Les Commerces

Recueil en ligne d'histoires (fictives) sur le commerce de détail. Parution chaque lundi, à 16 heures. Par F.Benhaim.

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Le magasin de modélisme

Des grandes batailles navales de la France, dont la funeste T***, de Salamine et de Lépante, il reste un souvenir ici, sous forme de petits bateaux en kit pour les passionnés. L’âge aérien, et l’ère spatiale, y sont aussi représentées, par des boîtes de taille variable qui promettent au client des heures et des heures d’ouvrage. Ici, le tombeau d’après-midi entières que vous auriez pu passer avec vos enfants, Monsieur le passionné, Madame la maquettaria, mais jamais vous ne regretterez votre passe-temps, même au seuil de la mort. Combien de divorces se sont consommés dans ces boîtes ? Le mobile ou le mariage ? Mais combien aussi d’unions sauvées par distraction-absorption d’un des conjoints, et ainsi indifférent aux tomperies ou éloigné des disputes ? Entré dans la construction et la manipulation de ces ouvrages, on oublie la frontière entre le passé et le présent, l’imaginaire et le réel. Il n’est pas de bâtisse qui ne soit destinée à gagner ; les victoires et les défaites se rejouent, et le parent des plus responsables retombe dans l’enfance la plus totale.

La vitrine est peu lisible, parce qu’elle est un amoncellement de boîtes et de modèles. On distingue : automobiles de toutes époques et nationalités (l’Allemagne, I’Italie, l’Amérique et la France se taillent la part belle, avec quelques Toyota, Aston,…)…,mais encore des avions, fusées, navires, et autres véhicules remarquables. Leurs boîtes se doivent d’épouser les dimensions du modèle miniature ; elles doivent le glorifier ; elles doivent le laisser entrevoir, donc, être transparentes au moins en partie. Il y a aussi les circuits de voie ferrée qui contournent les montagnes ; les aéroports ; les héliports ; tout ce qui permettra de vous garer… Voyez aussi les courses automobiles, qu’un génie semble avoir figé ! Mais la vitrine, c’est de la démonstration ; c’est du matériel d’exposition ; les vraies boîtes sont à l’intérieur, et toutes les pièces ne sont pas montées ; à l’intérieur des boîtes, ce n’est que pièces, bouts de bois et de carton, mille complexités pour celui que le lego faisait déjà rire à l’âge de sept ans. Trop facile !

Ce sont des projets d’ingénérie infinitésimale qu’il faut entreprendre lorsqu’on vient ici ; ne subsistent avec le temps que les plus forcenés. C’est entrer, à vrai dire, dans un club très fermé, très sélectif, d’individus, que de réussir une maquette, et d’en commencer une nouvelle. Une fois l’habitude prise, cela vous occupera, ne vous quittera plus. C’est comme un projet immobilier, toujours en miniature, sans le rendement et le déplacement de la télé. La même obsession. Vous voulez finir, tout le temps, et y songez toujours. C’est comme un ouvrage qui brûle entre vos doigts. Inachevée, votre maquette fera de vous une Pénélope velléitaire ; complétée, un Lesseps de salon, mais un Lesseps !
La boutique est petite, elle voyage du sol au plafond ; et à force d’illustrations guerrières et de boîtes, on s’y perd un peu. Le patron a une gestion un peu catastrophique de son stock ; il a perdu la trace, depuis les années, et on n’est pas sûr que tout soit tout à fait en règle. Qu’importe ; aucun inspecteur n’aurait la patience de se faner tout le détail. Ici, c’est pour ceux qui n’ont pas peur de fouiller.

Cannes-Paris, 20-22 septembre 2013.

Drapeaux et cerfs-volants

La disposition de l’espace de vente est en rectangle. La boutique n’est pas très large, en revanche. Au fond, un long comptoir, derrière lequel s’activent trois personnes qui vont et viennent,  soulèvent des objets, les posent, discutent, font des aller-retour vers la machine à café ou le dispensateur d’eau. Ce sont les employés. Ils sont affables, et ils sont habillés de chemises à carreaux. Leurs corps sont parés de tatouages, d’anneaux et de barbes. Dans leur atelier, ils confectionnent et réparent. Ils vous renseignent le plus gentiment du monde : oui, le drapeau du Congo c’est par là. Bienvenue au royaume de la toile.

Au plafond sont accrochés des cerfs-volants, des drapeaux géants, des voiles en toute sorte.

