Les Commerces

Recueil en ligne d'histoires (fictives) sur le commerce de détail. Parution chaque lundi, à 16 heures. Par F.Benhaim.

Tag: Autrefois

L’herboristerie

            Les usages des herbes sont infinis. A mesure que notre éloignement de la campagne originaire, nourricière, s’accentue, les herbes sèches et remèdes, plantes et tisanes, infusions, secrets et guérisons de la nature nous semblent toujours plus miraculeux. Ici, nous sommes au pays des bocaux et des fioles. La vitrine est une gloire faite au verre, au vrac et au contenant : bouteilles, boîtes en papier cartonné colorié de motifs asiatiques ou provençaux, bocaux en tous genres remplis d’herbes vertes séchées, de racines et de poudres en toutes couleurs.

A l’intérieur, on croirait que quelqu’un a dévalisé un marché de Samarcand ; volé sur les étalages d’une boutique à Grasse ; piqué dans la moisson d’une chaumière elfique, dans une forêt allemande. L’espace est organisé autour d’un immense meuble de bois à plein de tiroirs, l’air rustique, comme un grand tranchoir, au centre, et de rayons à bocaux et à dispenseurs de vrac, tout autour, le long des murs, à qui les sacs d’herbes et d’épices font office de bottes. La caisse, en bois aussi, est à gauche de l’entrée, et c’est là qu’officient les patrons, un couple entré de peu dans la cinquantaine, ou la jeune fille qui les aide, de temps à autre.

De toutes parts : herbes de Provence, thyms, basilic, poivres,…tout pour la cuisine. On trouve ici les épices et les arômes qui permettent aux plus grands chefs d’étonner sans fin leurs convives. En achetant au prix  fort, mais au kilo, quelques unes de ces herbes, vous aussi étonnerez par l’éclat multicolore d’un kaléidoscope de saveurs. Donnez ainsi de la profondeur à vos plats ; une profondeur aromatique, psychologique, imaginative ; faites évoquer l’enfance, la guerre, la paix, les promenades aux champs et en forêt ; les jours passés dans le désert ; un voyage en Inde ; des moments intimes dont seuls les invités ont la clé.

A la cuisine on a associé la santé, comme il se doit ; votre premier médicament, votre première prévention, c’est ce que vous consommez. D’ailleurs les propriétaires sont herboristes, et prodiguent les conseils adéquats aux clients : les plantes ont de la force ; il faut donc consommer avec modération et selon les indications souhaitées… Pour le mal de ventre, prenez cela ; pour les rhumatismes, prenez cela. Mettez un peu de ceci dans une tisane ; faites des infusions de cela : vous vous sentirez mieux, ça soulage. Ce ne sont pas des médicaments, mais ça aide.

L’enseigne unique marche bien, et on a souvent proposé aux fondateurs d’en ouvrir une autre, voire de vendre autrement ; mais cela ne les intéresse pas. Ils aiment les soirées tranquilles, et voyager.

Paris le 3 novembre 2013.

A Perrine Benhaim, qui m’a fait remarquer l’herboristerie de Bruxelles.

Le typographe

C’est la fin ! Le commerce va bientôt fermer. Malgré mes quarante ans de métier, je suis fatigué, explique le patron de l’affaire en accrochant son panneau A VENDRE. Ici, on sert encore les clients, pourtant, et on imprime toutes sortes de choses. Cartes de visite, cartes de vœux, invitations officielles, cartons de correspondance, armoiries, tampons…

Vous êtes ici dans le temple de Gutenberg, où l’on refait les mêmes gestes qui ont alimenté tant de pamphlets et de révolutions, de mouvements et de modes littéraires. Ici, on fabrique encore les cartes à l’ancienne, sur un papier raide, cartonné, d’un grain et d’une qualité que vous ne trouverez pas ailleurs. Ne trouverez plus du tout, d’ailleurs, sauf chez des confrères particulièrement minutieux (et il y en a de moins en moins). La carte de visite se remet encore, tous azimuts ! aux collègues, aux prospects, aux confrères, aux connaissances et aux cibles de la drague du samedi soir, voire aux cocos et cocottes des terrasses de café, à Saint Germain des Prés, ou dans les maisons bourgeoises des zones piétonnes des centres villes.

La carte de visite, c’est écrit noir sur blanc : cela vous pose, cela vous détermine et assoit votre crédibilité par la main divine du manuscrit révélé.

