Les Commerces

Recueil en ligne d'histoires (fictives) sur le commerce de détail. Parution chaque lundi, à 16 heures. Par F.Benhaim.

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Le magasin de confitures

Pour faire un beau magasin de belles confitures, il faut d’abord de bonnes confitures, et pour cela, il faut de bons ingrédients. Des fruits, en premier lieu, qui devront venir de provenances bien marquées : Gascogne, Ile-de-France, Maurice ou Réunion, Kenya, Savoie, Gâtinais, Sologne… Il faudra préciser qu’ils sont tous bio ou d’origine familiale (on ne s’étend pas sur la définition de « familiale »…). Ensuite, du sucre : sucre de canne, miels de toutes sortes. Ca c’est la première étape.

 

La seconde, ce sera de mélanger et de surprendre : agrumes au basilic, chocolat au curry, trois fruits, quatre agrumes, deux bananes, quatre chocolats. Tout cela produit l’étonnement. Songez aussi aux fruits exotiques : ananas, kumqat, mais aussi la baie de l’églantier qu’on ne semble consommer que dans l’Est et les zones de montagnes. Maintenant, faites des duos, et testez sans cesse ! pourquoi pas églantier-banane d’ailleurs ?

 

Cela fait, il vous faudra songer à décorer les pots. Ceux-ci doivent refléter les valeurs de la maison : petits, parce que ce qu’on achète ici a de la valeur ; élégants, car nous sommes élégants ; simples, car nous sommes aussi simples. Il faut que l’étiquette exprime tout cela à la fois. Simplicité, élégance, et qu’elle fasse mention du privilège que vous avez, et de l’ancienneté de la maison. Une partie du plaisir de nos confitures, dit-on, c’est de les partager : comprenez aussi, de les montrer à vos convives et d’en faire un sujet de conversation pour petits-déjeuners de mariage et lendemain de fête (c’est justement à ce moment qu’on en cherche, alors que les esprits sont fatigués). Quoi de plus commode qu’un peu d’émerveillement pour égayer la tablée.

Maintenant, il vous faut présenter le tout : pour cela, des étagères en bois, une musique douce, des lumières qui mettent en valeur les produits. Séparez gelées et confitures, confits et jus, compotes et miels (oui, on fait aussi du miel, et des pâtes à tartiner). Les étagères couvrent les murs de toutes parts. Habillez le personnel en noir ; on est ici dans une grande maison, il faut un peu de standing ; et pour une raison qui nous échappe, c’est le noir. Maintenant, emballez tout ça en sac élégant à la caisse. Avec du ruban, et une anse en corde de couleur. Comme si vous aviez acheté des chaussures de marque. Vous y êtes. Quarante euros pour quelques confitures, mais au moins, avec ça, les convives seront contents.

 

Paris, le 28 avril 2014.

 

Le magasin de casques

C’est évident maintenant, mais à une époque ça ne l’était pas :  il faut se protéger la tête et c’est obligatoire. Finie la Dolce Vita tête nue, les cheveux au vent de Bardot et la jeunesse insouciante et dangereusement virevolante. Mais cela peut être joli ainsi.

Ils sont de toutes couleurs, mais on retient surtout le rouge, car le rouge, cela colle avec l’esprit de la moto : rébellion et liberté ! A peu de frais mais à prix élevés. Qu’en reste-t-il chez le Parisien pressé ? Le petit Concorde quotidien des hommes d’affaires pressés, alternative à la voiture engluée dans les bouchons, moins chère que le taxi, moins populaire et bondée que les transports, a peu à voir avec la Harley Davidson de la légende et de la chanson. (D’ailleurs, les médecins la chevauchent en vacances dans le Dakota, il y a un chemin entre ça et la marginalité ! Où sont nos valeurs ?)

