on est de toute façon tout à fait réticent. On n’est pas aux Etats-Unis. Vous n’êtes pas au Festival des retours. Vous vous rendez compte, si on gérait ça toute la journée, avec ce qu’il faut faire, et les charges, et les tickets qu’il faut garder, et la machine à CB qui tombe en panne de temps en temps (tout le monde veut payer en CB, même pour le moindre article d’1 euro…de toute façon on ne vend rien à 1 euro…).

Le succès de ce magasin, Madame, Monsieur, a conduit à soutenir l’Industrie française. Il ne suffit pas qu’un ministre s’affiche en soquettes gauloises. Il faut aussi qu’on les vende, qu’on les achète quelque part. Quelque part, c’est ici. Derrière les vitrines de bois à l’allure si classe, dans cet espace à la moquette épaisse et confortable, régulièrement nettoyée, pour qu’on se sente tout à fait bien en simple chaussette, comme dans un motel américain, comme dans un salon anglais, vos pieds ont un temple à leur mesure.

Strasbourg-Paris le 30 août 2013.

 

La baraque de hot dog

C’est une ville côtière, où la conduite est primordiale. C’est une ville américaine, donc il faut pouvoir tout faire en voiture ; la distance est importante. Quand vous avez faim, vous avez envie de vous arrêter. Arrêtez-vous à la cabane à hot dogs. Elle est sur la droite, dans le parking du supermarché. Une petite maisonnette. Faites le tour, gauche, puis gauche, garez-vous devant la fenêtre. La vendeuse vous y accueille, de 8h à 16h chaque jour, 17h le dimanche, car il y a du monde avec la plage. On propose ici plusieurs sortes de saucisses de hot dog, car le hot dog new-yorkais n’a pas épuisé le hot dog, loin de là. Saucisse de Francfort, saucisse végétalienne ou vegan,…

Sur le parking, il peut faire chaud, mais ici, il pleut, surtout. C’est le climat : doux, mais pluvieux. L’hiver, les gens passent, s’achètent un hot dog. Au choix : choucroute, ketchup, moutarde jaune. Moutarde bio au vinaigre de cidre. Wasabi. On mélange les influences ; New York, c’est loin. La dame qui tient la baraque fait aussi des frites, et des brownies maison. Le café, ça dépend des jours, en général il y en a, mais ici, c’est plutôt hot dog, et on manque de place, et on ne peut tout faire. Si vous cherchez du café, il y a un drive-in, un peu plus loin, elle fait du très bon mocha. Oui, tout ça se fait en voiture, mais remarquez que si vous voulez bien manger, il faudra descendre. Après tout, pourquoi les chaînes de fast food seraient-elles les seules à profiter de ce système ? Pourquoi réserver une façon de vendre aux bandits ? demande la dame qui est une ancienne d’une de ces chaînes de poulet.

Au moins maintenant elle paie ses taxes sans avoir à demander l’aumône à qui que ce soit. Contre les vols, elle s’est posée la question d’avoir une arme, mais elle a des enfants, et ça n’a pas de sens, autant filer la caisse et sauver sa peau. Ce serait bien que ça marche, et d’avoir un restaurant un jour, un vrai, ou un café, enfin quelque chose où on s’assoit, même une plus grande baraque au bord de la route. Mais comme qui dirait, il faut commencer petit…

Naselle, 17 août 2013.

Déjà ! 

Magasin de skate

Ici c’est plus qu’une boutique. C’est un centre social et communautaire. C’est un salon. C’est un showroom. C’est une exposition ; celle d’un mode de vie. T-shirts de couleurs vives, aux dessins humoristiques ou artistiques, représentant les scènes de la vie d’un skater. Celle où il parle à un extraterrestre. Celle où il parle à un hibou sur roues. Scènes de la vie psychédélique.

Ca se présente ainsi : devant, le magasin ; on y vend des vêtements, des boucles d’oreilles (une laine rigidifiée à couleurs bariolées, mais ça gratte, non ?), des pantalons, des sweatshirts à l’effigie des skaters et de cette ville si emblématique, pleine de collines dangereuses et exaltantes. On vend du matériel de réparation. On vend des roues, et des planches, seules, comme s’il s’agissait de planches de surf ; une lame décorée de dessins magnifiques et volubiles ; comme des tatouages sur un bois sacré.

