Les Commerces

Recueil en ligne d'histoires (fictives) sur le commerce de détail. Parution chaque lundi, à 16 heures. Par F.Benhaim.

Le magasin de parapluies

« Parapluies et cannes, oui. Mais oui, passez à l’heure que vous voulez, Monsieur ! »

C’est ainsi qu’on reçoit ici, dans ce magasin, au téléphone, avant même que l’on vienne. Tout pour le client, c’est ce qu’on aime à dire. Les objets que l’on commercialise ici sont importants : les cannes servent à nombre de personnes infirmes ou temporairement ou de façon permanente, et pour cela, il faut être prêt à faire des efforts, car leur démarche est rendue difficile par la gêne qu’ils éprouvent à marcher. D’autre part, on se plaît à dire, dans ce décor dix-neuvième, derrière les vitrines gravées en lettres dorées à la manière d’autrefois, que l’on est dans un temple du luxe, mais d’un luxe subtil et élégant, presque caché.

Tant mieux pour nous, ronronne dans sa barbe le client ou le patron lui-même, en se caressant le bout des moustaches, et une barbiche qui paraît sortir de Balzac. Les cannes sont protéiformes ; elles sont couronnées de têtes de chien ou de chat, de cerf, généralement d’animaux masculins car pour une raison obscure on assimile la canne à l’homme là où les femmes en portent aussi. Tous ces bâtons sont regroupés, debout et en faisceaux, sur des présentoirs à droite et à gauche du magasin, qui est un vaste couloir en L, où l’on entre et où l’on déambule avant de tourner à droite, et de faire face à un comptoir où l’on peut se mirer dans la glace pendue au mur. Les miroirs sont partout, de toutes parts, sur presque tous les murs, et à hauteur de pied déjà jusqu’au plafond ; ainsi, on peut s’admirer, contempler sa démarche auguste.

Ailleurs, mais pas en un endroit précis ; un peu partout, à vrai dire : on trouve les parapluies. Avec les têtes d’animaux, ils forment des totems habillés, de petites colonnes, habillées façon Christo. On trouve aussi des pierres, des cristaux, des boules, au bout des anses. Les robes des parapluies rassemblées sont comme un étal de soieries : du rouge bordeaux et du vert foncé le plus élégant à des motifs à pois roses, voire à cœurs. Des fleurs de lys pour les plus ultra. Le tout se dispense mais ne s’essaie pas. On n’ouvre rien dans la boutique, c’est un principe ancien et cela porte malheur. On vend, en revanche, plein de tailles différentes, et l’on est indulgent avec les clients qui veulent essayer sur le trottoir ; personne n’est jamais parti sans payer. De toute façon, remarque-t-on au fil des années, le décor opère une sorte d’antisélection et filtre les bons parmi les passants. Et puis, on a nombre de clients fidèles, qui reviennent depuis des années, et qui initient leurs enfants, lesquels reviennent encore éprouver les lates anciennes et souvent cirées du plancher de bois, couleur dorée, comme tout ce qui se trouve ici ; que ce soit le bronze, le bois ou encore les différents éléments de décoration que l’on a gardé au fil du temps. Quelques parasols beige, blanc et pastels, rarement vendus mais jolis comme tout, en bois et en dentelle, rappellent le passage des années et tentent les nostalgiques.

Le changement climatique, les étés pourris ; c’est bon pour les affaires ! plaisante le vendeur-en-chef avec le patron, car on est de plus en plus mouillé.

 

Paris le 24 août 2014.

 

Le dépôt-vente vestimentaire

Chanel, Lagerfeld, Hermès… C’est ici que le monde de la récupe et le culte des marques se sont croisés. Avant, nous étions l’avant poste de la récupération ; mais maintenant, avec les vide-dressing, les sites de vente en ligne, etc., on n’est plus seul. Seulement voilà, quand il s’agit d’avoir un lieu physique… il n’y a que celui-ci. On ne se croise pas sur le site. On ne peut pas toujours aller dans un vide-dressing. Mais ici, dans cette boutique à l’enseigne années 20 et à la vitrine brune et or, avec ses trois mannequins et ses sacs à mains et colliers, vous pouvez venir quand vous voulez. Une petite clochette retentit à l’entrée et avertit la patronne de votre passage. Même si vous ne voulez qu’essayer, ou regarder, ce n’est pas grave, on est commerçant à l’extrême. Ca négocie un peu, mais pas au-delà des marges, car vous comprenez, il faut bien vivre. Mais on comprend que pour certaines dames, faire une affaire est une question d’honneur plus que de sous, et on s’en accomode par avance. Lorsque vous entrez, il y a face à vous un petit bureau de bois, sur lequel trône un petit ordi portable relié à deux haut-parleurs qui diffusent des musiques agréables, sympa, mais pas bruyantes. A droite une cafetière et quelques tasses, des petits gâteaux, et parfois, des Quality Street. Il y a un diffuseur de parfums aussi, enfin, d’huiles essentielles : thym, romarin, lavande. Tout autour, c’est le royaume de la sape. Des sacs Dior d’autrefois, des crocos… Des manteaux, des tailleurs, des chaussures sous les portants qui portent les tailleurs. Des chaussures à talon, des baskets un peu chic.

