Les Commerces

Recueil en ligne d'histoires (fictives) sur le commerce de détail. Parution chaque lundi, à 16 heures. Par F.Benhaim.

Catégorie: Les Commerces

La pâtisserie de choux

De loin, on dirait une petite maison de poupées ; un petit carré de lumière dans le soir de décembre. C’est le magasin de choux à la crème. Le mois dernier, le blog influent Mon Paris Mode a décrété : « le chou, c’est le nouveau cupcake ».

Ainsi, nous y sommes. Le chou, c’est le nouveau cupcake. Ici, vous en trouverez de toutes sortes. Mais d’abord, où sommes-nous ?

Dans une rue à la mode, mais pas totalement passante, car il fallait pouvoir payer le pas de porte, ce que la fondatrice avait du mal à faire. La vitrine est entièrement transparente : elle donne à voir des plateaux de choux, des boîtes et de grandes cloches vitrées posées sur le comptoir et derrière la vitrine de gâteaux qui est à gauche.

Le comptoir ne se suffit pas à lui-même : un bar à choux est dressé contre la paroi droite du magasin. Quelques client s’y adossent parfois pour manger un chou et boire un espresso.

Vous pouvez demander des boîtes pour vos choux ; elles sont très jolies ! pour Noël, c’est idéal. Pour vos copains, pour vos copines, c’est top ! Bref, le chou, c’est la convivalité, c’est le partage. Et vos profiteroles vous remercieront.

Une seule vendeuse officie car l’espace est petit ; c’est un couloir. Au fond on fabrique, et c’est transparent. Un pâtissier roule de la pâte et manie une grande seringue à crème. On voit même le four, derrière une vitrine. On utilise les meilleurs ingrédients : crème bio, farine pâtissière. On a même pensé à faire une option vegane. Pour le chou, on ferai tout (c’est d’ailleurs le slogan que la patronne n’a finalement pas retenu).

D’ailleurs, en matière de chou, on teste tout ! choux au chocolat, choux au poivre, choux basilic-citron, ou chou au matcha… Toutes les garnitures et tous les fourrages sont possibles. En fait il y en a une dizaine, car pour bien faire, on ne peut pas tout faire. Les plébiscités sont les coquelicot, et le fruit de la passion. Et bien sûr, le chou classique. On vend aussi des tablettes de chocolat pour faire de la profiterole ce soir. Vos invités vont adorer. C’est la nouvelle cuisine française : on innove !

Avant Noël, là encore, les gens se bousculent. Ce weekend, on n’a pas arrêté de travailler, souligne la vendeuse. On dirait que ça reprend soupçonne la patronne avec une pointe d’ironie. Qui sait. En attendant, pour se remonter le moral, il suffit de gober un chou…

Paris, le 22 décembre 2014.

La baraque du marché de Noël

Ca y est ! on a dressé le petit chalet sur la place du marché.

Dix autres comme lui se côtoient, prêts à accueillir les chalands et les touristes de même, avec le visage sympathique d’une souriante maisonnette d’hiver. La zone piétonne est équipée de hauts parleurs. Depuis deux jours déjà, ils passent à toute heure de la musique de Noël (américaine, et, pas après 22h, les riverains étant intervenus).

Tout semble prêt pour le déploiement de la magie de Noël. Qui sait d’où vient l’expression. A l’intérieur, un petit chauffage permet de garder les jambes bien au chaud, tandis que l’on fait face au temps qu’il vente ou pleuve (de toute façon, on est à l’abri, et on y est plutôt bien). Cette année, le placier a été particulièrement capricieux. La concurrence est rude ; les dossiers devaient être déposés dés le mois de juin. Juin ! Eh oui, faut prévoir. On espère que les ventes seront bonnes ; jamais possible de prévoir. On a prévu de nombreuses fois et on s’est trompés à de maintes reprises. Cette année, le voisin dit qu’il y aura plus de Japonais, plus d’Américains, moins de Russes, peut-être un peu moins d’Allemands. Ca ralentit, l’Allemagne. Mais c’est juste à côté, en même temps : qui sait ? Car on est juste à côté. On est en Alsace, tous les villages de la région et toutes les villes ont leur marché de Noël. Strasbourg et Colmar concourent sans cesse pour la taille de leur marché ; Sélestat pour la capitale de Noël. Les babioles de Chine envahissent tout. Maintenant, au-delà du nombre, une exigence de qualité : est-ce fabriqué en France ? Dans l’Est ? En Allemagne ? Ou je ne sais où ? Ca tient ?

