Les Commerces

Recueil en ligne d'histoires (fictives) sur le commerce de détail. Parution chaque lundi, à 16 heures. Par F.Benhaim.

Catégorie: Les Commerces

Le pralinier

            C’est drôle, disait la patronne à une journaliste de la presse locale, l’autre jour, il n’y a pas encore eu de mode de la praline. On a eu le cupcake*, le macaron, mais pas encore la praline. Pourtant c’est tout le savoir-faire français, la praline ! C’est même une invention unique, à recette unique, si vous grattez un peu. Certes beaucoup prétendent la fabriquer, mais la vraie, la vraie praline, a son Jérusalem comme le gâteau de Bélem a son…Belém.

            Au temps pour les métaphores. Ici, c’est rose, pastel et délicat ; on se croirait chez Pompadour, deux cents ans après. En Belgique, la praline rime avec chocolat (on appelle ça praliné) ; et c’est, pense la patronne des lieux, le dernier conflit franco-belge. (On cherche les autres…). Qu’importe ; ici on vend les deux. Il y a donc, d’un côté, les pralines, stricto sensu, les pralines d’après la tradition (pas si ancienne que ça), enfin sans chocolat, et les pralines belges, enfin, les chocolats, les pralinés.

Les pralines tradition sont là, plutôt roses, mais aussi vermeilles, et ils sont rassemblés dans de vastes plats sous des vitrines qui ceintrent tous les murs de la boutique et restreignent le champ de passage des clients. Ces vitrines sont couronnées de présentoirs, sur lesquels on a posé de petits paquets qui s’emportent et s’offrent ; tandis que pour les chocolats on peut prendre une boîte toute faite ou composer la sienne. Il fait toujours un peu frais, dans la boutique, histoire de ne pas laisser la chaleur abîmer les produits, en été ; en hiver, on chauffe peu, et les vendeuses préfèrent porter un chandail de plus. On est strict sur l’hygiène ; deux lavabos permettent de se laver les mains avant ou après avoir manipulé les produits. Regardons de plus près les pralines : on dirait des rochers échappés d’un bord de mer nordique ; on ne s’y promènerait pas ; c’est pour les mouettes. De la roche volcanique, aussi, avec cette couleur. Regardons par ailleurs ; au rang des chocolats, ce n’est que petits motifs exquis et formes particulières : triangles, carrés, rectangles, petits cubes.

L’ingrédient de base, derrière tout cela, ce sont les noix : amandes et noisettes principalement. De nos jardins et du sud de l’Espagne ou encore de Californie (on parle d’une sécheresse qui fera monter les prix l’an prochain) viennent ces petites roches comestibles (les Anglais disent stone fruit) qu’on écrase et qu’on monte en pâte ou encore en débris mariés à du chocolat (à la belge) ou à du sucre caramélisé (à la française). A l’arrière, on fabrique : il faut faire travailler plusieurs apprentis. Dommage que ce ne soit pas à la mode, se dit-on chez les patrons, parce qu’avec tout ce qu’on a comme coûts. La santé ? mais il faut bien se faire plaisir, c’est bon à la santé, répondent-ils. Et de fait, ils ne sont pas gros, ni l’un, ni l’autre. Je fais attention, vous savez, explique le mari de la patronne. Ca ne m’empêche pas de me faire plaisir de temps en temps. Après, on mange moins au fil des années ; c’est comme le chocolatier. Bien sûr, on y garde goût, mais avec le temps, on aime aussi manger une orange toute simple ou une pomme ; si j’en abusais, imaginez dans quel état je serais. Pour moi, pense une passante, les pralinés rappellent les mariages, avec leurs dragées et leurs pièces montées. C’est la même famille, répond, tout de go, le mari de…

Paris, le 21 septembre 2014.

A Perrine Benhaim : cool, je viens à Bruxelles demain.

* Lire aussi : le magasin de cupcakes

Le magasin de manga

Pour vous, la fréquentation du monde des manga s’est peut-être arrêtée en 5e, ou un peu plus tard, quand les longs étés de vacances scolaires ont commencé à se tourner vers la drague et les mobylettes plus que vers la télévision et les Sailor Moon. Mais certains ont continué, et le chemin du manga a conduit au pays des fées (y en a qui deviennent illustrateurs, ça permet d’en vivre) et du Japon (d’autres, ou les mêmes, apprennent le japonais, et l’un ou l’autre a fini chez Nissan).

Le monde des manga, c’est comme celui de Marvel, ou de Tintin ; c’est un monde de connaisseurs, c’est un monde où vous entrez par la grande porte et sortez par les tunnels secrets. Un entonnoir. A l’autre bout le public, qui croit connaître ; ici, les spécialistes.