L’impression a encore cet effet, en nos pays de droit romain, dans nos autres cultures obsédées de l’inscrit et du précédent : si c’est écrit, c’est que c’est vrai. Alors, oui, je ne suis que moi ; ou bien je suis auteur, ou mieux (Maman aurait préféré) avocat à la Cour (notez toujours, « à la Cour »), ou Dentiste stomatologue, ou Monsieur et Madame (insérez un prénom masculin) de… . Toute cette variété de stèles en papier, minatures, dont regorgent nos porte-monnaies, c’est la beauté de la carte de visite, c’est la magie de l’imprimeur.

Dans la boutique, cette magie a marqué le sol de traces d’encre ; elle a décoré la vitrine de  nombreuses cartes d’exposition ; elle a constitué un grand livre de réalisations sur la table où l’on reçoit les clients ; elle a actionné d’impressionnantes (et rares !) machines que l’on aperçoit au fond de l’atelier. C’est comme si on entrait dans le fil du savoir, et de la correspondance, étalé au fil des siècles comme une suite de feuilles imprimées. Ici, on est dans le même pays que l’imprimante couleur, tout près de la rotative des journaux ; on presse, on relie, on expédie, on prépare : c’est ici que se joue la civilisation de l’écrit. Hammourabi, déguisé en araignée, nous guette d’un coin du plafond.

Le patron est un type jovial, habillé en bleu de travail, accueillant, et qui aime les belles choses. La fameuse table où vous vous asseyez, c’est du noyer massif, c’est de l’ancien, et il cultive cette antiquité, car dans l’impression il y a quelque chose de désuet, et cela, il l’a accepté, et c’est pour cela qu’il ferme. Ca et la fatigue des années ; ça va bien aussi,  il faut bien s’arrêter un jour ; passer à autre chose… D’ailleurs, la table est à vendre, voyez ça avec ma femme, précise-t-il, c’est elle qui l’a achetée.

Lille-Paris, le 16 octobre 2013.

Tuyauterie, équipement de la maison, et autres joies

Il y a des magasins où l’on préfèrerait ne pas pénétrer un samedi après-midi. Mais le seau est plein. L’eau coule, goutte à goutte, du plafond ou de celui du voisin. Elle pisse impétueusement du conduit du robinet. Elle s’introduit insidieusement dans le mur, écrêtant la peinture nouvelle… Ici, où que l’on regarde, ce n’est que tuyaux, quincaillerie et métaux en toutes sortes. Mais, un jour de catastrophe domestique, de dégât des eaux, c’est aussi le Salut.

Caoutchoucs colorés ; anneaux de plastique ; sèves qui bouchent et contiennent. Mais surtout, toute la tuyauterie future est réunie ici ; de plusieurs sortes de métal, cuivre, aluminium.. Les néons plongent tout cela dans une mélancolie robotique, alors quelques spots viennent égayer les rayons et le petit espace d’exposition à l’entrée, donnant le sentiment d’être dans une armurerie, ou une salle de trésor. Cela brille, cela scintille. La fierté des patrons : toute cette quincaille, c’est à eux !

Les anneaux et les matériaux de colmatage sont stockés sur des étagères. De petites étiquettes jaunes indiquent leur prix en euro et leur prix passé, en francs. Qui aurait cru que cela coûtait autant, une si petite pièce ? Avec le prix de cet embout on aurait pu acheter un pain au chocolat, voire une pâtisserie. A ce compte-là, j’aurais pu aller chez Ladurée… Le tout emballé par d’inutiles montages de plastique transparent, censé s’accrocher, mais finalement entreposé sur les rayons ; ou au contraire, vendu en vrac, dans de petits bacs qui s’adjoignent les uns aux autres dans une grande fourmillère de pièces équipement. Du plafond pendent les gaines. En haut, et le long des murs, et par endroits, dans des bacs encore, les tuyaux, différents formats, couleurs, etc. La technologie s’introduit partout ; découvrons ces nouveaux tuyaux qui vont tout révolutionner. Conductibilité, sécurité, dites-le moi ! L’avenir s’écrit à coup de conduits.

Dans les tuyaux qui se croisent, qui tournent, se détournent, qui se lèvent et qui se baissent, il y a une annonciation. Celle de l’avenir ; celle de vos salles de bains sauvées ; celles de villes immenses où nous déboulerons dans des tubes, comme des enfants sur des tobbogans.

