Les Commerces

Recueil en ligne d'histoires (fictives) sur le commerce de détail. Parution chaque lundi, à 16 heures. Par F.Benhaim.

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Le magasin de cravates

Si vous n’avez pas d’idées pour la Fête des Pères, oui, il reste les cravates. Il restera. Toujours. Les cravates. Toujours. Oui, toujours. Enfin, sauf si l’esprit start-up finit par tout bouffer, ce qui n’est pas impossible. Les casual Friday, la patronne en est convaincue, ont fait baisser son chiffre d’affaires. Ca vous fait rire ? chiche. Faisons les comptes. Comparons ce que c’était il y a trente ans, quand elle a ouvert, et maintenant. Comparez.

Fort heureusement les effets de mode ont aussi réinstitué dans la vie quotidienne ce qu’ils avaient retiré au monde du travail. La cravate, corset masculin, selon ses détracteurs (si elle est mal ajustée ! répond la cheffe d’entreprise), s’est immiscée sous des barbes à la mode, un peu détachée, le nœud vague, sur une chemise jolie mais pas tout à fait repassée. La cravate noire est aussi revenue avec les types qui vont en boîte de nuit en costume, car comme toujours, la mode, c’est double mouvement : chemises à carreaux et costumes taillés sur mesure, c’est tout un. On avait jusqu’ici des modèles classiques et de la fantaisie, et des cravates « sport », mais on a de plus en plus de cravates « sport ». Le paradoxe, selon Madame la dirigeante, c’est qu’une fois que vous achalandez plus de sport, les ados et post-ados se jettent tous sur les modèles rétro et archi-conservateurs. Allez comprendre. Du coup, elle se dit qu’elle va revenir à ce qu’elle faisait avant, comprenne qui pourra.

Ca la gonfle, et en même temps, elle comprend. « Moi aussi, j’ai eu ma période hippie. » explique-t-elle le sourire aux lèvres et le café à la main. (Café, mais attention, pas pour les clients : le café est l’ennemi des cravates…) Il en reste quelques CD, une ou deux revues qui traînent et des cheveux qui ne veulent pas tout à fait se fixer.

La boutique est en bois, de toutes parts : c’est une ancienne boutique qui a été reprise. Il y a une grande table en bois vitrée, et à l’intérieur, cravates et boutons de manchettes. Certains sont très beaux, on fait de toutes les marques. Tout est beau, Monsieur, corrige la patronne qui officie à sa caisse au fond, sur son ordi portable, et se déplace pour vous montrer les jolies choses de plus près. Il faut une clé pour ouvrir.

D’autres parts, de toutes parts, il y a des penderies à cravates en-dessous desquelles on trouve des tiroirs en bois, pour trouver les variantes et plus de variété encore. Les variantes sont de textile (soie, matières synthétiques) et de texture ; elle sont de motif, de couleur ; elles sont de genre (été, hiver, affaires, promenade à la campagne, hipster, sport, mode) ; elles sont complexes ou simples (ici, on dit uni). Ces derniers temps, il y a eu aussi la mode des cravates à embout coupé ou carré, et la mode des nœuds papillons. Ici, on a vu venir, et les ventes ont été bonnes. Le nœud-pap, c’est pour trois catégories : les amateurs en tout instant, pour qui cela constitue une marque de reconnaissance (on pense au Premier ministre belge) ; les amateurs hipsters qui portent ça avec une chemise à carreau ; et les traditionnels, pour qui cela rime avec smoking ou costume des grands soirs. Tous sont bienvenus. Et précisons qu’en matière de nœuds papillon, les dames le sont aussi ! Il y a de plus en plus de femmes, d’ailleurs, et ça fait du bien, constate la patronne. Ca me change.

L’ensemble compose un rideau de couleurs et de motifs qui, de loin, ressemble à la robe d’une princesse revue par Vivienne Westwood. Vous savez, les cravates, c’est décoratif. Il y avait dans le temps un restaurant au Colorado, où on coupait systématiquement votre cravate pour la pendre au mur. Les parois étaient pleines, en guise de trophées et de décoration, non de crânes bovins, mais de cravates amputées.

Paris le 21 avril 2014.

Aux familles syriennes qui dorment dehors à Saint Ouen. Pour les aider.

* Lecteurs français, pas de panique : en France, la Fête des Pères c’est le troisième dimanche de juin.

Tout pour la salle de bain

Vous savez, le confort, ça se construit. Et c’est ici que vous trouverez le plus beau des conforts : celui d’une toilette magnifique. La toilette la plus belle, c’est celle que vous avez prévu : douche, douche italienne, douche américaine, baignoire, italienne, belge, de Perse. Baignoire à l’allemande, avec des bulles, façon spa. Baignoire à l’ancienne, à pieds. Baignoire à la japonaise, dit-on en plaisantant, parce qu’elle est tout en miniature, qui pourrait être un gros bac de douche. Pourtant, je crois avoir vu ça en Allemagne… se dit le passant.