La vitrine est pleine à craquer : figurines de Dragon Ball Z, de Sailor Moon (vous savez qu’en réalité c’est souvent érotique ?), de plein d’autres personnages jamais diffusés par le Club Dorothée ou France 3. Ils sont hommes ou femmes ; ils ont de grands yeux d’enfant et des armures de guerrier ; ils vivent dans un monde de pandas roses géants et tombent amoureux à coup de grands cœurs de caricature mais n’ont aucune pitié pour leurs ennemis. Ca c’est les manga. Les connaisseurs savent, et vous le vérifierez dans les bandes dessinées en VO qu’on vend à l’intérieur (intrigants idéogrammes…), que le manga descend d’une grande tradition japonaise : les amateurs vous le diront ; dans Miyazaki, il y a un peu d’Hokusai. Cela fait des siècles que l’on illustre par l’image et que l’on récite par de petites scènes illustrées. C’est comme si l’imagerie d’Epinal avait marqué toute notre tradition narrative. Mais, me direz-vous, dans Les Visiteurs ou Astérix, il y a peut-être un peu de Gustave Doré. Revenons à nos moutons.

Dedans, c’est comme en vitrine ; d’abord, c’est tout petit (on se sent déjà au Japon), et ensuite, ça monte au plafond. Tout est en boîte, mais nombre de petites figurines sont exposées sur des étagères ou des languettes de plexiglas qui sortent des rayons et leur permettent d’exhiber leur épée, ou de pratiquer une pose de combat…éternelle… Du plafond pendent des mobiles ; de tous côtés dégorgent des jeux, des livres, des statuettes de toute taille. Ici, c’est plutôt déco, mais pour les jeunes qui veulent jouer, il y a aussi de quoi faire. Ils viennent de loin, de grande banlieue, mais aussi de l’école d’à côté, et y purgent leurs économies parentales. Certains sont plus amis avec le commerçant qu’avec leurs camarades d’école. Ici au moins, on se comprend ; on parle des mêmes choses. Ca alourdit encore le cartable mais ce n’est pas grave. Lecture secrète ; au moins les parents ne liront pas ça… Vous payez au fond, à un passionné en cheveux longs et T-shirts noirs qui a déjà tout regardé et qui a séjourné maintes fois au Japon ; et qui vous dira, on ne cesse jamais de découvrir. La culture manga, c’est comme la culture tout court : bûcher des vanités.

Achetez plusieurs ouvrages et prenez la carte de fidélité. Pourquoi une carte de fidélité ? on ne va pas non plus s’acheter un manga au Sephora d’à côté ? Question de principe, répond notre ami en t-shirt (il porte aussi des lunettes) ! C’est pour remercier les clients fidèles, leur offrir de petits cadeaux, qui sait, un jour, un voyage au Japon. Ou en France, reprend-il, car vous savez, il y a des manga français !

 

Paris, le 14 septembre 2014.

A Nicolas Benhaim.

Chez le spécialiste du tennis de table

Les Asiatiques ont donné au sport sa noblesse ; oui, c’est un sport, même si pour vous c’est peut-être un loisir ou une obligation scolaire. Les Asiatiques ont poussé ça au rang de sport des grands, et forment chaque année des milliers de champions. Quant au loisir, il est à ce sport à la fois la source de ses vocations et la pire source de confusion.

Vous savez sans doute qu’il faut des chaussures spéciales, des lunettes, si possible, un petit short, une combinaison adéquate et légère. Vous savez sûrement que la qualité du bois, du manche, du revêtement font beaucoup varier la force de la balle et sa trajectoire. Vous n’ignorez pas que le l’humanité peut de tout faire une science, ou presque, et cela vaut pour le tennis de table. C’est un sport pratique, accessible même, car au fond, il suffit d’une table, et de beaucoup d’énergie et de discipline.

La vitrine n’est pas que composée de raquettes. Des accessoires vestimentaires en occupent la moitié : superchaussettes, bandeaux, ceintures, hauts et shorts pour femme et homme, chaussure adaptées de couleur fluorescente. Bien sûr qu’il y a des raquettes ; celle de votre scolarité, à revêtement rouge et noir, sauf qu’elles sont vendues sans celui-ci et leur noblesse n’en est que mise en valeur, rétro, élégante, à manches de liège et à ton gris, bleus, ou naturels. Les raquettes de ping pong ont un port que leur envie tout le monde de la raquette, tennis et badminton en tête. Plusieurs raquettes, donc, sont disposées en vitrine, comme des éléments de décoration, assortis à des jeux de balles dans de petites boîtes recouvertes de mention en idéogrammes, à des casquettes et même à des DVD.