Dans cette maisonnette, on est spécialiste de pain d’épice et de friandises de Noël. Tout vient d’une excellente pâtisserie au village. Les grandes pièces viennent d’un fabricant spécialistes à quelques kilomètres. Goûtez, Madame, vous ne le regretterez pas. Ah, oui, c’est très bon, spécialité régionale, vous savez. Passons sur le fait que le pain d’épice est une terre hautement contestée : que de pays d’Europe ont sur lui planté leur drapeau, mais il résiste, se dérobe et se réinvente d’une contrée à l’autre. Ici, en Alsace, on le fait d’une certaine façon. Moins de gingembre qu’aux Pays Bas et dans les pays anglo-saxons. Moins de chocolat qu’en Allemagne. Plus nature.

Tout un parcours conduit ici ; par la mairie ; par les rues piétonnes. Un guide imprimé sur un papier glacé doré indique le chemin et les stations du pèlerin. Tout au long une décoration, un spectacle presque total. Que viennent-ils chercher ? se demande une habitante qui les observe par la fenêtre. Le côté Hansel et Gretel, peut-être. C’est en Alsace que Miyazaki est venu chercher le décor du Château ambulant. Le dépaysement, à deux pas de chez vous. Encore que : certains viennent de loin, d’Asie, d’Italie. (C’est pareil, n’est-ce pas…). Le paysage de carte postale, les traditions perdues (ça, c’est pour les Parisiens). On cherche encore. Est-ce commercial ? oui. Tout le monde vend quelque chose. Mais en même temps, c’est aussi plus que ça, encore, qu’ils viennent chercher. C’est peut-être le sens de Noël et des fêtes, le sens d’une époque de l’année où il fait nuit plus que jour et où l’on voudrait se recroqueviller sur un cocon. C’est peut-être de se retrouver.

Colmar, le 1er décembre 2014.

1er décembre : Journée mondiale de lutte contre le SIDA et le VIH.

Aux ampoules LED

De temps en temps un produit sort et quelqu’un le repère et veut être le premier à se lancer sur le filon. Il en est ainsi des LED. La réglementation arrive, prédit le propriétaire, bien informé. Ca va être obligatoire. Et là…

Et là, rira bien qui rira le premier. Et là, les clients entreront par milliers dans la boutique spécialisée ; et là, les LED éclaireront le monde ; et là, qui sait jusqu’où nous irons avec les LED, promet le propriétaire à son épouse mi-rêveuse mi-sceptique. Tu n’aurais pas pu te lancer dans le commerce de bouche ou la banque comme tout le monde ? lui a soufflé un jour son beau-père après quelques verres de trop.

Cela ne l’a pas mortifié. Il était employé d’assurance ; il s’ennuyait. Il a lu Quarante Recettes du Succès du grand coach américain Jonathan T. Rogers II (je ne sais pour quelle raison les Américains ont cette soif de dynasties de classe moyenne). Ca m’a fait un choc. J’ai tout basculé à partir de là. Démissionné de son travail, et appliqué les recettes choc de Rogers, dont il a les trois tomes et quatre audio-livres, et même un portrait avec le grand maître pris lors d’une conférence à Houston. Un rêve de gamin, pour moi. Le portrait trône au-dessus de la caisse. Je lis dix minutes par jour, je fais du sport, je me soigne. Je ne laisse pas mes comptes à la dérive. J’anticipe, je prévois l’avenir. Je fais le point avec ceux que j’aime. Il répète ces enseignements clés à qui veut l’entendre ; il a déjà vendu quatre bouquins du maître. Il faut répandre cette science, la science de la réussite, du perfectionnement de soi : en France, on est en retard. Vite, vite, rattrapons-le. Vite, vite, Gauloises et Gaulois, vite, grenouilles et franchouillards, vite, les hexagonaux de toutes sortes, dépêchez-vous. Moi, ça a changé ma vie, alors, si ça vous intéresse pas, c’est votre problème. La réussite, ça ne tient qu’à un fil ; ça ne dépend que de nous. Il a économisé, concentré son énergie, défini son projet. Quelques mois après l’Académie de Rogers à Houston (ça a été un point culminant, quinze jours de congés, dont une semaine entière de congrès), il s’est lancé. Comme tant d’autres. Je me lance, et c’est du pur bonheur. Les LED, parce qu’il a lu un article. J’ai vu que ça montait. Et maintenant nous y sommes. Une superbe boutique pleine d’ampoules. Ici, on vend ce qu’il y a de mieux. Le meilleur matériel, le plus dur à trouver, et pas qu’avec les particuliers. Les professionnels, ça marche bien mieux. C’est pourquoi tout est fait pour leur faciliter la vie. Paiement par compte, à-comptes, accueil spécial, horaires aménagés s’il le faut, commande spéciale et livraison hors norme. Ca c’est le service. Ca se mérite. De toute façon, si on veut qu’ils choisissent le LED, faut aussi le mériter.

