Les Commerces

Recueil en ligne d'histoires (fictives) sur le commerce de détail. Parution chaque lundi, à 16 heures. Par F.Benhaim.

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Le torréfacteur


            A plusieurs mètres de la boutique, dans la rue piétonne, on sent les vapeurs du café qu’exhale la porte ouverte du torréfacteur. Dedans, ce n’est que sacs de grains, bruns, en toile rêche, qui dégorgent presque (la magie du vrac, c’est une abondance qui ne déborde pas…), et tant la vapeur que l’odeur de ces grains. Le café, c’est plusieurs niveaux d’odeurs, pour qui vit loin des plantations : le grain, le café moulu, le café torréfié, le café préparé, l’odeur de la boisson, l’odeur du fond de tasse refroidi, le marc, la tâche sur le vêtement, le petit chocolat qui l’accompagne au restaurant, le nuage de lait, le petit sucre. Tout ça réuni. Ici, on a le grain et la vapeur. L’espace ressemble à une chaîne montagneuse : sacs de jute qui cachent des rayons de boîtes et de sachets, rayons couronnés de comptoirs, et au fond, de grandes machines professionnelles, industrielles, tout en métaux et en becs, en tubes, en crachoirs et en réservoirs, pour moudre, torréfier, et enfin pour déguster (debout). On fait aussi du chocolat, et même de la chicorée et deux trois thés. Pour montrer qu’on est ouvert d’esprit. Mais vraiment, ici c’est le café, et chaque sac a son pays : Colombie, Ethiopie, Guatemala, Brésil,… vous connaissez celui-là ?

Pas loin d’ici, un café américain, une grande chaine, a ouvert, ou plutôt, récupéré un local commercial. Mais voyez-vous, explique le patron, c’est pas pareil. Il n’empêche, plus on boit de café, plus on viendra ici, spécule un client. C’est une culture, chacun essaie d’atteindre ce sommet insurpassable du goût et du raffinement. A l’âge de la consommation ostentatoire, le lieu d’achat de votre café, la connaissance de son lieu de production, oserait-on dire de son terroir, pour ne pas dire de l’identité des producteurs…tout cela vous distingue dans la vaste exposition des exceptionnalités. Réunissez les ingrédients d’un individu original : choisissez cette cafetière-là, prenez ce grain-là, et dites ceci à votre rancart, lorsqu’elle ou il passera pour prendre un dernier café.

Mais revenons à ce sujet plus circonscrit. Le magasin est bondé, le samedi, car cette odeur magique plaît même aux enfants qui refrognent à considérer ce breuvage parental, sur la table du petit-déjeuner. C’est une étape authentique, et à défaut d’un Nature et Découvertes, ou en sus, au moins on a l’impression de retrouver quelque chose, ici, une odeur d’enfance, un archipel de parfum végétal, dans le monde commercial aseptisé de poulets javellisés et de fruits calibrés. Et ces sacs pleins procurent une sensation de richesse : les clients aiment ignorer les spatules et plonger les doigts dedans, comme un planteur vous montrerait sa récolte. Et si on allait là-bas, en Colombie, ouvrir une café ? s’est demandée un jour ou l’autre une cliente un peu désespérée. Et on vivrait de quoi ? lui a répondu son conjoint. Je ne sais pas, on trouverait, a-t-elle répondu, dans la grisaille automnale…

Dans notre grisaille européenne, où parfois nous peinons à repérer les lumières du ciel, une nuée de tasse fait parfois office de brume de rizière, de brouillard de mer tropicale, comme Catherine Deneuve, au milieu de la baie d’Along, dans ce film.

Retour à la boutique. Le sol est brun-noir : carrelage qui rappelle le thème dominant. Murs blancs. Couleurs de commerce de café au fil des siècles, gravures : bateaux arabes, galions espagnols, images du Brésil, de Martinique, photographies de femmes populaires et élégantes, images de grains sur fond d’herbe tropicale. Photos d’agriculteurs—ici, on fait pas mal d’équitable—. Des visages ridés, mais dignes. Beaucoup de noir et blanc, cela ennoblit.