Les robinets sont les accessoires de la vitrine, qui montre sans trop de pudeur de belles cabines de douche accollées à des bouts de plomberie. Mais les belles images font rêver. On a démédicalisé, désimperméabilisé les salles de bains, ces dernières années, explique le vendeur au client curieux. On continue à faire de la céramique, des carrelages, et tout, disserte-t-il en vous montrant un bel ensemble baignoire, miroir et bois exotique (d’où vient-il…). Mais aujourd’hui, on n’hésite pas à poser une baignoire à l’ancienne sur un plancher et à intégrer un évier dans un meuble en bois. Comme autrefois ! s’exclame-t-il en riant. Ah, mais on y revient. On a détruit les traditions, et finalement, c’est pour mieux les retrouver, s’accorde-t-on toujours ici.

Tout, tout, tout, pour la salle de bain, chante la pub à la radio que le patron a payé. Sur la radio locale et sur une ou deux radios communautaires, car dans la ville, ça aide. Une portugaise et une en arabe, et la radio nostalgique que tout le monde aime bien. Dans les deux cas, le slogan revient toujours. Ici, on en est très fier. Fabrication maison, pas besoin d’agence de pub. Dans le magasin, on passe la radio nostalgique, ça met de l’ambiance, et on rentre à la maison avec des chansons plein la tête. Pour le déjeuner, il y a l’Intermarché en face, et sinon, une pizzeria et un truc à paella un peu plus bas. Le café c’est à côté aussi, bar PMU, on a viré un vendeur l’an dernier qui y gaspillait tous ses salaires et arrivait en retard. Un accro. J’espère qu’il s’est soigné depuis, soupire sa collègue.

En ce moment, ça tourne pas mal, mais on a connu mieux. A une époque, vous explique la vendeuse, les gens venaient ici et achetaient sans compter. Bon, ils se posaient moins de questions, concède-t-elle. Ca c’était avant. Mais maintenant, d’un autre côté, on a vraiment de belles choses à vendre. De moins en moins de pastel. On ne se croit plus du tout à l’hosto. C’est plus les salles de bain à Papa ! maintenant, c’est l’hôtel trois étoiles !

L’innovation court partout : dans ces lavabos qu’on peut mettre sur une cuvette de toilettes ; dans ses robinets qui font couler l’eau comme si elle tombait d’une roche, d’une cascade ; dans ces douches qui vous arrosent de partout, à ne plus rien y comprendre. Partout dans ces salles de bain, on se prend pour Cléopâtre ! on se prendrait pour une Vahinée ! on se croirait chez les Naïades ! ça tourne beaucoup, dans l’entrepôt. Les délais de livraison doivent être de plus en plus serrés ; les gens ne supportent plus d’attendre. Et les intermédiaires sont coriaces.

On a innové dans les délais de paiement, aussi. Six fois, sans frais. Ca a été compliqué au début, mais ça passe mieux auprès des clients. Et maintenant, on fait beaucoup, beaucoup d’accessoire. Car ça fait revenir, et puis, au fond, une salle de bain, c’est le projet d’une vie. Vous avez vu ces petits crochets à ventouse ? C’est pour accrocher les serviettes. Et ces porte-savons ? Oui, on a aussi ça pour les gels-douche.

Il faut toujours regarder ce que les gens font chez eux. Quand ils sont invités à dîner, le patrons et ses fidèles employés s’attardent toujours un peu dans les salles de bain, histoire de voir. Ceux-là, ils avaient des coquillages ! Eux, ils avaient le chien dans la baignoire ! raconte-t-on en riant le lundi matin au café. Parfois ça donne des idées, et parfois c’est écœurant. Vous savez, on en voit, de ces choses ! Dés que ça touche à l’intime…

 

***

Paris, le 14 avril 2014.

A Perrine Benhaim, bon anniversaire.

Le magasin de casques

C’est évident maintenant, mais à une époque ça ne l’était pas :  il faut se protéger la tête et c’est obligatoire. Finie la Dolce Vita tête nue, les cheveux au vent de Bardot et la jeunesse insouciante et dangereusement virevolante. Mais cela peut être joli ainsi.

