Les Commerces

Recueil en ligne d'histoires (fictives) sur le commerce de détail. Parution chaque lundi, à 16 heures. Par F.Benhaim.

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Tout pour la salle de bain

Vous savez, le confort, ça se construit. Et c’est ici que vous trouverez le plus beau des conforts : celui d’une toilette magnifique. La toilette la plus belle, c’est celle que vous avez prévu : douche, douche italienne, douche américaine, baignoire, italienne, belge, de Perse. Baignoire à l’allemande, avec des bulles, façon spa. Baignoire à l’ancienne, à pieds. Baignoire à la japonaise, dit-on en plaisantant, parce qu’elle est tout en miniature, qui pourrait être un gros bac de douche. Pourtant, je crois avoir vu ça en Allemagne… se dit le passant.

Les robinets sont les accessoires de la vitrine, qui montre sans trop de pudeur de belles cabines de douche accollées à des bouts de plomberie. Mais les belles images font rêver. On a démédicalisé, désimperméabilisé les salles de bains, ces dernières années, explique le vendeur au client curieux. On continue à faire de la céramique, des carrelages, et tout, disserte-t-il en vous montrant un bel ensemble baignoire, miroir et bois exotique (d’où vient-il…). Mais aujourd’hui, on n’hésite pas à poser une baignoire à l’ancienne sur un plancher et à intégrer un évier dans un meuble en bois. Comme autrefois ! s’exclame-t-il en riant. Ah, mais on y revient. On a détruit les traditions, et finalement, c’est pour mieux les retrouver, s’accorde-t-on toujours ici.

Tout, tout, tout, pour la salle de bain, chante la pub à la radio que le patron a payé. Sur la radio locale et sur une ou deux radios communautaires, car dans la ville, ça aide. Une portugaise et une en arabe, et la radio nostalgique que tout le monde aime bien. Dans les deux cas, le slogan revient toujours. Ici, on en est très fier. Fabrication maison, pas besoin d’agence de pub. Dans le magasin, on passe la radio nostalgique, ça met de l’ambiance, et on rentre à la maison avec des chansons plein la tête. Pour le déjeuner, il y a l’Intermarché en face, et sinon, une pizzeria et un truc à paella un peu plus bas. Le café c’est à côté aussi, bar PMU, on a viré un vendeur l’an dernier qui y gaspillait tous ses salaires et arrivait en retard. Un accro. J’espère qu’il s’est soigné depuis, soupire sa collègue.

En ce moment, ça tourne pas mal, mais on a connu mieux. A une époque, vous explique la vendeuse, les gens venaient ici et achetaient sans compter. Bon, ils se posaient moins de questions, concède-t-elle. Ca c’était avant. Mais maintenant, d’un autre côté, on a vraiment de belles choses à vendre. De moins en moins de pastel. On ne se croit plus du tout à l’hosto. C’est plus les salles de bain à Papa ! maintenant, c’est l’hôtel trois étoiles !

L’innovation court partout : dans ces lavabos qu’on peut mettre sur une cuvette de toilettes ; dans ses robinets qui font couler l’eau comme si elle tombait d’une roche, d’une cascade ; dans ces douches qui vous arrosent de partout, à ne plus rien y comprendre. Partout dans ces salles de bain, on se prend pour Cléopâtre ! on se prendrait pour une Vahinée ! on se croirait chez les Naïades ! ça tourne beaucoup, dans l’entrepôt. Les délais de livraison doivent être de plus en plus serrés ; les gens ne supportent plus d’attendre. Et les intermédiaires sont coriaces.

On a innové dans les délais de paiement, aussi. Six fois, sans frais. Ca a été compliqué au début, mais ça passe mieux auprès des clients. Et maintenant, on fait beaucoup, beaucoup d’accessoire. Car ça fait revenir, et puis, au fond, une salle de bain, c’est le projet d’une vie. Vous avez vu ces petits crochets à ventouse ? C’est pour accrocher les serviettes. Et ces porte-savons ? Oui, on a aussi ça pour les gels-douche.

Il faut toujours regarder ce que les gens font chez eux. Quand ils sont invités à dîner, le patrons et ses fidèles employés s’attardent toujours un peu dans les salles de bain, histoire de voir. Ceux-là, ils avaient des coquillages ! Eux, ils avaient le chien dans la baignoire ! raconte-t-on en riant le lundi matin au café. Parfois ça donne des idées, et parfois c’est écœurant. Vous savez, on en voit, de ces choses ! Dés que ça touche à l’intime…

 

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Paris, le 14 avril 2014.