Il y a des livres, aussi, car il y a mille façons de boire le café, du microscopique ristretto à l’Américain du coin de la rue, en passant par le café turc, oracle des cafés au marc goûteux et prémonitoire, ou notre merveilleux café au lait. Vous allez voir qu’avec un peu de lait végétal et de chicorée, vous allez le redécouvrir. En Louisiane, il se boit encore comme ça : café, chicorée, lait et sucre. Mettez-y de la cardamome comme au Levant. Essayez. Les patrons sont prodigues, car ils aiment bien essayer. Les desserts aussi, avec le café : on vend des tablettes de chocolat et des grains enrobés. Mais vous pouvez aller tellement plus loin…

Les patrons aiment le café, mais ils boivent surtout de l’eau, et ne sentent plus rien, mais savez-vous, le halo aromatique du grain neutralise beaucoup de mauvaises odeurs ; ça vaut bien le bicarbonate de soude. « On le saura plus un jour ; le café, c’est sous-exploité en médecine. » Prenez-en pour les maux de tête. Le mot café, ça vient de l’arabe, et veut dire stimulant, entre autres.

***

            On se cherche des retraites à la campagne, sur les plages, dans les montagnes. Et toi-même, tu as coutume de désirer ardemment ces lieux d’isolement. Mais tout cela est de la plus vulgaire opinion, puisque tu peux, à l’heure que tu veux, te retirer en toi-même.

Marc-Aurèle, Pensées

 

Paris le 11 novembre 2013

A tous les morts et aux rescapés des dernières guerres.

L’herboristerie

            Les usages des herbes sont infinis. A mesure que notre éloignement de la campagne originaire, nourricière, s’accentue, les herbes sèches et remèdes, plantes et tisanes, infusions, secrets et guérisons de la nature nous semblent toujours plus miraculeux. Ici, nous sommes au pays des bocaux et des fioles. La vitrine est une gloire faite au verre, au vrac et au contenant : bouteilles, boîtes en papier cartonné colorié de motifs asiatiques ou provençaux, bocaux en tous genres remplis d’herbes vertes séchées, de racines et de poudres en toutes couleurs.

A l’intérieur, on croirait que quelqu’un a dévalisé un marché de Samarcand ; volé sur les étalages d’une boutique à Grasse ; piqué dans la moisson d’une chaumière elfique, dans une forêt allemande. L’espace est organisé autour d’un immense meuble de bois à plein de tiroirs, l’air rustique, comme un grand tranchoir, au centre, et de rayons à bocaux et à dispenseurs de vrac, tout autour, le long des murs, à qui les sacs d’herbes et d’épices font office de bottes. La caisse, en bois aussi, est à gauche de l’entrée, et c’est là qu’officient les patrons, un couple entré de peu dans la cinquantaine, ou la jeune fille qui les aide, de temps à autre.

De toutes parts : herbes de Provence, thyms, basilic, poivres,…tout pour la cuisine. On trouve ici les épices et les arômes qui permettent aux plus grands chefs d’étonner sans fin leurs convives. En achetant au prix  fort, mais au kilo, quelques unes de ces herbes, vous aussi étonnerez par l’éclat multicolore d’un kaléidoscope de saveurs. Donnez ainsi de la profondeur à vos plats ; une profondeur aromatique, psychologique, imaginative ; faites évoquer l’enfance, la guerre, la paix, les promenades aux champs et en forêt ; les jours passés dans le désert ; un voyage en Inde ; des moments intimes dont seuls les invités ont la clé.

A la cuisine on a associé la santé, comme il se doit ; votre premier médicament, votre première prévention, c’est ce que vous consommez. D’ailleurs les propriétaires sont herboristes, et prodiguent les conseils adéquats aux clients : les plantes ont de la force ; il faut donc consommer avec modération et selon les indications souhaitées… Pour le mal de ventre, prenez cela ; pour les rhumatismes, prenez cela. Mettez un peu de ceci dans une tisane ; faites des infusions de cela : vous vous sentirez mieux, ça soulage. Ce ne sont pas des médicaments, mais ça aide.

L’enseigne unique marche bien, et on a souvent proposé aux fondateurs d’en ouvrir une autre, voire de vendre autrement ; mais cela ne les intéresse pas. Ils aiment les soirées tranquilles, et voyager.

Paris le 3 novembre 2013.

A Perrine Benhaim, qui m’a fait remarquer l’herboristerie de Bruxelles.