Ils sont de toutes couleurs, mais on retient surtout le rouge, car le rouge, cela colle avec l’esprit de la moto : rébellion et liberté ! A peu de frais mais à prix élevés. Qu’en reste-t-il chez le Parisien pressé ? Le petit Concorde quotidien des hommes d’affaires pressés, alternative à la voiture engluée dans les bouchons, moins chère que le taxi, moins populaire et bondée que les transports, a peu à voir avec la Harley Davidson de la légende et de la chanson. (D’ailleurs, les médecins la chevauchent en vacances dans le Dakota, il y a un chemin entre ça et la marginalité ! Où sont nos valeurs ?)

Paris en est pleine, de ces motos à trois roues,  et Bardot est d’extrême droite. Oui vraiment ce n’est plus ce qu’on croyait. Alors le casque rouge, ou la Ducati rouge, vous voyez, c’est comme une affiche du Che, c’est du décor, voire du folklore, et à vrai dire, c’est plus le rouge du drapeau suisse et de la combinaison de Schumacher que de la Commune ; au mieux, c’est un artefact chromatique. Mais tout ça n’a rien à faire ici, revenons à notre vitrine, composée de casiers où sont entreposés de beaux casques. Essayez à l’intérieur, les casques multiples : à visière, plus ou moins molletonné, et toujours plus technologique. Vous n’avez jamais entendu ces motards parler au téléphone ? Oui, on s’accomode, mais attention à la sécurité ; un motard n’a pas d’habitacle. Sauver une vie, mais au-delà, quand on ne voit pas votre tête, on ne voit que votre casque, alors, voyez-vous, un casque, c’est un peu vous. Choisissez bien.

La clientèle est très variée : il y a les passionnés, il y a les grosses cylindrées, et il y a la population des actifs pressés, qui va vers le prix. Des genres différents. Une forme de culture commune, mais au fond pour ce passionné qui tient la boutique, on a gagné en chiffre d’affaires ce qu’on a perdu en âme, et pour quelques amoureux du scooter à l’italienne, il y a surtout trop peu de grands de la route. Les virées en Normandie, les weekend en Bretagne, à essayer des modèles, voilà le trip. Voilà qui est beau.

Paris le 23 mars 2014.

A Denis Haller, et à la moto que je n’ai pas voulu avoir.

Au Nevada, comme ça.

Aux articles de danse

La vitrine tient en plusieurs pendants ; à droite, des robes ; à gauche, des articles de danse classique ; au centre, des casiers à chaussures, présentant toute une variété : ballerines, chaussures de flamenco, chaussures à talon, chaussures à claquettes… et à travers les casiers, on aperçoit l’intérieur de la boutique.

Ici on fait de toute : ballet, danse moderne, fitness, peut-être un jour du hip hop ? Les vitrines sont rétro, ainsi que les typographie très années 80. Mais ça n’a aucune importance. Ici c’est le lieu de la passion ! n’entrez pas si vous n’êtes pas intéressé. Très féminin, certes, mais ça n’a rien d’exclusif ; c’est simplement la clientèle qui veut ça. Deux trois miroirs ; des ballerines au fond, tout au long d’une énorme planche de trois mètres de long (Ne vous servez pas vous-même ! indique un écriteau) ; à gauche, des portants, des tutu, des robes ; au milieu, un vaste portant avec des habits de danse moderne, de l’activewear, comme on dit ; de l’autre côté vers le fond, encore des tutus, et à droite de l’entrée, des accessoires en tous genre dispersés autour de l’alcôve où officie la patronne depuis trente ans. Des accessoires, dis-je ? Des chouchous pour les cheveux, des bandeaux, des choses utiles pour les pieds, pour les jambes, de la poudre, des nécessaires divers.

Partout, elle a dispersé des livres : Pina Bausch, Noureev, Alvin Ailey… Ils sont tous là. Au mur, vers le haut, en frise, juste en-dessous du plafond, il y a des photos autographiées. Leur esprit hante le lieu. Un jour Pina Bausch a été une de ces petites filles qui hésitent à se regarder en tutu dans la glace ; qui rient de voir leur frère ou copain en habit de danseur, qui se regardent toute neuves et toute différentes devant le regard fier des parents. Ou une de ces ados qui viennent après l’école un lourd sac sur le dos, en attendant de pouvoir décrocher enfin des cours et de faire sport-études ou d’aller au conservatoire. La patronne les encourage toujours. La passion mène toujours quelque part, même si on ne finit pas sur scène. Regardez-moi, dit-elle en riant, j’ai fait de la danse à votre âge, et je suis heureuse, et pourtant, je ne suis pas Aurélie Dupont ! Et puis j’ai voyagé, et j’ai rencontré l’homme de ma vie, hélas il est mort…

Il y a quelques éléments qui auraient besoin d’une rénovation, les vieux néons (ça fatigue les yeux), la peinture (j’ai arrêté de fumer, dit la dame, mais bon, il reste les traces, et elle s’en excuse), ce vieux carrelage dégueulasse surtout. C’est une honte pour de petites ballerines !