A Perrine Benhaim, bon anniversaire.

Le magasin de sono

Pour qu’il y ait musique, il faut qu’il y ait silence. C’est donc souvent calme ici, car pour faire la démonstration de ces baffles de luxe, il faut qu’on entende une mouche voler. C’est le prix de la précision, dit-on fièrement. Ici, on vend des machines hors du commun, qui sortent du super. Ici, c’est pour les mélomanes, les adeptes du son parfait, celui que l’électronique vous fait croire vrai.

Il y a des fils qui pendent dans la vitrine ; ce sont des casques ; ce sont des baffles d’un genre nouveau, design, esthétiques, beaucoup plus que les cubes noirs de nos parents. Il y a aussi des cornes au bout desquels vous pourrez brancher votre iphone ; tout ça, dans toutes les couleurs. Le magasin est beau : il ressemble au produit. Il est lisse ; il est clair ; il résonne bien. De la vitrine, on aperçoit toutes ces merveilles technologiques : rendez-vous compte ! les grands du design et de la technologie, la beauté et l’industrie sont réunis pour vous. Acheter un appareil haut de gamme, en pointe, c’est comme se payer un tour en hélico, c’est une gloire vaine. Ca dure un instant. Peu après, quelque chose d’autre arrive, de plus nouveau, et pour une raison ou une autre, de plus séduisant. Cette course sans cesse est un jeu de surclassement. Mais le temps de quelques semaines, le temps que les 400, 500, 1000, 2000, 10 000 euros soient débités de votre compte, c’est vous le roi. C’est votre installation qui sera la plus belle, la plus au goût du jour ; et de toute façon, lorsqu’elle ne le sera plus, vos voisins, vos cousins et vos amis de la fac n’y verront que du feu. Pour eux c’est pareil ; pendant longtemps on dira de vous que vous avez investi, que vous êtes féru de technologie, que vous êtes toujours d’avant-garde, que vous êtes décidément en avance, que vous ne comptez pas, mais que vous en comptez sûrement beaucoup, mine de rien. Cela produira même une dispute chez votre meilleur copain ; s’il (si elle) a investi autant, alors pourquoi pas nous ? Mais tu as vu le prix, tu es devenu fou (folle), etc. etc.

Retour à nous. Il y a des gens qui aiment passer, voir les nouveautés, s’informer, et quand on annonce une sortie, une nouveauté, ils reviennent pour acheter. Ils sont toujours au courant. Et il y a les mères de famille, les pères de famille, les bandes d’amis qui se sont cotiser pour acheter…. un casque. Il doit être beau, car il est le heaume de l’homme moderne. Il est court nos rues et peuple nos lignes de métro. Il est le moyen par lequel nous sommes tous baladés tout le jour par des mélodies fabriquées, des émissions de radio baladodiffusées ou des vidéos que l’on mate dans le tramway. Le dernier untel (c’est un comédien). Ha ha, c’était trop, j’en ris encore. Le dernier clip de untel (c’est un chanteur). T’as vu la BM.

Ce public-là n’est pas le même ; il y a plusieurs classes de client, mais le patron et son fidèle employé, passionné de musique électro mais aussi de Bach (ça vous en colle une, hein) les traitent tous comme la première. Normal, avec les prix qu’on pratique…

 

Paris, le 30 mars 2014.

A nos amis Turcs qui votent aujourd’hui.

 

L’institut de beauté

C’est ici qu’on vend la fameuse crème allemande. Créée par un médecin bavarois spécialiste des plantes, il y a un siècle, les femmes et les hommes se l’arrachent.

Pour une peau aplanie, pour des rides effacées, même le temps d’un soir ou d’une application, pour une main rajeunie…

L’ambiance est feutrée. Elle se doit d’être le contraire sensoriel et visuel à tout votre quotidien, à tous notre quotidien. Une petite fontaine coule, car le bruit de l’eau apaise. On a privilégié les tons légers. Blancs et pastels. Et on a mis de la verdure : ainsi, vous êtes dans une oasis, une zone polaire adoucie, un endroit retiré du brouhaha comme un refuge de bien-être. Vous qui n’allez pas à l’église ou dans les lieux de culte, ici ce doit être votre lieu de recueillement alternatif. Ca se paie, mais qu’importe. Le calme, donc. La sérénité. Dans la voix de ces hôtes et hôtesses, on entend poindre cette conscience des temps, qui sait qu’il faut nous prendre avec douceur, vous soigner rien que par le ton et par le son des mots. La musique en est le prolongement : c’est une variation celtoïde qui tourne au ralenti. Harpe remixée. Easy.