Paris en est pleine, de ces motos à trois roues,  et Bardot est d’extrême droite. Oui vraiment ce n’est plus ce qu’on croyait. Alors le casque rouge, ou la Ducati rouge, vous voyez, c’est comme une affiche du Che, c’est du décor, voire du folklore, et à vrai dire, c’est plus le rouge du drapeau suisse et de la combinaison de Schumacher que de la Commune ; au mieux, c’est un artefact chromatique. Mais tout ça n’a rien à faire ici, revenons à notre vitrine, composée de casiers où sont entreposés de beaux casques. Essayez à l’intérieur, les casques multiples : à visière, plus ou moins molletonné, et toujours plus technologique. Vous n’avez jamais entendu ces motards parler au téléphone ? Oui, on s’accomode, mais attention à la sécurité ; un motard n’a pas d’habitacle. Sauver une vie, mais au-delà, quand on ne voit pas votre tête, on ne voit que votre casque, alors, voyez-vous, un casque, c’est un peu vous. Choisissez bien.

La clientèle est très variée : il y a les passionnés, il y a les grosses cylindrées, et il y a la population des actifs pressés, qui va vers le prix. Des genres différents. Une forme de culture commune, mais au fond pour ce passionné qui tient la boutique, on a gagné en chiffre d’affaires ce qu’on a perdu en âme, et pour quelques amoureux du scooter à l’italienne, il y a surtout trop peu de grands de la route. Les virées en Normandie, les weekend en Bretagne, à essayer des modèles, voilà le trip. Voilà qui est beau.

Paris le 23 mars 2014.

A Denis Haller, et à la moto que je n’ai pas voulu avoir.

Au Nevada, comme ça.

L’institut de beauté

C’est ici qu’on vend la fameuse crème allemande. Créée par un médecin bavarois spécialiste des plantes, il y a un siècle, les femmes et les hommes se l’arrachent.

Pour une peau aplanie, pour des rides effacées, même le temps d’un soir ou d’une application, pour une main rajeunie…

L’ambiance est feutrée. Elle se doit d’être le contraire sensoriel et visuel à tout votre quotidien, à tous notre quotidien. Une petite fontaine coule, car le bruit de l’eau apaise. On a privilégié les tons légers. Blancs et pastels. Et on a mis de la verdure : ainsi, vous êtes dans une oasis, une zone polaire adoucie, un endroit retiré du brouhaha comme un refuge de bien-être. Vous qui n’allez pas à l’église ou dans les lieux de culte, ici ce doit être votre lieu de recueillement alternatif. Ca se paie, mais qu’importe. Le calme, donc. La sérénité. Dans la voix de ces hôtes et hôtesses, on entend poindre cette conscience des temps, qui sait qu’il faut nous prendre avec douceur, vous soigner rien que par le ton et par le son des mots. La musique en est le prolongement : c’est une variation celtoïde qui tourne au ralenti. Harpe remixée. Easy.

Ca se présente ainsi : il y a un mur d’étagères pour les produits, à votre droite de l’entrée. Le bois est clair. La gamme y est présentée, mais chaque crème est isolée, comme au  musée. Les crèmes visage, de jour, de nuit. La crème « mains »—autrement dit pour les mains—. La lotion du soir, le baume après-rasage, l’huile de massage. Tout cela en notes florales, en variations végétales. Tournesol, rose, violette, calendula, thym. Vous n’imaginez pas ce que les plantes peuvent faire pour vous.

Derrière le comptoir, des tiroirs pleins d’échantillons, qu’on vous remet en remerciement de votre chère et docile fidélité. Derrière tout ça, il y a l’espace bien-être, où vous pouvez vous faire masser, dorloter, épiler. Encore l’antidote furtive d’une vie trop affairée. Et à travers cela, un doute : en m’occupant ainsi de « moi », est-ce que j’éteins le feu, ou est-ce que je le propage, en lui laissant, pendant quelques instants de repos, l’air d’une combustion nouvelle ?

Une heure de massage alors, en attendant le prochain burn-out.

Paris, le 17 mars 2014.

Aux produits de la ruche

La porte est toujours ouverte, et de ce printemps précoce, entre un air frais et légèrement piquant, des motos, camionnettes de livraison et voitures qui passent bruyamment. Entre deux mobylettes, le calme revient, et c’est alors qu’on entend la petite fontaine d’eau que le patron a placé à l’entrée, derrière la vitrine, pour apaiser, justement.