Vous savez, la taille n’est pas un problème. Ici on n’est pas chez Abermachin. Dites-moi ce qu’il vous faut et je chercherai. Même en 46 ? Oui, pas de souci, tout se trouve.

Du coup la dame n’achète plus neuf.

Le sol est un vieux parquet rayé de partout mais ça ajoute du charme ; il faut un peu de désuet ; il faut de l’ancienneté, car ici on vend de l’ancien. Au rythme ou va le monde, un peu plus de recyclage et de même de vétusteté, ça ne fait de mal à personne. Madame est toujours habillée avec sa propre marchandise ; vous comprenez, il faut en faire la promotion et en même temps il faut être élégante. Mais il y en a pour toutes, vraiment : garçonnes, grandes dames, décontractées, sportives. C’est important, chacun son style et pas de jugement ; de toute façon, on en change toutes un jour ou l’autre. Un fauteuil est situé à côté du miroir, lui-même installé à côté de la cabine d’essayage, pour calmer l’impatience des personnes qui accompagnent. J’ai des crayons de couleur et du papier, et deux trois jeux de société, pour les enfants qu’on ne peut tenir. Par contre, les chiens, c’est toujours limite. Même les Chihuahua.

On voit des gens de partout ici ; une fois, une dame d’Australie est venue et m’a invitée à aller la voir là-bas. Oh, j’aimerais bien, mais qui garderait le magasin…

 

Paris, le 16 août 2014.

Aux femmes de ma famille qui se reconnaîtront dans cette histoire.

Le magasin de partitions

Dans tant de vies ordinaires et quelquefois difficiles, il y a un petit peu d’aisance. C’est l’exercice quotidien d’un instrument de musique ; son jeu occasionnel, et son pendant, le travail de la partition pour s’améliorer.

Ici, le calme règne, car il faut que les clients puissent parcourir les notes et se les figurer, entendre le tintement des fa, la, mi, do, ré, sans qu’un bruit extérieur ne vienne les déranger. De toutes façons, au-dehors, nous allons et venons dans le bruit. C’est à ne plus entendre la musique, aux deux sens du terme, car les terribles erreurs de la musique pop donnée à tout bout de champ (aux courses, à la gare, c’est insupportable !) semblent nous poursuivre jusqu’à se neutraliser dans un brouhaha que nous n’entendons plus, sauf lorsque nous nous apercevons que nous avons retenu la chanson que nous n’aimons pas. Ici, rien de tout cela, pas même de musique instrumentale. Il faut pouvoir se concentrer ; et puis, rêver ; découvrir les notes ; en avoir envie ; regarder le livret… C’est tout cela qui se joue sur du papier à musique.

Plusieurs sections se font concurrence.

Beethoven est là, indique le vendeur. Si vous regardez bien vous trouverez les Variations. Oui, c’est cela. Ah oui, très ancienne. Mais vous savez, le pianiste de l’Opéra vient souvent et il a remarqué celle-ci. Ah, non, Liszt c’est par là-bas.

Le voisinage des compositeurs, c’est cela que cherchait à tout prix le jeune homme qui travaile ici. Tant qu’à faire de la musico, à n’être qu’un amateur—c’est tout à fait noble et tout à son honneur, disent les gens bien intentionnés—, autant ne pas être au chômage, autant rester dans le domaine. Je n’ai jamais très bien joué, de toute façon, mais j’aime la musique. Le voici. Il renseigne, et aide les débutants un peu trop ambitieux à se repérer parmi les phrases. Euh, Mozart, à ce stade, c’est un peu précoce : prenez plutôt le Clarinettiste débutant. Tentez le Piano à quatre mains, c’est un bon manuel pour progresser. Oui, cela vient avec un CD. Ah vous n’avez plus de lecteur. Tenez je peux vous le graver.