A droite du comptoir, décoré d’affichettes, de cartes postales et de petites annonces (chat perdu ou nouveau-né, musique, cours de maths) une série de petits drapeaux rangés en de petites corbeilles sur tout le mur, par ordre alphabétique. Il y a tous les pays qui adhèrent à l’ONU plus quelques autres ; de quoi honorer n’importe quel invité dans un verre posé sur la table ou le bureau. Ici, la communauté somalienne ou éritréenne pourra s’acheter ses couleurs, ou les contester. Les supporters viendront faire le plein avant les JO. Etc.

Borges disait que les drapeaux étaient de l’enfantillage ; alors nous sommes au terrain de jeu. Trouvez aussi des cartes ; des logos ; des stickers : des cocardes : des rubans de tailles différentes pour vos cérémonies et commémorations.

Pour un temple de l’insigne patriotique, l’ambiance ne manque pas de fantaisie. La musique est indépendante, résolument, et généralement rock et électro, généralement inconnue du « grand public », mais le plus souvent audible. On propose aussi des drapeaux pirates, hippies, des drapeaux arc-en-ciel, des drapeaux de la paix, certains frappés d’un plant de marijuana. Les Etats ne sont pas les seuls représentés ! Plus loin, on trouve la section « drapeaux géants » pour les super patriotes. A celle-ci succède la partie dédiée aux cerfs-volants. On y découvre la variété infinie de ces beaux jouets d’invention chinoise, perfectionnés par la main des passionnés, des scientifiques et des ingénieurs,  brûlés par Benjamin Franklin sur l’autel de la Fée Electricité. Il y en a à une bobine, mais il y en a à deux. Le losange flottant d’autrefois à un fil, sagement pendu au ciel, injustement sacrifié aux oiseaux, aux arbres et à la foudre (voire plus haut) a fait place à un diable insatiable à deux fils et deux bobines, une pour chaque main, que le moindre tremblement humain fait virevolter à vitesse d’étoile. Ne vous trompez pas ! ou il viendra s’écraser sur de paisibles plagistes en bikini. Les motifs vont de l’animal denté, démon asiatique, au smiley jaune un rien psyéchédlique, en passang par le classique rose vif uni.

Puisqu’on vend de la toile, on a aussi pris la peine de proposer tentes et matériel de camping. Pour faire du cerf-volant, allez camper ! Vous pourrez aussi vous acheter un hamac, ou une toile cirée aux couleurs de la Nation.

Arborer, hisser les couleurs a quelque chose de la méthode coué de la fierté nationale. Il manque un sifflet comme à Navale, sur les ponts des bateaux, Place d’armes. Bien sûr, les couleurs ont un sens ; blanc, « la couleur éternelle de la France », rouge et bleu, les couleurs de la liberté, de la Ville de Paris, les couleurs d’Henri IV et de Jeanne d’Arc ; étoiles pour chaque état, bandes rouges et blanches pour les treize colonies, rouge et blanc parce que ce sont les couleurs de l’Angleterre ; noir, rouge et jaune, pour les couleurs du drapeau de Francfort de 1848 ; noir, rouge, et vert pour le drapeau de la première indépendance libyenne ; rouge et bleu pour une indépendance révolutionnaire et pour Toussaint Louverture ; Ordre et Progrès pour le positivisme, sur fond de drapeau impérial ; Croix du sud décorée d’Union Jack et de l’étoile du Commonwealth…  Bien sûr, et même sans révolution, et même lorsqu’il est produit par une agence de com (comme en Bosnie-Herzégovine), promenez-vous en masse avec un fanion, et vous aurez l’impression d’appartenir. Prenez un chiffon, même ! ça n’en sera que plus héroïque. (Voyez-vous dans la lumière précoce de l’aube… dit l’hymne américain au sujet de la bannière en lambeaux qui flotte encore sur Washington en flammes…) Enfantillages ? Le drapeau, en France en tout cas, est de retour, ainsi que la Marseillaise, et la fierté nationale avec cela. Aimez ou quittez. Ne sifflez pas aux matchs de foot. Chantez. Montrez. Il y a comme dans tout ce défilé, comme on dirait, du bon et du mauvais. La France ne pouvait indéfiniment s’en passer ou laisser les symboles nationaux aux extrémistes. La pause a assez duré. Même Marianne est réinvestie par la gauche, grâce au visage d’une Femen sur un timbre-poste. Oui, la Nation de la Révolte, c’est toujours nous. Un drapeau pour tous.

Paradoxe, on prend de tout ici, mais pas les Amex.

Marseille-Paris, 26 août 2013.

