Les Commerces

Recueil en ligne d'histoires (fictives) sur le commerce de détail. Parution chaque lundi, à 16 heures. Par F.Benhaim.

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Matelas, literie, sommiers

De l’extérieur on dirait un esemble de plaines polaires, coupées au carré, enrobées de plastique, de plateaux blancs sur lesquelles on pourrait faire atterrir des drones. Il y a dans les vitrines de grands matelas blancs à l’air moelleux et invitant, de petits nids qui n’attendent que vous, votre moitié, et vos souris. Confort, et modularité.

Songez à votre santé ! Et si vous dormiez mieux ! Pensez à votre dos ! peut-on voir écrit, sur les vitrines, sur les murs, peut-on entendre dans les discussions menées par les vendeurs. Aux esprits désireux d’acheter la paix du ménage avec un matelas plus grand, ces arguments viennent renforcer le désir d’achat, justifier le geste. Motiver l’investissement. Un divorce, ça coûte tant. Un matelas, ça coûte beaucoup moins. Et ça, sans compter les emmerdes.

Mais un matelas, un sommier, le tout ensemble, c’est onéreux ! alors il y a toujours des promotions et des affaires à faire. D’énormes panneaux jaunes vous le signalent dès la vitrine. C’est écrit au marqueur, rouge, noir, impossible de rater. -15, jusqu’à 40%. Solde exceptionnelle. Tout doit disparaître, à nouveau. Liquidation finale, cette fois. Vraiment, maintenant, on ne plaisante plus. C’est ce mois-ci ou jamais. Profitez-en, il reste quelques jours, quelques heures. Et en plus, en ce moment, c’est sommier, sangles, oreillers, offerts. La livraison, c’est autre chose, mais on peut reprendre, on peut faire un prix, ça dépend de la saison et des autres commandes. Vous savez, dormir c’est comme manger et boire, on n’investit pas assez. Savez-vous que c’est pendant le sommeil que le cerveau se vide de ses toxines ? Non, vous ne le saviez pas. Et que le crâne doit être incliné de la bonne façon ? Non plus. Tenez, on vient de rentrer ce nouvel oreiller, c’est une merveille ; un très bon produit. On a coutume de dire qu’il favorise l’élimination cérébrale, ici, chez nous. Allez vérifier, si vous voulez, mais c’est ce qu’on dit, nous. Et en plus, il est ultra-léger, et anti-acariens.

Les néons éclairent l’ensemble de manière uniforme et presque douce. Si vous regardez bien, vous verrez des nuances : jour, nuit, pénombre. Le tout dessine des ombres fort différentes sur le faux parquet et les murs blancs, que décorent quelques cadres de photos génériques, Caraïbes et Alpes. Le néon vous présente différemment selon qu’il est seul ou allié à d’autres éclairages. Songez-y, et pour mieux vous y faire penser, on a disposé quelques lampadaires imitation cuivre autour des lits.

Un lit, c’est aussi un premier investissement pour un jeune couple ; le ciment d’une relation, sans mauvais esprit ! Alors payez en plusieurs fois, car on est conscient que c’est un investissement ; mais considérez : c’est un investissement ! bien dormir, c’est être bien éveillé ! Bien travailler, bien se dépenser. Vous vous êtes vu quand vous êtes crevé ?

Quelques fausses plantes parcourent le magasin, comme pour ponctuer l’espace autrement bien plat, fort horizontal, avec les lampadaires. Ca fait des années qu’on est dans le métier, et ces derniers temps, les affaires sont moins bonnes, car les gens essaient de prolonger la vie des matelas, voire achètent des occases (on trouve ça dégoûtant), voire vont dans les zones industrielles chez le Suédois. Ca n’empêche, la population augmente, les ménages aussi, et avec eux, la demande en logement, et au final de matelas. On a su évoluer avec la demande. On fait le style futon. On fait aussi du matelas « sur mesure » (on commande, quoi). Du matelas en tout genre, car de nos jours, on voit de tout, en matière de modes de vie. On est là pour rester, en d’autres termes. Le sommeil, en principe, ça restera !

Paris, le 16 décembre 2013.