Ca se présente ainsi : il y a un mur d’étagères pour les produits, à votre droite de l’entrée. Le bois est clair. La gamme y est présentée, mais chaque crème est isolée, comme au  musée. Les crèmes visage, de jour, de nuit. La crème « mains »—autrement dit pour les mains—. La lotion du soir, le baume après-rasage, l’huile de massage. Tout cela en notes florales, en variations végétales. Tournesol, rose, violette, calendula, thym. Vous n’imaginez pas ce que les plantes peuvent faire pour vous.

Derrière le comptoir, des tiroirs pleins d’échantillons, qu’on vous remet en remerciement de votre chère et docile fidélité. Derrière tout ça, il y a l’espace bien-être, où vous pouvez vous faire masser, dorloter, épiler. Encore l’antidote furtive d’une vie trop affairée. Et à travers cela, un doute : en m’occupant ainsi de « moi », est-ce que j’éteins le feu, ou est-ce que je le propage, en lui laissant, pendant quelques instants de repos, l’air d’une combustion nouvelle ?

Une heure de massage alors, en attendant le prochain burn-out.

Paris, le 17 mars 2014.

Le magasin de fourrures de la Côte

Au pays du soleil et des UV, il n’y a pas que les maillots léopard qui rappellent la jungle aux plagistes. Pas besoin non plus d’avoir froid pour être chic, affirme-t-on fièrement à la caisse, en prenant la carte bleue d’une main, et en passant le paquet de l’autre, lentement, élégamment, comme si c’était un mouvement de danse. Et puis de toute façon, lorsque vous rentrerez à Paris, à Moscou, ou que vous irez à New York, ou en Suisse, vous aurez besoin de vous couvrir ! Sur la Prom’, un après-midi de décembre, bien sûr, vous pouvez vous mettre en fourrure. Ici, on n’est pas chez les végétariens ! Et même à Doubaï ; la peau c’est comme les Ugg, ce n’est pas une question de température. Enfin, pas complètement.

La vitrine est belle mais pas spécialement tapageuse ; un ou deux manteaux et surtout un aperçu sur la boutique. Dedans, c’est une belle affaire ; années 1970, certes, mais ce style revient : des dorures là où il faut, des miroirs, un peu de marbrures, du brun, mais un brun un peu cuivré. De toute façon, ici, ça s’entasse, ça pend, ça gonfle. Jusqu’au plafond, les fourrures montent, car elles prennent de la place. On n’est pas au magasin de t-shirt blancs !

Manteaux, visons, renard, loup,…Observez toutes les variétés, jusqu’aux plus rares, et qualités de peaux. Et puis ces visons à promener sur une épaule ! c’est comme un perroquet, sauf que c’est moins vulgaire et que ça se tait. Un travail d’orfèvre, un savoir-faire qu’il faut conserver, car il faut conserver les savoir-faire en France ; ils partent tous en Chine, dit-on, ou ailleurs. Regardez cette douceur, presque pubienne, un peu rêche. Magnifique, n’est-ce pas.

Ici, on fait vivre la vieille tradition des trappeurs et des coureurs des bois, des métiers de la fourrure, qui ont fait la fortune de tant d’aventuriers, de Russes, des Compagnies, des marchands (et, le désœuvrement de la faune et de la flore).

On répare aussi, et parfois on reprend. Il y a de la seconde main chez le cousin Max, pas loin d’ici, si vous en cherchez. Dans la boutique, les jours de grand soleil, la lumière est reflétée par les pare-brises des autos et amplifiée par les miroirs. On est bien au soleil. Il y a toujours un parfum floral : rose, ou lavande, ou ylang-ylang ; les clientes aiment bien. Cela donne du caractère, et c’est la marque de la région.

C’est bien gardé ici : alarme et tout. Les bandits, c’est de pire en pire. Protégez-vous, Madame, gardez bien vos bijoux.

Paris, le 16 février 2014.

A P.A.

AUX CIGARETTES ÉLECTRONIQUES

Sur le boulevard en bas de chez vous, la boutique a ouvert voici peu. Dans une ambiance musicale de boîte de nuit ou de salon de coiffure branché, elle vous vend l’antidote à des années d’accoutumance, la fin d’une servitude, d’un tribut, la perspective d’une haleine rafraîchie et de la paix des ménages.