On peut désormais acheter des partitions en ligne, mais voyez-vous, ce n’est pas pareil. Avant de jouer, il faut travailler la partition. C’est comme un texte. Et même si elle se tourne toute seule, elle ne va pas se travailler toute seule. C’est pour cela que, chez lui avec son saxophone, notre jeune musicien employé de caisse fait les deux. Il prend les partitions papier puis la tablette, ça réunit le meilleur des mondes.

Toute la journée, de la caisse, on voit des bacs et des rayons de partitions et des passionnés fouiller à travers tout cela. A l’occasion, rompant le silence, on joue de la musique rare, lorsqu’on a une partition à promouvoir et qu’on trouve que telle ou telle composition a été trop promptement oubliée. On s’amuse ; avec cela, si l’entreprise pouvait marcher, ce serait parfait. Malheureusement les temps sont durs ; il faut compter sur la relance (des cours de musique ?), ou peut-être sur le chômage : si tout le monde est au chômage (dit un client) nous n’aurons plus que la musique ! Cela ne rassure pas notre vendeur. Ce qui est heureux, c’est que les passionnés, qu’ils soient débutant, amateurs, professionnels, professeurs du Conservatoire… râlent peu sur les prix. Pour un vendeur, c’est confortable.

Le prix c’est le prix.

 

Aux amis dont la musique illumine la vie.

A Daniel Jost.

A Anne Dewees.

Paris le 8 août 2014

Le magasin de jouets anciens

La ville, songe le propriétaire de cette boutique installée dans une vieille et charmante rue pavée de briques, devrait me rémunérer en tant que musée !

En effet, les passants s’arrêtent nombreux les weekend et en été pour admirer les jolies choses qu’il vend, interpelés par le pittoresque de la vitrine ancienne, et de la devanture en bois, dans ce cadre si authentique. Et tels les visiteurs d’un musée, ils n’osent, ou osent trop peu, toucher. Ils se postent devant la vitrine et entrent avec un peu d’hésitation (l’hésitation annonçant généralement qu’ils ne feront que regarder). C’est à vendre voudrait-il leur dire quelquefois lorsque les sourires d’un promeneur charmé ne suffisent pas à apaiser son agacement. Pourtant il est fier d’être dans les guides, les brochures, et au fond, le succès du commerce est le passage. Quelques personnes dont le cerveau a été miraculeusement relié au porte-monnaie et aux facultés consumériales (une partie des neurones qu’il nous reste à découvrir…) procèdent à offrir à leurs enfants certains des magnfiques jeux que l’on trouve ici. Oui, c’est cela ! emmenez le musée chez vous ! Notons que certains adultes collectionneurs n’ont même pas pris la peine de fonder une famille pour devenir de fidèles clients et entretiennent ainsi l’univers de leur propre enfance. De qui d’ailleurs, se demande-t-on, en parcourant les rayons du regard, ces jouets sont-ils encore le souvenir ?

Car il y a des illustrations de 1900, des clowns en bois d’une taille désuète (trente centimètres ; plus personne ne fabrique de figurines de cette taille !)… Dans un meuble à niches, également en bois, peint de représentations de cirque, on trouve des animaux exotiques, derrière des barreaux (autrefois, on montrait les choses telles qu’elles étaient…)… Une quantité de poupées peuple aussi l’espace, mais rien d’excessif : ce n’est pas un magasin de poupées ! elles sont jaunes, apprêtées et habillées. Arlequin, dans ce dispositif, tient une place toute particulière, tout comme Pierrot. Quelques livres, mais surtout du bois, du métal et du papier plié. On trouve aussi de jolis bancs anciens pour les petits ; des boîtes ; des jeux de boule (on n’oserait plus jouer avec de peur d’abîmer la peinture). Et des chevaux, en bois aussi, qui nous font penser à un manège, sur lesquels vos enfants pourront faire tourner des X-Men. Tout est plaisant au regard. Deux sentiments se chevauchent : l’émerveillement, et pour le relativiser l’étrange impression de permanence, dans les jeux, dans l’enfance elle-même, dans l’expérience humaine enfin. Quelque chose qui nous rapproche dangereusement du passé : qu’est-ce qui nous distingue au fond ? C’est peut-être pourquoi le patron n’est en rien impressionné par les pièces qu’il vend ; du moins, pas en public. C’est dur à trouver, c’est vrai. Il faut faire des kilomètres, négocier avec de vieilles dames, et savoir renoncer. Mais ce ne sont après tout que des jouets, et peut-être que si nous osions encore nous en servir, nous aurions l’intelligence du jeu que les enfants dévoreurs d’images ont, ou n’ont pas, perdu.