A l’arrière, un espace de réparation, de montage, mais en réalité, c’est sur le comptoir, au milieu, que le patron, un petit homme blanc assisté de sa compagne asiatique, opère. Il est habillé en sweatshirts et en pantalon de cargo. Il porte de ces basket plates en toile qu’on vend aussi ici : légères, un rien habillées mais complètement sportives ! Vous voici chaussé pour les pins du Pacifique comme pour le bitume des villes californiennes. A l’arrière sa compagne travaille elle aussi sur des skateboard. Le skateboard a évolué avec les modes. Il était années 80. Il a été années 90. Il est années 2000, et 2010. Il ne bougera pas ; il reste, et continue d’évoluer, et de rassembler les jeunes générations, de plus en plus de filles, d’ici à Rio, d’ici à Paris.

Ici, c’est aussi un centre communautaire ; on apprend aux enfants comment rouler. Vous pouvez inscrire vos marmots. Les enfants tombent pas mal, oui, mais ils se remettent plus vite que les adultes, explique le patron au passant qui frissonne à l’idée des sauts et des chutes si coutumières. Ce goût de la glisse, de la vitesse et du danger, c’est notre façon de jouer avec les taureaux ; de courir parmi les lions ; de partir à la chasse et de risquer sa vie. Peut-être que certains d’entre nous ont gardé plus de gènes de chasseur-cueilleur. Peut-être que certaines filles et certains garçons ont besoin de libérer leur énergie. J’ai déjà tout entendu. Mais en observant tout cet art de vivre, toute cette société, le sens du mot « tribu » semble prendre tout son sens ; d’ailleurs, à côté, celle des cyclistes a élu domicile sur le même modèle, boutique, atelier et même café. Une vie en soi. Une vie à part. Un monde plus doux, mais plus casse-cou.

San Francisco, 11 août 2013.

Maroquinerie

C’est une grande maison parisienne, que vous connaissez tous. Sa petite boutique à l’aéroport vend toute sortes de marchandises dont certaines à bon prix.

C’est les soldes. Ici, il s’agit de sacs. Mais pas seulement. On vend aussi quantité d’accessoires pour tous les budgets. C’est qu’on invente de nombreuses nouvelles choses à base de sac : petit porte-monnaie, grand porte-monnaie, moyen porte-monnaie… Trousseaux de clés avec des lanières de cuir comme un ornement. Ne perdez plus vos clés, montrez-les en spectacle, chérissez-les, attachez-les à votre sac à main. Il y a des sacs en tous coloris, en tout genre. Un sac à main, c’est un temple, c’est l’incarnation de « la » femme ; de son organisation et du train-train quotidien qui la rend si « femme », parce que précisément elle fait les choses autrement ; elle opère depuis son sac à main, et avez-vous remarqué comme c’est chic et élégant. Justement, on ironise souvent sur le sac à main des femmes ; combien d’hommes plaisantent en comparant ce fouillis, où elles seules se retrouvent, à leur mallette ; mais l’observateur songera en parcourant les rayons de sacs en forme de U que le sac est conçu précisément pour être en pagaille ; tout doit s’y mélanger. L’exact contraire du rayon homme, où on vante, non le velouté du cuir, mais le poli nickel qui dévoile un ensemble méthodiquement carré et pré-pensé. D’un côté, le chaos créatif et élégant, l’amas programmé, qui contraindra notre femme moderne à doubler son sac comme elle double sa journée. Le sac est un glorieux objet, sujet de toutes les folies et de toutes les dépenses. C’est la poche de la fécondité, le sac de la semeuse ! La marsupialisation, au bout d’une anse. Un peu plus loin et de l’autre bord, d’élégantes mallettes qui promettent à notre client pressé, important, mais méticuleux et élégant, une réussite complète grâce au rangement compartimenté de ses cartes de visite, documents et appareils électroniques. Même complément de prestige social, bien entendu.