Il règne une odeur de cire, de sain, l’arôme d’une nature à demi-apprivoisée, mais sauvage, qui se défend contre les agresseurs, qu’ils soient hommes ou ours bruns, même si elle dépérit à coup de pesticide. Les abeilles sont en danger, à force d’être contaminées ; elles sont indispensables, et c’est pour ça qu’on en est le fervent avocat, ici. Il y a toujours une pétition qui traîne sur le comptoir. Au fil des années les combats se sont succédé : Gaucho, Regent,… Quand vous êtes informés vous passez votre temps à voir des sujets de révolte. Mais ce n’est pas non plus pour ça qu’on est là. On vend du miel.

Il y en a de toutes les sortes ; c’est comme le vin ou l’huile d’olive. Vous croyez connaître un produit ; vous en découvrez mille variétés, selon la fleur, l’essence d’arbre, le milieu, la provenance…. Découvrez le miel de thym, d’acacia, de lavande, de sapin, de châtaignier, de mille fleurs, de forêt, de France, d’Italie. Ils n’ont pas le même goût, ni les mêmes vertus. Tout ça a sa science agraire, son savoir médicinal et sa poésie pastorale. De petites cuillères, posées au bas des étagères où les pots dorés, bruns, jaunes, verdoyants se succèdent, vous invitent à déguster. Souvent lorsque les clients ont goûté, ils achètent, dit-on au comptoir avec un clin d’œil. Et pour cause : imaginez ça en tartine !

Découvrez les dérivés, les gelées, les boissons. Et pour vous, allez du côté des produits de la ruche : propolis (le béton des abeilles), gelée royale, l’atout forme…  On vend des savons, des crèmes, toujours à base de miel. La crème pour mains est un délice.

On peut aussi se décorer avec des bougies à la cire d’abeille : comme souvent dans les magasins à thème unique, on va très loin dans la démarche. Quelques portraits d’abeilles, des photos de ruches (il y en a de très belles sur les murs), des livres sur l’abeille, la nature ou le miel vous permettent d’entrer plus loin encore dans l’univers comme diraient les magazines, rubrique Santé-Conso. L’air mêle une odeur de cire et de sucré ; de fleurs et d’insecte. Le sol est brun, parquet ciré, justement ; la boutique est tout en longueur ; la lumière pénètre à travers les vitrines, et donne une qualité qui rappelle les Raboteurs de Caillebotte. Vu du fond, c’est un tableau serein, presque ennuyeux.

Ca n’a l’air de rien, mais c’est une chose qu’on prend pour argent comptant, de pouvoir consommer du miel, comme on veut. On voit ça comme du Nutella, et on voit le miel comme on voit du Nutella, mais savez-vous, tout a un début, et tout peut avoir une fin…Alors…dégustez…

Paris, le 10 mars 2014.

Aux articles de danse

La vitrine tient en plusieurs pendants ; à droite, des robes ; à gauche, des articles de danse classique ; au centre, des casiers à chaussures, présentant toute une variété : ballerines, chaussures de flamenco, chaussures à talon, chaussures à claquettes… et à travers les casiers, on aperçoit l’intérieur de la boutique.

Ici on fait de toute : ballet, danse moderne, fitness, peut-être un jour du hip hop ? Les vitrines sont rétro, ainsi que les typographie très années 80. Mais ça n’a aucune importance. Ici c’est le lieu de la passion ! n’entrez pas si vous n’êtes pas intéressé. Très féminin, certes, mais ça n’a rien d’exclusif ; c’est simplement la clientèle qui veut ça. Deux trois miroirs ; des ballerines au fond, tout au long d’une énorme planche de trois mètres de long (Ne vous servez pas vous-même ! indique un écriteau) ; à gauche, des portants, des tutu, des robes ; au milieu, un vaste portant avec des habits de danse moderne, de l’activewear, comme on dit ; de l’autre côté vers le fond, encore des tutus, et à droite de l’entrée, des accessoires en tous genre dispersés autour de l’alcôve où officie la patronne depuis trente ans. Des accessoires, dis-je ? Des chouchous pour les cheveux, des bandeaux, des choses utiles pour les pieds, pour les jambes, de la poudre, des nécessaires divers.