Il y a aussi les profs. Elles viennent et font le lien avec les élèves et les parents, se mettent d’accord sur les fournitures. Et puis, pas loin, il y a le conservatoire, et les élèves, qui viennent tout le temps s’approvisionner. Les élèves bénéficient d’un prix. Ici, c’est le poste éloigné de la civilisation de la danse ; la conscience de l’humanité. Dans chaque être qui se meut sur une scène pour ses proches et ses pairs, il y a la mémoire de l’humanité, un rêve… Et c’est ici que ça commence, dans le nylon, le plastique rose et les robes de flamenco qu’on aperçoit dans la vitrine droite (60€, pas chères en plus).

Paris, le 24 février 2014.

Le magasin de fourrures de la Côte

Au pays du soleil et des UV, il n’y a pas que les maillots léopard qui rappellent la jungle aux plagistes. Pas besoin non plus d’avoir froid pour être chic, affirme-t-on fièrement à la caisse, en prenant la carte bleue d’une main, et en passant le paquet de l’autre, lentement, élégamment, comme si c’était un mouvement de danse. Et puis de toute façon, lorsque vous rentrerez à Paris, à Moscou, ou que vous irez à New York, ou en Suisse, vous aurez besoin de vous couvrir ! Sur la Prom’, un après-midi de décembre, bien sûr, vous pouvez vous mettre en fourrure. Ici, on n’est pas chez les végétariens ! Et même à Doubaï ; la peau c’est comme les Ugg, ce n’est pas une question de température. Enfin, pas complètement.

La vitrine est belle mais pas spécialement tapageuse ; un ou deux manteaux et surtout un aperçu sur la boutique. Dedans, c’est une belle affaire ; années 1970, certes, mais ce style revient : des dorures là où il faut, des miroirs, un peu de marbrures, du brun, mais un brun un peu cuivré. De toute façon, ici, ça s’entasse, ça pend, ça gonfle. Jusqu’au plafond, les fourrures montent, car elles prennent de la place. On n’est pas au magasin de t-shirt blancs !

Manteaux, visons, renard, loup,…Observez toutes les variétés, jusqu’aux plus rares, et qualités de peaux. Et puis ces visons à promener sur une épaule ! c’est comme un perroquet, sauf que c’est moins vulgaire et que ça se tait. Un travail d’orfèvre, un savoir-faire qu’il faut conserver, car il faut conserver les savoir-faire en France ; ils partent tous en Chine, dit-on, ou ailleurs. Regardez cette douceur, presque pubienne, un peu rêche. Magnifique, n’est-ce pas.

Ici, on fait vivre la vieille tradition des trappeurs et des coureurs des bois, des métiers de la fourrure, qui ont fait la fortune de tant d’aventuriers, de Russes, des Compagnies, des marchands (et, le désœuvrement de la faune et de la flore).

On répare aussi, et parfois on reprend. Il y a de la seconde main chez le cousin Max, pas loin d’ici, si vous en cherchez. Dans la boutique, les jours de grand soleil, la lumière est reflétée par les pare-brises des autos et amplifiée par les miroirs. On est bien au soleil. Il y a toujours un parfum floral : rose, ou lavande, ou ylang-ylang ; les clientes aiment bien. Cela donne du caractère, et c’est la marque de la région.

C’est bien gardé ici : alarme et tout. Les bandits, c’est de pire en pire. Protégez-vous, Madame, gardez bien vos bijoux.

Paris, le 16 février 2014.

A P.A.

AUX CIGARETTES ÉLECTRONIQUES

Sur le boulevard en bas de chez vous, la boutique a ouvert voici peu. Dans une ambiance musicale de boîte de nuit ou de salon de coiffure branché, elle vous vend l’antidote à des années d’accoutumance, la fin d’une servitude, d’un tribut, la perspective d’une haleine rafraîchie et de la paix des ménages.

Votre collègue, votre beau-père, puis votre femme…l’étrange porte-cigares a fait son apparition puis s’est répandu dans votre entourage comme les insignes d’une nouvelle religion. L’électrification et l’informatisation de nos vies jusqu’aux gestes les plus simples s’est portée jusqu’à la drogue. Drogue adoucie, ceci dit ; drogue pure, nicotine moins les saloperies, disent les clients, qu’on trouve dans les cigarettes que tout le monde soupçonne d’être trafiquées. Ils rajoutent des trucs, disent certains, et chacun a son opinion sur la marque la plus coupable.