Mais laissons là la guerre des sexes, et revenons au sujet de nos sacs. Avoir un sac, c’est avoir besoin de le remplir de choses ; toujours les mêmes (qui conserve son hamster dans son sac à main ?). Ainsi donc, à côté, vous pourrez acheter le maquillage qui convient. Ici même, vous ne manquerez pas de considérer la bourse, le porte-clés, disions-nous, le nécessaire de toilette. Regardez aussi, pour votre téléphone, ce sublime petit étui. Oui, croco, mais vous avez aussi celui-là, dont le cuir est comme une peau de bébé. Caressez-le, il roucoulerait presque. De toutes ces couleurs, de toutes ces façons, considérez aussi les formes. On a pris le U. Mais voyez-vous ce sac carré (il est minuscule) ? Vous pourrez y ranger une paire de clés, un crayon de khôl, un téléphone et un petit porte-monnaie, et une ou deux bricoles qui ne se disent pas. Oui, ça vous va à merveille. Mais Madame, que vous êtes élégante ! Pliez bien le bras pour le promener, oui, comme ça, ou portez-le à la rebelle, le bras allongé, comme vous voudrez…

 

 

 

Nice, le 29 juillet 2013.

Savonnerie périssable

C’est fait. La vague de l’obsolescence programmée a rencontré celle du frais, grand frais et hyper frais. Découvrons le savon périssable, friable, un savon que vous achetez sur place et qu’il faudra utiliser pendant un temps restreint. Vous avez peut-être perdu l’habitude du savon, en adoptant le gel douche. Vous avez peut-être repris l’habitude du savon, au contraire, abandonnant le gel douche. D’une manière ou d’une autre, un nouvel objet est apparu dans la rue commerçante, où se succèdent les enseignes clonées qui finissent par donner un air de shopping center aux vieux centres piétons. Au fond, on peut parfois se demander si sur le plan de la diversité cela rime vraiment à quelque chose de défendre les centres villes. Certes, c’est mieux, car cela y amène de la vie, vous évite de prendre la voiture, et que c’est plus vivant et plus pratique pour s’acheter une glace ou un petit pain. Mais à part cela, quelle est la différence entre les piétonnes de Rennes, Troyes, et Strasbourg ? Et encore, entre Paris, New York, Berlin et Tokyo ? Oui, oui, ça change, ici des crêpes, là des sushi, ici des tortilla,..mais même cela ne fonctionne plus. Alors la dernière touche du centre presque parfait, c’est le magasin de savons périssables. Marseille n’a qu’à trembler ! voici le savon fait maison, coupé au couteau, vendu au poids. Les vertus présumées de ce savon sont connues : hydratant, vitaminé, pati pata. Et ses couleurs sont plus vives ! profitez d’un savon plus vif pour égayer votre expérience douche. Le magasin est constitué ainsi : bois, rayons, vitrines, de toute façon il n’y a que du savon. On dirait de gros morceaux de sucre, ou de la gomme à mâcher. Quelque chose de fruité, car c’est l’odeur qui flotte en l’air ; une écoeurante sensation de bonbon propre. La rencontre diabolique entre le confiseur et le produit de lessive. Amande, pastèque, mais aussi l’audace : nutella, et même fraise tagada. Que de la nouveauté ! Offrez le savon, mais dites bien aux enfants que ça ne se mange pas. A-t-on réfléchi, tiens, aux risques qu’il y a à donner à tout l’allure d’une nourriture ? Ludique, de surcroît ? Heureusement que les porte-savons sont hors de portée des bambins, et qu’on leur préfère encore ce shampooing jaune, doux et immuable, dont de nombreux parents utilisent par flemme la mousse pour laver l’enfant tout entier. Parfumez vos salles de bain ! au fond, Madame, Monsieur, vous faites une sensible économie en désodorisant, autre grand objet inutile de la salle de bain contemporaine, puisque ce savon parfume tout. Et puis, il y en a assez de ces carrelages gris, alors jetons-y un peu de jaune et de rose vifs. D’ailleurs, on joue ici une techno des plus enjouées.

Paris, le 22 juillet 2013.

A toutes les huîtres françaises.