C’est ce qu’on essaie de faire. Ici, on a privilégié un look américain : moquette grise, murs blancs, efficace. Ce qu’il faut. Là-bas, ça rigole pas ! tout est étudié ! c’est ça qu’il a voulu faire aussi. L’an dernier, il a écrit une lettre à Rogers, avec une photo de la boutique, tout fier. Le grand homme lui a répondu, très gentiment, et il a encadré la réponse, dans le salon à la maison (pas dans la boutique, c’est personnel). Il a calculé, le patron, qu’il faut 500 ventes et 1250 visiteurs pour atteindre son objectif. En rythme de croisière, ça peut se faire, mais là, on n’y est pas encore. Alors pas de vendeur, pas de personnel, que de la détermination et de l’huile de coude. Du travail. Il va y arriver. En attendant, toutes les LED ne sont pas branchées : c’est là aussi qu’on se distingue, car ici, on veut incarner l’économie, l’efficacité. Pas besoin de faire cramer quatre cents lampes. Et puis la LED, pour la déco, ça peut s’étudier, et ce côté déco, ça va être l’axe sur les mois qui viennent. Car il faut un axe.

L’observateur posté devant la vitrine transparente, sans décoration ni appât, sent quelque chose de méthodique, alors qu’il regarde l’intérieur dans cet univers électrique, bien ordonné. Dans cette petite rue calme, d’une ville provinciale, où passent d’abords pharmaciens, ouvriers et employés d’administration, une petite révolution se prépare.

Londres, le 24 novembre 2014.

Le magasin d’affiches

OK, c’est culcul, mais ça se vend.

La vendeuse et le patron parlent de l’affiche Titanic que l’on retrouve fièrement arborée en vitrine. Oui, c’est culcul, mais ça vend. Et à côté, pour la peine, on a mis du Metallica, pour la dureté masculine, et Les Visiteurs, pour le côté franchouillard. Tout est affaire d’équilibre. Le patron, fasciné par la philosophie asiatique (yin et yang, tout ça) en est persuadé. Savez-vous comment on dit crise en japonais (c’était en japonais, déjà ?) ? Problème – opportunité. Fascinant. Ils ont tout compris.

Donc la vitrine est quasi entièrement occupée par les affiches et les posters. Des cadres aussi, de la photographie « originale » (comprendre, qui change) avec des photos d’enfants et les inévitables chats. Il en faut vraiment pour tous les goûts. A l’intérieur, les murs sont eux aussi couverts d’affiches : Matrix (celle-là se vend assez cher), Tina Turner (une cliente l’a rencontrée une fois), Mylène (une icône), Johnny, Un Indien dans la Ville (beaucoup d’aficionados).

Quelques affiches d’occase, aussi ; il faut bien en reprendre, certaines ont de la valeur ! Ici, c’est le temple de l’affiche. On ne discrimine pas. A un moment, on a vendu des affiches de chevaux, mais ça ne se vendait pas tant, et il a fallu revenir aux fondamentaux. Chanteurs, films, et chats. Cadres photos. Tout ce qui décore, car en ces temps de signal culturel et de classisme, il faut pouvoir dire à l’autre qui vous êtes par l’affiche que vous avez. Ce sont toutes les mêmes structures, les mêmes reproductions grand format, les mêmes fabricants…, mais selon que vous ayez accroché Céline Dion ou Metropolis, vous n’êtes pas la même personne.

Alors croyez en vous, croyez en vos goûts. Ca fait beaucoup, la première nuit, de s’épargner les mots inutiles. Toi aussi tu aimes… ? C’est fou, on était vraiment fait pour s’entendre.