Partout, elle a dispersé des livres : Pina Bausch, Noureev, Alvin Ailey… Ils sont tous là. Au mur, vers le haut, en frise, juste en-dessous du plafond, il y a des photos autographiées. Leur esprit hante le lieu. Un jour Pina Bausch a été une de ces petites filles qui hésitent à se regarder en tutu dans la glace ; qui rient de voir leur frère ou copain en habit de danseur, qui se regardent toute neuves et toute différentes devant le regard fier des parents. Ou une de ces ados qui viennent après l’école un lourd sac sur le dos, en attendant de pouvoir décrocher enfin des cours et de faire sport-études ou d’aller au conservatoire. La patronne les encourage toujours. La passion mène toujours quelque part, même si on ne finit pas sur scène. Regardez-moi, dit-elle en riant, j’ai fait de la danse à votre âge, et je suis heureuse, et pourtant, je ne suis pas Aurélie Dupont ! Et puis j’ai voyagé, et j’ai rencontré l’homme de ma vie, hélas il est mort…

Il y a quelques éléments qui auraient besoin d’une rénovation, les vieux néons (ça fatigue les yeux), la peinture (j’ai arrêté de fumer, dit la dame, mais bon, il reste les traces, et elle s’en excuse), ce vieux carrelage dégueulasse surtout. C’est une honte pour de petites ballerines !

Il y a aussi les profs. Elles viennent et font le lien avec les élèves et les parents, se mettent d’accord sur les fournitures. Et puis, pas loin, il y a le conservatoire, et les élèves, qui viennent tout le temps s’approvisionner. Les élèves bénéficient d’un prix. Ici, c’est le poste éloigné de la civilisation de la danse ; la conscience de l’humanité. Dans chaque être qui se meut sur une scène pour ses proches et ses pairs, il y a la mémoire de l’humanité, un rêve… Et c’est ici que ça commence, dans le nylon, le plastique rose et les robes de flamenco qu’on aperçoit dans la vitrine droite (60€, pas chères en plus).

Paris, le 24 février 2014.

Le magasin de fourrures de la Côte

Au pays du soleil et des UV, il n’y a pas que les maillots léopard qui rappellent la jungle aux plagistes. Pas besoin non plus d’avoir froid pour être chic, affirme-t-on fièrement à la caisse, en prenant la carte bleue d’une main, et en passant le paquet de l’autre, lentement, élégamment, comme si c’était un mouvement de danse. Et puis de toute façon, lorsque vous rentrerez à Paris, à Moscou, ou que vous irez à New York, ou en Suisse, vous aurez besoin de vous couvrir ! Sur la Prom’, un après-midi de décembre, bien sûr, vous pouvez vous mettre en fourrure. Ici, on n’est pas chez les végétariens ! Et même à Doubaï ; la peau c’est comme les Ugg, ce n’est pas une question de température. Enfin, pas complètement.

La vitrine est belle mais pas spécialement tapageuse ; un ou deux manteaux et surtout un aperçu sur la boutique. Dedans, c’est une belle affaire ; années 1970, certes, mais ce style revient : des dorures là où il faut, des miroirs, un peu de marbrures, du brun, mais un brun un peu cuivré. De toute façon, ici, ça s’entasse, ça pend, ça gonfle. Jusqu’au plafond, les fourrures montent, car elles prennent de la place. On n’est pas au magasin de t-shirt blancs !

Manteaux, visons, renard, loup,…Observez toutes les variétés, jusqu’aux plus rares, et qualités de peaux. Et puis ces visons à promener sur une épaule ! c’est comme un perroquet, sauf que c’est moins vulgaire et que ça se tait. Un travail d’orfèvre, un savoir-faire qu’il faut conserver, car il faut conserver les savoir-faire en France ; ils partent tous en Chine, dit-on, ou ailleurs. Regardez cette douceur, presque pubienne, un peu rêche. Magnifique, n’est-ce pas.