Des enfants déboulent chaque jour devant la boutique ; sur le chemin de l’école, en jouant ou propulsés à toute allure sur différents véhicules à roues. Certains lorgnent, curieux, et retracent en rêvant l’étrange antécédence d’ancêtres du même âge, ou repartent avec une idée de jouet à fabriquer de leurs mains.

Amsterdam, le 3 août 2014.

 

Au royaume de la forme et du yoga

En vitrine il y a un tapis, seulement, et souvent, des personnes s’y placent pour s’entraîner. Oui, devant vos yeux, dans la vitrine, comme pour dire aux passants, ici on sue ; comme on dirait, ici, on cuisine, ou : ici, on fait du pain. Oui, ou comme une vitrine du quartier rouge, si vous voulez. C’est ici en tout cas qu’on se presse pour s’équiper. Cet endroit est un must du genre.

Quel genre ? Le genre d’une nouvelle forme, holistique, rattachée au cosmos, qui vous demande de vous allonger sur un petit tapis le matin au réveil, comme certaines religions, oui. Le genre qui vous permet d’acheter aussi des serviettes, des pompes, des ensembles moulants mais néanmoins confortables ; on ne peut plus confortables ; tant et si bien que vous ne voudrez pas les quitter, et même, que vous y resterez, tant pis, car après tout, vous travaillez peut-être de chez vous.

Le magasin est ainsi distribué : vitrines à sport vivant ; espaces pour les petits tapis de sol et ainsi de suite ; ensembles en tout genre, du coton bio au synthétique le plus bariolé et intenable, importable à qui s’en préoccupe ; baskets et chaussures (idem, évitez les bio, pensent les plus jeunes clientes) ; livres sur le bien-être et le yoga (on est multimédia, maintenant : essayez les CD) ; boissons dynamisantes et compléments alimentaires de superaliments riches des dernières trouvailles de la vie contemporaine. Vous avez essayé celui-ci ? vous demande-t-on au sujet d’un régime qui inclue telle ou telle graine. J’y suis passé-e depuis octobre, je n’en reviens pas. J’ai beaucoup changé, en même temps. Ainsi, comment distinguer la diète du quotidien…

Les clients passent le temps de midi, ou juste après le boulot, ou avant leur séance de coaching particulier ou encore avant leur cours de pilates. On est heureux de les servir, rapidement s’il le faut. On cultive un certain esprit : il faut être réactif, mais détendu. Efficace, rentable, mais au service d’une cause et d’une vision : l’amélioration de notre bien-être à tous. Pas simple de tout concilier.

Si vous venez ici entre amis, c’est que vous vous soutenez dans l’effort. Pourtant, ce succès ne s’explique pas par l’aspect : le décor rappelle un magasin de baskets des années 80. Non, ce n’est ni la peinture ni quoi que ce soit de ce genre. C’est l’esprit, l’esprit qui compte et qui a transcendé les lieux et leur anonymat apparent. C’est qu’à l’âge du sport cosmique, on veut aussi être unique, et tout neutre qu’il soit, le magasin de la forme cosmique vous confère ce sentiment, comme si la porte arrière donnait directement sur une forêt de séquoia, sur la Californie, sur la dune d’Irlande, sur les pâturages auvergnats ; comprenez-vous ? finalement, ça ne tient qu’à vous…

 

Stinson, le  26 juillet 2014.