Songez à cette vision, et voyez que dans chacun de ces objets d’ingénieuses apparitions prémonitoires vous soufflent le lendemain de l’humanité. Songez qu’il ne faut pas trop tourner cette clé, pour éviter de vous éclabousser et de perdre le contrôle du flux d’eau. Mais avez-vous imaginé à quel point vous pouvez contrôler le monde à l’aide d’une clé ? Une clé fait plier les métaux ; elle broie le fer en d’invincibles nœuds. Elle ouvre la porte de tuyaux insondables. Elle casse le verrou des conduits.

Regardez, à droite des tuyaux, de l’enduit. L’enduit, c’est une pâte fondatrice. Avec cela, réparer les boyaux brisés de votre demeure est possible ; cacher les failles du carrelage ; c’est le baume des interstices. Notre imagination, dans chacun de ces magasins, peut se fabriquer les mondes les plus inatteignables, les moins avérés, les plus en devenir. Savez-vous que George Lucas s’est inspiré des grues d’Oakland pour concevoir dans la Guerre des étoiles ses grands chevaux de guerre mécaniques ? Il se trouve dans chaque petite pièce, dans chaque vis, chaque verrou, chaque clé, chaque tour, chaque joint, est un élément à réassembler autrement, en d’inconnues et formidables combinaisons ; et qu’un jour quelqu’un transformera en fusée, en gigantestque château spatial, en cathédrale interstellaire. Peut-être que vous, en ce samedi maussade, le pantalon humide de la pluie et souillé par les saletés de dessous l’évier, sous les coups agacés des voisins inondés, peut-être que vous avez vu, dans l’espace temps où vous avez acheté, chez ce Monsieur d’un âge intermédiaire, la ride effacée et la tempe grise, qui vous a vendu le joint qu’il faut, vu disais-je, un éclair d’un jour ultérieur, tombé comme une feuille d’automne.

Paris, le 10 octobre 2013.

A Ray Bradbury : voyez-vous Ray, j’écris une histoire par semaine.

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Le magasin de cire

S’il y avait un feu, tout brûlerait. Non, vraiment. Ce n’est pas comme un magasin de chaussettes, ce n’est pas comme un ébéniste. C’est qu’ici, tout est en cire. Si ça brûle, ça fond. Imaginez si quelqu’un était coincé dans la pièce en même temps ! On le retrouverait, comme une victime de Pompéi, s’abritant contre une mort qui vient de toute part.

Dites ce que vous voulez, vous dit le patron, un peu paranoïaque, mais moi je n’ai pas envie de finir en bougie. Du coup, il a fait équiper la boutique d’arroisoirs, au cas où, au plafond. La contrepartie, c’est que, s’il vous plaît et par pitié, il est bien entendu absolument interdit de fumer. Aucune exception ; on vous mettra à la porte avec un coup de pied au…

Ici, on vend des bougies françaises, les vraies. Une fabrication qui dure, à l’inverse de cette pacotille de supermarché. Ca ne fond pas tout de suite ; ça reste bien ferme, dur et long, pendant assez longtemps ! Bien des curés et plus d’une dame élégante s’équipent ici. Un Monsieur qui organise de grands dîners. Etc. C’est que, voyez-vous, la bougie donne cette qualité de lumière que rien ne peut imiter. Et si vous trouvez cela cher, songez au prix d’un bel éclairage de nos jours. Et à ce que vous avez à gagner dans le romantisme d’un moment sublimé. Combien cela vaut, que l’on accepte votre proposition de mariage ? Oui, Monsieur, oui Madame, cela joue, c’est in-con-test-able. Les propositions ratées, cela existe, et il faut flatter la susceptibilité, l’égo, de votre cher-e et tendre. Mais imaginez aussi Noël, en famille, ou Hannoukah, ou Ramadan (le patron hésite un instant, utiilise-t-on des bougies pour Ramadan ? Qu’importe !)… Vous savez qu’au Danemark, on adore les bougies, on se spécialise dans les bougeoirs design. Le candélabre nouveau nous vient du Nord. Bon, en Italie, en France, on fait de très belles choses aussi, même si le style baroque retrouvé s’essouffle un peu. On voit moins de candélabres blancs tout d’une couleur ou au contraire recoloré en mode Pompadour Pop, avec des rouges, des verts et des bleus. On semble retrouver à la fois la sobriété et la minutie du détail, assurément.