Dedans, l’espace est peint de couleurs légères et bien aéré. Déjà comme un air de gymnase ! Voici Les posters signés par les plus grands champions, malheureusement inconnus du grand public, côtoient les affiches publicitaires, quelques unes seulement, car dans l’ensemble l’espace est fort sobre. C’est que les produits sont colorés et parfois clinquants, comme ces petites boîtes de carton à revêtement plastique ou à colle, qui arborent fièrement les visages de champions chinois. De quel sport s’agit-il, pourrait-on se demander, si on ne voyait qu’eux. Quelques grands fabricants se partagent le marché, un Allemand, un Chinois, un Coréen. Des filets, du matériel indispensable à leur fixation, de quoi coller, décoller, nettoyer raquettes et tables, toute la technique est là.

Le savoir aussi : livres, manuels, DVD, et même des jeux vidéo (Table Tennis Warrior, Ultimate Ping Pong IV…).

Il y a les vêtements exposés en vitrine et davantage encore ; plusieurs modèles de basket dont le style audacieux ferait pâlir les standards issus de jeux plus télévisés. Etonnant que les ados ne l’aient pas encore découvert.

Enfin, il y a la table. Elle est un peu plus petite, elle est au fond dans le coin, et par sa seule présence, elle vous donne envie de jouer, d’oublier un peu le boulot et les gosses, ou de les parquer derrière la table, tiens, et de leur enseigner les automatismes d’un jeu qui va très, très vite. Car ici, on est accueillant et serviable, mais vous savez, au jeu, il faut avoir l’œil rivé sur la balle. On parle peu, et on se concentre, et comme ces Asiatiques qui viennent ici pour jouer et mettre à profit des années de labeur dans les clubs européens, comme tous les joueurs amateurs ou professionnels, il faut se fixer. La précision, c’est le secret des champions.

Le 7 septembre 2014.

 

La miroiterie

Le miroir coiffé d’un navire est celui qui retient l’attention en premier, parmi tous les autres. De loin, les vitrines se signalent par les mentions flatteuses : MIROIRS, GLACES, SUR MESURE, DEPUIS 19…, ou encore, LE PLUS GRAND MAGASIN DU PAYS. Ca c’est de loin. Ensuite, on s’aperçoit, certains jours d’été, ou de grand soleil en hiver, qu’on a les yeux éblouis sans trop savoir pourquoi… ah mais oui, c’est un magasin de miroirs (Pardon Madame). La boutique fait le coin ; elle est jolie, car dans un ancien bâtiment de brique, et elle porte d’anciennes vitres encadrées de bois ancien et croisées comme autrefois. La porte est en bois, remarquablement ancienne pour une marchandise d’une telle valeur !

Le sol de la boutique, c’est une moquette parsemée de tapis d’Orient. On voit ça aussi, tout de suite, je ne sais comment ; peut-être parce qu’ici, tout se reflète. Mais tiens, à y songer, on s’attendrait à se retrouver dans la Galerie des Glaces, et ici, ce n’est pas du tout ce qu’on trouve. Et derrière le bazar d’une promotion annoncée en façade, qui laisse espérer de trouver le bazar à l’intérieur, on se retrouve dans un coquet espace tout bien rangé, bien pensé. Et bien sûr, il y a le miroir au navire. Le navire est en miroir, faut-il le préciser ; on dirait que ça vient du mobilier de la Ville de Paris. Poussant un peu, plus loin que le pas de porte, on entame la visite qui démarre avec un petit dressing. Style traditionnel sans être ancien, d’une époque et d’un style qu’on a du mal à situer : hôtel anglais ? chambre bourgeoise ? qui sait. Ensuite, des psychés, une table avec de petits miroirs entreposés, pour le matin et la toilette du soir, le rasage. Plusieurs grands miroirs posés les uns contre les autres à la zouave, adossés au mur. Et d’autres à hauteur d’homme, dorés, argentés, chromés, encadrés de bois. Rapidement, on perd de vue l’ordre des articles tant l’ensemble étonne : une petite commode toute recouverte de miroirs ; des horloges réveil ; des vases, également réfléchissants (cela ne dédouble pas les fausses fleurs qu’ils exhibent), d’autres miroirs encore accrochés au mur, traditionnels, carrés, ovales, ronds, à dorures, sans dorures, noirs façon années 1980, avec des carrelages de salle de bain design, ou au contraire des miroirs imitation vénitienne, grandioses. Contre un fauteuil de velours, deux petits miroirs ronds vous regardent de leur petit âge et avec de grandes prétentions. En fait, vous vous regardez vous-même. Contre un mur, un miroir expérimental fait de pièces diverses est assemblé ; patchwork de bris de miroir. Qu’est-ce qu’on ne ferait pas pour avoir une excuse de se regarder ? et on a aussi un miroir classique en plusieurs tailles : 80cm, 1m, 1m20… Vous savez, on peut tout faire aussi sur mesure. Il y a un miroir dont le cadre est décoré de coquillages. Soudain, découvrez la variété des objets de ce monde. Ce que vous pensiez rare est venu vous hanter en nombre.