Au King-Sized Bed qui n’a pas pu tout sauver…

Le torréfacteur


            A plusieurs mètres de la boutique, dans la rue piétonne, on sent les vapeurs du café qu’exhale la porte ouverte du torréfacteur. Dedans, ce n’est que sacs de grains, bruns, en toile rêche, qui dégorgent presque (la magie du vrac, c’est une abondance qui ne déborde pas…), et tant la vapeur que l’odeur de ces grains. Le café, c’est plusieurs niveaux d’odeurs, pour qui vit loin des plantations : le grain, le café moulu, le café torréfié, le café préparé, l’odeur de la boisson, l’odeur du fond de tasse refroidi, le marc, la tâche sur le vêtement, le petit chocolat qui l’accompagne au restaurant, le nuage de lait, le petit sucre. Tout ça réuni. Ici, on a le grain et la vapeur. L’espace ressemble à une chaîne montagneuse : sacs de jute qui cachent des rayons de boîtes et de sachets, rayons couronnés de comptoirs, et au fond, de grandes machines professionnelles, industrielles, tout en métaux et en becs, en tubes, en crachoirs et en réservoirs, pour moudre, torréfier, et enfin pour déguster (debout). On fait aussi du chocolat, et même de la chicorée et deux trois thés. Pour montrer qu’on est ouvert d’esprit. Mais vraiment, ici c’est le café, et chaque sac a son pays : Colombie, Ethiopie, Guatemala, Brésil,… vous connaissez celui-là ?

Pas loin d’ici, un café américain, une grande chaine, a ouvert, ou plutôt, récupéré un local commercial. Mais voyez-vous, explique le patron, c’est pas pareil. Il n’empêche, plus on boit de café, plus on viendra ici, spécule un client. C’est une culture, chacun essaie d’atteindre ce sommet insurpassable du goût et du raffinement. A l’âge de la consommation ostentatoire, le lieu d’achat de votre café, la connaissance de son lieu de production, oserait-on dire de son terroir, pour ne pas dire de l’identité des producteurs…tout cela vous distingue dans la vaste exposition des exceptionnalités. Réunissez les ingrédients d’un individu original : choisissez cette cafetière-là, prenez ce grain-là, et dites ceci à votre rancart, lorsqu’elle ou il passera pour prendre un dernier café.

Mais revenons à ce sujet plus circonscrit. Le magasin est bondé, le samedi, car cette odeur magique plaît même aux enfants qui refrognent à considérer ce breuvage parental, sur la table du petit-déjeuner. C’est une étape authentique, et à défaut d’un Nature et Découvertes, ou en sus, au moins on a l’impression de retrouver quelque chose, ici, une odeur d’enfance, un archipel de parfum végétal, dans le monde commercial aseptisé de poulets javellisés et de fruits calibrés. Et ces sacs pleins procurent une sensation de richesse : les clients aiment ignorer les spatules et plonger les doigts dedans, comme un planteur vous montrerait sa récolte. Et si on allait là-bas, en Colombie, ouvrir une café ? s’est demandée un jour ou l’autre une cliente un peu désespérée. Et on vivrait de quoi ? lui a répondu son conjoint. Je ne sais pas, on trouverait, a-t-elle répondu, dans la grisaille automnale…

Dans notre grisaille européenne, où parfois nous peinons à repérer les lumières du ciel, une nuée de tasse fait parfois office de brume de rizière, de brouillard de mer tropicale, comme Catherine Deneuve, au milieu de la baie d’Along, dans ce film.

Retour à la boutique. Le sol est brun-noir : carrelage qui rappelle le thème dominant. Murs blancs. Couleurs de commerce de café au fil des siècles, gravures : bateaux arabes, galions espagnols, images du Brésil, de Martinique, photographies de femmes populaires et élégantes, images de grains sur fond d’herbe tropicale. Photos d’agriculteurs—ici, on fait pas mal d’équitable—. Des visages ridés, mais dignes. Beaucoup de noir et blanc, cela ennoblit.

Il y a des livres, aussi, car il y a mille façons de boire le café, du microscopique ristretto à l’Américain du coin de la rue, en passant par le café turc, oracle des cafés au marc goûteux et prémonitoire, ou notre merveilleux café au lait. Vous allez voir qu’avec un peu de lait végétal et de chicorée, vous allez le redécouvrir. En Louisiane, il se boit encore comme ça : café, chicorée, lait et sucre. Mettez-y de la cardamome comme au Levant. Essayez. Les patrons sont prodigues, car ils aiment bien essayer. Les desserts aussi, avec le café : on vend des tablettes de chocolat et des grains enrobés. Mais vous pouvez aller tellement plus loin…

Les patrons aiment le café, mais ils boivent surtout de l’eau, et ne sentent plus rien, mais savez-vous, le halo aromatique du grain neutralise beaucoup de mauvaises odeurs ; ça vaut bien le bicarbonate de soude. « On le saura plus un jour ; le café, c’est sous-exploité en médecine. » Prenez-en pour les maux de tête. Le mot café, ça vient de l’arabe, et veut dire stimulant, entre autres.