Le typographe

C’est la fin ! Le commerce va bientôt fermer. Malgré mes quarante ans de métier, je suis fatigué, explique le patron de l’affaire en accrochant son panneau A VENDRE. Ici, on sert encore les clients, pourtant, et on imprime toutes sortes de choses. Cartes de visite, cartes de vœux, invitations officielles, cartons de correspondance, armoiries, tampons…

Vous êtes ici dans le temple de Gutenberg, où l’on refait les mêmes gestes qui ont alimenté tant de pamphlets et de révolutions, de mouvements et de modes littéraires. Ici, on fabrique encore les cartes à l’ancienne, sur un papier raide, cartonné, d’un grain et d’une qualité que vous ne trouverez pas ailleurs. Ne trouverez plus du tout, d’ailleurs, sauf chez des confrères particulièrement minutieux (et il y en a de moins en moins). La carte de visite se remet encore, tous azimuts ! aux collègues, aux prospects, aux confrères, aux connaissances et aux cibles de la drague du samedi soir, voire aux cocos et cocottes des terrasses de café, à Saint Germain des Prés, ou dans les maisons bourgeoises des zones piétonnes des centres villes.

La carte de visite, c’est écrit noir sur blanc : cela vous pose, cela vous détermine et assoit votre crédibilité par la main divine du manuscrit révélé.

L’impression a encore cet effet, en nos pays de droit romain, dans nos autres cultures obsédées de l’inscrit et du précédent : si c’est écrit, c’est que c’est vrai. Alors, oui, je ne suis que moi ; ou bien je suis auteur, ou mieux (Maman aurait préféré) avocat à la Cour (notez toujours, « à la Cour »), ou Dentiste stomatologue, ou Monsieur et Madame (insérez un prénom masculin) de… . Toute cette variété de stèles en papier, minatures, dont regorgent nos porte-monnaies, c’est la beauté de la carte de visite, c’est la magie de l’imprimeur.

Dans la boutique, cette magie a marqué le sol de traces d’encre ; elle a décoré la vitrine de  nombreuses cartes d’exposition ; elle a constitué un grand livre de réalisations sur la table où l’on reçoit les clients ; elle a actionné d’impressionnantes (et rares !) machines que l’on aperçoit au fond de l’atelier. C’est comme si on entrait dans le fil du savoir, et de la correspondance, étalé au fil des siècles comme une suite de feuilles imprimées. Ici, on est dans le même pays que l’imprimante couleur, tout près de la rotative des journaux ; on presse, on relie, on expédie, on prépare : c’est ici que se joue la civilisation de l’écrit. Hammourabi, déguisé en araignée, nous guette d’un coin du plafond.

Le patron est un type jovial, habillé en bleu de travail, accueillant, et qui aime les belles choses. La fameuse table où vous vous asseyez, c’est du noyer massif, c’est de l’ancien, et il cultive cette antiquité, car dans l’impression il y a quelque chose de désuet, et cela, il l’a accepté, et c’est pour cela qu’il ferme. Ca et la fatigue des années ; ça va bien aussi,  il faut bien s’arrêter un jour ; passer à autre chose… D’ailleurs, la table est à vendre, voyez ça avec ma femme, précise-t-il, c’est elle qui l’a achetée.

Lille-Paris, le 16 octobre 2013.

Aux équipements roulants

Savez-vous vraiment, lorsque vous téléphonez, tapotez sur votre ordinateur, voyagez, que rien de tout cela ne serait possible sans la roue ? Avez-vous goûté récemment à ce plaisir magnifique de rouler quelque chose, d’observer un rond qui tourne, ou de vous rouler par terre ? Prenez une chose ronde, et faites-la tourner. Admirez, songez à ce que nous avons accompli depuis cinq ou dix mille ans. Regardez autour de vous, et revenez à cela : un enfant qui fait tourner une roue à l’aide d’un bâton ou de ses seules mains ; cela se pratique encore. Avez-vous su, avez-vous pensé à votre chance aujourd’hui ?

Il se vend encore des roues en des endroits spécialisés. Au magasin, on se spécialise dans la commercialisation de tout instrument, appareil ou outil qu’une roue permet de faire fonctionner à merveille. La roue est une magie. La roue est une possibilité, un monde qui s’ouvre, une reproduction miniature de la Terre que vous allez porter comme Atlas.