Jeux de stratégie

 

De l’autre côté de la rue, il y a le magasin de jeux de stratégie. La devanture fait apparaître des têtes de dragons et des monstres élaborés. Jeux de rôle. Jeux de stratégie. Des jeux de gô, aussi, quelques plateaux à carrés. Mais, essentiellement, des jeux en boîte comme des jeux de société, sauf qu’il ne s’agit pas de jeux de société, mais de jeux de stratégie. Master Mind à côté, c’était une blague. Avec ce genre de jeu (Chemin de l’Empereur III, Civilisations passées IV, Dragons et Sorcières, Dongeons et Enchanteur, Guerre des Mondes, Guerre des Guerres, Paix et Guerre {non, pas Guerre et Paix}), vous pouvez passer des heures, que dis-je, des jours. Il y a plusieurs vendeurs, recrutés en tant que connaisseurs et passionnés. Il n’est pas possible de s’improviser spécialiste. L’expérience se mesure-t-elle à la pâleur de votre peau ? à la graisse de vos cheveux non lavés ? A votre goût pour les ordinateurs et à une difficulté à vous sentir à l’aise en société ? Il ne faut pas se fier à tous ces préjugés. Ici, c’est vrai, un des vendeurs a le regard fuyant et le teint un peu trop clair. Mais il y a aussi celui à la queue de cheval, pour lequel plus d’une personne visiblement indifférente au jeu est entrée pour se renseigner. En face, il y a le magasin d’huiles et la vendeuse n’est pas en reste. Certains vendeurs du magasin de jeux de stratégie se sont découverts une passion pour l’huile d’olive et la salade de tomates. Ca a dû leur faire du bien à la santé ! s’est dit le patron, avec un petit sourire. Ici on a plein de jeux d’une variété inégalée ; vous avez manqué d’expérience jusqu’à aujourd’hui. Proust disait qu’il ne connaissait de vraie vie qu’en littérature ; il y a des personnes qui ne connaissent que le jeu. Vous savez qu’on peut vivre une vie en jouant. Fuite ? Et qu’est-ce qui n’en est pas une ? peut-être que votre travail à vous, c’est pas une fuite ? En tout cas le mien n’en est pas, pas plus que ma passion, s’est défendu un jour le vendeur pâle auprès de sa famille un soir de Noël un peu échauffé. Ces mêmes soirs de Noël, où, des années auparavant, ses parents lui offraient des jeux, ceux qui maintenant lui reprochent de ne pas avoir su passer l’étape, franchir le pas ; la vie ce sont des étapes, il faut savoir avancer ; mais est-ce que tu as une copine ; mais tu ne vas pas sortir avec celle-là ; mais pourquoi est-ce qu’elle t’a quitté ; c’est à cause du jeu ?

Il existe entre les passionnés du jeu de stratégie et du jeu de rôle une sorte de fraternité, qui appartient à ceux qui ont touché une sorte d’au-delà ici-même, dans un monde imaginaire à laquelle la fréquentation assidue a fini par donner quelque vérité. Si vous pensez tous les jours à un passé évanoui, à un avenir projeté, à un rêve ou à une obsession, tout cela finira par prendre corps et exister, ne serait-ce qu’à vous, et c’est déjà exister.

Alors la boutique : il y a dans l’entrée, disions-nous, rien. Juste des étagères et des prospectus, qui montrent la diversité de la vie sociale des joueurs : conventions, congrès, soirées jeux, stages, et groupes et annonces diverses (on peut se refiler des appart’ aussi, entre joueurs). A gauche, disions-nous, la vitrine, les jeux, les figures mythologiques, les dragons, les jeux de gô. Et partout ailleurs, des jeux de stratégie du plancher au plafond. C’est un peu comme si vous étiez entré dans un morceau de votre enfance, lointaine, les Toys’R’Us, ou si vous êtes plus âgé, les magasins de jeux. C’était combien déjà ? Dix-neuf euros ? Quinze ? Douze ? Quarante francs ? Cent francs ? Deux cents ? L’argent a perdu sa valeur, comme tant de choses ; les prix ne veulent plus rien dire. Le commun des mortels ne raisonne pas en parité de pouvoir d’achat. Et là dans ces étagères, face au vendeur pâle qui vous renseigne gentiment mais n’ose pas croiser votre regard, vous allez découvrir des jeux qui vous rappelle que votre vie est si pauvre : elle ne comprend pas de dragons, pas de soldats, et vous n’aviez pensé qu’on pouvait réunir les Grecs anciens et les Chinois de l’Empire dans le même jeu. Alors autant jouer, pendant qu’à travers la vitrine, l’un ou l’autre mate la fille qui range les huiles dans la boutique en face.

 

 

Paris-New York, le 13 juillet 2014.