***

            On se cherche des retraites à la campagne, sur les plages, dans les montagnes. Et toi-même, tu as coutume de désirer ardemment ces lieux d’isolement. Mais tout cela est de la plus vulgaire opinion, puisque tu peux, à l’heure que tu veux, te retirer en toi-même.

Marc-Aurèle, Pensées

 

Paris le 11 novembre 2013

A tous les morts et aux rescapés des dernières guerres.

L’herboristerie

            Les usages des herbes sont infinis. A mesure que notre éloignement de la campagne originaire, nourricière, s’accentue, les herbes sèches et remèdes, plantes et tisanes, infusions, secrets et guérisons de la nature nous semblent toujours plus miraculeux. Ici, nous sommes au pays des bocaux et des fioles. La vitrine est une gloire faite au verre, au vrac et au contenant : bouteilles, boîtes en papier cartonné colorié de motifs asiatiques ou provençaux, bocaux en tous genres remplis d’herbes vertes séchées, de racines et de poudres en toutes couleurs.

A l’intérieur, on croirait que quelqu’un a dévalisé un marché de Samarcand ; volé sur les étalages d’une boutique à Grasse ; piqué dans la moisson d’une chaumière elfique, dans une forêt allemande. L’espace est organisé autour d’un immense meuble de bois à plein de tiroirs, l’air rustique, comme un grand tranchoir, au centre, et de rayons à bocaux et à dispenseurs de vrac, tout autour, le long des murs, à qui les sacs d’herbes et d’épices font office de bottes. La caisse, en bois aussi, est à gauche de l’entrée, et c’est là qu’officient les patrons, un couple entré de peu dans la cinquantaine, ou la jeune fille qui les aide, de temps à autre.

De toutes parts : herbes de Provence, thyms, basilic, poivres,…tout pour la cuisine. On trouve ici les épices et les arômes qui permettent aux plus grands chefs d’étonner sans fin leurs convives. En achetant au prix  fort, mais au kilo, quelques unes de ces herbes, vous aussi étonnerez par l’éclat multicolore d’un kaléidoscope de saveurs. Donnez ainsi de la profondeur à vos plats ; une profondeur aromatique, psychologique, imaginative ; faites évoquer l’enfance, la guerre, la paix, les promenades aux champs et en forêt ; les jours passés dans le désert ; un voyage en Inde ; des moments intimes dont seuls les invités ont la clé.

A la cuisine on a associé la santé, comme il se doit ; votre premier médicament, votre première prévention, c’est ce que vous consommez. D’ailleurs les propriétaires sont herboristes, et prodiguent les conseils adéquats aux clients : les plantes ont de la force ; il faut donc consommer avec modération et selon les indications souhaitées… Pour le mal de ventre, prenez cela ; pour les rhumatismes, prenez cela. Mettez un peu de ceci dans une tisane ; faites des infusions de cela : vous vous sentirez mieux, ça soulage. Ce ne sont pas des médicaments, mais ça aide.

L’enseigne unique marche bien, et on a souvent proposé aux fondateurs d’en ouvrir une autre, voire de vendre autrement ; mais cela ne les intéresse pas. Ils aiment les soirées tranquilles, et voyager.

Paris le 3 novembre 2013.

A Perrine Benhaim, qui m’a fait remarquer l’herboristerie de Bruxelles.

Le magasin de cire

S’il y avait un feu, tout brûlerait. Non, vraiment. Ce n’est pas comme un magasin de chaussettes, ce n’est pas comme un ébéniste. C’est qu’ici, tout est en cire. Si ça brûle, ça fond. Imaginez si quelqu’un était coincé dans la pièce en même temps ! On le retrouverait, comme une victime de Pompéi, s’abritant contre une mort qui vient de toute part.

Dites ce que vous voulez, vous dit le patron, un peu paranoïaque, mais moi je n’ai pas envie de finir en bougie. Du coup, il a fait équiper la boutique d’arroisoirs, au cas où, au plafond. La contrepartie, c’est que, s’il vous plaît et par pitié, il est bien entendu absolument interdit de fumer. Aucune exception ; on vous mettra à la porte avec un coup de pied au…