Il faut regarder ce que les gens rapportent parfois. Des affiches dégueulasses, hors d’usage, mais une fois, on en a acheté une vieille, déglinguée, et pour cause : c’était Les enfants du paradis. Ca aussi, c’est le rêve du patron. Arlety. Paris est si petit pour deux êtres qui s’aiment tant…

Ca tombe bien, on est en province, et une parole mythique comme celle-là vaut bien d’acheter une vieille ruine.

La concurrence s’intensifie, néanmoins : des sites proposent de faire des reproductions de vos photos de famille en grand ; du coup, on s’y est mis, aussi, via un confrère imprimeur. Et il y a les grandes surfaces, qui proposent, outre les fourchettes et le canap’, l’affiche qui fera sensation et cultivé. C’est pour ça qu’on dit aux gens : faites ce que vous voulez, mais si vous voulez de la qualité et du service, et surtout, un conseil de connaisseur, c’est ici qu’il faut venir. Sur la rue pavée dehors, la tête de Céline Dion se mire parfois sur les pavés mouillés, les soirs de pluie.

 

Rennes, le 10 novembre 2014.

A mes élèves.

A M.

Le magasin de foulards

Foulards, cravates, châles, spécialiste soie.

Les indications sommaires font l’économie de quelques centimètres de vitrine, juste ce qu’il faut pour faire tenir les grandes lettres visibles de loin. Sous elles se sont dressés des mannequins qui portent autour de cous esseulés des cravates et des foulards ; sur le plancher de la vitrine on a disposé de nombreux foulards à motifs variés.

La soie a trouvé ici son débouché, qu’elle vienne de Lyon ou d’Asie ; la soie est une merveilleuse matière, s’accorde-t-on à l’unanimité, vendeuse et clients, mais gare aux mites. La boutique est organisée simplement ; écharpes, châles, foulards, cravates ont chacun leur section. Les foulards sont à gauche de l’entrée, les écharpes, en face ; les cravates, à droite sur des portants qui longent tout le mur, d’un bout à l’autre, posées sur des tiroirs incrustés couleur noyer dont on ne voit pas la contenance…  Les châles et les foulards sont ensemble, partout ailleurs. Ca a du sens de tout vendre ensemble. Monsieur et Madame viennent le samedi ; elle s’achète un foulard, lui une cravate. Vous pouvez les accorder. His and hers. Oh, il y en a qui trouvent ça charmant, qui s’aiment tant ou pas assez pour souhaiter s’unir par les liens de la monochromie.

L’année a ses grands temps, ses points d’orgue : Noël, Pâques, la fête des mères et celle des pères, les soldes, d’été comme d’hiver, la Saint Valentin, la rentrée… Les gens achètent moins depuis quelques années ; on voit qu’il y a la crise. Certaines pièces plus frivoles ne se vendent plus, ou au contraire, se vendent davantage. En vrai, il n’y a pas de règle, si ce n’est que le client semble avoir moins d’argent, semble angoissé par les conséquences de son achat. Certaines personnes y réagissent paradoxalement en se repliant sur le superflu au détriment du nécessaire. Qui suis-je pour juger, pense la patronne en pliant les châles. S’ils pouvaient éviter de me les froisser. Le magasin dépense une fortune chaque année en pressing. Oui, car certaines pièces doivent être nettoyées par un professionnel, et même si on a une centrale à l’arrière, ça ne suffit pas, on ne peut pas tout traiter.

Les impôts cette année ont augmenté, raconte chacun, mais, répond la patronne, les pièces défectueuses aussi. Ils ne se rendent pas compte que la qualité c’est moins de gaspillage et d’ailleurs ça vaut pour vos achats. Rendez-vous compte : vous achetez un châle de moindre qualité dans une enseigne à bas coût. Certes, vous allez payer moins. Mais quand ça craquera ou que ça trouera au mauvais moment, que ferez-vous ? c’est comme les frigos, il faut prendre ce qui tient. Et puis, regardez-moi cette belle qualité. Sentez comme c’est doux. Increvable ça. Mon mari en a un, le même tiens, il l’use et ça ne bouge pas ; il l’a depuis vingt ans.