Le magasin d’huiles

 

Pour une fille qui n’aime pas spécialement manger et qui détestait la salade, c’est un drôle de boulot. Le magasin d’huiles et de condiments vinaigrés propose toute une série d’huiles (olive, noix, sésame, tournesol….). Les bouteilles trônent sur les rayons, de toutes parts, dés la vitrine (il n’y a pas de vitrine ; ce ne sont que des flacons d’huile). Dans la lumière du jour les liquides ont une qualité particulièrement sirupeuse. C’est ce que la vendeuse s’amuse à observer les après-midi d’été, quand pas une âme ne passe la porte et qu’il faut attendre patiemment 18h58 pour fermer la boutique dans la joie. A dix-neuf heures une elle est déjà dehors ; qui, se demandait-elle au début, qui va donc venir ici acheter des bouteilles d’huile à ce prix ? Les clients sont arrivés au compte-gouttes (sic) et elle les a découverts : des passionnés d’huiles (!), des cuisiniers, des cordons bleus. Tu vends des huiles ? lui a-t-on demandé à Noël ; oui c’est ça a-t-elle répondu, l’air sérieux et un brin détaché.

Le patron se montre peu ; il vient une fois par semaine vérifier que tout va bien ; c’est un passionné de gastronomie qui tient une société de conseil. Mais vraiment ? tu vends des huiles ?

Lui a décidé il y a quelques années qu’il fallait importer ces incroyables élixirs qu’il goûtait en Italie, ces huiles d’olive au goût pincé, si élaboré, salé et fruité et élaboré et parfois un peu amer. Ca ne se trouve pas ici, expliquait-il à son banquier, lui-même amateur de bonne cuisine. Ca fait du bien de voir quelqu’un venir ici pour de bonnes choses. Ras-le-bol des salons de coiffure ! lui a dit le conseiller de banque, qui est devenu un client fidèle. Ils vendent aussi du vinaigre et des condiments, dit la vendeuse à la tablée pour se rattraper.

Le décor doit rappeler la Méditerranée : il y a du jaune, du plancher beige, beaucoup de bois, des photographies au mur de vergers et d’huile dorée s’écoulant d’une bouteille dans le vide, des branches d’olivier. En vérité, c’est plutôt une boutique d’huile d’olive ici. Le reste, c’est un peu de la figuration. En cela, il y a toutes les régions : le sud de la France, l’Italie, l’Espagne, le Portugal, la Grèce, la Turquie, l’Afrique du nord. Les oliviers poussent et on vient en goûter le fruit ici. On a du pain et de la foccaccia pour les dégustations, sur une console où il y a aussi un couteau, et de petites assiettes pour tremper l’huile et éviter d’en mettre partout. Depuis qu’elle travaille ici, la vendeuse s’est mise au beurre. C’est un goût qui rassure, confie-t-elle en privé ou aux vrais habitués devenus presque des amis.

Le modèle économique lui échappe un peu ; qui sait comment le patron s’y retrouve, avec aussi peu de ventes. Elle a déjà essayé de faire le calcul, mais elle a dû se tromper quelque part. Quelque chose ne colle pas. Après, ce n’est pas son affaire, du moment que le salaire tombe (il n’y a pas de variable). C’est peut-être sa danseuse ! se dit-elle au sujet du patron et de son magasin. Et puis il y a le magasin de jeux de stratégie en face, et son employé un peu lunaire mais mignon à sa façon ; avec une copine et l’une ou l’autre des clientes elles en parlent parfois et observent ses allées et venues.

Quelque part entre Paris et New York, 13 juillet 2014.

La baraque à frites

Sur la Grand’Place, la baraque a fière allure. Elle trône comme un carrousel, et rappelle qu’à côté de la grandeur et de l’histoire de la vieille ville, il y a le besoin de se nourrir. Et celui-ci est aussi un plaisir quotidien ; une affaire de parfums et de saveurs.

La baraque est blanche ; elle est préfabriquée ; on dirait une installation de chantier. Elle est ouverte devant, tout le long, et l’ouverture est protégée par un auvent ; elle a une porte sur le côté, fermée à clé (sait-on jamais) ou au contraire ouverte (c’est plus pratique). Quand vous approchez, l’odeur de la friture vient ravir vos narines. C’est si bon ! et si peu sain, mais qu’importe ; certains disent qu’il est sain de se faire plaisir. Et c’est pratique ; à toute heure, et quand on est pressé, on mange un cornet en passant, en allant, en faisant autre chose, ou assis sur un des bancs de la grand’place dont les corbeilles sont comme des annexes à détritus pour la baraque à frites.