Du haut pendent des plafonniers ; candélabres en cristal et miroir, et imitation or. Là encore, tout ce qui contient des miroirs est ici (non, pas de rétroviseur, tout de même !). Dans tout cela, l’image reste la même ; pas une ride vous a dit le vieil ami hier, retrouvé après longtemps ; eh bien, ce n’est pas vrai.

Paris le 31 août 2014.

Le dépôt-vente vestimentaire

Chanel, Lagerfeld, Hermès… C’est ici que le monde de la récupe et le culte des marques se sont croisés. Avant, nous étions l’avant poste de la récupération ; mais maintenant, avec les vide-dressing, les sites de vente en ligne, etc., on n’est plus seul. Seulement voilà, quand il s’agit d’avoir un lieu physique… il n’y a que celui-ci. On ne se croise pas sur le site. On ne peut pas toujours aller dans un vide-dressing. Mais ici, dans cette boutique à l’enseigne années 20 et à la vitrine brune et or, avec ses trois mannequins et ses sacs à mains et colliers, vous pouvez venir quand vous voulez. Une petite clochette retentit à l’entrée et avertit la patronne de votre passage. Même si vous ne voulez qu’essayer, ou regarder, ce n’est pas grave, on est commerçant à l’extrême. Ca négocie un peu, mais pas au-delà des marges, car vous comprenez, il faut bien vivre. Mais on comprend que pour certaines dames, faire une affaire est une question d’honneur plus que de sous, et on s’en accomode par avance. Lorsque vous entrez, il y a face à vous un petit bureau de bois, sur lequel trône un petit ordi portable relié à deux haut-parleurs qui diffusent des musiques agréables, sympa, mais pas bruyantes. A droite une cafetière et quelques tasses, des petits gâteaux, et parfois, des Quality Street. Il y a un diffuseur de parfums aussi, enfin, d’huiles essentielles : thym, romarin, lavande. Tout autour, c’est le royaume de la sape. Des sacs Dior d’autrefois, des crocos… Des manteaux, des tailleurs, des chaussures sous les portants qui portent les tailleurs. Des chaussures à talon, des baskets un peu chic.

Vous savez, la taille n’est pas un problème. Ici on n’est pas chez Abermachin. Dites-moi ce qu’il vous faut et je chercherai. Même en 46 ? Oui, pas de souci, tout se trouve.

Du coup la dame n’achète plus neuf.

Le sol est un vieux parquet rayé de partout mais ça ajoute du charme ; il faut un peu de désuet ; il faut de l’ancienneté, car ici on vend de l’ancien. Au rythme ou va le monde, un peu plus de recyclage et de même de vétusteté, ça ne fait de mal à personne. Madame est toujours habillée avec sa propre marchandise ; vous comprenez, il faut en faire la promotion et en même temps il faut être élégante. Mais il y en a pour toutes, vraiment : garçonnes, grandes dames, décontractées, sportives. C’est important, chacun son style et pas de jugement ; de toute façon, on en change toutes un jour ou l’autre. Un fauteuil est situé à côté du miroir, lui-même installé à côté de la cabine d’essayage, pour calmer l’impatience des personnes qui accompagnent. J’ai des crayons de couleur et du papier, et deux trois jeux de société, pour les enfants qu’on ne peut tenir. Par contre, les chiens, c’est toujours limite. Même les Chihuahua.

On voit des gens de partout ici ; une fois, une dame d’Australie est venue et m’a invitée à aller la voir là-bas. Oh, j’aimerais bien, mais qui garderait le magasin…

 

Paris, le 16 août 2014.

Aux femmes de ma famille qui se reconnaîtront dans cette histoire.

Le magasin de partitions

Dans tant de vies ordinaires et quelquefois difficiles, il y a un petit peu d’aisance. C’est l’exercice quotidien d’un instrument de musique ; son jeu occasionnel, et son pendant, le travail de la partition pour s’améliorer.