A Félix et Marie-Claude Blanc, pour leur accueil formidable et pour l’avenir de la France…

Le café américain

Ce peuple a inventé mille milliers de choses nouvelles, et parmi celles-ci, il y a souvent eu des emprunts réinventés, et retournés. Alors en quoi le café américain est-il une nouveauté ? Nous ne parlons pas de la boisson, servie mêlée à de l’eau chaude en grande quantité et cuite longuement jusqu’à obtenir une mixture à l’Italien simple remémoration du café. Nous parlons de cet établissement que les Français ne connaissent qu’au travers du voyage et d’une ou deux grandes chaînes, le café américain.

Ce dernier est un commerce croisé entre le 7-11, la station-service, et le café à l’européenne, héritier du dix-huitième : le Procope a donné une généreuse et descendance ! On entre ici et on fait la queue. On reste ou on part.  On commande des pâtisseries au comptoir. Elles sont exposées en vitrine, à la vitrine du comptoir. Elles sont fondamentalement sucrées, mais il y a toujours un élément qui vous sauvera la santé et la conscience, telle une banane ou une tranche de gâteau aux carottes. Les chips sont nature, d’aspect ; on d irait qu’elles sortent d’une grange, d’une exploitation bio où on les a emballées dans des sacs de patates miniature, un peu plastifiés. On nous propose des thés et des cafés qui respectent les peuples, à la préparation revisitée (l’ingéniosité américaine, disais-je) : frappés, froids, sucrés et aromatisés ; redécouvrez tout cela chaud ou froid. Réapprenez, et voyez les choses autrement. Il n’y a pas de début, pas de fin, pas d’histoire « vraie »… Simplement une juxtaposition d’expériences humaines qui se succèdent et s’emmêlent. Pas de vrai café, pas de vrai thé. Ici aussi, c’est un standard, le café américain, et d’ailleurs, pour un Américain, un café, c’est ça.

Revenons au café. Musique molle, mielleuse, voix doucereuse, généralement folk ou irlandaise, ou les deux. Chaises classiques, sobres, issues du mobilier de service des employés d’un country club. Brun verts foncés comme les plumes d’un canard dans un tableau anglais, telles sont les couleurs. On s’asseoit, on se regarde peu ; on peut parler, mais généralement, on bosse. Tablettes et ordinateurs portables. Généralement gris, on a tous les mêmes. Travailler à la cool, mais travailler quand même ; et puis grossir, un peu. Où est la différence avec le cinéma voire le home cinema, expérience cathartique de l’absorption collective ? Peut-être qu’ici, comme dans les nouvelles fêtes où chacun porte des écouteurs et danse sur un canal différent, on est tous branché sur une autre histoire, une autre action. Dans ce silence des écouteurs, le calme des gens concentrés, une dame raconte ses misères à sa copine, et des ados font trop de bruit. Vous êtes tout de même dans un café.

San Francisco, le 2 août 2013. 

A mes amis, aux Myers-Mulcahy, et aux gens incroyables d’ici.

La boutique de lingerie

Au village, la boutique trône sur une petite place. On pourrait s’étonner : mais que fait pareille enseigne en un lieu si isolé ? Par ici, les gens achètent par correspondance, non ? C’est que la clientèle accourt de toute la région, en général du moins, car pendant les périodes de vacances, il n’y a rien. Et c’est le cas en ce moment. L’été est tombé comme un piano à queue d’une fenêtre malveillante. On attend des heures. Inventaire et mots croisés. Iphone et jeux. Actus. Même pas de vente de maillots de bain ; ici on en vend quelques uns pour l’occasion. Heureusement, tout le monde ne part pas en vacances, et parmi ce monde-là, il y en a qui aiment les dessous.

Ce n’est ni une question d’âge, ni d’ancienneté dans le couple ni d’ailleurs de statut marital.  Pas plus, ajoute-t-on avec une ironie que cache un air de rien, que de sexe ! le meilleur client est un homme marié, qui essaie tout dans le plus grand des secrets de Polichinelle. Ce n’est pas non plus une affaire de taille (on en vend de toutes), car on peut, tout à fait, faire bonne chère et bonne parure ! Pas de beauté ou de laideur. Tout cela, de toute façon, c’est relatif ! LA surprise du dernier modèle au foyer recouvré, au terme d’un long voyage, ou seulement d’une après-midi de courses, d’une journée aux champs, tout cela fait toujours son effet. Plus d’une noce d’or ou d’argent omet de saluer, parmi les chansonnettes populaires, réécrites pour l’occasion, parmi les discours et les souvenirs officiels, le rôle de la lingerie, si douce maîtresse, gardienne des couples heureux, avec de certaines tenues viriles portées par les messieurs incontestablement plébiscitées dans les chambrettes.