Trouvez dans ce magasin, aux reflets chromés, à la senteur métallique, aux graisses d’huilage, et au trébuchement fatal, une forme de bonheur des formes et du mouvement.  Poulis, outils à rouler, choses qui tournent… De nombreuses étagères vous proposent des roues de livraison en plusieurs dimensions, des roulements à billes, des manivelles… Ne faites rien tomber. On veut éviter les accidents, et certaines de ces machines sont vraiment lourdes. La vitrine annonce déjà la couleur : toute une gamme de diables de livraison, avec des roues et des tons variés qui épousent votre fantaisie. Tout le déploiement de la géniale invention est ici sous nos yeux. Dans l’industrie, dans la rue, voyez-la à l’œuvre : tant de choses à faire rouler, regardez les livreurs. Mais où se procurent-ils ces outils ? C’est ici ; c’est le magasin maître, celui sans lequel rien ne serait achalandé car rien n’arriverait à temps. Pensez au progrès que cela permet ; songez que dans l’offrande de vos gaufrettes à votre main acheteuse, la roue y est pour quelque chose. Partout, voyez sa marque ; partout, voyez sa trace, la roue de charrue et le pneu continuent de faire leur empreinte. Quand on en revient à la roue, il y a comme une forme d’égalité des humains ; où qu’on soit, on recourt aux mêmes outils et ce depuis longtemps. Hier, certes, nous n’avions pas tous ces boutons rouges et verts, nous ne sur-, sous-élevions pas nos chariots. Hier, les fauteuils roulants ne pouvaient se réassembler pour vous faire grandir en taille. Ils ne ronronnaient pas dans les bois, pour vous permettre de promener votre chien. Mais la roue reste la roue, la roue reste la roue, reste, la roue, la roue…

Paris le 2 octobre 2013.

 

A mes amis d’EELV.

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Le magasin de cire

S’il y avait un feu, tout brûlerait. Non, vraiment. Ce n’est pas comme un magasin de chaussettes, ce n’est pas comme un ébéniste. C’est qu’ici, tout est en cire. Si ça brûle, ça fond. Imaginez si quelqu’un était coincé dans la pièce en même temps ! On le retrouverait, comme une victime de Pompéi, s’abritant contre une mort qui vient de toute part.

Dites ce que vous voulez, vous dit le patron, un peu paranoïaque, mais moi je n’ai pas envie de finir en bougie. Du coup, il a fait équiper la boutique d’arroisoirs, au cas où, au plafond. La contrepartie, c’est que, s’il vous plaît et par pitié, il est bien entendu absolument interdit de fumer. Aucune exception ; on vous mettra à la porte avec un coup de pied au…

Ici, on vend des bougies françaises, les vraies. Une fabrication qui dure, à l’inverse de cette pacotille de supermarché. Ca ne fond pas tout de suite ; ça reste bien ferme, dur et long, pendant assez longtemps ! Bien des curés et plus d’une dame élégante s’équipent ici. Un Monsieur qui organise de grands dîners. Etc. C’est que, voyez-vous, la bougie donne cette qualité de lumière que rien ne peut imiter. Et si vous trouvez cela cher, songez au prix d’un bel éclairage de nos jours. Et à ce que vous avez à gagner dans le romantisme d’un moment sublimé. Combien cela vaut, que l’on accepte votre proposition de mariage ? Oui, Monsieur, oui Madame, cela joue, c’est in-con-test-able. Les propositions ratées, cela existe, et il faut flatter la susceptibilité, l’égo, de votre cher-e et tendre. Mais imaginez aussi Noël, en famille, ou Hannoukah, ou Ramadan (le patron hésite un instant, utiilise-t-on des bougies pour Ramadan ? Qu’importe !)… Vous savez qu’au Danemark, on adore les bougies, on se spécialise dans les bougeoirs design. Le candélabre nouveau nous vient du Nord. Bon, en Italie, en France, on fait de très belles choses aussi, même si le style baroque retrouvé s’essouffle un peu. On voit moins de candélabres blancs tout d’une couleur ou au contraire recoloré en mode Pompadour Pop, avec des rouges, des verts et des bleus. On semble retrouver à la fois la sobriété et la minutie du détail, assurément.