Oui, acheter c’est penser à soi, bien sûr ! ânonne-ton ici. Les lainages sont magnifiques cette année ; au niveau couleurs, ils ont assuré ! on a de belles marques, et ça donne presque envie d’être en hiver, tant on a envie d’en porter ! il règne dans la boutique une certaine odeur de lavande, l’arme utile contre les mites. Les huiles essentielles flottent dans l’atmosphère fraiche (autre astuce anti-mites, la température…), tandis qu’une musique douce est diffusée, tantôt par RFM tantôt par une playlist concoctée par le fils de la patronne (Ambiance repos, clients heureux : tu as un avenir dans le marketing ! lui-a-t-elle dit). Car vous savez, le client est roi, nous, ici, on reprend toujours. Ah le châle c’est personnel, d’ailleurs ça se porte autour du cou, et idem côté cravate ou écharpe, c’est quelque chose qui doit plaire, donc si ça ne va pas, revenez.

Le 26 décembre, il y a généralement du monde. Si seulement les gens se connaissaient un peu mieux, pense-t-on derrière le comptoir…

Paris, le 3 novembre 2014.

La boutique de robes de mariée

 

La vitrine doit vendre du rêve à petits prix.

Elles se succèdent au magasin, des rêves plein la tête. C’est ici qu’ils doivent commencer à se réaliser. C’est quelque chose de très personnel, explique la vendeuse, qu’une robe de mariée. C’est une robe qu’on mettra une fois, qu’on montrera à ses filles, dans lesquelles, qui sait, on voudra peut-être mourir. Attachez-y ce que vous voudrez ; moi, je ne suis pas mariée, mais je respecte ça.

En vitrine, on a mis les modèles un peu tradi, c’est ce qui marche toujours le mieux, dentelles et robes blanches, traines et coiffes, voiles transparents. Derrière, dans l’espace ceint de miroirs et de penderies, on a disposé aussi des modèles plus contemporains, des modèles à jupes, des pantalons mêmes, et aussi des hauts. Certaines mariées préfèrent juste le haut et accorder ça avec un autre bas. Façon aussi de faire des économies. Les mariées ? un peu de tout, mais pas qu’un peu ; on revient plusieurs fois, on vient à plusieurs. Ici, on offre du café et des dragées (on nous en rapporte tout le temps). Il y a des canapés pour s’asseoir (blancs, oui, ok, on a fait dans les codes couleurs, tout comme pour la peinture, la caisse, et mêmes la couleur de la télé qui diffuse MCM depuis le plafond). Parfois les mariés viennent mais c’est dans l’ensemble un truc de filles. Parfois on a des couples de femmes qui viennent ensemble. On a même vu une mère choisir la robe sans sa fille. Bizarre, quand même ! a observé la gérante.

On a aussi les accessoires : pour les cheveux (ça passe de mode, dans une certaines mesure), pour les jambes, et puis, naturellement, les chaussures.

A l’étage, on ne fait que ça. La robe, c’est le produit d’appel. Depuis vingt ans, on a vendu plein de modèles ; ils changent avec les années, mais tout naturellement, ça reste les mêmes fondamentaux. Ca ne change pas tant que ça non plus hein. D’ailleurs, regardez les robes vintage. Certes, les impératifs d’un mariage rendent difficiles de reporter une robe déjà usitée, mais la copine de ma mère lui a emprunté sa robe pour son mariage, et ça a parfaitement été. D’ailleurs, le plus amusant, remarque-t-on ici, ce sont les vieux couples qui reviennent pour se marier, se remarier, tout amoureux, et souvent moins soucieux que les plus jeunes. Ils n’ont plus rien à prouver, observe-t-on. Quand on se rencontre à soixante-dix ans, c’est d’abord le plaisir d’être ensemble…

Paris, le 26 octobre 2014.

A Maurice Pialat.

 

L’épicerie fine japonaise

La boutique est en travaux, c’est peu habituel, mais du coup, certaines animations régulières comme la cérémonie du thé ou les lectures du vendredi après-midi n’auront pas lieu. Nous sommes dans une boutique d’objets et de comestibles du Japon, mais comme souvent c’est toute une culture qui s’exprime dans le détail de minutieux emballages et de biscuits emblématiques. A la châtaigne ? Curieux, cela a un goût de sauce soja, on dirait des fortune cookies, mais pourtant c’est fort différent, c’est brun doré, c’est dur, cela croque comme du nougat d’Espagne. Les rayons, fait peu caractéristique, ce nous semble, du Japon, sont un peu un bric à brac : vers l’entrée, et plutôt sur la gauche, trouvez la vaisselle, la porcelaine plutôt, posée sur des tables et des étagères qui dans leu prolongement se transforme en bureau de caisse. Au fond, des thés en tout genre. Derrière le fameux bureau, on trouve des sauces, des condiments ; du Miso de plusieurs couleurs (c’est un champignon, c’est un peu comme un Maggi naturel)… de l’autre côté, vers la droite, plein de produits séchés, lyophilisés, à longue conservation. Des pâtes, des nouilles, des biscuits encore, des produits en boîte. Le passant curieux se transforme, pourvu d’avoir quelques euros, en consommateur avide de découverte. Rien n’est prémédité. L’accueil est agréable, mais économe : on est concentré, on travaille, on agit, on range, on coordonne les travaux. Là on va peindre, là on vient de finir. Ah oui, quand ce sera fini, ce sera très joli. Mais vous savez, ce que ça dure, les travaux… On n’en finit plus. A la fin, on est ruiné et content d’en être débarrassé. Mais oui, par-dessus le marché, quand vous pensez que vous arrivez au bout… il y a toujours quelque chose.