La nouveauté, la surprise, et l’inflexion du quotidien vers un voyage aux étapes inconnues et exotiques, tout cela se travaille. Le magasin est simple. Quelques modèles en vitrine. Quelques mannequins devant et le long des murs, quelques portants nouvelle mode, mais l’essentiel est dans les tiroirs qu’offrent de grandes commodes gris anthracite et noir, élégantes, alignées vers les cabines d’essayage, comme les bords d’un hall d’honneur caché. Il faut être à la confidence ; c’est l’antre de la chambre à coucher ! A croire que par-delà les miroirs de la cabine, on pourrait entrer dans l’intimité des foyers, en poussant la paroi.

La patronne entretien une relation exceptionnelle avec ses clientes ; c’est une passionnée, discrète cependant. Elle connaît les goûts et les caractères ; elle anime les libertés. Il n’y a pas d’interdit qui ne doive émaner de vous, Madame, c’est votre corps ! alors oui, prenez-la, elle vous va bien, mais si, vous pouvez, je vois bien qu’elle vous plaît, et sur cette pièce, je n’ai eu que des compliments…

A MS, pour le récit de l’attente.

Le magasin de philatélie

 

            De tous pays, de toutes époques, dans des classeurs et dans la vitrine, le magasin montre le visage de pays évanouis et de puissances passées, de commémorations désormais interdites ou de visages oubliés, enfin, de monnaies perdues.

Les passionnés du timbre se retrouvent ici pour vendre ou acheter, ou parcourir les albums de timbres de toutes sortes.

Leurs femmes, leurs maris, leurs compagnes, se demandent : pourquoi donc collectionner des timbres ? Cela prend la poussière. Bien classé, de la place ; combien de garages, de greniers, voire de salons, de chambre à coucher encombrés par ces tout petits carrés de papier qui comme des termites occupent tant d’espace pour leur maigre taille ? Et que de fonds perdus. Que d’argent qu’on aurait économisé. Chaque timbre est comme un titre d’emprunt russe en miniature, chaque collection une ruine, une maison en feuillets, un château, une voiture, un tour du monde perdu en timbres-poste. Que de noces d’or, ruinées. Vanitas : vous n’aurez jamais tout ! Mais en même temps, le collectionneur est souvent absorbé et donc, après vingt ans de mariage, il vous laisse tranquille. C’est la garantie d’un samedi mielleux et d’un dimanche paisible, puisque solitaire. Quoi de mieux pour la paix des ménages qu’une bonne passion ? On devrait faire des études sur la longévité des couples à hobby. Elle fait du sport, lui va à la pêche. Elle aime le patchwork, lui le modélisme. Il aime les timbres, et elle le cerf-volant. Elle aime les timbres, et l’autre préfère ses amis. (Le tout à décliner à tous les genres.) Cela fonctionne bien. Chacun son domaine, et tout est bien chez soi. A condition que cela ne vire pas à la substitution d’époux : tumulte et querelle.

Le patron sait tout cela, et n’oublie pas de saluer les conjoints des clients qui viennent ici. Depuis le temps, les timbres de collection restent sa passion, mais ce qu’il glane il ramasse pour les clients. Le paradoxe est qu’on exploite une mine que chaque jour renouvelle, et même si le volume global de courrier diminuera un jour, il y aura toujours des lettres à la poste, et plus on emaile, plus on trouve ça magique, et plus on trouve ça magique, plus le timbre devient intéressant. Déjà, remontez plus d’une décennie, et vous êtes en francs. Tu as connu les francs, toi, Papa. Oui, mon petit. Et c’était comment ? Pas si différent. Moins cher peut-être. Ca valait combien un franc ? Six euros. Et un euro ça vaut combien ? (…). Les Marianne se succèdent et se ressemblent. Les oiseaux, les animaux. Ici, la spécialité, ce sont les républiques perdues. Les URSS. Les africaines. Les timbres coloniaux, on n’aime pas trop, par obédience politique, mais les républiques centre-américaines, ça c’est toujours exotique et chaleureux. Il y a l’album Grands Hommes : tout le monde s’y arrête. A la fin il y a les femmes.

Tout est bois et vitrines. Il y a un coffret à verrou pour les choses vraiment précieuses. Un bureau mi-ancien, mi-moderne, années 50 à couverture chromée, à plateau large pour pouvoir ouvrir les albums. Difficile de lutter contre la poussière, car le papier la chope à une vitesse alarmante. Alors la porte est toujours ouverte, en particulier le samedi pour aérer. Les fermetures, c’est pour les vacances et les congrès de philatélie, très importants, et étonnants au possible. On y retrouve les clients, d’ailleurs certaines années on y va ensemble. Et puis ça n’a pas de langue, sinon le français (Union postale, vous savez) ou le charabia, le langage des signes. Ce sont les images qui parlent et les vieilles enveloppes qui font office d’interprète.