Le magasin de cupcakes

 

            A n’en pas douter, c’est le meilleur cupcake de Paris. C’est ce que se disent les copines en brunchant, un dimanche au soleil, sur une terrasse ou sur un balcon. Vous aimez les couleurs, ça vous fait penser à un anniversaire, au carnaval, à une pluie de confettis ? A la fournée pâtissière d’une maison de poupées ? A un plateau goûter de chez Marilyn Monroe ?  Oui, c’est ça le cupcake. La dernière trouvaille française en matière de pâtisserie américaine. L’observateur nord-américain, de passage ou d’arrivage en France vers 1994-1995, l’auteur lui-même ! se faisait interroger : mais qu’est-ce qu’on mange en Amérique ? des hamburger ? des hot dog ? assurément, il n’y a pas de cuisine américaine, a-t-on pu entendre mille fois avec un ton docte. Eh bien, chers critiques, voici vos femmes et vos enfants fous de cupcake et de latte. Mais concentrons-nous sur le cupcake.

La vitrine les met bien en valeur, un par un, sur de petits plateaux ronds, avec de jolies cloches en verre, quatre à la fois, pas plus, et au total, il ne doit pas y en avoir plus d’une vingtaine aux yeux des passants. Entrez dans l’espace blanc et rose, vous serez au royaume de la gourmandise. Du pêché mignon, dérogatoire aux régimes Dukan, céleri, carottes et autres. De quoi vous changer : « j’ai craqué sur un cupcake. » Il faut dire que c’est beau ; on dirait la coiffure d’une princesse. Du rose, du bleu, du jaune clair : un déluge de pastels. De petites pastilles, des éclats de noix, souvent une fleur ou un arrangement de couleurs façon Barbie, sur le chapeau de crème du gâteau délicatement emballé d’un papier blanc crénelé. On dirait un petit château de contes de fées, un dessin de gâteau de notre enfance, préparé longuement à force de crayons de couleur. On dirait que c’est Barbie elle-même, ou Ken, tiens, qui est entré dans votre cuisine, ou dans l’antre de la pâtisserie du coin, et qui en a fait son affaire. Nous, nous le savons bien : la Comtesse de Ségur, la Pompadour, peut-être même Marie-Antoinette, auraient adoré. Dommage, en cela, que les gâteaux américains n’aient eu le temps de se perfectionner et de débarquer avant la Révolution. Cela aurait été une fureur à la cour. Car ces petites gourmandises sont d’une frivolité délicieuse, et rococo. Quelque chose de très français a tout de suite accroché. La France des boudoirs, des confidences et des bosquets, des kiosques et des pavillons blancs. Le cupcake, c’est la continuation pâtissière d’un collier de perles.

Une gentille dame branchée qui écoute de la musique irlandaise un peu mielleuse vous accueille avec une voix d’hôtesse de Jacques Tati. On se croirait dans un gigantesque ascenseur en chamallow. Charlie et la chocolaterie en encore plus diabolique. Les parfums ? chocolat cream cheese, vanille fraise des îles (il y a de la fraise aux îles ?), framboise-pistache (un killer, une tuerie, enfin, irrésistible, quoi !), et pour les audacieux, le cupcake fraise-chocolat doublé avec une pointe de sel. Oui, ici, on n’a pas peur de la contradiction. On aime oser. D’ailleurs, chiche ! Une seule vitrine à l’intérieur pour choisir. Il y a le choix, en matière de parfums, mais pas trop d’abondance. Il faut que ce soit comme à la maison. S’il y a trop de quantité, ce n’est pas tout simplement pas réaliste. Quelques cookies, et une ou deux autres pâtisseries du moment. On sert du thé, d’une grande maison parisienne. Euh, non, pas de café. Désolé. Mais ça va arriver (ça ne peut pas être parfait non plus).