Ici, on vend des bougies françaises, les vraies. Une fabrication qui dure, à l’inverse de cette pacotille de supermarché. Ca ne fond pas tout de suite ; ça reste bien ferme, dur et long, pendant assez longtemps ! Bien des curés et plus d’une dame élégante s’équipent ici. Un Monsieur qui organise de grands dîners. Etc. C’est que, voyez-vous, la bougie donne cette qualité de lumière que rien ne peut imiter. Et si vous trouvez cela cher, songez au prix d’un bel éclairage de nos jours. Et à ce que vous avez à gagner dans le romantisme d’un moment sublimé. Combien cela vaut, que l’on accepte votre proposition de mariage ? Oui, Monsieur, oui Madame, cela joue, c’est in-con-test-able. Les propositions ratées, cela existe, et il faut flatter la susceptibilité, l’égo, de votre cher-e et tendre. Mais imaginez aussi Noël, en famille, ou Hannoukah, ou Ramadan (le patron hésite un instant, utiilise-t-on des bougies pour Ramadan ? Qu’importe !)… Vous savez qu’au Danemark, on adore les bougies, on se spécialise dans les bougeoirs design. Le candélabre nouveau nous vient du Nord. Bon, en Italie, en France, on fait de très belles choses aussi, même si le style baroque retrouvé s’essouffle un peu. On voit moins de candélabres blancs tout d’une couleur ou au contraire recoloré en mode Pompadour Pop, avec des rouges, des verts et des bleus. On semble retrouver à la fois la sobriété et la minutie du détail, assurément.

La boutique est organisée ainsi : tout le long des murs, des bougies longues, courtes, fines, plus épaisses, par couleur et par style. Quelques accessoires utiles (allumettes et briquets dernier cri). Et de magnifiques supports, comme nous le disions. Lorsque vous achetez ici, on vous remet un papier brun en guise d’emballage et de protection. Comme dans les meilleurs boulangeries-pâtisseries ; comme s’il s’agissait d’un sac de bonbons, d’ailleurs, sa bougie, on la mangerait presque ! Quel privilège ! Qu’il fasse jour même, en rentrant, on a envie de l’allumer quelques minutes. Beauté d’une bougie au vent, comme dit le chanteur anglais. Beauté d’une flamme fragile. Allégorie de tant de choses toutes mélancoliques. Agrément de nos instants fugaces, l’insaissable filet de lumière nous rend décoratifs à nous-mêmes.  Comme dans un tableau de La Tour, la lueur d’une bougie brosse un trait de rêve…fragile, que l’on pince, l’heure venue, et dont il restera la fumée et l’odeur d’une mèche éteinte, l’odeur des soirs heureux, qui l’atteste, si vous n’avez pas pris de photo : ici, il s’est passé quelque chose.

Paris, le 29 septembre 2013.

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Chez le taxidermiste

Le concept, c’est d’avoir l’animal chez vous. Résurgence d’une nature qui disparaît par ailleurs, se réduit comme une peau de chagrin. Des chasseurs, l’animal empaillé est passé au hipster via le cabinet de curiosité ressuscité par les créateurs de mode et les bars branchés. Peu importe que ça attire les bestioles, que ça prenne la poussière ; ici, on vous dira que c’est traité.

Le produit d’appel, en vitrine, c’est un ours, assis à une petite table, qui prend le thé avec un chevreuil. Chasseurs, vous pouvez faire faire vos travaux de taxidermie ici, on fournit de grands noms, et même une ou deux têtes couronnées. Dedans, ce n’est qu’oiseaux, chevreuils, faune sylvestre d’Europe, mais il y a aussi un zèbre, et une ou deux pièces rares (une tête de tigre). Tout le plaisir est que oui, ce sont bien des espèces protégées, mais qu’on est à l’abris car ceci a été acheté avant l’interdiction. A une époque, songe parfois le patron, on pouvait vraiment tout faire. Aujourd’hui ce n’est que contraintes, lutte contre les braconniers, disparition des animaux et demandes du marché chinois pour des aphrodisiaques. Le paradis est perdu.

L’espace est organisé de manière sommaire ; à gauche, une table ancienne qui sert de caisse, un peu comme dans une galerie d’art ou un magasin d’antiquités. Au fond l’arrière-boutique et un petit laboratoire (les travaux ne sont pas faits sur place). A droite, les grands animaux, à gauche une immense table d’oiseaux, en-haut des bustes muraux accrochés. Des étiquettes indiquent les prix, les références. Tout n’est pas à vendre, loin s’en faut. Ici on travaille, on récupère, on vend, on prend les dépôts en de certaines circonstances. L’an dernier, on a rentré un lion magnifique ; il n’est pas demeuré longtemps. On en a tiré un bon prix.

En termes de force commerciale, peu suffit ; il y a le patron, et parfois un assistant. Au-delà de cela, lui est à l’aise avec les défenseurs des droits des animaux. Ici, on ne travaille évidemment que sur des animaux chassés légalement et pour le reste ce sont d’anciennes pièces, des animaux déjà morts.

J’y suis pour rien.

Je me souviens, semblent répondre les bêtes au regard immobile.

Paris, le 16 septembre 2013.