Il y a plein de parfums, plein, plein ! ça va de la brésilienne à l’arménienne en passant par la flamande ou l’albanaise. Dit autrement, ananas, (…), carbonnade, (…). Ca s’ajoute. C’est cumulatif. L’effet d’empilement des sauces fait tout le frisson des adolescents. Plus tard, vous savourez ça nature, ou avec un peu de sel. Le secret, c’est la graisse, qu’on ne trouve pas ailleurs. Le patron a un peu d’embonpoint mais pas trop ; sa femme, c’est pareil. Ils font tous les deux attention, malgré tout, et puis travailler dans une baraque à frites, c’est comme travailler dans une boutique de chocolats ; à force, on s’habitue, et on n’est pas tenté tout le temps.

Le tout se mange comme ça, avec de petites fourchettes dans votre cornet de papier. En hiver, quand le froid vous mord les os, ça réchauffe un peu, et d’ailleurs, ici, on vend aussi du café. Café frites c’est original et c’est parfait contre les basses températures et surtout l’humidité. Pour une raison qui nous échappe, pourtant, la friture est universelle. On dit qu’elle était une façon commode d’assurer la désinfection des aliments, un peu comme l’eau bouillante. Mais, remarquent les passants en nombre, elle a plus de goût ! même les adeptes de la santé s’y arrêtent. Ca ne vaut, la santé, que si on y déroge de temps en temps.

Paris, le 7 juillet 2014.

A Claire Marynower, pour m’avoir donné l’idée.

Le magasin de bibelots chinois

Soixante siècles d’histoire vous contemplent du bas de ces étagères. Concentrées, miniaturisées, reproduites à l’infini, toutes les grandes œuvres sont ici, au détour d’un boulevard parisien : la grande muraille, les Bouddha de plusieurs styles et époques, les multiples chats souriants (Lewis Carroll serait-il allé en Chine ?) qui vous narguent de leurs vœux de bonheur, les pendentifs rouges, les lampions, les statuettes soldatesques du mausolée de l’empereur Qin, comme surgies de Terre et rétrécies par le voyage. Tout est là, et plus encore : les grands monuments, certes, mais aussi l’art de vivre, les arts de la table (de délicieuses baguettes, le plein de théières à la façon kaolin, de la vaisselle), de petits objets (des tigres, des panda, des baguettes d’encens).

Il y a les pendentifs de jade et de bois précieux, situées dans une petite vitrine qui fait aussi comptoir, à droite de l’entrée. La surface du magasin ne fait pas plus de vingt mètres carrés ; elle est achalandée comme pour quarante ; une dame d’un certain âge trône derrière la vitrine et vous accueille d’un sourire. Essayez-le, Monsieur, vous dit-elle nonchalamment (vous avez peut-être envie, Monsieur, de porter un collier de jade, et puis qu’est-ce que ça lui fait). Ca vous irait bien Madame, dit-elle à votre amie. Le jade nous fascine.

Plus loin, sur le mur qui face à l’entrée, il y a quantité de calendriers chinois. Curieux comme le calendrier chinois a survécu à l’iPhone. Il n’en est pas tout à fait de même du calendrier des pompiers, si ? C’est joli, en tout cas, et décoratif, et cela montre, au-dessus d’un reposant paysage de collines, un dragon ! D’ailleurs, des dragons, il y en a en quantité dans cette boutique ; gonflables, illustrés, en figurine ; il y a même des bouts de costume pour le Nouvel An. De même que vous n’avez plus besoin de voyager pour voir (Google vous emmène en visite virtuelle partout), vous n’avez plus besoin de voyager pour vous acheter des souvenirs. Pour ceux à qui le souvenir marque le voyage, cela cause une sorte de trouble. Si on peut s’acheter la babiole partout, à quoi bon voyager ? Surtout, comment montrer qu’on y était vraiment ? Il faudra se reporter sur les objets d’un artisanat plus rare et précieux, qui sont assurément introuvables chez soi. Ces beaux objets sont à trouver dans les boutiques design et les villages reculés ; c’est pourquoi, s’il est chic d’acheter dans la boutique de babioles en bas de chez soi, sur place, il vous faudra opter pour l’artisanat d’art, ou, rien du tout : voyager léger, et rapporter de là-bas, croquis, objets rares, ou expériences à raconter. Ce dernier point implique une plus grande témérité culinaire, une plus grande propension à essayer la ruelle sale qui recèle peut-être un trésor d’authenticité, ou enfin, à emprunter ce sentier escarpé que personne d’autre n’a vu, près de la Muraille, et qui vous fera déboucher sur une véritable scène locale, avec de petits vieux qui jouent aux échecs, ou au jeu de go, que vous prendrez en photo, et qui vous fourniront par leur seule présence une vision que vous ne trouverez nulle part ailleurs.