La boutique est organisée ainsi : tout le long des murs, des bougies longues, courtes, fines, plus épaisses, par couleur et par style. Quelques accessoires utiles (allumettes et briquets dernier cri). Et de magnifiques supports, comme nous le disions. Lorsque vous achetez ici, on vous remet un papier brun en guise d’emballage et de protection. Comme dans les meilleurs boulangeries-pâtisseries ; comme s’il s’agissait d’un sac de bonbons, d’ailleurs, sa bougie, on la mangerait presque ! Quel privilège ! Qu’il fasse jour même, en rentrant, on a envie de l’allumer quelques minutes. Beauté d’une bougie au vent, comme dit le chanteur anglais. Beauté d’une flamme fragile. Allégorie de tant de choses toutes mélancoliques. Agrément de nos instants fugaces, l’insaissable filet de lumière nous rend décoratifs à nous-mêmes.  Comme dans un tableau de La Tour, la lueur d’une bougie brosse un trait de rêve…fragile, que l’on pince, l’heure venue, et dont il restera la fumée et l’odeur d’une mèche éteinte, l’odeur des soirs heureux, qui l’atteste, si vous n’avez pas pris de photo : ici, il s’est passé quelque chose.

Paris, le 29 septembre 2013.

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Chez le taxidermiste

Le concept, c’est d’avoir l’animal chez vous. Résurgence d’une nature qui disparaît par ailleurs, se réduit comme une peau de chagrin. Des chasseurs, l’animal empaillé est passé au hipster via le cabinet de curiosité ressuscité par les créateurs de mode et les bars branchés. Peu importe que ça attire les bestioles, que ça prenne la poussière ; ici, on vous dira que c’est traité.

Le produit d’appel, en vitrine, c’est un ours, assis à une petite table, qui prend le thé avec un chevreuil. Chasseurs, vous pouvez faire faire vos travaux de taxidermie ici, on fournit de grands noms, et même une ou deux têtes couronnées. Dedans, ce n’est qu’oiseaux, chevreuils, faune sylvestre d’Europe, mais il y a aussi un zèbre, et une ou deux pièces rares (une tête de tigre). Tout le plaisir est que oui, ce sont bien des espèces protégées, mais qu’on est à l’abris car ceci a été acheté avant l’interdiction. A une époque, songe parfois le patron, on pouvait vraiment tout faire. Aujourd’hui ce n’est que contraintes, lutte contre les braconniers, disparition des animaux et demandes du marché chinois pour des aphrodisiaques. Le paradis est perdu.

L’espace est organisé de manière sommaire ; à gauche, une table ancienne qui sert de caisse, un peu comme dans une galerie d’art ou un magasin d’antiquités. Au fond l’arrière-boutique et un petit laboratoire (les travaux ne sont pas faits sur place). A droite, les grands animaux, à gauche une immense table d’oiseaux, en-haut des bustes muraux accrochés. Des étiquettes indiquent les prix, les références. Tout n’est pas à vendre, loin s’en faut. Ici on travaille, on récupère, on vend, on prend les dépôts en de certaines circonstances. L’an dernier, on a rentré un lion magnifique ; il n’est pas demeuré longtemps. On en a tiré un bon prix.

En termes de force commerciale, peu suffit ; il y a le patron, et parfois un assistant. Au-delà de cela, lui est à l’aise avec les défenseurs des droits des animaux. Ici, on ne travaille évidemment que sur des animaux chassés légalement et pour le reste ce sont d’anciennes pièces, des animaux déjà morts.

J’y suis pour rien.

Je me souviens, semblent répondre les bêtes au regard immobile.

Paris, le 16 septembre 2013.

 

La brocante

Les objets trônent sur le trottoir. Vieille roue de charrue, chaises de bistro, petit guéridon, petits tableaux. Disposés d’un côté comme de l’autre de la porte d’entrée, ils annoncent, de loin, que vous êtes chez le brocanteur. A l’intérieur, une salle mal éclairée et obstruée de toutes parts, de bas en haut et de haut en bas, par des objets en toutes sortes, qui se dressent, s’accrochent, pendent ou s’empilent. Partout, des choses. Il y a toujours un peu de bazar chez un brocanteur ; cela semble une propriété particulière de la récupération.