Ici, on fait vivre la vieille tradition des trappeurs et des coureurs des bois, des métiers de la fourrure, qui ont fait la fortune de tant d’aventuriers, de Russes, des Compagnies, des marchands (et, le désœuvrement de la faune et de la flore).

On répare aussi, et parfois on reprend. Il y a de la seconde main chez le cousin Max, pas loin d’ici, si vous en cherchez. Dans la boutique, les jours de grand soleil, la lumière est reflétée par les pare-brises des autos et amplifiée par les miroirs. On est bien au soleil. Il y a toujours un parfum floral : rose, ou lavande, ou ylang-ylang ; les clientes aiment bien. Cela donne du caractère, et c’est la marque de la région.

C’est bien gardé ici : alarme et tout. Les bandits, c’est de pire en pire. Protégez-vous, Madame, gardez bien vos bijoux.

Paris, le 16 février 2014.

A P.A.

Le magasin pour taille plus

Jacob aurait pu être le roi du Sentier. Il le savait, jeune, on le disait doué ; il a pensé à se lancer dans le prêt-à-porter féminin, mais voilà, c’était bouché, et en 75, après quelques années à faire le boy chez un oncle, il s’est dit qu’il était temps de se lancer, et il a vu le créneau. Il avait un copain, Gilles, un Tunisien, qui s’était toujours plaint de ne rien trouver, du prix des tailleurs, du prix des magasins pour grandes tailles. C’est des voleurs ! disait-il à l’époque. Alors ça lui a donné une idée : un magasin de tailles plus à prix abordables. Corrects, on va dire. Car il y a du travail. Un grand sportif, très proche de lui, s’y est associé.

De dehors le magasin se mesure à sa vocation ; il est grand, l’enseigne est grande, et les mannequins sont plus volumineux que leurs cousins du Marais et de Saint Germain des Prés. Décidément ici on ne fait pas d’émacié. Vous avez beaucoup d’hommes vous savez qui ne peuvent pas trouver chaussure à leur pied (d’ailleurs on fait aussi des chaussures). Ce n’est pas qu’une question d’âge ; bien sûr, il y a le passage des années, le cap de la cinquantaine, quand certains hommes prennent le cap qu’ils essayaient d’éviter des années durant.

Vous passez une belle porte vitrée, de part et d’autres, des costumes, gris, noirs, bleus, beiges, même blanc ou canarie. Plus loin les tenues de ville, les chaussures, les manteaux. On fait moins de sport ces jours-ci, mais on peut vous accommoder. C’est incroyable que pour les petites tailles (comprendre, les plus petites) il faille venir ici, dit le vendeur, qui est disert sur le sujet, mais n’est pas lui-même de grande taille. Ma femme s’en approche, dit-il avec une pointe de mauvais humour, et comme pour rassurer le client sur ses connaissances… Il devrait s’en vendre partout, de ces tailles-là. On se demande dans quel royaume imaginaire on conçoit les modèles. Chez les elfes ! Ici, au moins, vous n’êtes plus chez les elfes. Vous avez l’embarras du choix. Du coup, les clients viennent parfois passer la journée. En une fois, ils peuvent régler leurs achats d’une année, être élégants, et c’est important pour bien des hommes. Incroyable, tout de même. Mais tant mieux pour nous ! dit le personnel. On arrive mal fringué ; on repart en sénateur.

Dans les tailles plus, on oublie souvent de regarder en haut. Les grands hommes ont aussi du mal à se vêtir ; on prend conscience de la tyrannie de la majorité qu’exerce dans le vêtement la taille « moyenne ». De moins en moins moyenne à force que nous nous allongeons et nous étirons… Pourtant, ce n’est pas ainsi partout. En Scandinavie, il y a beaucoup plus d’offre ; ainsi en Allemagne, aux Etats-Unis. En Angleterre, il y a des vedettes taille plus, de très belles femmes, de très beaux hommes. Voyez-vous, sur les reflets marbrés du magasin au sol beige impeccable, légèrement années 70, les personnes peuvent se mirer comme dans les glaces et les cabines d’essayage, et se trouver belles… ou à défaut, rit un quinquagénaire moustachu, tromper l’ennemi.

Paris, le 10 février 2014.

A René Benchemoul.