Ici, le calme règne, car il faut que les clients puissent parcourir les notes et se les figurer, entendre le tintement des fa, la, mi, do, ré, sans qu’un bruit extérieur ne vienne les déranger. De toutes façons, au-dehors, nous allons et venons dans le bruit. C’est à ne plus entendre la musique, aux deux sens du terme, car les terribles erreurs de la musique pop donnée à tout bout de champ (aux courses, à la gare, c’est insupportable !) semblent nous poursuivre jusqu’à se neutraliser dans un brouhaha que nous n’entendons plus, sauf lorsque nous nous apercevons que nous avons retenu la chanson que nous n’aimons pas. Ici, rien de tout cela, pas même de musique instrumentale. Il faut pouvoir se concentrer ; et puis, rêver ; découvrir les notes ; en avoir envie ; regarder le livret… C’est tout cela qui se joue sur du papier à musique.

Plusieurs sections se font concurrence.

Beethoven est là, indique le vendeur. Si vous regardez bien vous trouverez les Variations. Oui, c’est cela. Ah oui, très ancienne. Mais vous savez, le pianiste de l’Opéra vient souvent et il a remarqué celle-ci. Ah, non, Liszt c’est par là-bas.

Le voisinage des compositeurs, c’est cela que cherchait à tout prix le jeune homme qui travaile ici. Tant qu’à faire de la musico, à n’être qu’un amateur—c’est tout à fait noble et tout à son honneur, disent les gens bien intentionnés—, autant ne pas être au chômage, autant rester dans le domaine. Je n’ai jamais très bien joué, de toute façon, mais j’aime la musique. Le voici. Il renseigne, et aide les débutants un peu trop ambitieux à se repérer parmi les phrases. Euh, Mozart, à ce stade, c’est un peu précoce : prenez plutôt le Clarinettiste débutant. Tentez le Piano à quatre mains, c’est un bon manuel pour progresser. Oui, cela vient avec un CD. Ah vous n’avez plus de lecteur. Tenez je peux vous le graver.

On peut désormais acheter des partitions en ligne, mais voyez-vous, ce n’est pas pareil. Avant de jouer, il faut travailler la partition. C’est comme un texte. Et même si elle se tourne toute seule, elle ne va pas se travailler toute seule. C’est pour cela que, chez lui avec son saxophone, notre jeune musicien employé de caisse fait les deux. Il prend les partitions papier puis la tablette, ça réunit le meilleur des mondes.

Toute la journée, de la caisse, on voit des bacs et des rayons de partitions et des passionnés fouiller à travers tout cela. A l’occasion, rompant le silence, on joue de la musique rare, lorsqu’on a une partition à promouvoir et qu’on trouve que telle ou telle composition a été trop promptement oubliée. On s’amuse ; avec cela, si l’entreprise pouvait marcher, ce serait parfait. Malheureusement les temps sont durs ; il faut compter sur la relance (des cours de musique ?), ou peut-être sur le chômage : si tout le monde est au chômage (dit un client) nous n’aurons plus que la musique ! Cela ne rassure pas notre vendeur. Ce qui est heureux, c’est que les passionnés, qu’ils soient débutant, amateurs, professionnels, professeurs du Conservatoire… râlent peu sur les prix. Pour un vendeur, c’est confortable.

Le prix c’est le prix.

 

Aux amis dont la musique illumine la vie.

A Daniel Jost.

A Anne Dewees.

Paris le 8 août 2014

Le magasin de jouets anciens

La ville, songe le propriétaire de cette boutique installée dans une vieille et charmante rue pavée de briques, devrait me rémunérer en tant que musée !

En effet, les passants s’arrêtent nombreux les weekend et en été pour admirer les jolies choses qu’il vend, interpelés par le pittoresque de la vitrine ancienne, et de la devanture en bois, dans ce cadre si authentique. Et tels les visiteurs d’un musée, ils n’osent, ou osent trop peu, toucher. Ils se postent devant la vitrine et entrent avec un peu d’hésitation (l’hésitation annonçant généralement qu’ils ne feront que regarder). C’est à vendre voudrait-il leur dire quelquefois lorsque les sourires d’un promeneur charmé ne suffisent pas à apaiser son agacement. Pourtant il est fier d’être dans les guides, les brochures, et au fond, le succès du commerce est le passage. Quelques personnes dont le cerveau a été miraculeusement relié au porte-monnaie et aux facultés consumériales (une partie des neurones qu’il nous reste à découvrir…) procèdent à offrir à leurs enfants certains des magnfiques jeux que l’on trouve ici. Oui, c’est cela ! emmenez le musée chez vous ! Notons que certains adultes collectionneurs n’ont même pas pris la peine de fonder une famille pour devenir de fidèles clients et entretiennent ainsi l’univers de leur propre enfance. De qui d’ailleurs, se demande-t-on, en parcourant les rayons du regard, ces jouets sont-ils encore le souvenir ?