Paris, le 22 avril 2013.

Retrouvez les indices des histoires à venir, et les annonces relatives à ce site et au spectacle en préparation pour fin juin sur la page facebook Les commerces

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Le magasin de luminaires

 

            La vitrine donne à voir des lampes de toutes sortes. La consommation électrique du magasin est proche, selon certaines estimations, de trois maisons combinées. Mais il faut bien montrer les luminosités des produits, même si elles se repoussent et s’annulent comme les fragrances dans un magasin de parfums. Tout devient un magma lumineux qui ressemble à un bloc de la voie lactée qui se serait échoué ici à la surface, en plein milieu de la ville. Dedans plusieurs vendeurs s’activent et vous montrent les derniers modèles : la domotique vous permet de tousser, voire d’éternuer pour allumer ou éteindre votre lampe de chevet. La robotique vous permet de promener une lampe de poche dans votre salon, voire d’éclairer le chemin pour votre aspirateur, également autonome. L’informatique vous permet de programmer les jeux de lumière à distance, par avance, et par combinaison. On n’arrête pas le progrès.

Les lampes commercialisées ici sont aussi des lampes de style, certaines même un peu vieillottes, et on le revendique. Dans un salon à l’italienne, chez des clients en Suisse, on a vu la lampe à énorme abat-jour jaune, années 70, épouser parfaitement les meubles design et la télévision danoise. Avec une baie vitrée, qu’est-ce que ça rend bien ! Ne sous-estimez pas l’importance de la lumière, insiste-t-on, c’est vraiment clé pour réussir votre aménagement, et s’y sentir à l’aise. Vos pieds, en trâinant sur la moquette bleu-grise (c’est réglementaire, ça ?) vous y feront penser, car vous les verrez sous un nouveau jour.

Quand on ferme les yeux, et qu’on les ouvre à nouveau sur l’intérieur de ce magasin, les yeux un peu inclinés vers le haut, on s’aperçoit que c’est une forêt de fils et d’ampoules, de bulbes en verre, d’incandescence. Si cela vous donne le vertige, c’est normal, et même souhaitable. On veut vous faire comprendre que le beau peut aller de pair avec le bric-à-brac. Que vous ne repartirez pas avec une seule lampe : il vous en faut plusieurs ; celle du bureau, classique, pliable (le premier modèle fut dessiné par un architecte), métallique ; celle du soir, douce et agréable à la lecture et à l’œil (en général on ne tient pas longtemps sur sa page avant de piquer du nez) ; celle du vestibule, vive, car elle indique que la maison est bien occupée. Il vous faut aussi l’Asiatique, l’Américaine, la Marocaine. Les lampes dénotent le bon goût, le savoir-faire technico-scénique, un sens du bien et du juste, un sens des proportions, un sens du confort, un sens des éléments. Les lampes, c’est tout. C’est comme le feu ; songez-y ! il y a eu le feu, il y a les lampes. Les nanotechnologies ne remplaceront pas les lampes, en nous promettant d’éclairer par les murs, les sols, les chaises. Dès qu’un objet devient désuet et inutile, il devient à la mode. Attendez voir si les lampes ne serviront pas. Déjà dans certains endroits, l’ampoule à incandescence, la vieille, l’usurière des kilowatt, est on ne peut plus tendance. Suspendez-là à un fil, tout simplement ; elle fait des merveilles ; elle fait polar, film noir ; elle éclaire chaleureusement (ça change des basse consommation qui pâlissent tout). La preuve. La preuve par l’ampoule.

A tous les lecteurs,

Un an déjà ! Bon anniversaire !

Paris, le 14 avril 2013.

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Le magasin de cigares

La boutique est étroite. On se croirait dans un placard élégant. Un dressing. Une valise à tiroirs, à miroirs, du genre des représentants de commerce d’autrefois. Du sol au plafond, ce ne sont que tiroirs, avec pour seule interruption des vitrines et des alcôves pour présentoirs éclairés par de petites lampes, à hauteur de vue. Ces tiroirs, protégés à l’ouverture par des vitres, on n’en voit que les boutons dorés, deux par deux en rangée sur le bois ciré qui sert de doublure aux parois internes. Ouvrez un tiroir : vous trouverez des cigares, mille sortes de tabac momifié et certifié par ces petites étiquettes ou ces petits rubans. Trouvez aussi dans les vitrines, sur de petits chevalets : allume-cigare (objet qui a connu un succès fulgurant de par le monde, créature qui a dépassé son parent le cigare…), ciseaux à cigare, boîtes à cigare… Mais on ne vend pas que du tabac ou des choses qui s’y rapportent : des parfums, des boutons de manchette, car nous sommes au temple de la coquetterie masculine. Cuba est loin, avec son régime communiste. Ici ne déambulent que des hommes à embonpoint, à cravates et à nœud papillon. Le cigare, c’est un plaisir, c’est un style. Ca pue, pensent certains (certaines). Ca teinte l’haleine, ça colle aux habits, ça hante une pièce, un bureau, comme dans les films policiers, les bureaux du détective privé. C’est comme le dessert d’un homme au régime, ou qui voudrait varier les plaisirs. Et puis il y a l’objet par lequel le scandale arrive, invétérablement phallique, le cigare de la puissance fantasmée.