Le magasin de costumes

Plein de couleurs dans la vitrine, des rêves, et de la fantaisie. Des soirées d’Halloween. De carnaval. Des soirées vénitiennes. Des anniversaires. Des bals costumés. Des surprises. Des soirées à deux, un peu relevées. La liste des souvenirs s’allonge et se censure facilement. Depuis l’apparition des réseaux sociaux, les costumes se vendent mieux, parce qu’on les prend pour les photos à venir. Ici, si vous voulez vraiment impressionner, vous pourrez vous déguiser en Egyptien, en Toutânkhamon, en pharaon d’Egypte. Ici vous entrez dans le monde théâtral des faux-semblants et des résurrections mémorielles, du passé qui se perd et se retrouve dans les manuels d’histoire de la parure. Sortez en princesse, ou en roi Arthur. Entrez dans la peau de Darth Vador. Venus ici pendant la pause déjeuner, le cadre ou la directrice de division auront le rêve de se transformer en vedette de cinéma, paradant sur un sphynx géant comme Elizabeth Taylor dans Cléopâtre.

Vous n’êtes pas obligé d’acheter. Vous pouvez tout à fait louer pendant une nuit, un jour, deux jours. Orientez vos amis, si vous le souhaitez, vers la boutique, et venez en groupe pour vous déguiser, vous travestir. On fait aussi des robes de salsa d’ailleurs, flamenco, drag queen. C’est écrit sur la vitrine, et sur le site web. On est tout à fait ouvert d’esprit, ici. Si vous voulez un accoutrement, on ne vous posera pas de questions ! Et notez bien ! on propose ici des locations de chaussures, tout à fait extraordinaires : chaussures de claquettes, chaussures hautes, chaussures renforcées, bottes de sept lieues, ballerines (qui s’usent vite), chaussures façon Cendrillon. Toutes tailles !

C’est dommage, trouve-t-on derrière le comptoir de verre, qui abrite une myriade de bijoux fantaisie et d’accessoires, portant une gamme de maquillage qu’on retrouve aussi sur les murs et sur des présentoirs, c’est dommage, disions-nous, que la France ne soit un grand pays du déguisement. De l’artifice, Georges de la Tour l’attestera. De la revue, allons, Paris est capitale, depuis les Folies jusqu’au Lido…mais point de grande fête. L’Allemagne, le Brésil, Cuba, les Antilles sont des hauts lieux du carnaval. Et Venise ! Que n’a-t-on ici de costumes, de masques vénitiens. Au fond, le rêve du patron ç’aurait été ça, lui et sa femme se seraient bien vus en doges, tournant et dansant lors d’un carnaval sur la place Saint Marc… (Chaque année, ils vont au carnaval de Venise, pour les congés, et ferment boutique.) Et les Etats-Unis, avec Halloween et les maisons hantées, les enfants qui demandent des bonbons ? La monnaie de tout cela, c’est le costume. C’est le déguisement. C’est parce que vous êtes autre qu’on vous offre tant de générosité sous formes de bonbons ou de baisers d’inconnus. C’est ici la banque du rêve et de la fantaisie, des nuits folles et des frayeurs d’enfant.

Pour cela, ça ressemble à la caverne d’Ali Baba revue par une couturière. Disons, peut-être, la caverne de la costumière d’Ali Baba. Ou, la costumière qui aurait succédé à Ali Baba à la tête des Quarante Voleurs, ne volant plus que les fringues, laissant les passagers du monde en petite tenue sur les bords des grands chemins. Vous voyez ce que je veux dire… Des vêtements pendent de toute part, suspendus dans les coins et aux murs. Là où il reste de la place, on a accroché des étagères, des présentoirs, et là, vous pourrez choisir vos « make-up », vos bijoux, vos chapeaux (ah les chapeaux !). Les chapeaux sont au-dessus du textile, sur le haut des murs, sur des bustes en polystyrène et sur des crochets. Le plus beau, de tous les avis, c’est celui du capitaine pirate. Ou de d’Artagnan, à voir.