Alors on a mis le meuble des bonbons au milieu : il est face à vous quand vous entrez, c’est tentant, c’est magique ! des confiseries au yuzu, à l’agrume, aux haricots rouges bien entendu (si, si, vous allez voir, c’est pas mauvais), au matcha, au thé vert. Des boules gluantes de pâte de riz fourrées avec différentes mixtures sucrées, fabriquées avec les ingrédients précités. Testez ! faites-en des cadeaux, vous allez voir que ça marche pour les invités et les petits gestes.

Les sacs sont en papier, et en réglant vous remarquez qu’on a mis des origami aux différents coins de ce fameux bureau sur lequel sont éparpillés un ordinateur portable, le terminal de carte bleue, la caisse, et puis des cartes de visite. Avant de partir, vous vous aventurez encore dans le rayon des petits cadeaux, au fond, où il faisait sombre et où vous n’étiez pas allé, et là il reste des cerfs volants, des masques de papier, de petites figurines, des poupées et des kimonos…

Il faudra revenir avec les enfants, cela va leur plaire, dit une dame à son mari. Mais qu’est-ce que tu veux encore qu’on s’emm…e à les promener par ici un samedi, lui répond-il. Bon, je viendrai toute seule, grommelle-t-elle tandis que la porte à clochettes se referme, laissant la patronne à ses affaires.

 

Paris, le 19 octobre 2014.

Le magasin du plongeur

 

Quand point l’hiver c’est dans ce magasin qu’on trouve le dépaysement et la chaleur des îles. En vrai, dans nos contrées, la plongée se pratique dans les mares et les piscines. Ici, on vend de quoi. Des combis, noires, grises, rouges, jaunes, de toutes tailles et des lunettes. Des tubas. Des palmes. Des gants spéciaux, même des harpons. Des barres énergétiques, protéinées. Des appareils photos spéciaux pour aller sous l’eau, de fausses écailles de poisson, des gourdes, de tout, en somme. Tout ce dont vous pourriez rêver pour aller sous l’eau ou en mer.

Ou dans la mare. En tout cas, sous l’eau on oublie tout. On devient poisson ; mammifère aquatique, ce que voulez, on s’en fout, il n’y a que la surface inversée de l’eau en miroir, façon couverture de Nirvana, façon Nevermind (il paraît que le gamin a trente ans), et là-dessous, votre femme ne peut pas vous atteindre, ni votre mari, ni votre ex, ni votre patron, ni votre voisin, votre frère, votre sœur, votre qui que ce soit. C’est l’interdépendance même, diront les langues de bois, l’esprit de solidarité, tout ça… la vérité c’est qu’on vous fout une paix royale et que vous êtes aussi seul avec vous-même, dans le silence et dans l’eau. Là, l’enjeu est d’être en paix avec vous-même. Sinon, restez à la surface.

Dans ma petite liste, j’ai oublié quelques éléments clés. Les bouteilles d’air. LE canapé en tweed qui permet aux autres de s’asseoir, ou aux amatrices – amateurs de tester les palmes. Le look plongeur/plongeuse ? Souvent un piercing au nez pour les femmes, à l’oreille ou au sourcil pour les hommes. Des tatouages bien entendu. Un côté peuple de l’Atlantide. Avez-vous déjà lu Namor ? Le Grand Bleu, alors ? non ? pourtant c’est un film, c’est déjà plus commun. Bien sûr qu’on a des portraits de Cousteau. Faut pas être snob de ce côté-là ; respect pour les grands maîtres. On a besoin d’eux ; cela suscite des vocations, de même que les documentaires océaniques, les documentaires animaliers, les productions Disney filmées dans les bancs de poissons, les projets fous, les Sea Orbiter, les hordes de biologistes marins, d’océanographes, d’océanologues, tous ces gens qui viendront un jour ou l’autre acheter quelque chose dans ce magasin ; un compas ; des lunettes de soleil, ou juste des lunettes de nage. A vrai dire, le sujet de ce commerce est infini, comme l’océan lui-même, sans fin connue, soixante et onze pourcent de la planète Terre et seulement trente mètres carrés de boutique et un peu d’éclairage néon.