Votre collègue, votre beau-père, puis votre femme…l’étrange porte-cigares a fait son apparition puis s’est répandu dans votre entourage comme les insignes d’une nouvelle religion. L’électrification et l’informatisation de nos vies jusqu’aux gestes les plus simples s’est portée jusqu’à la drogue. Drogue adoucie, ceci dit ; drogue pure, nicotine moins les saloperies, disent les clients, qu’on trouve dans les cigarettes que tout le monde soupçonne d’être trafiquées. Ils rajoutent des trucs, disent certains, et chacun a son opinion sur la marque la plus coupable.

Dans ce magasin, on est bien décidé à vous aider à vous en sortir. Sortez du gouffre pour gagner le précipice. C’est déjà un progrès. La vitrine est peu en objets et toute en lettres. Il faut savoir de l’extérieur ce qui se vend ici, et promouvoir le produit, car la culture n’est pas faite. Dedans, derrière les lettres incitatives et les promos, il y a le magasin, organisé autour de présentoirs latéraux, le long des murs, et d’un comptoir en verre, au fond, au centre. Là vous trouverez à discuter les nouveaux modèles, que voici, prenez-le en mains. Différentes couleurs. Les liquides. Les recharges. Les petites trousses, les accessoires. (Les adaptateurs, c’est là-bas.) Tout ce qu’il vous faudra pour essayer. En général, on ne revient pas en arrière.

Et vous respirerez mieux.

Le patron au comptoir de verre a flairé le filon. Il est venu directement de la téléphonie mobile, et d’ailleurs, comme ça se fait en Chine, il rêve de faire les deux. L’innovation, c’est d’abord le concept. Il passe des journées entières à lire la presse spécialisée : Franchises magazine, Commerces et Boutiques, Retail Today, ou même à lire ce blog. Faut regarder ce qui se fait à New York, à Dakar, à Shanghai, explique-t-il. C’est eux qui vont nous apprendre. La France, on est en regard, eux ils sont en avance.

Ca fleurit partout. Sept cents boutiques en France, et ce n’est qu’un début. En un an, des chaînes sont apparues, mais connaissez-vous le nombre de consommateurs ? La taille du marché ? On en parlait sur Capital la semaine dernière. C’est une mine d’or, qui profite souvent aux Asiatiques, nous là-dedans, on est con, on devrait fabriquer. Peut-être avec les imprimantes 3D. Ce disant, il fait des nuages, vapote, comme si c’était un narguilet. Comme la chenille d’Alice au pays des merveilles ; si Lewis Caroll avait vu ça, il aurait imaginé une chenille artificielle branchée sur une prise, brillant de toutes parts en polychromie.

Derrière le comptoir,  une insigne religieuse ; ici les préceptes et les hygiènes se côtoient. Nous sommes entrés dans l’âge de la drogue mécanique.

Paris, le 3 février 2014.

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Le magasin de costumes

Plein de couleurs dans la vitrine, des rêves, et de la fantaisie. Des soirées d’Halloween. De carnaval. Des soirées vénitiennes. Des anniversaires. Des bals costumés. Des surprises. Des soirées à deux, un peu relevées. La liste des souvenirs s’allonge et se censure facilement. Depuis l’apparition des réseaux sociaux, les costumes se vendent mieux, parce qu’on les prend pour les photos à venir. Ici, si vous voulez vraiment impressionner, vous pourrez vous déguiser en Egyptien, en Toutânkhamon, en pharaon d’Egypte. Ici vous entrez dans le monde théâtral des faux-semblants et des résurrections mémorielles, du passé qui se perd et se retrouve dans les manuels d’histoire de la parure. Sortez en princesse, ou en roi Arthur. Entrez dans la peau de Darth Vador. Venus ici pendant la pause déjeuner, le cadre ou la directrice de division auront le rêve de se transformer en vedette de cinéma, paradant sur un sphynx géant comme Elizabeth Taylor dans Cléopâtre.

Vous n’êtes pas obligé d’acheter. Vous pouvez tout à fait louer pendant une nuit, un jour, deux jours. Orientez vos amis, si vous le souhaitez, vers la boutique, et venez en groupe pour vous déguiser, vous travestir. On fait aussi des robes de salsa d’ailleurs, flamenco, drag queen. C’est écrit sur la vitrine, et sur le site web. On est tout à fait ouvert d’esprit, ici. Si vous voulez un accoutrement, on ne vous posera pas de questions ! Et notez bien ! on propose ici des locations de chaussures, tout à fait extraordinaires : chaussures de claquettes, chaussures hautes, chaussures renforcées, bottes de sept lieues, ballerines (qui s’usent vite), chaussures façon Cendrillon. Toutes tailles !