 

La brocante

Les objets trônent sur le trottoir. Vieille roue de charrue, chaises de bistro, petit guéridon, petits tableaux. Disposés d’un côté comme de l’autre de la porte d’entrée, ils annoncent, de loin, que vous êtes chez le brocanteur. A l’intérieur, une salle mal éclairée et obstruée de toutes parts, de bas en haut et de haut en bas, par des objets en toutes sortes, qui se dressent, s’accrochent, pendent ou s’empilent. Partout, des choses. Il y a toujours un peu de bazar chez un brocanteur ; cela semble une propriété particulière de la récupération.

Dedans, il y a de petits tableaux religieux accrochés, ainsi que des bibelots. Il y a des vases, de l’argenterie, et des boutons de manchette dans une vitrine, que l’on ouvre avec des clés. Il y a deux trois fauteuils Louis XVI : adaptez-les à la façon déco. Mettez-y du rose, du violet, des pois ! osez ! Il y a des tapis, un ou deux qui sont usés par endroit. Ca ne peut pas être parfait. Mais il vaut mieux avoir cela que du préfabriqué suédois.

Au fond, il y a des armoires, décorées d’anciens plats de porcelaine à motif révolutionnaire. Du plafond pendent des lampadaires ; des rideaux rouges, cramoisis, des tapisseries un trésor de choses jamais revisitées, oubliées, dont il faudra changer l’usage. Vous pouvez, par exemple, prendre l’encrier pour porte-savons. Vous pouvez prendre le pot de chambre pour y planter des fleurs. Vous pouvez, vous pouvez… A vrai dire, dans les magazines de décoration, c’est toujours cette petite touche de fantaisie qui fait la différence. Imaginez votre intérieur dans un tel cadre. Imaginez le ravissement de vos convives, l’admiration de votre belle-famille, la jalousie de vos amis. Tout ça pour un prix modique en francs barrés, en euros maintenant. Sans les antiquaires, aurions-nous conçu l’esthétique du déchet ? Le charme du vieux ?

Acheter une antiquité, c’est acheter sa part du passé, de prestige et d’inutile. C’est comme se faire une place dans l’histoire. Pavanez dans vos meubles : soyez Choiseul ; vous êtes Marie-Antoinette. La babiole vous y transporte. La robe de chambre en soie vous donne des airs de Prince et de courtisane à la fois, c’est au choix ; c’est selon vous.

Vous ignorez peut-être qu’il faut chiner, aller chercher tout cela, passer des heures à remuer les greniers, les collections des particuliers, et la poussière. Avec le vieux bois et le papier jauni, point de lissage, point de process. Mais les coups portés par les années, les nervures, les trous, les bosses. Il arrive que l’on découvre au détour d’un tiroir, chez le brocanteur, un objet fort utile, dont nous avons quitté l’usage. Ô contemporain, entends cela, car ce qui s’est fait avant valait, parfois, le présent.

 

A l’unique et inimitable Michèle Gartner

 

Maroquinerie

C’est une grande maison parisienne, que vous connaissez tous. Sa petite boutique à l’aéroport vend toute sortes de marchandises dont certaines à bon prix.

C’est les soldes. Ici, il s’agit de sacs. Mais pas seulement. On vend aussi quantité d’accessoires pour tous les budgets. C’est qu’on invente de nombreuses nouvelles choses à base de sac : petit porte-monnaie, grand porte-monnaie, moyen porte-monnaie… Trousseaux de clés avec des lanières de cuir comme un ornement. Ne perdez plus vos clés, montrez-les en spectacle, chérissez-les, attachez-les à votre sac à main. Il y a des sacs en tous coloris, en tout genre. Un sac à main, c’est un temple, c’est l’incarnation de « la » femme ; de son organisation et du train-train quotidien qui la rend si « femme », parce que précisément elle fait les choses autrement ; elle opère depuis son sac à main, et avez-vous remarqué comme c’est chic et élégant. Justement, on ironise souvent sur le sac à main des femmes ; combien d’hommes plaisantent en comparant ce fouillis, où elles seules se retrouvent, à leur mallette ; mais l’observateur songera en parcourant les rayons de sacs en forme de U que le sac est conçu précisément pour être en pagaille ; tout doit s’y mélanger. L’exact contraire du rayon homme, où on vante, non le velouté du cuir, mais le poli nickel qui dévoile un ensemble méthodiquement carré et pré-pensé. D’un côté, le chaos créatif et élégant, l’amas programmé, qui contraindra notre femme moderne à doubler son sac comme elle double sa journée. Le sac est un glorieux objet, sujet de toutes les folies et de toutes les dépenses. C’est la poche de la fécondité, le sac de la semeuse ! La marsupialisation, au bout d’une anse. Un peu plus loin et de l’autre bord, d’élégantes mallettes qui promettent à notre client pressé, important, mais méticuleux et élégant, une réussite complète grâce au rangement compartimenté de ses cartes de visite, documents et appareils électroniques. Même complément de prestige social, bien entendu.