Dedans, il y a de petits tableaux religieux accrochés, ainsi que des bibelots. Il y a des vases, de l’argenterie, et des boutons de manchette dans une vitrine, que l’on ouvre avec des clés. Il y a deux trois fauteuils Louis XVI : adaptez-les à la façon déco. Mettez-y du rose, du violet, des pois ! osez ! Il y a des tapis, un ou deux qui sont usés par endroit. Ca ne peut pas être parfait. Mais il vaut mieux avoir cela que du préfabriqué suédois.

Au fond, il y a des armoires, décorées d’anciens plats de porcelaine à motif révolutionnaire. Du plafond pendent des lampadaires ; des rideaux rouges, cramoisis, des tapisseries un trésor de choses jamais revisitées, oubliées, dont il faudra changer l’usage. Vous pouvez, par exemple, prendre l’encrier pour porte-savons. Vous pouvez prendre le pot de chambre pour y planter des fleurs. Vous pouvez, vous pouvez… A vrai dire, dans les magazines de décoration, c’est toujours cette petite touche de fantaisie qui fait la différence. Imaginez votre intérieur dans un tel cadre. Imaginez le ravissement de vos convives, l’admiration de votre belle-famille, la jalousie de vos amis. Tout ça pour un prix modique en francs barrés, en euros maintenant. Sans les antiquaires, aurions-nous conçu l’esthétique du déchet ? Le charme du vieux ?

Acheter une antiquité, c’est acheter sa part du passé, de prestige et d’inutile. C’est comme se faire une place dans l’histoire. Pavanez dans vos meubles : soyez Choiseul ; vous êtes Marie-Antoinette. La babiole vous y transporte. La robe de chambre en soie vous donne des airs de Prince et de courtisane à la fois, c’est au choix ; c’est selon vous.

Vous ignorez peut-être qu’il faut chiner, aller chercher tout cela, passer des heures à remuer les greniers, les collections des particuliers, et la poussière. Avec le vieux bois et le papier jauni, point de lissage, point de process. Mais les coups portés par les années, les nervures, les trous, les bosses. Il arrive que l’on découvre au détour d’un tiroir, chez le brocanteur, un objet fort utile, dont nous avons quitté l’usage. Ô contemporain, entends cela, car ce qui s’est fait avant valait, parfois, le présent.

 

A l’unique et inimitable Michèle Gartner

 

La boutique de lingerie

Au village, la boutique trône sur une petite place. On pourrait s’étonner : mais que fait pareille enseigne en un lieu si isolé ? Par ici, les gens achètent par correspondance, non ? C’est que la clientèle accourt de toute la région, en général du moins, car pendant les périodes de vacances, il n’y a rien. Et c’est le cas en ce moment. L’été est tombé comme un piano à queue d’une fenêtre malveillante. On attend des heures. Inventaire et mots croisés. Iphone et jeux. Actus. Même pas de vente de maillots de bain ; ici on en vend quelques uns pour l’occasion. Heureusement, tout le monde ne part pas en vacances, et parmi ce monde-là, il y en a qui aiment les dessous.

Ce n’est ni une question d’âge, ni d’ancienneté dans le couple ni d’ailleurs de statut marital.  Pas plus, ajoute-t-on avec une ironie que cache un air de rien, que de sexe ! le meilleur client est un homme marié, qui essaie tout dans le plus grand des secrets de Polichinelle. Ce n’est pas non plus une affaire de taille (on en vend de toutes), car on peut, tout à fait, faire bonne chère et bonne parure ! Pas de beauté ou de laideur. Tout cela, de toute façon, c’est relatif ! LA surprise du dernier modèle au foyer recouvré, au terme d’un long voyage, ou seulement d’une après-midi de courses, d’une journée aux champs, tout cela fait toujours son effet. Plus d’une noce d’or ou d’argent omet de saluer, parmi les chansonnettes populaires, réécrites pour l’occasion, parmi les discours et les souvenirs officiels, le rôle de la lingerie, si douce maîtresse, gardienne des couples heureux, avec de certaines tenues viriles portées par les messieurs incontestablement plébiscitées dans les chambrettes.