Pour revenir à notre affaire, vous trouverez tout de même ici d’originaux cadeaux d’anniversaire, petits objets à offrir à vos invités, ou décorations de salle de bain. Les étudiants adorent : c’est moins loin qu’Ikea, et plus exotique que la petite ville dont on vient. Quelques années durant, ils seront de grande valeur ; un jour, ils auront valeur sentimentale ; et dans un futur incertain, la maladresse d’un enfant joueur, ou la lasse malveillance d’un conjoint faisant place nette en aura peut-être raison.

Procida, le 30 juin 2014.

 

A Bertrand Gartner ; à sa deuxième jeunesse.

A Vanessa et Benjamin Miler-Fels.

Aux salles de bains de création

Lorsqu’elle a fondé son enseigne, la patronne savait bien ce qu’elle entendait par salles de bains de création. Pas de créateurs, car ici on se veut démocratique ; pas créatives, car il ne s’agit pas d’une foire ! mais de création, parce que voyez-vous, chaque salle de bain est une création, votre création. Et que nous souhaitons précisément sortir de la salle de bain lambda. (C’est d’ailleurs dit avec une telle autorité qu’on en sortirait en courant, avant d’être prié.) Au-delà, c’est tout le design et toute la créativité de l’univers des arts du bain et de la toilette qui sont offerts à nous ici. Point final.

Pour un projet aussi précis et ambitieux, la vitrine de loin est particulièrement floue. Un amas grisâtre et lumineux, comme une nuée, signale vaguement la présence de carrelage et de lampes. De près, c’est le magasin de salle de bain ; une baignoire trône dans la vitrine, arborant fièrement un robinet design et deux trois serviettes soyeuses. Une bouteille de savon liquide sans marque, mais tout en élégance décore le tout ; on n’a pas osé la bougie. Ne manquent que de belles personnes et le tableau sera parfait, se dit le passant. Mais en même temps, qui se lave vraiment comme ça ?

«  Tu as vu, elle est comme la salle de bains de nos vacances, fait remarquer une passante à son passant.

—Tu n’y penses pas, ça coûte une fortune ! »

Quelques jours plus tard, elle retournera voir.

A l’intérieur, c’est un environnement de douceur musicale (ambiance zen, de compilations achetées à cette fin) et lumineuse (tamisé, tout doit être tamisé). Ici, tout vous invite à prendre soin de vous. Le prix et l’esthétique exceptionnelle traduiront votre détermination à prendre réellement soin de vous. Sur la droite, il y a tout ce qui a trait à la douche et à la baignoire, au bain en somme. Des cabines de douche, des baignoires, des tubes, des tuyaux, des robinets sophistiqués vous promettent des moments d’extase sous les traits aquatiques. Deux douches à l’italienne, grandeur nature, sont installées dans des salles de bain de démonstration, lisses et propres, vierges de tout salissement humain, et montrent s’il le fallait les nombreux avantages en confort comme en accessibilité de ces solutions qui débordent de moins en moins (on l’assure, essayez ! vous enjoint le vendeur). C’est vrai aussi que les voisins en ont une, ainsi que les beaux-parents…

A gauche, c’est le monde de l’accessoire ; depuis la serviette (une superbe panopolie de linge de bain moelleux, au fond, contre le mur, de toutes couleurs, tout au long, sur des belles étagères…que ferme un ensemble de peignoirs princiers). Avant cela, partout, les petits détails qui rendent la salle de bain intéressante à vos invités indiscrets, agréable et fonctionnelle à votre famille : socles de brosses à dents, porte-savons, sous forme de plateau ou de fixation murale (cela revient à la mode, même si cela prête à contreverse), savons, pantoufles absorbantes, tiroirs, rangements de toutes sortes, petits miroirs, accessoires de rasage…

On baigne dans un monde pastel et blanc, tantôt hôtelier, tantôt hospitalier. Il faut un peu de cela, pour concrétiser l’impression à la fois de soin et de petits soins. La toilette, c’est une affaire sérieuse.

Paris, le 23 juin 2014.

A Aurélie et Sébastien.