Dans ce magasin, on est bien décidé à vous aider à vous en sortir. Sortez du gouffre pour gagner le précipice. C’est déjà un progrès. La vitrine est peu en objets et toute en lettres. Il faut savoir de l’extérieur ce qui se vend ici, et promouvoir le produit, car la culture n’est pas faite. Dedans, derrière les lettres incitatives et les promos, il y a le magasin, organisé autour de présentoirs latéraux, le long des murs, et d’un comptoir en verre, au fond, au centre. Là vous trouverez à discuter les nouveaux modèles, que voici, prenez-le en mains. Différentes couleurs. Les liquides. Les recharges. Les petites trousses, les accessoires. (Les adaptateurs, c’est là-bas.) Tout ce qu’il vous faudra pour essayer. En général, on ne revient pas en arrière.

Et vous respirerez mieux.

Le patron au comptoir de verre a flairé le filon. Il est venu directement de la téléphonie mobile, et d’ailleurs, comme ça se fait en Chine, il rêve de faire les deux. L’innovation, c’est d’abord le concept. Il passe des journées entières à lire la presse spécialisée : Franchises magazine, Commerces et Boutiques, Retail Today, ou même à lire ce blog. Faut regarder ce qui se fait à New York, à Dakar, à Shanghai, explique-t-il. C’est eux qui vont nous apprendre. La France, on est en regard, eux ils sont en avance.

Ca fleurit partout. Sept cents boutiques en France, et ce n’est qu’un début. En un an, des chaînes sont apparues, mais connaissez-vous le nombre de consommateurs ? La taille du marché ? On en parlait sur Capital la semaine dernière. C’est une mine d’or, qui profite souvent aux Asiatiques, nous là-dedans, on est con, on devrait fabriquer. Peut-être avec les imprimantes 3D. Ce disant, il fait des nuages, vapote, comme si c’était un narguilet. Comme la chenille d’Alice au pays des merveilles ; si Lewis Caroll avait vu ça, il aurait imaginé une chenille artificielle branchée sur une prise, brillant de toutes parts en polychromie.

Derrière le comptoir,  une insigne religieuse ; ici les préceptes et les hygiènes se côtoient. Nous sommes entrés dans l’âge de la drogue mécanique.

Paris, le 3 février 2014.

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Le magasin de costumes

Plein de couleurs dans la vitrine, des rêves, et de la fantaisie. Des soirées d’Halloween. De carnaval. Des soirées vénitiennes. Des anniversaires. Des bals costumés. Des surprises. Des soirées à deux, un peu relevées. La liste des souvenirs s’allonge et se censure facilement. Depuis l’apparition des réseaux sociaux, les costumes se vendent mieux, parce qu’on les prend pour les photos à venir. Ici, si vous voulez vraiment impressionner, vous pourrez vous déguiser en Egyptien, en Toutânkhamon, en pharaon d’Egypte. Ici vous entrez dans le monde théâtral des faux-semblants et des résurrections mémorielles, du passé qui se perd et se retrouve dans les manuels d’histoire de la parure. Sortez en princesse, ou en roi Arthur. Entrez dans la peau de Darth Vador. Venus ici pendant la pause déjeuner, le cadre ou la directrice de division auront le rêve de se transformer en vedette de cinéma, paradant sur un sphynx géant comme Elizabeth Taylor dans Cléopâtre.

Vous n’êtes pas obligé d’acheter. Vous pouvez tout à fait louer pendant une nuit, un jour, deux jours. Orientez vos amis, si vous le souhaitez, vers la boutique, et venez en groupe pour vous déguiser, vous travestir. On fait aussi des robes de salsa d’ailleurs, flamenco, drag queen. C’est écrit sur la vitrine, et sur le site web. On est tout à fait ouvert d’esprit, ici. Si vous voulez un accoutrement, on ne vous posera pas de questions ! Et notez bien ! on propose ici des locations de chaussures, tout à fait extraordinaires : chaussures de claquettes, chaussures hautes, chaussures renforcées, bottes de sept lieues, ballerines (qui s’usent vite), chaussures façon Cendrillon. Toutes tailles !

C’est dommage, trouve-t-on derrière le comptoir de verre, qui abrite une myriade de bijoux fantaisie et d’accessoires, portant une gamme de maquillage qu’on retrouve aussi sur les murs et sur des présentoirs, c’est dommage, disions-nous, que la France ne soit un grand pays du déguisement. De l’artifice, Georges de la Tour l’attestera. De la revue, allons, Paris est capitale, depuis les Folies jusqu’au Lido…mais point de grande fête. L’Allemagne, le Brésil, Cuba, les Antilles sont des hauts lieux du carnaval. Et Venise ! Que n’a-t-on ici de costumes, de masques vénitiens. Au fond, le rêve du patron ç’aurait été ça, lui et sa femme se seraient bien vus en doges, tournant et dansant lors d’un carnaval sur la place Saint Marc… (Chaque année, ils vont au carnaval de Venise, pour les congés, et ferment boutique.) Et les Etats-Unis, avec Halloween et les maisons hantées, les enfants qui demandent des bonbons ? La monnaie de tout cela, c’est le costume. C’est le déguisement. C’est parce que vous êtes autre qu’on vous offre tant de générosité sous formes de bonbons ou de baisers d’inconnus. C’est ici la banque du rêve et de la fantaisie, des nuits folles et des frayeurs d’enfant.