La nouveauté, la surprise, et l’inflexion du quotidien vers un voyage aux étapes inconnues et exotiques, tout cela se travaille. Le magasin est simple. Quelques modèles en vitrine. Quelques mannequins devant et le long des murs, quelques portants nouvelle mode, mais l’essentiel est dans les tiroirs qu’offrent de grandes commodes gris anthracite et noir, élégantes, alignées vers les cabines d’essayage, comme les bords d’un hall d’honneur caché. Il faut être à la confidence ; c’est l’antre de la chambre à coucher ! A croire que par-delà les miroirs de la cabine, on pourrait entrer dans l’intimité des foyers, en poussant la paroi.

La patronne entretien une relation exceptionnelle avec ses clientes ; c’est une passionnée, discrète cependant. Elle connaît les goûts et les caractères ; elle anime les libertés. Il n’y a pas d’interdit qui ne doive émaner de vous, Madame, c’est votre corps ! alors oui, prenez-la, elle vous va bien, mais si, vous pouvez, je vois bien qu’elle vous plaît, et sur cette pièce, je n’ai eu que des compliments…

A MS, pour le récit de l’attente.

Au hareng nouveau

La baraque de hareng frais, c’est quelque chose que les Français ne connaissent pas. Pourtant dans de nombreux pays européens, ce poisson aux accents médiévaux (on en consommait beaucoup au Moyen-Age), aux allures mythiques et aux multiples symbolismes se consomme encore au petit déjeuner, au goûter ou en apéritif.

L’échoppe est néerlandaise. Deux drapeaux flottent fièrement au-dessus d’elle, façon de rappeler que c’est bien une tradition du pays. C’est une petite bâtisse de bois, carrée, sur un pont, au-dessus du canal, comme un camion-boutique de marché. Trois petites tables hautes sont plantées devant : vous pourrez consommer vos délices de la mer sur place. On fait aussi du jus d’orange, car là où il y a envie de manger, il y a envie de boire. Entrez sous le préau, et découvrez la vitrine. Plusieurs sortes de salades de poisson, du saumon aux crevettes, vous sont proposées. Mais au centre de l’arrangement, le poisson-roi, le hareng nouveau. Aux Français du Beaujolais, la Hollande a sa réponse, cinglante : un poisson coupé sur un lit d’oignons et de cornichons en rondelles. Ou, amicale : un hareng à accorder à votre vin du Lyonnais, si tant est que faire se peut. Entre la qualité gustative du Beaujolais nouveau, et du hareng nouveau, nous ne nous prononcerons pas, si ce n’est en observant qu’après quelque résistance initiale, le Français ouvert à la discussion se laisse généralement gagner.

Il y a des contrées alimentaires, et celle du hareng en est une. De l’Ecosse à la Scandinavie, elle descend jusqu’aux Flandres, et recouvre aussi des terres de rigueur budgétaire, de protection sociale, et d’intense pratique du vélo. La place du hareng y est sujet à controverses. Selon certains, elle est majeure. L’ingrédient caché du succès des sociétés du nord de l’Europe, c’est le hareng. Oubliez la flexicurité des Danois. Au diable l’ouverture d’esprit des Bataves. Ne pensons plus à Volvo. C’est le poisson.

Dégusté cru, il est tout délicieux. Trempez vos petits carrés de filet dans les oignons, puis dans le cornichon. Un petit cure-dents décoré d’un bleu-blanc-rouge (le néerlandais) vous y aidera. Agrémentez le tout de jus de pomme bio, ou de jus d’orange, si vous êtes ici, ou d’autre chose ; de Beaujolais, tiens. Il y a une saison, et il faut en profiter. L’ancienne reine mangeait son poisson d’un coup, la tête renversée, comme une Romaine à l’orgie, ou une vigoureuse femme du Nord.

Dans l’échoppe, trois personnes travaillent à couper, organiser, préparer. Poliment, on vous salue en néerlandais puis on vous sert en anglais, si vous n’êtes pas au niveau. Deux hommes et une jeune femme blonde, l’air détaché mais très gentil, apprètent le poisson à votre façon. Vous ne prendrez pas de cornichons ? Tiens. Choisissez aussi, pour plus tard, pour la route, le sandwich de hareng, le sandwich de saumon, le sandwich aux petites crevettes, aux mille sauces. Avec un peu d’aneth, une rondelle de citron, vous ferez des merveilles. Parisiens en goguette, tentez le hareng. Repartez avec cette cargaison millénaire dans le Thalys, au terme de votre weekend. Transformez-vous, le temps d’un voyage, en marchands bourguignons, champenois, brabançons. Retrouvez les repas du vendredi de vos ancêtres, ou de vos prédécesseurs ! Rapportez un peu de Hanse dans votre sac ! Oubliez le sushi ! Et en plus, on ne sent pas les arêtes.