La boutique est organisée ainsi : tout le long des murs, des bougies longues, courtes, fines, plus épaisses, par couleur et par style. Quelques accessoires utiles (allumettes et briquets dernier cri). Et de magnifiques supports, comme nous le disions. Lorsque vous achetez ici, on vous remet un papier brun en guise d’emballage et de protection. Comme dans les meilleurs boulangeries-pâtisseries ; comme s’il s’agissait d’un sac de bonbons, d’ailleurs, sa bougie, on la mangerait presque ! Quel privilège ! Qu’il fasse jour même, en rentrant, on a envie de l’allumer quelques minutes. Beauté d’une bougie au vent, comme dit le chanteur anglais. Beauté d’une flamme fragile. Allégorie de tant de choses toutes mélancoliques. Agrément de nos instants fugaces, l’insaissable filet de lumière nous rend décoratifs à nous-mêmes.  Comme dans un tableau de La Tour, la lueur d’une bougie brosse un trait de rêve…fragile, que l’on pince, l’heure venue, et dont il restera la fumée et l’odeur d’une mèche éteinte, l’odeur des soirs heureux, qui l’atteste, si vous n’avez pas pris de photo : ici, il s’est passé quelque chose.

Paris, le 29 septembre 2013.

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Le magasin de modélisme

Des grandes batailles navales de la France, dont la funeste T***, de Salamine et de Lépante, il reste un souvenir ici, sous forme de petits bateaux en kit pour les passionnés. L’âge aérien, et l’ère spatiale, y sont aussi représentées, par des boîtes de taille variable qui promettent au client des heures et des heures d’ouvrage. Ici, le tombeau d’après-midi entières que vous auriez pu passer avec vos enfants, Monsieur le passionné, Madame la maquettaria, mais jamais vous ne regretterez votre passe-temps, même au seuil de la mort. Combien de divorces se sont consommés dans ces boîtes ? Le mobile ou le mariage ? Mais combien aussi d’unions sauvées par distraction-absorption d’un des conjoints, et ainsi indifférent aux tomperies ou éloigné des disputes ? Entré dans la construction et la manipulation de ces ouvrages, on oublie la frontière entre le passé et le présent, l’imaginaire et le réel. Il n’est pas de bâtisse qui ne soit destinée à gagner ; les victoires et les défaites se rejouent, et le parent des plus responsables retombe dans l’enfance la plus totale.

La vitrine est peu lisible, parce qu’elle est un amoncellement de boîtes et de modèles. On distingue : automobiles de toutes époques et nationalités (l’Allemagne, I’Italie, l’Amérique et la France se taillent la part belle, avec quelques Toyota, Aston,…)…,mais encore des avions, fusées, navires, et autres véhicules remarquables. Leurs boîtes se doivent d’épouser les dimensions du modèle miniature ; elles doivent le glorifier ; elles doivent le laisser entrevoir, donc, être transparentes au moins en partie. Il y a aussi les circuits de voie ferrée qui contournent les montagnes ; les aéroports ; les héliports ; tout ce qui permettra de vous garer… Voyez aussi les courses automobiles, qu’un génie semble avoir figé ! Mais la vitrine, c’est de la démonstration ; c’est du matériel d’exposition ; les vraies boîtes sont à l’intérieur, et toutes les pièces ne sont pas montées ; à l’intérieur des boîtes, ce n’est que pièces, bouts de bois et de carton, mille complexités pour celui que le lego faisait déjà rire à l’âge de sept ans. Trop facile !

Ce sont des projets d’ingénérie infinitésimale qu’il faut entreprendre lorsqu’on vient ici ; ne subsistent avec le temps que les plus forcenés. C’est entrer, à vrai dire, dans un club très fermé, très sélectif, d’individus, que de réussir une maquette, et d’en commencer une nouvelle. Une fois l’habitude prise, cela vous occupera, ne vous quittera plus. C’est comme un projet immobilier, toujours en miniature, sans le rendement et le déplacement de la télé. La même obsession. Vous voulez finir, tout le temps, et y songez toujours. C’est comme un ouvrage qui brûle entre vos doigts. Inachevée, votre maquette fera de vous une Pénélope velléitaire ; complétée, un Lesseps de salon, mais un Lesseps !
La boutique est petite, elle voyage du sol au plafond ; et à force d’illustrations guerrières et de boîtes, on s’y perd un peu. Le patron a une gestion un peu catastrophique de son stock ; il a perdu la trace, depuis les années, et on n’est pas sûr que tout soit tout à fait en règle. Qu’importe ; aucun inspecteur n’aurait la patience de se faner tout le détail. Ici, c’est pour ceux qui n’ont pas peur de fouiller.