Bien sûr, ça sent le tabac. Un tabac fort et parfumé, une odeur refroidie par la climatisation qui doit fixer la température idéale pour la conservation des feuilles. Les vendeurs sont exquis, polis, serviables et savent faire la conversation. Ils sont bien habillés, en costume sombre, vous servent comme à la maison. Une simplicité désarmante, mais si urbaine, courtoise. Certains clients viennent en coupé de province (disons, 200 kilomètres à la ronde). D’autres viennent de plus loin, et profitent de leur weekend à Paris, avec ou sans la famille. De nombreux fils ont, par le vol des cigares de leurs pères, forcé ces derniers à venir s’approvisionner en urgence ; de tels petits délits sont légion ; les pères courroucés ou amusés accourent alors pour renouveler leurs emplettes.

Avec les années, on connaît le client. A la fin, c’est plus.

Ce magasin est un maillon, dans une chaîne qui tient en plusieurs lieux : le barbier ancienne façon, le cordonnier de la rue de Sèvres, etc. C’est un circuit, tout le monde se connaît. L’union s’est faite par le bas, c’est-à-dire par la clientèle. Il y a chez les vendeurs et les chefs un sens aigu du rang : on le tient parce qu’on l’occupe ; on le cultive. Côtoyer les puissants, c’est, déjà, l’être un peu soi-même.


Paris, le 5 décembre 2012.

Le pressing

Tourne, tourne, tourne le tambour. Pour le client au comptoir, qui attend un peu, c’est comme une pendule. Dit-elle l’avenir ? En tout cas elle le ralentit, pendant que sur une chaîne qui tourne autour de notre tête les chemises, robes, pantalons, pulls, tant de couleurs et de textures, comme autant de personnages de textile, de fantômes coloriés, de torchons pressés, valsent pour trouver la commande.

Les taches indélébiles ne sont pas assurées, pas plus que les boutons. Derrière, la vapeur et le labeur de femmes et d’hommes est visible. Ils sont tout à la tâche ; leurs mains sont musclées à force de plier, repasser. Dans ce pressing tout est fait sur place, sauf certains articles un peu complexes (tapis, par exemple), mais on loue un vaporetto à ceux qui en auraient besoin.

La couleur dominante, ici, c’est le blanc. Tant les machines que les murs, que le comptoir qu’on essuie décidément pour qu’il conserve son polaire luisant originel. Le blanc, c’est la couleur du propre. La couleur de la mort aussi, dans certaines cultures, mais une mort propre. Dans les années 2000, c’était la couleur de la technologie, des Apple machins. Maintenant c’est une couleur de calotte polaire menacée, de nuage radioactif, mais ce sera toujours la couleur du propre.

Les réclames disent que lorsque mes enfants sont rentrés sales du foot, etc., Maman a su me recommander Omo, et la tache part comme par magie. Mais disons-le, la réalité n’est pas toujours si belle, et quand il faut déléguer, donner à autrui, et quand il faut un bouc-émissaire, désigner un incapable, il y a le pressing. Mais même avec tout ce mauvais esprit, parfois ils rattrapent vraiment l’affaire. Plus d’une chemise à Papa, plus d’un drap de grand-mère rattrapé ici, et pourtant, si on racontait ces histoires au lieu de n’avoir que les grincements et les grimaces, les grognons…