 

Paris, le 12 octobre 2014.

Le magasin d’articles pour chiens et chats

Le paradis des toutous et des minets, c’est ici. Les propriétaires un peu gaga s’y pressent, qu’ils soient célibataires en âge de travailler et de mener une vie active mais néanmoins solitaire, ou adolescents, ou enfants, ou familles. La phrase type : Mais oui, hein qu’il aime ça, mon ___, mais oui, c’est bien mon grand. Ou : Ah, mais elle adore. Quelle chatte alors. Trop la classe. Bref, ici, ça respire l’enthousiasme et décidément par ces temps difficiles, il fait bon être vendeur de croquettes…. Ou, de jouets. Ici, on trouve de tout, de l’alimentation aux produits anti-parasitaires, en passant par les jouets. Le rayon jouet, c’est le Toys’R’Us du chien : petits canards en plastiques, nonos en toutes tailles, balles, ballons, de quoi soi-disant protéger vos savates. En réalité, constatent certains propriétaires, certains chiens n’ont que faire des jouets désignés, et se jettent, anarchistes patentés, sur les meubles et autres souliers. Ne parlons pas des chats qui adorent les pelotes de laines et faux squelettes de poissons (rayon suivant !) mais continuent de s’amuser à déchirer vos rideaux et couvre-lits. Mais qu’importe, car ici, on est au royaume de l’animal-roi. C’est plus qu’un chien, explique un propriétaire à un vendeur. C’est un compagnon. Et à son compagnon, on offre des…jouets.

A la caisse de ce magasin grand (90, 100, 120 mètres carrés ?) on trouve diverses petites annonces imprimées sur de petits papiers. Donnez à la SPA. Donne chiots. Psy pour chiens. Oui, le psy pour chiens, étape suivante de cette course folle à l’anthropomorphisme ? Ce qui n’est pas pour dire que les chiens et les chats ne sont pas intelligents, qu’ils ne peuvent s’émouvoir, bien sûr… Retour en rayon. Cette semaine, c’est la promo anti-vermine. C’est de saison, car en ce moment, les chiens et leurs maîtres retrouvent la forêt, et avec ça les tiques et autres insectes. On a beau aimer son chat, quand la maison est envahie de bestioles qui piquent, on peut être amené à se demander pourquoi on n’a pas préféré la peluche. Pour l’amour des animaux de compagnie, il y a donc l’insecticide.

La vitrine annonce l’opération mais met aussi en scène les nombreuses possibilités de jeu ouvertes par tous ces produits : niche d’appartement, en coussinets, véritable niche (il y en a au fond du magasin, mais c’est un peu démodé), myriade de petites balles, et maintenant, jeux « intelligents », qui répondent et stimulent le cerveau il est vrai trop peu stimulé ( ?) de nos fidos et matous.

Quelques amateurs d’aquarium et de poissons rouges se sont aventurés ici, mais on leur a répondu sèchement : on n’est pas une animalerie. Confondre un poisson rouge et un chien ! s’exaspère une vendeuse passionnée. C’est fou ce que les gens peuvent s’imaginer. Comme si l’enseigne n’était pas assez claire, sans compter les vitrines, et les grandes portes vitrées toujours ouvertes qui laissent à voir le paradis du dressage et de l’interaction qu’on trouve à l’intérieur. Assurément, il y a de quoi ici offrir beaucoup au meilleur ami des hommes ; ceci dit, voyons aussi cela comme une expérience humaine formidable : en observant l’animal, on se voit aussi soi-même comme vivant et comme être différent ; décidément pour un chien une balle n’a pas exactement le même sens. Ca me détend, aussi, dit un propriétaire un rien détaché, pas du tout nunuche. On a de telles semaines…

Dans le coin, à gauche de l’entrée, à côté des caisses, un coin à moquette aménagée pour parquer son chien. Bien sûr, ils sont autorisés partout mais cela permet d’être plus tranquille, et à cet endroit, on a pensé à un revêtement plastique, qui, pensent certains, aurait été utile chez nous

Dans les Vosges, 5 septembre 2014.