Cannes-Paris, 20-22 septembre 2013.

La brocante

Les objets trônent sur le trottoir. Vieille roue de charrue, chaises de bistro, petit guéridon, petits tableaux. Disposés d’un côté comme de l’autre de la porte d’entrée, ils annoncent, de loin, que vous êtes chez le brocanteur. A l’intérieur, une salle mal éclairée et obstruée de toutes parts, de bas en haut et de haut en bas, par des objets en toutes sortes, qui se dressent, s’accrochent, pendent ou s’empilent. Partout, des choses. Il y a toujours un peu de bazar chez un brocanteur ; cela semble une propriété particulière de la récupération.

Dedans, il y a de petits tableaux religieux accrochés, ainsi que des bibelots. Il y a des vases, de l’argenterie, et des boutons de manchette dans une vitrine, que l’on ouvre avec des clés. Il y a deux trois fauteuils Louis XVI : adaptez-les à la façon déco. Mettez-y du rose, du violet, des pois ! osez ! Il y a des tapis, un ou deux qui sont usés par endroit. Ca ne peut pas être parfait. Mais il vaut mieux avoir cela que du préfabriqué suédois.

Au fond, il y a des armoires, décorées d’anciens plats de porcelaine à motif révolutionnaire. Du plafond pendent des lampadaires ; des rideaux rouges, cramoisis, des tapisseries un trésor de choses jamais revisitées, oubliées, dont il faudra changer l’usage. Vous pouvez, par exemple, prendre l’encrier pour porte-savons. Vous pouvez prendre le pot de chambre pour y planter des fleurs. Vous pouvez, vous pouvez… A vrai dire, dans les magazines de décoration, c’est toujours cette petite touche de fantaisie qui fait la différence. Imaginez votre intérieur dans un tel cadre. Imaginez le ravissement de vos convives, l’admiration de votre belle-famille, la jalousie de vos amis. Tout ça pour un prix modique en francs barrés, en euros maintenant. Sans les antiquaires, aurions-nous conçu l’esthétique du déchet ? Le charme du vieux ?

Acheter une antiquité, c’est acheter sa part du passé, de prestige et d’inutile. C’est comme se faire une place dans l’histoire. Pavanez dans vos meubles : soyez Choiseul ; vous êtes Marie-Antoinette. La babiole vous y transporte. La robe de chambre en soie vous donne des airs de Prince et de courtisane à la fois, c’est au choix ; c’est selon vous.

Vous ignorez peut-être qu’il faut chiner, aller chercher tout cela, passer des heures à remuer les greniers, les collections des particuliers, et la poussière. Avec le vieux bois et le papier jauni, point de lissage, point de process. Mais les coups portés par les années, les nervures, les trous, les bosses. Il arrive que l’on découvre au détour d’un tiroir, chez le brocanteur, un objet fort utile, dont nous avons quitté l’usage. Ô contemporain, entends cela, car ce qui s’est fait avant valait, parfois, le présent.

 

A l’unique et inimitable Michèle Gartner

 

La boutique de lingerie

Au village, la boutique trône sur une petite place. On pourrait s’étonner : mais que fait pareille enseigne en un lieu si isolé ? Par ici, les gens achètent par correspondance, non ? C’est que la clientèle accourt de toute la région, en général du moins, car pendant les périodes de vacances, il n’y a rien. Et c’est le cas en ce moment. L’été est tombé comme un piano à queue d’une fenêtre malveillante. On attend des heures. Inventaire et mots croisés. Iphone et jeux. Actus. Même pas de vente de maillots de bain ; ici on en vend quelques uns pour l’occasion. Heureusement, tout le monde ne part pas en vacances, et parmi ce monde-là, il y en a qui aiment les dessous.