Pour cela, ça ressemble à la caverne d’Ali Baba revue par une couturière. Disons, peut-être, la caverne de la costumière d’Ali Baba. Ou, la costumière qui aurait succédé à Ali Baba à la tête des Quarante Voleurs, ne volant plus que les fringues, laissant les passagers du monde en petite tenue sur les bords des grands chemins. Vous voyez ce que je veux dire… Des vêtements pendent de toute part, suspendus dans les coins et aux murs. Là où il reste de la place, on a accroché des étagères, des présentoirs, et là, vous pourrez choisir vos « make-up », vos bijoux, vos chapeaux (ah les chapeaux !). Les chapeaux sont au-dessus du textile, sur le haut des murs, sur des bustes en polystyrène et sur des crochets. Le plus beau, de tous les avis, c’est celui du capitaine pirate. Ou de d’Artagnan, à voir.

Les costumes ne sont pas organisés. Aucunement. C’est par taille, et pour le reste, débrouillez-vous. Une section masques au fond du magasin permet de se retrouver entre les George Bush, qui se vendent de moins en moins, et les vénitiens, pour certains enfermés dans une vitrine. On va du super héros à l’homme des cavernes, de l’ours polaire au gorille, de la poule géante à la princesse Peau d’Ane. Oui, c’est le bazar, et les registres se mêlent, mais c’est ainsi, et c’est la rançon du succès. Parmi toutes ces couleurs, votre esprit virevolte d’une époque à l’autre, et en passant le seuil de la porte pour rejoindre le bureau, vous vous trouvez, décidément, bien réaliste.

Paris, le 20 janvier 2014.

L’atelier d’encadrement

Du dehors on voit les travaux de dedans ; la boutique a précédé ces boulangeries où l’on montre le personnel en train de façonner les petits pains.

Le lieu est exigu. Il n’y a pas d’espace de vente distinct ; vous entrez directement dans l’atelier, où travaille Monsieur l’encadreur. Ici depuis quarante ans, il officie devant vous, et vous explique le prix au moyen de son équerre. Du dehors, vous le voyez à l’œuvre ; il a fait ainsi bien avant les boulangeries à la mode qui ont mis leur personnel en vitrine. D’ailleurs, du dehors, on le voit, lui, et quelques tableaux fétiches qu’il a faits récemment ou encadrés et conservés. Il peint aussi, c’est un artiste ; il y a donc de ses compositions sur les murs et dans l’un ou l’autre des pans de vitre. Des portraits fleuris, des rabbins, de vieilles dames, des champs à la façon impressionniste. Monsieur a fait de la copie aussi, dans sa jeunesse, mais aujourd’hui, ça le fatigue.

Ici on pratique la restauration, aussi, de vieux tableaux s’amoncellent dans un coin. Dans l’ensemble, on ne sait pas ici si on est chez un artisan ou chez un peintre : devant soi, lorsqu’on entre, une table de travail, grand plateau comme une table d’architecte. A droite les tableaux en travaux, à gauche, posés verticalement et sur de grandes planches, des dizaines de cadres. Au mur, au-dessus de la table de travail, les modèles de cadre : bâtons, ioniens, dorés, simples, couleurs, couleurs vivres, pastels, compositions diverses.

C’est vraiment à vous de voir ; on peut faire de tout. Mais pour une esquisse, une estampe, parfois quelque chose de simple est préférable, comme un simple pourtour au papier cartonné. Ca ressemble à un encadrement et c’est —si vous le le permettez—moins cher. Au sol, un béton poli par les âges,  des bouts de bois, de la colle solidifiée, des morceaux de carton, des bouts de fil, des traces de peinture, de la poussière et de la sciure. C’est un lieu de travail, et le travail a laissé sa trace, sous vos pieds. Le vieux tabouret lui aussi est usé ; le bois est lissé par le temps. L’atelier est lumineux, et la peinture blanche un peu jaunie par les travaux, les gaz et un peu de tabac (Monsieur a arrêté) reflète tout de même le soleil qui entre du dehors.