Amsterdam, le 1er juillet 2013.

A Hans Trum, pour la découverte des maatjes

Le magasin de laine

Les pelotes de laine sont fièrement exposées dans la vitrine, comme des chats. Leurs couleurs pastel et vives s’entrechoquent. Des aiguilles sont plantées dans les boules comme des dagues dans le cœur d’un valeureux. C’est ici que l’on prend son temps. Tricoter requiert de la patience. Une sénatrice est connue pour son tricot en séance. Cela choque. Tricoter en public, c’est le signe d’une nonchalance affichée face à la course du monde. Pourtant c’est à la mode. Ecoutez la sonorité effrontée du mot « tri-co-ter » ; comme « tru-cu-lent », ou « Tri-cas-tin ». Cela semble issu d’une formule magique. Cela évoque le plaisir, celui qui se sent coupable. Aujourd’hui de multiples Pénélope éclosent de femmes crammées (burn-out), ainsi que des pères patients et féministes.

Ici donc ils viennent, acheter les habits d’enfant qu’ils feront eux-mêmes.  Il y a une moquette mauve, tirant vers le rose, qui, soi-disant, réhausse le moral et fixe le ton gai et enjoué de l’endroit. Il y a un comptoir au fond avec une dame toujours habillée de pulls à l’ingéniosité technique certaine, et aux accords de couleurs des plus surprenants, mais toujours vifs. Il y a de petites alvéoles de toutes parts ; on se croirait dans une immense ruche ; ils contiennent les pelotes. Ici, on a cru que ce serait fini, pendant toutes les années du rouleau-compresseur du textile industriel, mais la résistence des grand-mères et des patients a tenu ; et maintenant, on respire.

Il y a un sens profond à cette mode du fait-main, du fait-par-soi, à l’heure des imprimantes 3D et des Nike à un seul tenant. Redécouvrez aussi la cuisine par vous-même. L’autonomie. Une forme d’indépendance.

Dans la quiétude des pelotes de laine, il y a de toutes les nuances de couleur. Il y a aussi des rangs, des codes, un monde de griffes qu’il faut connaître. Il y a des marques apprises des connaisseurs. Elles sont mises en exergue entre les alvéoles des meubles de rangement et sur les présentoirs. Quelques vêtements en laine sur des mannequins, au milieu, vous donnent des idées. Un présentoir avec différents modèles d’aiguilles à tricoter. Une ou deux affiches ! Mais c’est surtout laines, laines, laines. Ici, la mite fait l’effet d’une souris dans un troupeau d’éléphants.

Le pull Maman, les chaussettes des petits-enfants sont ici en puissance. Le don unique d’un chandail de grand-mère commence aussi dans un magasin. Et avant cela, disons-le bien, reconnaissons, capitulons, avouons : dans une usine, appelons-la lainerie.

Mais connaissez-vous la presse spécialisée ? Point de croix (plutôt pour la couture, ceci étant), Tricot magazine, ou encore Pelote moderne. Ces publications et revues anciennes et respectées font autorité. On s’inspire des patrons et modèles présentés pour tenir compte des dernières évolutions de la mode, car dans l’intemporel, il y aussi du passager, pour ne pas dire du saisonnier. Avec le brouillage des saisons, les filles portent des bottes moelleuses l’été ; alors pourquoi pas le pull aussi. De toute façon, par le temps qu’il fait, on a vu la clientèle redoubler d’effort de tricot, et les bénéficiaires lointains de nos marchandises, les progénitures, les frères et sœurs, les amants à chaussettes, les maîtresses à mouflon, tout cela réclame ! Vous avez vu le froid qu’il fait ? On en est malade, on tousse, on éternue, et c’est le seul obstacle au moral du client zélé, pas le temps qui manque, non, le temps qu’il fait !

Alors, les articles vous le conseillent, jouez-vous des conventions ! Le chandail est terriblement mode.

Paris, le 24 juin 2013.