Ce n’est ni une question d’âge, ni d’ancienneté dans le couple ni d’ailleurs de statut marital.  Pas plus, ajoute-t-on avec une ironie que cache un air de rien, que de sexe ! le meilleur client est un homme marié, qui essaie tout dans le plus grand des secrets de Polichinelle. Ce n’est pas non plus une affaire de taille (on en vend de toutes), car on peut, tout à fait, faire bonne chère et bonne parure ! Pas de beauté ou de laideur. Tout cela, de toute façon, c’est relatif ! LA surprise du dernier modèle au foyer recouvré, au terme d’un long voyage, ou seulement d’une après-midi de courses, d’une journée aux champs, tout cela fait toujours son effet. Plus d’une noce d’or ou d’argent omet de saluer, parmi les chansonnettes populaires, réécrites pour l’occasion, parmi les discours et les souvenirs officiels, le rôle de la lingerie, si douce maîtresse, gardienne des couples heureux, avec de certaines tenues viriles portées par les messieurs incontestablement plébiscitées dans les chambrettes.

La nouveauté, la surprise, et l’inflexion du quotidien vers un voyage aux étapes inconnues et exotiques, tout cela se travaille. Le magasin est simple. Quelques modèles en vitrine. Quelques mannequins devant et le long des murs, quelques portants nouvelle mode, mais l’essentiel est dans les tiroirs qu’offrent de grandes commodes gris anthracite et noir, élégantes, alignées vers les cabines d’essayage, comme les bords d’un hall d’honneur caché. Il faut être à la confidence ; c’est l’antre de la chambre à coucher ! A croire que par-delà les miroirs de la cabine, on pourrait entrer dans l’intimité des foyers, en poussant la paroi.

La patronne entretien une relation exceptionnelle avec ses clientes ; c’est une passionnée, discrète cependant. Elle connaît les goûts et les caractères ; elle anime les libertés. Il n’y a pas d’interdit qui ne doive émaner de vous, Madame, c’est votre corps ! alors oui, prenez-la, elle vous va bien, mais si, vous pouvez, je vois bien qu’elle vous plaît, et sur cette pièce, je n’ai eu que des compliments…

A MS, pour le récit de l’attente.

Le magasin de laine

Les pelotes de laine sont fièrement exposées dans la vitrine, comme des chats. Leurs couleurs pastel et vives s’entrechoquent. Des aiguilles sont plantées dans les boules comme des dagues dans le cœur d’un valeureux. C’est ici que l’on prend son temps. Tricoter requiert de la patience. Une sénatrice est connue pour son tricot en séance. Cela choque. Tricoter en public, c’est le signe d’une nonchalance affichée face à la course du monde. Pourtant c’est à la mode. Ecoutez la sonorité effrontée du mot « tri-co-ter » ; comme « tru-cu-lent », ou « Tri-cas-tin ». Cela semble issu d’une formule magique. Cela évoque le plaisir, celui qui se sent coupable. Aujourd’hui de multiples Pénélope éclosent de femmes crammées (burn-out), ainsi que des pères patients et féministes.

Ici donc ils viennent, acheter les habits d’enfant qu’ils feront eux-mêmes.  Il y a une moquette mauve, tirant vers le rose, qui, soi-disant, réhausse le moral et fixe le ton gai et enjoué de l’endroit. Il y a un comptoir au fond avec une dame toujours habillée de pulls à l’ingéniosité technique certaine, et aux accords de couleurs des plus surprenants, mais toujours vifs. Il y a de petites alvéoles de toutes parts ; on se croirait dans une immense ruche ; ils contiennent les pelotes. Ici, on a cru que ce serait fini, pendant toutes les années du rouleau-compresseur du textile industriel, mais la résistence des grand-mères et des patients a tenu ; et maintenant, on respire.

Il y a un sens profond à cette mode du fait-main, du fait-par-soi, à l’heure des imprimantes 3D et des Nike à un seul tenant. Redécouvrez aussi la cuisine par vous-même. L’autonomie. Une forme d’indépendance.

Dans la quiétude des pelotes de laine, il y a de toutes les nuances de couleur. Il y a aussi des rangs, des codes, un monde de griffes qu’il faut connaître. Il y a des marques apprises des connaisseurs. Elles sont mises en exergue entre les alvéoles des meubles de rangement et sur les présentoirs. Quelques vêtements en laine sur des mannequins, au milieu, vous donnent des idées. Un présentoir avec différents modèles d’aiguilles à tricoter. Une ou deux affiches ! Mais c’est surtout laines, laines, laines. Ici, la mite fait l’effet d’une souris dans un troupeau d’éléphants.