Car il y a des illustrations de 1900, des clowns en bois d’une taille désuète (trente centimètres ; plus personne ne fabrique de figurines de cette taille !)… Dans un meuble à niches, également en bois, peint de représentations de cirque, on trouve des animaux exotiques, derrière des barreaux (autrefois, on montrait les choses telles qu’elles étaient…)… Une quantité de poupées peuple aussi l’espace, mais rien d’excessif : ce n’est pas un magasin de poupées ! elles sont jaunes, apprêtées et habillées. Arlequin, dans ce dispositif, tient une place toute particulière, tout comme Pierrot. Quelques livres, mais surtout du bois, du métal et du papier plié. On trouve aussi de jolis bancs anciens pour les petits ; des boîtes ; des jeux de boule (on n’oserait plus jouer avec de peur d’abîmer la peinture). Et des chevaux, en bois aussi, qui nous font penser à un manège, sur lesquels vos enfants pourront faire tourner des X-Men. Tout est plaisant au regard. Deux sentiments se chevauchent : l’émerveillement, et pour le relativiser l’étrange impression de permanence, dans les jeux, dans l’enfance elle-même, dans l’expérience humaine enfin. Quelque chose qui nous rapproche dangereusement du passé : qu’est-ce qui nous distingue au fond ? C’est peut-être pourquoi le patron n’est en rien impressionné par les pièces qu’il vend ; du moins, pas en public. C’est dur à trouver, c’est vrai. Il faut faire des kilomètres, négocier avec de vieilles dames, et savoir renoncer. Mais ce ne sont après tout que des jouets, et peut-être que si nous osions encore nous en servir, nous aurions l’intelligence du jeu que les enfants dévoreurs d’images ont, ou n’ont pas, perdu.

Des enfants déboulent chaque jour devant la boutique ; sur le chemin de l’école, en jouant ou propulsés à toute allure sur différents véhicules à roues. Certains lorgnent, curieux, et retracent en rêvant l’étrange antécédence d’ancêtres du même âge, ou repartent avec une idée de jouet à fabriquer de leurs mains.

Amsterdam, le 3 août 2014.

 

Au royaume de la forme et du yoga

En vitrine il y a un tapis, seulement, et souvent, des personnes s’y placent pour s’entraîner. Oui, devant vos yeux, dans la vitrine, comme pour dire aux passants, ici on sue ; comme on dirait, ici, on cuisine, ou : ici, on fait du pain. Oui, ou comme une vitrine du quartier rouge, si vous voulez. C’est ici en tout cas qu’on se presse pour s’équiper. Cet endroit est un must du genre.

Quel genre ? Le genre d’une nouvelle forme, holistique, rattachée au cosmos, qui vous demande de vous allonger sur un petit tapis le matin au réveil, comme certaines religions, oui. Le genre qui vous permet d’acheter aussi des serviettes, des pompes, des ensembles moulants mais néanmoins confortables ; on ne peut plus confortables ; tant et si bien que vous ne voudrez pas les quitter, et même, que vous y resterez, tant pis, car après tout, vous travaillez peut-être de chez vous.

Le magasin est ainsi distribué : vitrines à sport vivant ; espaces pour les petits tapis de sol et ainsi de suite ; ensembles en tout genre, du coton bio au synthétique le plus bariolé et intenable, importable à qui s’en préoccupe ; baskets et chaussures (idem, évitez les bio, pensent les plus jeunes clientes) ; livres sur le bien-être et le yoga (on est multimédia, maintenant : essayez les CD) ; boissons dynamisantes et compléments alimentaires de superaliments riches des dernières trouvailles de la vie contemporaine. Vous avez essayé celui-ci ? vous demande-t-on au sujet d’un régime qui inclue telle ou telle graine. J’y suis passé-e depuis octobre, je n’en reviens pas. J’ai beaucoup changé, en même temps. Ainsi, comment distinguer la diète du quotidien…

Les clients passent le temps de midi, ou juste après le boulot, ou avant leur séance de coaching particulier ou encore avant leur cours de pilates. On est heureux de les servir, rapidement s’il le faut. On cultive un certain esprit : il faut être réactif, mais détendu. Efficace, rentable, mais au service d’une cause et d’une vision : l’amélioration de notre bien-être à tous. Pas simple de tout concilier.