Les tarifs sont abordables ! c’est du travail ! et pour autant les gens vont quand même faire ça dans les grands magasins. Tant pis, pour eux, si leurs salons se ressemblent encore plus.  De toute façon, ici ce n’est pas éternel. Les loyers sont impayés depuis des lustres et ça finira par péter avec le propriétaire. Il fait ses recours, et ça traîne, mais un jour ça va aboutir. Ca fait déjà deux ans que le patron avertit ses clients : je ne vais pas tenir. Vous voyez, je vous fais un prix, mais…

Sur la table, les outils de la beauté et de l’art, sont posés : marteaux, scies, pinceaux, outils de mesure, clés, pinces, bouts de bois, tout ce que Léonard de Vinci utilisait sûrement, lui aussi, est ici. La beauté a ses instruments ; ciseaux, couteaux à bois, palettes, limes, lames, brosses. Sa cire, ses couleurs, sa parure. C’est une palette de couleurs, un coffret d’objets et de tons, de décoration. Dans le travail accompli, on oublie les soucis.

Paris le 6 janvier 2013.
A l’encadreur du  9e qui a fermé boutique.

Aux décorations de Noël

Noël est passé, tout est déjà en soldes. Ca sent la relève, et comme un lâche soulagement. Au-revoir les repas et les fêtes, le cérémonial, les beaux habits et les remarques de la Tante Ursule, ou de l’aïeul qui radote, ou les objets volants de Cousin Untel, qui ne passe jamais le seuil de l’adolescence, comme perdu dans un vortex hormonal…ou tout, ou rien de tout cela si vous avez de la chance ou de la malchance…Pour d’autres Noël c’est une fête entre amis. Pour certains, c’est une bouteille de vin. Le bonheur, le malheur, dans tout cela est difficile à décerner ; il se loge là où on ne l’attend pas et ne prend pas toutes les formes les plus attendues.

Les boules de Noël, c’est un peu ça. Il y a un Noël traditionnel : des boules qui scintillent, qui reflètent mille petits éclats de Neige dorée. De fausses pommes (savez-vous qu’au départ, on accrochait des pommes et des oranges, appelées pommes d’or ?). Du cristal (qui a remplacé les aliments, plus tard). De jolies sculptures de bois, petites, d’anges et de reines, qui se promènent dans les airs, suspendus à de minces fils dorés ou transparents. Ca c’est le Noël des marchés, le Noël des réclames, le Noël des vitrines, le traditionnel. C’est un monde « féérique », qui est sensé vous amener au pays des elfes, dans un monde médiéval-fantastique que vous apprécierez même si vous n’avez jamais été très Dongeons et Dragons, jamais très contes de fées. Noël, c’est le moment où on se transforme tous en geeks obsédés par la magie des mondes imaginaires. Tout ça c’est un rayon entier du magasin, tout un pan de mur, et c’est magnifique.

Si votre Oncle Jimmy aime aussi se déguiser en Père Noël, ici plusieurs costumes pourront l’accomoder. Vous avez le style Saint Nicolas, plutôt cape et robes rouges. Vous avez le style Père Noël moderne, même pour les minces. Vous avez le style Père Noël revisité de noir, et quelques perruques. Pour les féministes, ou les Maman désireuses de se déguiser, voici Mère Noël en quatre tailles. On vend aussi les lunettes rondes pour l’un ou l’autre, les accessoires, la ceinture noire, les bottes (vous pouvez vous en servir en guise de Moon Boots, mais cette année il fait trop chaud). Dernière nouveauté, si vous allez aux Tropiques pour Noël comme nous l’aimerions tous, les maillots de bain rouges. Oui, là aussi, il y a des sapins et des barbes blanches.

Mais revenons aux décorations. La suite ce sont les choses qui se pendent et qui vous surprennent : objets suggestifs voire franchement sexuels, imitation de fruits, guirlandes de petits ananas en plastique. Le rayon insolite croît chaque année ; il y a tout un courant de gens qui en ont assez de l’épicéa et du clinquant. Ils veulent parer un cactus, un palmier, un bonzaï. Souvent un objet décoratif suffit.

Un peu plus loin, là, sur votre gauche, vous avez le royaume de la guirlande. De toutes les couleurs, à vous en faire mal aux yeux, ainsi que les électriques de toutes couleurs, et luminosités, et qui vont éclairer votre salon. Ce genre d’accessoire brillant au possible se vend toute l’année ; il fait office d’éclairage dans de nombreux restaurants, salons, ou chambres de célibataires. Cela indique une certains chaleur humaine, l’esprit de la fête prolongée.