La musique passe, d’une radio années 80, elle tient le coup, pas de raison d’en changer. Musique aussi, années 80 (« Cherchez le garçon », Steph de Monac’, Bashung, Souchon). Le personnel tourne pas mal, mais il y a quelques piliers. Une dame, grand-mère depuis peu. Un jeune homme qui ne fait pas de bruit, ça fait déjà quatre ans. La patronne aime bien les imprimés, c’est une petite rousse. Elle aime bien les clients aussi, mais pas les râleurs. Et les gens qui paient par avance sans râler. Les charges sont lourdes, il y en a de plus en plus. On ouvre tôt : 7h30, et on ferme à 19h30. C’est le service. Derrière le comptoir, derrière la machine à tombour et le machin qui tourne, des centrales, des explosions et des poussées de vapeur. On se croirait en Islande, dans une usine. Temps modernes. Peut-être tout ce qu’il restera de l’industrie française. Des humains qui causent les éruptions ou les jugulent, au fond je ne sais pas trop, depuis le comptoir, en attendant mon pantalon. Chemise ou pantalon ; plié ou sur cintre… Les cintres métalliques, d’où viennent-ils ? Ici il y a encore ces cintres en bois, ceux qu’on n’arrive jamais à réutiliser chez soi, parce que le tissu du pantalon glisse. D’ailleurs ils les reprennent.

Des paniers à linge… Quand on donne son vêtement, il part à l’arrière, dans une chaîne incompréhensible. C’est comme donner son enfant à garder dans une usine.

Parfois, il y a un toutou derrière la vitrine, un bichon maltais qui dort ; mais il ne va jamais derrière le comptoir avec ses poils. Il a compris.

Paris, le 20 octobre 2012.

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Le caviste

Le caviste du quartier affiche ses prix avantageux et promotions dans les vitrines, sur des cartons jaunes. Pourtant, malgré les apparences, ce n’est pas une maison de promotion. Pour les connaisseurs de vin, cette franc-maçonnerie du verre à pied, c’est un trésor en rayons. Ici, trouvez les Bourgogne que les grandes surfaces ne connaissent même pas. Trouvez les Alsace que d’autres ne savent prononcer. Trouvez les Sud-Af, les Chiliens, et les Californiens.

N’entrez pas avec un sac à dos. Attention aux poussettes. C’est du verre, et ça peut tomber, et cela non seulement vous assommera, mais vous enivrera. Evitons les accidents. Dedans, il y a du bois partout. Du bois et du verre, matériaux hérités du passé. Le marchand de vin est un marchand de siècles, d’histoire, de terroir, des éléments. Un comptoir de vins n’a pas tant changé au fil du temps, seule a disparu la barque ou les chariots qui venaient décharger leur cargaison. Soit dit en passant, se faire livrer est de plus en plus compliqué. Une piste cyclable borde l’avenue.

Les caisses donnent une allure forestière, portuaire à l’endroit. Rien d’étonnant, car si l’on songe au passé des grands vins, Porto, Bordeaux, Alsace, Rhône…tout cela était exporté par voie fluviale ou maritime.

Rouge sur blanc, c’est bien connu, tout fout le camp, alors achetez l’ouvre-bouteille. Comme dans la grande chaîne du prénom ex-présidentiel, ici on vend des accessoires. L’accessoire, comme dans la mode, ça rapporte. Il y en a à la caisse et disséminés entre les bouteilles. Deux trois magnum, figure imposée. Quelques liqueurs, quelques eaux de vie, mais ici, dans l’ensemble, c’est le vin.

Le vin c’est une culture, c’est une noblesse. Produire du vin, avoir des vignes, c’est une façon moderne d’avoir des terres. Et en France, même dans la France tricolore, les gens de vin, noblesse française qui ne dit pas son nom, sont bien vus. C’est aussi le cas aux Etats-Unis, en Australie, partout, les viticulteurs sont élégants, passionnés, aventuriers de la terre et poètes à sécateur, proches de la terre. Ils posent dans les magazines. Le vin déroge aux règles égalitaires. Ils défrichent. Connaissez-vous les vins du Nouveau-Brunswick ? Ils nous font découvrir les cépages, les vignobles, les terroirs méconnus. Le vin d’Arbois—le Jura—. Le vin de Charente, non, l’autre. Etc.

Les vins bio montent un peu, mais ils souffrent de leur mauvaise réputation.

Qu’on se souvienne de la piquette, du vin plâtré d’autrefois ; tout ça existe toujours mais on n’est pas en concurrence. Ici on préfère moins mais mieux. On préfère mieux mais moins. On veut du nez, du chien, de la robe et de la note. Tant de métaphores, féminines, horticoles, musicales, corporelles. Le vin c’est le sang du Christ, aussi. C’est tant de choses. Bonne humeur. Ivresse, et désespoir. Alors le magasin de vins contient tout cela. Quand vous voyez la vitrine, vous ne voyez pas la vitrine. Mille souvenirs s’entassent en votre esprit, Français moyen. Du coup, les cartons jaunes n’ont pas d’importance ; quoi le foot, qui a parlé de foot ? Les grands négociants sont forcément grands, et les grands vins sont forcément grands ; il y a un reste impérial dans le vin de France.