Chaque cupcake coûte quatre euros cinquante, mais vous pouvez en avoir trois pour douze. C’est pas cher, non ? Finalement, vous pouvez aussi, avec une carte de fidélité, avoir une boîte gratuite au bout de vingt achats. Franchement, ça va. Ca fait un super cadeau, aussi. Idéal pour les mariages et les anniversaires… Le seul problème, c’est qu’on n’a plus envie de manger après ça. Faut savoir se restreindre, et la jeune fille qui tient le magasin en sait quelque chose. Son préféré, mais on ne le fait pas tous les jours, c’est le carrot cake-creamcheese. Wasabi, thé vert : d’excellents ingrédients aussi. Prenez le thé vert-cream cheese, c’est hyper bon. Celui-là, je l’ai goûté à New York. Et, pour le 14 juillet, tentez le cupcake au Roquefort, ça c’est le cupcake à la française, car dans ce pays, comme en Inde, on prend tout et on adapte… à notre sauce. Il n’y a pas de danger à être accueillant. Vous qui doutez de la France, vous les déprimistes, vous les extrémistes, vous les identitaires, goûtez le cupcake au Roquefort, si vous le pouvez, entre copines, et n’ayez crainte.

Paris, le 13 juillet 2013.

A Daniela Cronembold, à Clarisse Benhaim, pour l’idée.

Au hareng nouveau

La baraque de hareng frais, c’est quelque chose que les Français ne connaissent pas. Pourtant dans de nombreux pays européens, ce poisson aux accents médiévaux (on en consommait beaucoup au Moyen-Age), aux allures mythiques et aux multiples symbolismes se consomme encore au petit déjeuner, au goûter ou en apéritif.

L’échoppe est néerlandaise. Deux drapeaux flottent fièrement au-dessus d’elle, façon de rappeler que c’est bien une tradition du pays. C’est une petite bâtisse de bois, carrée, sur un pont, au-dessus du canal, comme un camion-boutique de marché. Trois petites tables hautes sont plantées devant : vous pourrez consommer vos délices de la mer sur place. On fait aussi du jus d’orange, car là où il y a envie de manger, il y a envie de boire. Entrez sous le préau, et découvrez la vitrine. Plusieurs sortes de salades de poisson, du saumon aux crevettes, vous sont proposées. Mais au centre de l’arrangement, le poisson-roi, le hareng nouveau. Aux Français du Beaujolais, la Hollande a sa réponse, cinglante : un poisson coupé sur un lit d’oignons et de cornichons en rondelles. Ou, amicale : un hareng à accorder à votre vin du Lyonnais, si tant est que faire se peut. Entre la qualité gustative du Beaujolais nouveau, et du hareng nouveau, nous ne nous prononcerons pas, si ce n’est en observant qu’après quelque résistance initiale, le Français ouvert à la discussion se laisse généralement gagner.

Il y a des contrées alimentaires, et celle du hareng en est une. De l’Ecosse à la Scandinavie, elle descend jusqu’aux Flandres, et recouvre aussi des terres de rigueur budgétaire, de protection sociale, et d’intense pratique du vélo. La place du hareng y est sujet à controverses. Selon certains, elle est majeure. L’ingrédient caché du succès des sociétés du nord de l’Europe, c’est le hareng. Oubliez la flexicurité des Danois. Au diable l’ouverture d’esprit des Bataves. Ne pensons plus à Volvo. C’est le poisson.

Dégusté cru, il est tout délicieux. Trempez vos petits carrés de filet dans les oignons, puis dans le cornichon. Un petit cure-dents décoré d’un bleu-blanc-rouge (le néerlandais) vous y aidera. Agrémentez le tout de jus de pomme bio, ou de jus d’orange, si vous êtes ici, ou d’autre chose ; de Beaujolais, tiens. Il y a une saison, et il faut en profiter. L’ancienne reine mangeait son poisson d’un coup, la tête renversée, comme une Romaine à l’orgie, ou une vigoureuse femme du Nord.

