La boutique du musée

par Frédéric Benhaim

C’est drôle que les touristes veuillent tous acheter cet aimant à frigo frappé d’une Joconde, pense la jeune femme qui travaille en caisse. Aucun goût ! la Joconde, c’est ringard ! et nous avons tout de même des pièces exceptionnelles dans nos collections, et on les trouve presque toutes en carte postale !

C’est comme en musique ; il n’y en a que pour les hits.

Ce magasin de musée n’est pas un magasin digne de ce nom, pense la vendeuse. Ici, c’est un couloir. Franchement, quand vous voyez la boutique du MOMA, ou de la Tate ! Bon, ici, c’est bien pour le passage, et qui dit passage, dit ventes (Loi fondamentale du commerce, article un). Ce musée n’est pas, pourtant, le plus fréquenté. C’est un musée de second rang, répète avec mépris et désolation la Directrice de la Com. Quand on voit le Centre Pompidou ! Toutes les deux se lamentent souvent ensemble à la machine à café.

Du point de vue des recettes, la boutique produit pas mal, sans avoir jamais satisfait aux espoirs du directeur. Cependant, elle propose un éventail de cadeaux et de souvenirs qui, placés avec intelligence à la sortie des expositions (le fameux passage !), savent trouver preneur. Détaillons un peu. D’abord il y a les présentoirs où on a rangé les livres : de grands livres d’art pour se remémorer les expositions, des années après, et montrer à ses convives qu’on y était. Le genre de livre qui traîne au salon. Il y en a déjà pour beaucoup ; on a les livres des expositions d’ici : les plus visibles sont les expositions récentes. Mais on a aussi les livres des vieilles expos, et les livres d’art des grandes expositions parisiennes (Louvre, Jeu de Paume, Grand Palais…). Oui, on aime les beaux livres, et on a ça en français, en allemand, en anglais, en italien.

Puis il y a les cartes postales : deux pans de mur entiers avec en particulier les œuvres du musée, mais pas seulement (décidément, la Joconde…). Et ailleurs, partout, sur des étagères, sur de petits présentoirs, à la caisse, on entre dans le royaume de l’anecdote. Il y a de petits porte-clefs représentant ou une œuvre particulière reproduite sur un petit cadre de plastique, ou le logo de l’institution, qui de toute façon changera sûrement avec l’arrivée d’un nouveau directeur. Il y a aussi des t-shirts, notamment ceux du Musée d’Orsay avec les impressionnistes (ici, on ne s’est pas encore essayé au t-shirt). Evoquons aussi la papeterie : les agendas (ça se vend de moins en moins), les stylos, les cahiers, les gommes. Et même les sacs à main (personne n’en veut, sauf les Anglaises et les Italiennes), les porte-monnaies (on se demande), les mugs (ça, ça a un succès fou, on ne comprend pas pourquoi ils n’en commandent pas plus).

Il faut répéter quatre cents fois par an qu’on ne prend pas l’Amex pour de telles petites sommes. Il ne faut pas être ridicule. Il y a un bureau de change dans la zone piétonne. Oui, ou un distributeur au coin de la rue. Non, vraiment ce n’est pas si compliqué. Ah, vous ne comprenez pas le français. It’s over there. Chinese ? No. Désolé.

On a aussi des châles, et ils sont jolis, c’est vrai. Des bijoux, qui laissent plus circonspects. Et avant de quitter le couloir, de grandes affiches stockées dans des chevalets que de jeunes intellectuels parcourent pour décorer leur chambre. Plus tard, ils passeront aux cadres, mais en attendant, ça fait joli et ça permet de se démarquer du petit frère à motos.

En fait, c’est ça qui est amusant dans le métier ; de toujours se réinventer. De lancer les nouveautés qui arrivent, comme le service en porcelaine, les tasses design, ou les baguettes chinoises. De magasin de marque, on devient un vrai magasin concept, presque un magasin de déco. Comme au Whitney ! Et ça apporte de la nouveauté, qui fait passer de longues heures sans visiteur, dans le son continu de la radio jazz – classique – branchée.

 

Paris, le 28 septembre 2014.

A Hannah Arendt.