Si vous venez ici entre amis, c’est que vous vous soutenez dans l’effort. Pourtant, ce succès ne s’explique pas par l’aspect : le décor rappelle un magasin de baskets des années 80. Non, ce n’est ni la peinture ni quoi que ce soit de ce genre. C’est l’esprit, l’esprit qui compte et qui a transcendé les lieux et leur anonymat apparent. C’est qu’à l’âge du sport cosmique, on veut aussi être unique, et tout neutre qu’il soit, le magasin de la forme cosmique vous confère ce sentiment, comme si la porte arrière donnait directement sur une forêt de séquoia, sur la Californie, sur la dune d’Irlande, sur les pâturages auvergnats ; comprenez-vous ? finalement, ça ne tient qu’à vous…

 

Stinson, le  26 juillet 2014.

Jeux de stratégie

 

De l’autre côté de la rue, il y a le magasin de jeux de stratégie. La devanture fait apparaître des têtes de dragons et des monstres élaborés. Jeux de rôle. Jeux de stratégie. Des jeux de gô, aussi, quelques plateaux à carrés. Mais, essentiellement, des jeux en boîte comme des jeux de société, sauf qu’il ne s’agit pas de jeux de société, mais de jeux de stratégie. Master Mind à côté, c’était une blague. Avec ce genre de jeu (Chemin de l’Empereur III, Civilisations passées IV, Dragons et Sorcières, Dongeons et Enchanteur, Guerre des Mondes, Guerre des Guerres, Paix et Guerre {non, pas Guerre et Paix}), vous pouvez passer des heures, que dis-je, des jours. Il y a plusieurs vendeurs, recrutés en tant que connaisseurs et passionnés. Il n’est pas possible de s’improviser spécialiste. L’expérience se mesure-t-elle à la pâleur de votre peau ? à la graisse de vos cheveux non lavés ? A votre goût pour les ordinateurs et à une difficulté à vous sentir à l’aise en société ? Il ne faut pas se fier à tous ces préjugés. Ici, c’est vrai, un des vendeurs a le regard fuyant et le teint un peu trop clair. Mais il y a aussi celui à la queue de cheval, pour lequel plus d’une personne visiblement indifférente au jeu est entrée pour se renseigner. En face, il y a le magasin d’huiles et la vendeuse n’est pas en reste. Certains vendeurs du magasin de jeux de stratégie se sont découverts une passion pour l’huile d’olive et la salade de tomates. Ca a dû leur faire du bien à la santé ! s’est dit le patron, avec un petit sourire. Ici on a plein de jeux d’une variété inégalée ; vous avez manqué d’expérience jusqu’à aujourd’hui. Proust disait qu’il ne connaissait de vraie vie qu’en littérature ; il y a des personnes qui ne connaissent que le jeu. Vous savez qu’on peut vivre une vie en jouant. Fuite ? Et qu’est-ce qui n’en est pas une ? peut-être que votre travail à vous, c’est pas une fuite ? En tout cas le mien n’en est pas, pas plus que ma passion, s’est défendu un jour le vendeur pâle auprès de sa famille un soir de Noël un peu échauffé. Ces mêmes soirs de Noël, où, des années auparavant, ses parents lui offraient des jeux, ceux qui maintenant lui reprochent de ne pas avoir su passer l’étape, franchir le pas ; la vie ce sont des étapes, il faut savoir avancer ; mais est-ce que tu as une copine ; mais tu ne vas pas sortir avec celle-là ; mais pourquoi est-ce qu’elle t’a quitté ; c’est à cause du jeu ?

Il existe entre les passionnés du jeu de stratégie et du jeu de rôle une sorte de fraternité, qui appartient à ceux qui ont touché une sorte d’au-delà ici-même, dans un monde imaginaire à laquelle la fréquentation assidue a fini par donner quelque vérité. Si vous pensez tous les jours à un passé évanoui, à un avenir projeté, à un rêve ou à une obsession, tout cela finira par prendre corps et exister, ne serait-ce qu’à vous, et c’est déjà exister.