Mais laissons là la guerre des sexes, et revenons au sujet de nos sacs. Avoir un sac, c’est avoir besoin de le remplir de choses ; toujours les mêmes (qui conserve son hamster dans son sac à main ?). Ainsi donc, à côté, vous pourrez acheter le maquillage qui convient. Ici même, vous ne manquerez pas de considérer la bourse, le porte-clés, disions-nous, le nécessaire de toilette. Regardez aussi, pour votre téléphone, ce sublime petit étui. Oui, croco, mais vous avez aussi celui-là, dont le cuir est comme une peau de bébé. Caressez-le, il roucoulerait presque. De toutes ces couleurs, de toutes ces façons, considérez aussi les formes. On a pris le U. Mais voyez-vous ce sac carré (il est minuscule) ? Vous pourrez y ranger une paire de clés, un crayon de khôl, un téléphone et un petit porte-monnaie, et une ou deux bricoles qui ne se disent pas. Oui, ça vous va à merveille. Mais Madame, que vous êtes élégante ! Pliez bien le bras pour le promener, oui, comme ça, ou portez-le à la rebelle, le bras allongé, comme vous voudrez…

 

 

 

Nice, le 29 juillet 2013.

Le magasin de cupcakes

 

            A n’en pas douter, c’est le meilleur cupcake de Paris. C’est ce que se disent les copines en brunchant, un dimanche au soleil, sur une terrasse ou sur un balcon. Vous aimez les couleurs, ça vous fait penser à un anniversaire, au carnaval, à une pluie de confettis ? A la fournée pâtissière d’une maison de poupées ? A un plateau goûter de chez Marilyn Monroe ?  Oui, c’est ça le cupcake. La dernière trouvaille française en matière de pâtisserie américaine. L’observateur nord-américain, de passage ou d’arrivage en France vers 1994-1995, l’auteur lui-même ! se faisait interroger : mais qu’est-ce qu’on mange en Amérique ? des hamburger ? des hot dog ? assurément, il n’y a pas de cuisine américaine, a-t-on pu entendre mille fois avec un ton docte. Eh bien, chers critiques, voici vos femmes et vos enfants fous de cupcake et de latte. Mais concentrons-nous sur le cupcake.

La vitrine les met bien en valeur, un par un, sur de petits plateaux ronds, avec de jolies cloches en verre, quatre à la fois, pas plus, et au total, il ne doit pas y en avoir plus d’une vingtaine aux yeux des passants. Entrez dans l’espace blanc et rose, vous serez au royaume de la gourmandise. Du pêché mignon, dérogatoire aux régimes Dukan, céleri, carottes et autres. De quoi vous changer : « j’ai craqué sur un cupcake. » Il faut dire que c’est beau ; on dirait la coiffure d’une princesse. Du rose, du bleu, du jaune clair : un déluge de pastels. De petites pastilles, des éclats de noix, souvent une fleur ou un arrangement de couleurs façon Barbie, sur le chapeau de crème du gâteau délicatement emballé d’un papier blanc crénelé. On dirait un petit château de contes de fées, un dessin de gâteau de notre enfance, préparé longuement à force de crayons de couleur. On dirait que c’est Barbie elle-même, ou Ken, tiens, qui est entré dans votre cuisine, ou dans l’antre de la pâtisserie du coin, et qui en a fait son affaire. Nous, nous le savons bien : la Comtesse de Ségur, la Pompadour, peut-être même Marie-Antoinette, auraient adoré. Dommage, en cela, que les gâteaux américains n’aient eu le temps de se perfectionner et de débarquer avant la Révolution. Cela aurait été une fureur à la cour. Car ces petites gourmandises sont d’une frivolité délicieuse, et rococo. Quelque chose de très français a tout de suite accroché. La France des boudoirs, des confidences et des bosquets, des kiosques et des pavillons blancs. Le cupcake, c’est la continuation pâtissière d’un collier de perles.

Une gentille dame branchée qui écoute de la musique irlandaise un peu mielleuse vous accueille avec une voix d’hôtesse de Jacques Tati. On se croirait dans un gigantesque ascenseur en chamallow. Charlie et la chocolaterie en encore plus diabolique. Les parfums ? chocolat cream cheese, vanille fraise des îles (il y a de la fraise aux îles ?), framboise-pistache (un killer, une tuerie, enfin, irrésistible, quoi !), et pour les audacieux, le cupcake fraise-chocolat doublé avec une pointe de sel. Oui, ici, on n’a pas peur de la contradiction. On aime oser. D’ailleurs, chiche ! Une seule vitrine à l’intérieur pour choisir. Il y a le choix, en matière de parfums, mais pas trop d’abondance. Il faut que ce soit comme à la maison. S’il y a trop de quantité, ce n’est pas tout simplement pas réaliste. Quelques cookies, et une ou deux autres pâtisseries du moment. On sert du thé, d’une grande maison parisienne. Euh, non, pas de café. Désolé. Mais ça va arriver (ça ne peut pas être parfait non plus).