Le pull Maman, les chaussettes des petits-enfants sont ici en puissance. Le don unique d’un chandail de grand-mère commence aussi dans un magasin. Et avant cela, disons-le bien, reconnaissons, capitulons, avouons : dans une usine, appelons-la lainerie.

Mais connaissez-vous la presse spécialisée ? Point de croix (plutôt pour la couture, ceci étant), Tricot magazine, ou encore Pelote moderne. Ces publications et revues anciennes et respectées font autorité. On s’inspire des patrons et modèles présentés pour tenir compte des dernières évolutions de la mode, car dans l’intemporel, il y aussi du passager, pour ne pas dire du saisonnier. Avec le brouillage des saisons, les filles portent des bottes moelleuses l’été ; alors pourquoi pas le pull aussi. De toute façon, par le temps qu’il fait, on a vu la clientèle redoubler d’effort de tricot, et les bénéficiaires lointains de nos marchandises, les progénitures, les frères et sœurs, les amants à chaussettes, les maîtresses à mouflon, tout cela réclame ! Vous avez vu le froid qu’il fait ? On en est malade, on tousse, on éternue, et c’est le seul obstacle au moral du client zélé, pas le temps qui manque, non, le temps qu’il fait !

Alors, les articles vous le conseillent, jouez-vous des conventions ! Le chandail est terriblement mode.

Paris, le 24 juin 2013.

L’horlogerie

Dedans, l’heure résonne de toutes parts, de plein d’horloges à aiguilles diverses qui hésitent à passer à la seconde d’après, qui se suivent, qui se font écho, comme les grillons en été. Et comme le berger, qui travaille au son des criquets, l’horloger travaille au son des montres, mais ne l’entend plus. A vrai dire, il est parfois en retard ! Il répare sur sa table de travail tous types de montres, enfin celles qu’on peut réparer : quartz, mécanismes, étanchéité…

Ici, on peut aussi acheter des montres, allant du modèle très cher aux japonaises jetables. La maison n’a rien contre ces montres, qui prolifèrent en tous coloris, mais il ne faut pas espérer les réparer. D’ailleurs, la réparation peut prendre beaucoup de temps et coûter cher ; mais combien de personnes rapportent des montres héritées, de splendides pièces que l’on n’espérait plus voir, des horloges retrouvées dans des caves ? Les pendules, les aiguilles, les chiffres, tout cela s’entasse sur une table au fond de la boutique, dans l’espace de travail, enfin un des espaces de travail. On voit qu’on est ici à bonne enseigne, qu’on est venu à la bonne adresse ! Ici, pense-t-on en passant le pas de la porte : je ne serai plus jamais en retard. Laquelle de ces petites merveilles me fera enfin échapper aux réprimandes du supérieur, à la remarque de la patronne, aux remarques acerbes de la conjointe ? Où est le Graal du nouvel helvétisme ?

Justement, vous avez le choix. La tendance va, comme toujours, dans deux sens différents. D’un côté, la sobriété, absolue (on n’a jamais vu un tel minimalisme !), de l’autre, la fantaisie, la couleur, voire le baroque cubain (sur ce point, il ne faut pas exagérer). Avez-vous vu ces hommes à bracelet jaune, rouge, orange ? On se croirait tous chez Swatch. Vous vous souvenez des Swatch, Casio, etc. ? Tout à fait à la mode. Tout à fait de retour. On n’en revenait pas au début, mais maintenant,  on tient le catalogue à la disposition des clients branchés et hipsters de passage. Ca a rajeuni la clientèle d’ailleurs. Car on a aussi, fidèles au post, ces vieux messieurs. Ceux pour qui la montre est le seul bijou à la portée de l’homme, de l’homme moderne, comme dirait le catalogue. Ceux pour qui une montre est une affaire de temps, comme une belle paire de pompes comme ce qu’elle est censée dire. Ceux qui savent qu’un iphone ne dit pas l’heure. Ceux à qui la femme peut acheter une cravate, jamais la montre. Ca c’est pour moi, pensent-ils. Ceux qui laisseront tous les meubles derrière eux, en cas de divorce, mais jamais la montre, ça c’est pour moi, ou mon fils plus tard, penseront-ils. Ou le petit-fils, si le fils est trop difficile. C’est ça la passion des montres. C’est un message au monde. Une façon d’être. Et un relais, un appui, un morceau d’éternité au bout de votre bras, à contempler à loisir.