Alors la boutique : il y a dans l’entrée, disions-nous, rien. Juste des étagères et des prospectus, qui montrent la diversité de la vie sociale des joueurs : conventions, congrès, soirées jeux, stages, et groupes et annonces diverses (on peut se refiler des appart’ aussi, entre joueurs). A gauche, disions-nous, la vitrine, les jeux, les figures mythologiques, les dragons, les jeux de gô. Et partout ailleurs, des jeux de stratégie du plancher au plafond. C’est un peu comme si vous étiez entré dans un morceau de votre enfance, lointaine, les Toys’R’Us, ou si vous êtes plus âgé, les magasins de jeux. C’était combien déjà ? Dix-neuf euros ? Quinze ? Douze ? Quarante francs ? Cent francs ? Deux cents ? L’argent a perdu sa valeur, comme tant de choses ; les prix ne veulent plus rien dire. Le commun des mortels ne raisonne pas en parité de pouvoir d’achat. Et là dans ces étagères, face au vendeur pâle qui vous renseigne gentiment mais n’ose pas croiser votre regard, vous allez découvrir des jeux qui vous rappelle que votre vie est si pauvre : elle ne comprend pas de dragons, pas de soldats, et vous n’aviez pensé qu’on pouvait réunir les Grecs anciens et les Chinois de l’Empire dans le même jeu. Alors autant jouer, pendant qu’à travers la vitrine, l’un ou l’autre mate la fille qui range les huiles dans la boutique en face.

 

 

Paris-New York, le 13 juillet 2014.

Le magasin d’huiles

 

Pour une fille qui n’aime pas spécialement manger et qui détestait la salade, c’est un drôle de boulot. Le magasin d’huiles et de condiments vinaigrés propose toute une série d’huiles (olive, noix, sésame, tournesol….). Les bouteilles trônent sur les rayons, de toutes parts, dés la vitrine (il n’y a pas de vitrine ; ce ne sont que des flacons d’huile). Dans la lumière du jour les liquides ont une qualité particulièrement sirupeuse. C’est ce que la vendeuse s’amuse à observer les après-midi d’été, quand pas une âme ne passe la porte et qu’il faut attendre patiemment 18h58 pour fermer la boutique dans la joie. A dix-neuf heures une elle est déjà dehors ; qui, se demandait-elle au début, qui va donc venir ici acheter des bouteilles d’huile à ce prix ? Les clients sont arrivés au compte-gouttes (sic) et elle les a découverts : des passionnés d’huiles (!), des cuisiniers, des cordons bleus. Tu vends des huiles ? lui a-t-on demandé à Noël ; oui c’est ça a-t-elle répondu, l’air sérieux et un brin détaché.

Le patron se montre peu ; il vient une fois par semaine vérifier que tout va bien ; c’est un passionné de gastronomie qui tient une société de conseil. Mais vraiment ? tu vends des huiles ?

Lui a décidé il y a quelques années qu’il fallait importer ces incroyables élixirs qu’il goûtait en Italie, ces huiles d’olive au goût pincé, si élaboré, salé et fruité et élaboré et parfois un peu amer. Ca ne se trouve pas ici, expliquait-il à son banquier, lui-même amateur de bonne cuisine. Ca fait du bien de voir quelqu’un venir ici pour de bonnes choses. Ras-le-bol des salons de coiffure ! lui a dit le conseiller de banque, qui est devenu un client fidèle. Ils vendent aussi du vinaigre et des condiments, dit la vendeuse à la tablée pour se rattraper.

Le décor doit rappeler la Méditerranée : il y a du jaune, du plancher beige, beaucoup de bois, des photographies au mur de vergers et d’huile dorée s’écoulant d’une bouteille dans le vide, des branches d’olivier. En vérité, c’est plutôt une boutique d’huile d’olive ici. Le reste, c’est un peu de la figuration. En cela, il y a toutes les régions : le sud de la France, l’Italie, l’Espagne, le Portugal, la Grèce, la Turquie, l’Afrique du nord. Les oliviers poussent et on vient en goûter le fruit ici. On a du pain et de la foccaccia pour les dégustations, sur une console où il y a aussi un couteau, et de petites assiettes pour tremper l’huile et éviter d’en mettre partout. Depuis qu’elle travaille ici, la vendeuse s’est mise au beurre. C’est un goût qui rassure, confie-t-elle en privé ou aux vrais habitués devenus presque des amis.

Le modèle économique lui échappe un peu ; qui sait comment le patron s’y retrouve, avec aussi peu de ventes. Elle a déjà essayé de faire le calcul, mais elle a dû se tromper quelque part. Quelque chose ne colle pas. Après, ce n’est pas son affaire, du moment que le salaire tombe (il n’y a pas de variable). C’est peut-être sa danseuse ! se dit-elle au sujet du patron et de son magasin. Et puis il y a le magasin de jeux de stratégie en face, et son employé un peu lunaire mais mignon à sa façon ; avec une copine et l’une ou l’autre des clientes elles en parlent parfois et observent ses allées et venues.

Quelque part entre Paris et New York, 13 juillet 2014.