Les costumes ne sont pas organisés. Aucunement. C’est par taille, et pour le reste, débrouillez-vous. Une section masques au fond du magasin permet de se retrouver entre les George Bush, qui se vendent de moins en moins, et les vénitiens, pour certains enfermés dans une vitrine. On va du super héros à l’homme des cavernes, de l’ours polaire au gorille, de la poule géante à la princesse Peau d’Ane. Oui, c’est le bazar, et les registres se mêlent, mais c’est ainsi, et c’est la rançon du succès. Parmi toutes ces couleurs, votre esprit virevolte d’une époque à l’autre, et en passant le seuil de la porte pour rejoindre le bureau, vous vous trouvez, décidément, bien réaliste.

Paris, le 20 janvier 2014.

L’atelier d’encadrement

Du dehors on voit les travaux de dedans ; la boutique a précédé ces boulangeries où l’on montre le personnel en train de façonner les petits pains.

Le lieu est exigu. Il n’y a pas d’espace de vente distinct ; vous entrez directement dans l’atelier, où travaille Monsieur l’encadreur. Ici depuis quarante ans, il officie devant vous, et vous explique le prix au moyen de son équerre. Du dehors, vous le voyez à l’œuvre ; il a fait ainsi bien avant les boulangeries à la mode qui ont mis leur personnel en vitrine. D’ailleurs, du dehors, on le voit, lui, et quelques tableaux fétiches qu’il a faits récemment ou encadrés et conservés. Il peint aussi, c’est un artiste ; il y a donc de ses compositions sur les murs et dans l’un ou l’autre des pans de vitre. Des portraits fleuris, des rabbins, de vieilles dames, des champs à la façon impressionniste. Monsieur a fait de la copie aussi, dans sa jeunesse, mais aujourd’hui, ça le fatigue.

Ici on pratique la restauration, aussi, de vieux tableaux s’amoncellent dans un coin. Dans l’ensemble, on ne sait pas ici si on est chez un artisan ou chez un peintre : devant soi, lorsqu’on entre, une table de travail, grand plateau comme une table d’architecte. A droite les tableaux en travaux, à gauche, posés verticalement et sur de grandes planches, des dizaines de cadres. Au mur, au-dessus de la table de travail, les modèles de cadre : bâtons, ioniens, dorés, simples, couleurs, couleurs vivres, pastels, compositions diverses.

C’est vraiment à vous de voir ; on peut faire de tout. Mais pour une esquisse, une estampe, parfois quelque chose de simple est préférable, comme un simple pourtour au papier cartonné. Ca ressemble à un encadrement et c’est —si vous le le permettez—moins cher. Au sol, un béton poli par les âges,  des bouts de bois, de la colle solidifiée, des morceaux de carton, des bouts de fil, des traces de peinture, de la poussière et de la sciure. C’est un lieu de travail, et le travail a laissé sa trace, sous vos pieds. Le vieux tabouret lui aussi est usé ; le bois est lissé par le temps. L’atelier est lumineux, et la peinture blanche un peu jaunie par les travaux, les gaz et un peu de tabac (Monsieur a arrêté) reflète tout de même le soleil qui entre du dehors.

Les tarifs sont abordables ! c’est du travail ! et pour autant les gens vont quand même faire ça dans les grands magasins. Tant pis, pour eux, si leurs salons se ressemblent encore plus.  De toute façon, ici ce n’est pas éternel. Les loyers sont impayés depuis des lustres et ça finira par péter avec le propriétaire. Il fait ses recours, et ça traîne, mais un jour ça va aboutir. Ca fait déjà deux ans que le patron avertit ses clients : je ne vais pas tenir. Vous voyez, je vous fais un prix, mais…

Sur la table, les outils de la beauté et de l’art, sont posés : marteaux, scies, pinceaux, outils de mesure, clés, pinces, bouts de bois, tout ce que Léonard de Vinci utilisait sûrement, lui aussi, est ici. La beauté a ses instruments ; ciseaux, couteaux à bois, palettes, limes, lames, brosses. Sa cire, ses couleurs, sa parure. C’est une palette de couleurs, un coffret d’objets et de tons, de décoration. Dans le travail accompli, on oublie les soucis.