Dans l’échoppe, trois personnes travaillent à couper, organiser, préparer. Poliment, on vous salue en néerlandais puis on vous sert en anglais, si vous n’êtes pas au niveau. Deux hommes et une jeune femme blonde, l’air détaché mais très gentil, apprètent le poisson à votre façon. Vous ne prendrez pas de cornichons ? Tiens. Choisissez aussi, pour plus tard, pour la route, le sandwich de hareng, le sandwich de saumon, le sandwich aux petites crevettes, aux mille sauces. Avec un peu d’aneth, une rondelle de citron, vous ferez des merveilles. Parisiens en goguette, tentez le hareng. Repartez avec cette cargaison millénaire dans le Thalys, au terme de votre weekend. Transformez-vous, le temps d’un voyage, en marchands bourguignons, champenois, brabançons. Retrouvez les repas du vendredi de vos ancêtres, ou de vos prédécesseurs ! Rapportez un peu de Hanse dans votre sac ! Oubliez le sushi ! Et en plus, on ne sent pas les arêtes.

Amsterdam, le 1er juillet 2013.

A Hans Trum, pour la découverte des maatjes

Le magasin de laine

Les pelotes de laine sont fièrement exposées dans la vitrine, comme des chats. Leurs couleurs pastel et vives s’entrechoquent. Des aiguilles sont plantées dans les boules comme des dagues dans le cœur d’un valeureux. C’est ici que l’on prend son temps. Tricoter requiert de la patience. Une sénatrice est connue pour son tricot en séance. Cela choque. Tricoter en public, c’est le signe d’une nonchalance affichée face à la course du monde. Pourtant c’est à la mode. Ecoutez la sonorité effrontée du mot « tri-co-ter » ; comme « tru-cu-lent », ou « Tri-cas-tin ». Cela semble issu d’une formule magique. Cela évoque le plaisir, celui qui se sent coupable. Aujourd’hui de multiples Pénélope éclosent de femmes crammées (burn-out), ainsi que des pères patients et féministes.

Ici donc ils viennent, acheter les habits d’enfant qu’ils feront eux-mêmes.  Il y a une moquette mauve, tirant vers le rose, qui, soi-disant, réhausse le moral et fixe le ton gai et enjoué de l’endroit. Il y a un comptoir au fond avec une dame toujours habillée de pulls à l’ingéniosité technique certaine, et aux accords de couleurs des plus surprenants, mais toujours vifs. Il y a de petites alvéoles de toutes parts ; on se croirait dans une immense ruche ; ils contiennent les pelotes. Ici, on a cru que ce serait fini, pendant toutes les années du rouleau-compresseur du textile industriel, mais la résistence des grand-mères et des patients a tenu ; et maintenant, on respire.

Il y a un sens profond à cette mode du fait-main, du fait-par-soi, à l’heure des imprimantes 3D et des Nike à un seul tenant. Redécouvrez aussi la cuisine par vous-même. L’autonomie. Une forme d’indépendance.

Dans la quiétude des pelotes de laine, il y a de toutes les nuances de couleur. Il y a aussi des rangs, des codes, un monde de griffes qu’il faut connaître. Il y a des marques apprises des connaisseurs. Elles sont mises en exergue entre les alvéoles des meubles de rangement et sur les présentoirs. Quelques vêtements en laine sur des mannequins, au milieu, vous donnent des idées. Un présentoir avec différents modèles d’aiguilles à tricoter. Une ou deux affiches ! Mais c’est surtout laines, laines, laines. Ici, la mite fait l’effet d’une souris dans un troupeau d’éléphants.

Le pull Maman, les chaussettes des petits-enfants sont ici en puissance. Le don unique d’un chandail de grand-mère commence aussi dans un magasin. Et avant cela, disons-le bien, reconnaissons, capitulons, avouons : dans une usine, appelons-la lainerie.

Mais connaissez-vous la presse spécialisée ? Point de croix (plutôt pour la couture, ceci étant), Tricot magazine, ou encore Pelote moderne. Ces publications et revues anciennes et respectées font autorité. On s’inspire des patrons et modèles présentés pour tenir compte des dernières évolutions de la mode, car dans l’intemporel, il y aussi du passager, pour ne pas dire du saisonnier. Avec le brouillage des saisons, les filles portent des bottes moelleuses l’été ; alors pourquoi pas le pull aussi. De toute façon, par le temps qu’il fait, on a vu la clientèle redoubler d’effort de tricot, et les bénéficiaires lointains de nos marchandises, les progénitures, les frères et sœurs, les amants à chaussettes, les maîtresses à mouflon, tout cela réclame ! Vous avez vu le froid qu’il fait ? On en est malade, on tousse, on éternue, et c’est le seul obstacle au moral du client zélé, pas le temps qui manque, non, le temps qu’il fait !