La moquette, c’est un motif en arbres de Noël et traîneau. Sans doute vous a-t-il échappé que vous pouviez aussi décorer votre sol. Là votre œil se fixe sur la peinture et les décalcomanies spéciales, Sapin, Croissant de Lune, etc. Il y a aussi les décorations murales, d’ailleurs, les étoiles pour cime d’arbre. Quelques autres décorations près de la caisse, pour les autres religions, Chanukkah, Ramadan ; en toutes saisons, on fait magasin de décorations ; en saison spéciale, on multiplie les décorations pour coller au thème. Noël, c’est « la » grande opération. La vitrine, d’ailleurs, est partiellement couverte de neige artificielle, dedans, différentes modes d’arbre de Noël sont exposées. Une musique douce, de clochettes, retentit, ainsi que les incontournables tubes de la variété internationale. Venir ici, c’est un peu comme aller au parc d’attractions ; une fois, de temps en temps…

A James Bush et David Reid, qui se sont rencontrés dans une boutique.

Paris le 29 décembre 2013.

Bonne année à tous.

La chapellerie

Parce que la mode est un éternel retournement, à l’époque où la provocation et la modernisation semblent peiner à se loger, le chapeau a resurgi. Il n’était jamais parti, me direz-vous : il s’était insidieusement mu en casquette de sport et en bonnet. Voici revenus les casquettes à l’ancienne et les chapeaux ronds des dames ; ça fait fureur à Montmartre ; et d’un look un peu saltimbanque (le haut de forme qui singe l’antique bourgeois), le couvre-chef est passé au dernier chic. Le béret n’a plus rien d’une opération de com’ nostalgique d’éléphant socialiste. C’est même un complément utile face au froid ; la signe d’une loi naturelle de l’habillement, victorieuse toujours : le besoin de se couvrir la tête. Et donc, nous nous la couvrons, et nous ressemblons toujours plus aux années 30 ; pincez-moi si je suis le seul à ne pas apprécier… Comme on aspire, du coup, à retrouver le soleil ! Met-on des chapeaux, dans les émergents ?

En tout cas, la boutique se présente ainsi. Une belle vitrine pleine de bustes masculins et féminins ; des chapeaux anciens, des chapeaux neufs. Une immense rangée de bérets et de casquettes de tradition, et de qualité. Ayez l’air gentleman farmer, chasseur du dimanche, bon père de famille, joueur de pétanque, à peu de frais, et sans prendre le frais sur votre tête bien polie ou bien garnie. A droite, donc, les hommes. Au-dessus de vos têtes, et à gauche, les dames : de magnifiques chapeaux pendent même du plafond comme des oiseaux que l’on aurait attaché à des fils…… A gauche, choisissez parmi les modèles simples à la Coco Chanel (pas de plumes), ou bien, allez plus loin dans la fantaisie : tropical, et même, carnaval brésilien ! Qui oserait la banane et les fruits ?!

S’il est une survivance irrépressible du chapeau en France, elle se trouve dans les mariages, enfin de certains mariages, et c’est pour cela qu’ici aussi vous pouvez pourvoir à vos besoins en vue de ces moments uniques, accommoder la robe, ou même le costume queue de pie que vous n’avez pas manqué de choisir ailleurs. Quelques confrères et consœurs, bons collègues, savent envoyer les clients ici, parce qu’après tout, ils n’ont rien pour se coiffer. Qu’ôterez-vous de votre crâne, ou que garderez-vous au contraire, en entrant dans l’église, ou la synagogue, ou la mosquée, ou le temple… ? Comment marquer son respect ? Comment le cacher des regards d’une ou deux personnes incommodantes ? Comment vous abriter de ce pigeon dont le vol intempestif vous expose aux pires pollutions à la sortie des lieux?

Les bustes qui servent de base aux chapeaux sont en polystyrène ; une matière « merveilleuse », à en juger le patron, artiste à ses heures. Vous en faites ce que vous voulez, et c’est pour ça que parfois il conçoit lui-même ses propres bustes, cubiques, comme des sculptures de César. On l’en complimente ; aussi, il a vendu un ou deux bustes à des dames désireuses de décorer différemment leur cagibi.

Il faut tout de même poser un peu, ou vouloir jouer un peu, ou vraiment tenir à se couvrir, pour venir ici ; aussi, le chapelier s’amuse beaucoup avec sa clientèle, qui a toujours des histoires intéressantes à raconter, et qui parfois lui paraît sortie d’un roman. C’est ainsi qu’il aimerait voir sa boutique, un roman, une jolie vitrine  à l’ancienne, où il est écrit Chapeaux, en écriture cursive française classique, avec des fleurs. C’est presque anglais, au fond, presque victorien, mais heureusement, pas tout à fait. En réalité, c’est incommensurablement parisien !

Paris, le 25 novembre 2013.

A T. le chapeau vous va si bien.

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