Paris le 6 janvier 2013.
A l’encadreur du  9e qui a fermé boutique.

Matelas, literie, sommiers

De l’extérieur on dirait un esemble de plaines polaires, coupées au carré, enrobées de plastique, de plateaux blancs sur lesquelles on pourrait faire atterrir des drones. Il y a dans les vitrines de grands matelas blancs à l’air moelleux et invitant, de petits nids qui n’attendent que vous, votre moitié, et vos souris. Confort, et modularité.

Songez à votre santé ! Et si vous dormiez mieux ! Pensez à votre dos ! peut-on voir écrit, sur les vitrines, sur les murs, peut-on entendre dans les discussions menées par les vendeurs. Aux esprits désireux d’acheter la paix du ménage avec un matelas plus grand, ces arguments viennent renforcer le désir d’achat, justifier le geste. Motiver l’investissement. Un divorce, ça coûte tant. Un matelas, ça coûte beaucoup moins. Et ça, sans compter les emmerdes.

Mais un matelas, un sommier, le tout ensemble, c’est onéreux ! alors il y a toujours des promotions et des affaires à faire. D’énormes panneaux jaunes vous le signalent dès la vitrine. C’est écrit au marqueur, rouge, noir, impossible de rater. -15, jusqu’à 40%. Solde exceptionnelle. Tout doit disparaître, à nouveau. Liquidation finale, cette fois. Vraiment, maintenant, on ne plaisante plus. C’est ce mois-ci ou jamais. Profitez-en, il reste quelques jours, quelques heures. Et en plus, en ce moment, c’est sommier, sangles, oreillers, offerts. La livraison, c’est autre chose, mais on peut reprendre, on peut faire un prix, ça dépend de la saison et des autres commandes. Vous savez, dormir c’est comme manger et boire, on n’investit pas assez. Savez-vous que c’est pendant le sommeil que le cerveau se vide de ses toxines ? Non, vous ne le saviez pas. Et que le crâne doit être incliné de la bonne façon ? Non plus. Tenez, on vient de rentrer ce nouvel oreiller, c’est une merveille ; un très bon produit. On a coutume de dire qu’il favorise l’élimination cérébrale, ici, chez nous. Allez vérifier, si vous voulez, mais c’est ce qu’on dit, nous. Et en plus, il est ultra-léger, et anti-acariens.

Les néons éclairent l’ensemble de manière uniforme et presque douce. Si vous regardez bien, vous verrez des nuances : jour, nuit, pénombre. Le tout dessine des ombres fort différentes sur le faux parquet et les murs blancs, que décorent quelques cadres de photos génériques, Caraïbes et Alpes. Le néon vous présente différemment selon qu’il est seul ou allié à d’autres éclairages. Songez-y, et pour mieux vous y faire penser, on a disposé quelques lampadaires imitation cuivre autour des lits.

Un lit, c’est aussi un premier investissement pour un jeune couple ; le ciment d’une relation, sans mauvais esprit ! Alors payez en plusieurs fois, car on est conscient que c’est un investissement ; mais considérez : c’est un investissement ! bien dormir, c’est être bien éveillé ! Bien travailler, bien se dépenser. Vous vous êtes vu quand vous êtes crevé ?

Quelques fausses plantes parcourent le magasin, comme pour ponctuer l’espace autrement bien plat, fort horizontal, avec les lampadaires. Ca fait des années qu’on est dans le métier, et ces derniers temps, les affaires sont moins bonnes, car les gens essaient de prolonger la vie des matelas, voire achètent des occases (on trouve ça dégoûtant), voire vont dans les zones industrielles chez le Suédois. Ca n’empêche, la population augmente, les ménages aussi, et avec eux, la demande en logement, et au final de matelas. On a su évoluer avec la demande. On fait le style futon. On fait aussi du matelas « sur mesure » (on commande, quoi). Du matelas en tout genre, car de nos jours, on voit de tout, en matière de modes de vie. On est là pour rester, en d’autres termes. Le sommeil, en principe, ça restera !

Paris, le 16 décembre 2013.

Au King-Sized Bed qui n’a pas pu tout sauver…