Avec le réchauffement climatique, demandez-vous, à quand le vin d’Ecosse ? de Danemark ? du Kamchatka ? La ligne du vin remonte, paraît-il. Mais c’est aussi une question d’inclinaison des collines, au soleil, confère l’Alsace. Les Allemands aussi font du très bon vin. Connaissez-vous le Eiswein ? On en aimerait presque la langue allemande en France ; l’amour pour la Germanie ne reviendra peut-être pas par Merkel ou par l’acquis de la paix, mais par le vin, mais alors cet amour-là n’est pas produit en quantité suffisante. Produisez ! Justement, en Champagne, le vignoble s’agrandit, et de cela il faut se méfier. En Alsace, on a arraché des vergers par crainte de la Commission européenne, toujours elle ! qui voulait interdire les réaffectations de terres en vignoble, soi-disant. Oui tout cela a un impact sur le magasin, explique le patron au tablier beige impeccable, chemise noire ou marron de belle griffe, lunettes bien essuyées. Quand on voit ce qu’on fait avec tous ces règlements…

Quelques clients étrangers, qui viennent chaque année ; dans l’ensemble, les gens du quartier. Les prix sont pour tous, il y a du cher, et il y a de l’abordable. Sauver les vins de France ? C’est ce qu’on fait. Mais le vin d’ailleurs soutient aussi le vin de France, plus on boit, plus on en boira.

Paris, 14 octobre 2012.

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Le magasin de service

Au Québec on appelle cela un dépanneur, apprend-on au Trivial Pursuit ; cela tombe bien, c’est aussi une station service. Ici le magasin de la station service. On est en ville, sur un boulevard, quartier chic. Officiel, même. Cet endroit n’a pas la même fonction que la petite boutique de bord de route, au milieu d’une campagne. Du moins en principe, car elle vous secourra à deux heures du matin tout de même, si vous avez envie d’un sandwich ou d’un paquet de gâteaux mal avisé.

Le jour, on vend ici : de l’essence, de la bouteille d’eau, du brownie industriel, des chips, du jambon-fromage au pain d’usine. Pas la peine de demander la lune, si vous préférez, il y a une boulangerie de l’autre côté du carrefour. Les étudiants ont vu le prix, et viennent s’approvisionner au détriment des campagnes fruits et légumes. D’ailleurs on vend des pommes. Le frais arrive dans les stations service ; les magasins ressemblent de plus en plus à des superettes citadines. D’ailleurs, par ici il n’y a pas d’épicier « arabe » ; c’est ici qu’il faut venir pour le yaourt du petit matin. Les employés travaillent de jour ou de nuit, il y en a plusieurs qui se relaient ; ici on est ouvert tout le temps.

Ca sent l’essence. La lumière : du néon. Mais au milieu de la nuit, c’est incomparablement poétique. L’employé veilleur de nuit, qui n’a jamais travaillé de jour, aime ce calme, cette volupté du silence. Il a été chauffeur de taxi, réceptionniste, veilleur dans un hôtel. Les gens qui passent sont des personnages : seuls, ils le sont davantage, car ils tranchent, montrent l’exceptionnel dans l’humain ; de chaque homme, de chaque femme. Chaque être solitaire qui se présente ici, à quatre heures, à trois heures, à deux heures trente, sur un fond de lumière grise, a une histoire ; surtout en semaine, moins le samedi soir. Le samedi soir, c’est la prolongation de la semaine ; le négatif d’une journée. On vient en groupe, on nargue, on abîme, on blague, on sourit, on vomit. Tout un bazar. Non, le véritable soir c’est la nuit de semaine. Rien de tel qu’un lundi à 2 heures, un mardi à 3.

Faut-il fermer les stations services en ville ? De beaux immeubles entourent les lieux : et si ça explosait ? Certaines grand-mère regardent trop de films…

Cela gêne les piétons.

Et s’il y avait un jardin ?

Qu’est-ce qu’on fera quand ils vendront, se demande le motard (il y a tant de motards)…

Le diesel est cancérigène…

Se rencontre-t-on ici ? Plus d’un célibataire dépité l’a espéré, une nuit, en venant chercher du Coca.

Peut-on faire vérifier ses pneus ? On n’est pas à Vesoul, pense-t-on, le service c’est fini. A l’intérieur, on explique au comptoir que c’est ça qui fait la différence : le service.

Les frigos à porte vitrée se côtoient et vous regardent en banc d’église. Ici, sur le carrelage gris, au point de Mercure, salut du voyageur, tout est possible.

 

 

Paris, le 7 octobre 2012.

A David Valence.

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