La boutique du musée

C’est drôle que les touristes veuillent tous acheter cet aimant à frigo frappé d’une Joconde, pense la jeune femme qui travaille en caisse. Aucun goût ! la Joconde, c’est ringard ! et nous avons tout de même des pièces exceptionnelles dans nos collections, et on les trouve presque toutes en carte postale !

C’est comme en musique ; il n’y en a que pour les hits.

Ce magasin de musée n’est pas un magasin digne de ce nom, pense la vendeuse. Ici, c’est un couloir. Franchement, quand vous voyez la boutique du MOMA, ou de la Tate ! Bon, ici, c’est bien pour le passage, et qui dit passage, dit ventes (Loi fondamentale du commerce, article un). Ce musée n’est pas, pourtant, le plus fréquenté. C’est un musée de second rang, répète avec mépris et désolation la Directrice de la Com. Quand on voit le Centre Pompidou ! Toutes les deux se lamentent souvent ensemble à la machine à café.

Du point de vue des recettes, la boutique produit pas mal, sans avoir jamais satisfait aux espoirs du directeur. Cependant, elle propose un éventail de cadeaux et de souvenirs qui, placés avec intelligence à la sortie des expositions (le fameux passage !), savent trouver preneur. Détaillons un peu. D’abord il y a les présentoirs où on a rangé les livres : de grands livres d’art pour se remémorer les expositions, des années après, et montrer à ses convives qu’on y était. Le genre de livre qui traîne au salon. Il y en a déjà pour beaucoup ; on a les livres des expositions d’ici : les plus visibles sont les expositions récentes. Mais on a aussi les livres des vieilles expos, et les livres d’art des grandes expositions parisiennes (Louvre, Jeu de Paume, Grand Palais…). Oui, on aime les beaux livres, et on a ça en français, en allemand, en anglais, en italien.

Puis il y a les cartes postales : deux pans de mur entiers avec en particulier les œuvres du musée, mais pas seulement (décidément, la Joconde…). Et ailleurs, partout, sur des étagères, sur de petits présentoirs, à la caisse, on entre dans le royaume de l’anecdote. Il y a de petits porte-clefs représentant ou une œuvre particulière reproduite sur un petit cadre de plastique, ou le logo de l’institution, qui de toute façon changera sûrement avec l’arrivée d’un nouveau directeur. Il y a aussi des t-shirts, notamment ceux du Musée d’Orsay avec les impressionnistes (ici, on ne s’est pas encore essayé au t-shirt). Evoquons aussi la papeterie : les agendas (ça se vend de moins en moins), les stylos, les cahiers, les gommes. Et même les sacs à main (personne n’en veut, sauf les Anglaises et les Italiennes), les porte-monnaies (on se demande), les mugs (ça, ça a un succès fou, on ne comprend pas pourquoi ils n’en commandent pas plus).

Il faut répéter quatre cents fois par an qu’on ne prend pas l’Amex pour de telles petites sommes. Il ne faut pas être ridicule. Il y a un bureau de change dans la zone piétonne. Oui, ou un distributeur au coin de la rue. Non, vraiment ce n’est pas si compliqué. Ah, vous ne comprenez pas le français. It’s over there. Chinese ? No. Désolé.

On a aussi des châles, et ils sont jolis, c’est vrai. Des bijoux, qui laissent plus circonspects. Et avant de quitter le couloir, de grandes affiches stockées dans des chevalets que de jeunes intellectuels parcourent pour décorer leur chambre. Plus tard, ils passeront aux cadres, mais en attendant, ça fait joli et ça permet de se démarquer du petit frère à motos.

En fait, c’est ça qui est amusant dans le métier ; de toujours se réinventer. De lancer les nouveautés qui arrivent, comme le service en porcelaine, les tasses design, ou les baguettes chinoises. De magasin de marque, on devient un vrai magasin concept, presque un magasin de déco. Comme au Whitney ! Et ça apporte de la nouveauté, qui fait passer de longues heures sans visiteur, dans le son continu de la radio jazz – classique – branchée.

 

Paris, le 28 septembre 2014.

A Hannah Arendt.

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