Alors, les articles vous le conseillent, jouez-vous des conventions ! Le chandail est terriblement mode.

Paris, le 24 juin 2013.

Au magasin de savons

            Pour être toujours propre, ce magasin continue d’exister, malgré les coups de canif de la grande distribution, des épiceries du coin et des superettes qui se multiplient, des marques cosmétiques, des créateurs de mode qui s’imaginent qu’ils savent faire du savon. A la boutique, on tient, et mieux que jamais. Les affaires vont bien, car on redécouvre que le savon, c’est nature, il  n’y a que du savon, là où dans votre gel douche, Madame, il n’y a pas que de la farine et des œufs. Le savon, vous savez, c’est une invention des Gaulois, c’est vieux comme le monde. Et c’est bien de chez nous. Même si Louis XIV l’avait quelque peu oublié, c’est sûr, c’est bien de chez nous. Mais c’est aussi d’ailleurs. Les deux patrons du magasin, qui passent ici des heures longues et embaumées à attendre le client, les mardi matin pluvieux (on ferme le lundi), ont fièrement mis les savons d’Alep en vitrine, avec un petit drapeau syrien libre, au cas où il fallait insister pour se faire comprendre. Non, Monsieur, ce n’est pas le drapeau palestinien. Non, Madame, ce n’est pas le drapeau égyptien. Encore moins l’algérien. Non plus le turc. C’est pas pareil. Revenons aux savons, pour ne pas perdre patience… La vitrine en regorge, toutes couleurs, comme des briques de granit ou d’un doux marbre. L’odeur se déverse dans la rue, neutralisant la pollution et les mauvaises odeurs de la ville, l’espace d’un ou deux mètres carrés de pas de porte.

            Ici, on fait du savon de Marseille principalement, le vrai, le bloc, celui qui ressemble à de la pierre de taille, avec lequel des maisons et des salles de bains ont sûrement été secrètement construites. Si on construisait en savon, assurément on n’aurait plus de problème de biodégradabilité, tout reviendrait assez vite à la poussière, et ce serait propre, mais ça laisserait une flaque d’eau savonneuse et ça étoufferait les batraciens et les petits oiseaux. Ce qu’il faut pour faire du savon ? De la cendre. De la glycérine. Faites ça avec rien. Mais n’ayez crainte, les Marseillais s’en occupent, bons descendants spirituels de nos pas tout à fait ancêtres les Gaulois.

On reconnaît, ici, qu’il faut aussi s’hydrater, alors on vend quelques crèmes, mais vous savez, si vous ne forcez pas, ça devrait aller… Tentez le savon d’Alep, sinon. On a même du savon au lait d’ânesse. Vivez l’expérience de Nefertiti, le temps d’un bain. Conviez votre conjoint au bord de l’eau ; faites-en votre servant nubien.

Le sol, c’est un peu comme à la chaine occitane, on a mis du bois clair, mais les murs sont alternance de blanc, bleu et blanc, pastels qui rappellent le repos dans une salle de bain rutilante. Pensez aussi à vos cheveux. Moi, ça fait vingt ans que j’utilise du savon pour mes cheveux, vous dit le patron (ça se voit, se dit la cliente avec un regard un peu moqueur ; facile, il n’en a presque plus, se dit l’enfant un peu avisé….). Vous savez, le savon ça ne se salit jamais. Idéal pour se laver les mains. Et au moins, ça sent le propre. Ca sent partout le propre, ici. Connaissez-vous les mille merveilles et usages du savon de Marseille ? Faites partir les tâches de sang : savon + eau froide. Faites partir les microbes du sol, sans vous empoisonner de composés organo-volatils : savon + eau + seau. Faites taire vos enfants grossiers : savon + eau courante (barbare, vieux con, pense l’enfant qui accompagne sa mère, pendant que les adultes rient…).

 

Quelque part dans l’Est, le 17 juin 2013.

A Annabelle, née aujourd’hui.