Chaque cupcake coûte quatre euros cinquante, mais vous pouvez en avoir trois pour douze. C’est pas cher, non ? Finalement, vous pouvez aussi, avec une carte de fidélité, avoir une boîte gratuite au bout de vingt achats. Franchement, ça va. Ca fait un super cadeau, aussi. Idéal pour les mariages et les anniversaires… Le seul problème, c’est qu’on n’a plus envie de manger après ça. Faut savoir se restreindre, et la jeune fille qui tient le magasin en sait quelque chose. Son préféré, mais on ne le fait pas tous les jours, c’est le carrot cake-creamcheese. Wasabi, thé vert : d’excellents ingrédients aussi. Prenez le thé vert-cream cheese, c’est hyper bon. Celui-là, je l’ai goûté à New York. Et, pour le 14 juillet, tentez le cupcake au Roquefort, ça c’est le cupcake à la française, car dans ce pays, comme en Inde, on prend tout et on adapte… à notre sauce. Il n’y a pas de danger à être accueillant. Vous qui doutez de la France, vous les déprimistes, vous les extrémistes, vous les identitaires, goûtez le cupcake au Roquefort, si vous le pouvez, entre copines, et n’ayez crainte.

Paris, le 13 juillet 2013.

A Daniela Cronembold, à Clarisse Benhaim, pour l’idée.

Au magasin de savons

            Pour être toujours propre, ce magasin continue d’exister, malgré les coups de canif de la grande distribution, des épiceries du coin et des superettes qui se multiplient, des marques cosmétiques, des créateurs de mode qui s’imaginent qu’ils savent faire du savon. A la boutique, on tient, et mieux que jamais. Les affaires vont bien, car on redécouvre que le savon, c’est nature, il  n’y a que du savon, là où dans votre gel douche, Madame, il n’y a pas que de la farine et des œufs. Le savon, vous savez, c’est une invention des Gaulois, c’est vieux comme le monde. Et c’est bien de chez nous. Même si Louis XIV l’avait quelque peu oublié, c’est sûr, c’est bien de chez nous. Mais c’est aussi d’ailleurs. Les deux patrons du magasin, qui passent ici des heures longues et embaumées à attendre le client, les mardi matin pluvieux (on ferme le lundi), ont fièrement mis les savons d’Alep en vitrine, avec un petit drapeau syrien libre, au cas où il fallait insister pour se faire comprendre. Non, Monsieur, ce n’est pas le drapeau palestinien. Non, Madame, ce n’est pas le drapeau égyptien. Encore moins l’algérien. Non plus le turc. C’est pas pareil. Revenons aux savons, pour ne pas perdre patience… La vitrine en regorge, toutes couleurs, comme des briques de granit ou d’un doux marbre. L’odeur se déverse dans la rue, neutralisant la pollution et les mauvaises odeurs de la ville, l’espace d’un ou deux mètres carrés de pas de porte.

            Ici, on fait du savon de Marseille principalement, le vrai, le bloc, celui qui ressemble à de la pierre de taille, avec lequel des maisons et des salles de bains ont sûrement été secrètement construites. Si on construisait en savon, assurément on n’aurait plus de problème de biodégradabilité, tout reviendrait assez vite à la poussière, et ce serait propre, mais ça laisserait une flaque d’eau savonneuse et ça étoufferait les batraciens et les petits oiseaux. Ce qu’il faut pour faire du savon ? De la cendre. De la glycérine. Faites ça avec rien. Mais n’ayez crainte, les Marseillais s’en occupent, bons descendants spirituels de nos pas tout à fait ancêtres les Gaulois.

On reconnaît, ici, qu’il faut aussi s’hydrater, alors on vend quelques crèmes, mais vous savez, si vous ne forcez pas, ça devrait aller… Tentez le savon d’Alep, sinon. On a même du savon au lait d’ânesse. Vivez l’expérience de Nefertiti, le temps d’un bain. Conviez votre conjoint au bord de l’eau ; faites-en votre servant nubien.