Longtemps, on a été horloger de père en fils. Longtemps, l’horlogerie a été un métier des plus nobles (elle le reste), mais proche du pouvoir. Beaumarchais était horloger. Il était au centre de tout. La révolution américaine, le théâtre, les affaires ratées. Quel personnage ! Dans chaque horloger, pense-t-on, il y a un peu de Beaumarchais, Saint Patron des Horlogers de l’histoire, celui que j’improvise. En vrai, vous dira la corporation, c’est Saint Eloi.

Paris, le 2 juin 2013. 

A Michèle Gartner, c’est son anniversaire.

Cliquer ici pour en savoir plus sur la lecture et l’adaptation théâtrale de ces textes, qui aura lieu à Paris dimanche 16 juin  ! 

La boucherie

Certains matins, quand le livreur vient avec les carcasses, le sang goutte par terre. Il est vite nettoyé, car tout doit être propre, toujours. Ca part en chambre froide, derrière. La boutique est simple. Il y a des vitrines, réfrigérantes, et dans les vitrines, des morceaux de viande : bœuf, porc, poulets et volailles, autruche, gibier, abats, agneau, veau… Toute la ferme, plusieurs races d’animaux étalent leurs tripes ici devant vous.

Dans les plats, des panonceaux à pique annoncent le prix sous un motif de fantaisie (un cochon qui sourit, une tête de vache qui vous fait un clin d’œil, etc.) Les couteaux, les plans de travail, sont derrière les vitrines, et de l’autre côté de la ruelle, contre le mur. Les couteaux ont leur crochet magnétique ; ils ne bougent pas. On vend ça sous forme crue, ou cuite. Ici c’est une maison qui privilégie la viande rouge ; mais vous pourrez aussi trouver des spécialités alsaciennes en saucisse et de la charcuterie de bonne qualité, du Sud-Ouest. Un peu de carottes râpées et de céleri remoulade (ça se marie très bien avec les steaks, en entrée ou en accompagnement).

Monsieur a un tablier blanc ; Madame est toujours coquette, mais pas de faux ongles, pas trop de bijoux. Les murs sont à l’instar des patrons : efficaces, simples : pas de décor, juste un panneau avec les prix et les occasions du jour. La profession de boucher est un respectable corps de métier, mais elle a toujours été suspecte pour quelques uns. Au Moyen Age, les bouchers avaient leur propre porte à l’église. Maintenant, ils sont en première ligne face aux adversaires de la viande ou lors des scandales sanitaires. Mais dans l’ensemble, c’est une relation de confiance avec les gens du coin, qui viennent depuis des années (la clientèle vieillit). Viande française. A part Noël et ses clients à farce, plus quelques clients traiteur de temps en temps (mais pas de couverts en plastique…) c’est essentiellement les mêmes gens.

On n’aime pas trop le changement du coup. Le style années  70, c’est efficace, et ça tient bien. C’est pourquoi l’enseigne Boucherie avec les lettre à bulle et la tête du veau souriant, qui a déjà un peu choqué, ça reste. C’est la frise orange, rouge et brun sous les vitrines, le carrelage beige à carrés rouge, jaune et noir. Ca fait la touche belge (ici, personne n’est Belge). C’est aussi pour cela que de la politique, on ne parle jamais sauf par ellipses, par les temps qui courent ou ils pourraient faire quelque chose chez nous aussi, avec tout ce qu’il y a de chômeurs ou encore des gens qui cherchent du boulot, et il y en a, et pourtant, c’est pas le travail qui manque. Les jeunes, qui savent bosser, il y en a peu.

Quand c’est vrai, c’est que ça ne peut pas être faux. On aime bien parler avec les personnes âgées, car elles ont le sens des choses et des valeurs immuables. Les jeunes (il y en a peu à la boucherie, car ils préfèrent le pas bon pas cher), c’est différent, on ne sait jamais sur quel pied danser. Et puis tant mieux, car il vaut mieux avoir des clients fiables et qui savent ce qu’ils veulent. Un mardi midi, pas de temps pour les indécis. Le halal, maintenant la viande de cheval, selon le boucher, on s’en serait bien passé, ça fait du mal à la profession.

 

Paris, le 25 mars 2013.