Le sol, c’est un peu comme à la chaine occitane, on a mis du bois clair, mais les murs sont alternance de blanc, bleu et blanc, pastels qui rappellent le repos dans une salle de bain rutilante. Pensez aussi à vos cheveux. Moi, ça fait vingt ans que j’utilise du savon pour mes cheveux, vous dit le patron (ça se voit, se dit la cliente avec un regard un peu moqueur ; facile, il n’en a presque plus, se dit l’enfant un peu avisé….). Vous savez, le savon ça ne se salit jamais. Idéal pour se laver les mains. Et au moins, ça sent le propre. Ca sent partout le propre, ici. Connaissez-vous les mille merveilles et usages du savon de Marseille ? Faites partir les tâches de sang : savon + eau froide. Faites partir les microbes du sol, sans vous empoisonner de composés organo-volatils : savon + eau + seau. Faites taire vos enfants grossiers : savon + eau courante (barbare, vieux con, pense l’enfant qui accompagne sa mère, pendant que les adultes rient…).

 

Quelque part dans l’Est, le 17 juin 2013.

A Annabelle, née aujourd’hui.

L’horlogerie

Dedans, l’heure résonne de toutes parts, de plein d’horloges à aiguilles diverses qui hésitent à passer à la seconde d’après, qui se suivent, qui se font écho, comme les grillons en été. Et comme le berger, qui travaille au son des criquets, l’horloger travaille au son des montres, mais ne l’entend plus. A vrai dire, il est parfois en retard ! Il répare sur sa table de travail tous types de montres, enfin celles qu’on peut réparer : quartz, mécanismes, étanchéité…

Ici, on peut aussi acheter des montres, allant du modèle très cher aux japonaises jetables. La maison n’a rien contre ces montres, qui prolifèrent en tous coloris, mais il ne faut pas espérer les réparer. D’ailleurs, la réparation peut prendre beaucoup de temps et coûter cher ; mais combien de personnes rapportent des montres héritées, de splendides pièces que l’on n’espérait plus voir, des horloges retrouvées dans des caves ? Les pendules, les aiguilles, les chiffres, tout cela s’entasse sur une table au fond de la boutique, dans l’espace de travail, enfin un des espaces de travail. On voit qu’on est ici à bonne enseigne, qu’on est venu à la bonne adresse ! Ici, pense-t-on en passant le pas de la porte : je ne serai plus jamais en retard. Laquelle de ces petites merveilles me fera enfin échapper aux réprimandes du supérieur, à la remarque de la patronne, aux remarques acerbes de la conjointe ? Où est le Graal du nouvel helvétisme ?

Justement, vous avez le choix. La tendance va, comme toujours, dans deux sens différents. D’un côté, la sobriété, absolue (on n’a jamais vu un tel minimalisme !), de l’autre, la fantaisie, la couleur, voire le baroque cubain (sur ce point, il ne faut pas exagérer). Avez-vous vu ces hommes à bracelet jaune, rouge, orange ? On se croirait tous chez Swatch. Vous vous souvenez des Swatch, Casio, etc. ? Tout à fait à la mode. Tout à fait de retour. On n’en revenait pas au début, mais maintenant,  on tient le catalogue à la disposition des clients branchés et hipsters de passage. Ca a rajeuni la clientèle d’ailleurs. Car on a aussi, fidèles au post, ces vieux messieurs. Ceux pour qui la montre est le seul bijou à la portée de l’homme, de l’homme moderne, comme dirait le catalogue. Ceux pour qui une montre est une affaire de temps, comme une belle paire de pompes comme ce qu’elle est censée dire. Ceux qui savent qu’un iphone ne dit pas l’heure. Ceux à qui la femme peut acheter une cravate, jamais la montre. Ca c’est pour moi, pensent-ils. Ceux qui laisseront tous les meubles derrière eux, en cas de divorce, mais jamais la montre, ça c’est pour moi, ou mon fils plus tard, penseront-ils. Ou le petit-fils, si le fils est trop difficile. C’est ça la passion des montres. C’est un message au monde. Une façon d’être. Et un relais, un appui, un morceau d’éternité au bout de votre bras, à contempler à loisir.

Longtemps, on a été horloger de père en fils. Longtemps, l’horlogerie a été un métier des plus nobles (elle le reste), mais proche du pouvoir. Beaumarchais était horloger. Il était au centre de tout. La révolution américaine, le théâtre, les affaires ratées. Quel personnage ! Dans chaque horloger, pense-t-on, il y a un peu de Beaumarchais, Saint Patron des Horlogers de l’histoire, celui que j’improvise. En vrai, vous dira la corporation, c’est Saint Eloi.

Paris, le 2 juin 2013. 

A Michèle Gartner, c’est son anniversaire.

Cliquer ici pour en savoir plus sur la lecture et l’adaptation théâtrale de ces textes, qui aura lieu à Paris dimanche 16 juin  !