C’est dommage, trouve-t-on derrière le comptoir de verre, qui abrite une myriade de bijoux fantaisie et d’accessoires, portant une gamme de maquillage qu’on retrouve aussi sur les murs et sur des présentoirs, c’est dommage, disions-nous, que la France ne soit un grand pays du déguisement. De l’artifice, Georges de la Tour l’attestera. De la revue, allons, Paris est capitale, depuis les Folies jusqu’au Lido…mais point de grande fête. L’Allemagne, le Brésil, Cuba, les Antilles sont des hauts lieux du carnaval. Et Venise ! Que n’a-t-on ici de costumes, de masques vénitiens. Au fond, le rêve du patron ç’aurait été ça, lui et sa femme se seraient bien vus en doges, tournant et dansant lors d’un carnaval sur la place Saint Marc… (Chaque année, ils vont au carnaval de Venise, pour les congés, et ferment boutique.) Et les Etats-Unis, avec Halloween et les maisons hantées, les enfants qui demandent des bonbons ? La monnaie de tout cela, c’est le costume. C’est le déguisement. C’est parce que vous êtes autre qu’on vous offre tant de générosité sous formes de bonbons ou de baisers d’inconnus. C’est ici la banque du rêve et de la fantaisie, des nuits folles et des frayeurs d’enfant.

Pour cela, ça ressemble à la caverne d’Ali Baba revue par une couturière. Disons, peut-être, la caverne de la costumière d’Ali Baba. Ou, la costumière qui aurait succédé à Ali Baba à la tête des Quarante Voleurs, ne volant plus que les fringues, laissant les passagers du monde en petite tenue sur les bords des grands chemins. Vous voyez ce que je veux dire… Des vêtements pendent de toute part, suspendus dans les coins et aux murs. Là où il reste de la place, on a accroché des étagères, des présentoirs, et là, vous pourrez choisir vos « make-up », vos bijoux, vos chapeaux (ah les chapeaux !). Les chapeaux sont au-dessus du textile, sur le haut des murs, sur des bustes en polystyrène et sur des crochets. Le plus beau, de tous les avis, c’est celui du capitaine pirate. Ou de d’Artagnan, à voir.

Les costumes ne sont pas organisés. Aucunement. C’est par taille, et pour le reste, débrouillez-vous. Une section masques au fond du magasin permet de se retrouver entre les George Bush, qui se vendent de moins en moins, et les vénitiens, pour certains enfermés dans une vitrine. On va du super héros à l’homme des cavernes, de l’ours polaire au gorille, de la poule géante à la princesse Peau d’Ane. Oui, c’est le bazar, et les registres se mêlent, mais c’est ainsi, et c’est la rançon du succès. Parmi toutes ces couleurs, votre esprit virevolte d’une époque à l’autre, et en passant le seuil de la porte pour rejoindre le bureau, vous vous trouvez, décidément, bien réaliste.

Paris, le 20 janvier 2014.

Le magasin de bricolage

Depuis quelque temps, cette enseigne a ouvert en centre ville et la clientèle afflue.

C’est ici que viennent les trentenaires qui emménagent, les grand-parents qui améliorent, les familles qui aménagent, les célibataires qui choisissent et s’installent. Plusieurs étages s’offrent à votre découverte. Plusieurs niveaux de magasins. Plusieurs hangars en un. Le génie de la Chine industrielle se déploie devant nos yeux.

L’entrée est grise. La lumière vient de néons. Le sol est gris-noir, couleur de poussière. Ca sent le plastique brûlé, la peinture, le caoutchouc, le bois, la cire, les produits de nettoyage. De partout, ça pend : luminaires, fils, objets en vente, panneaux, flèches, prix, indications de sécurité. Pourtant, c’est vivant, et plein de personnes enthousiastes. Dans l’achat il y a l’avenir, les espoirs et les attentes des clients, ou leur soulagement : enfin, on va changer ce parquet ! finalement, l’épouvantable lunette de toilette s’en va ! il est temps aussi de se débarrasser de cet évier… L’ampoule qui pend du plafond va pouvoir être parée. L’adolescente un peu brouillonne va pouvoir se choisir une déco au grand plaisir de ses parents conservateurs. L’étudiant un peu attardé s’achète enfin un canapé digne de ce nom, signe qu’il a évolué. Ici, on a de tout, du meuble jusqu’au morceau de meuble. En gros, l’amélioration de sa demeure, le home improvement, c’est ici qu’il trouve son haut-lieu, et disons-le, nous y aspirons tous. Georges Pompidou lui-même commanda une antichambre à l’Elysée à Yaacov Agam. Ce n’est pas une question de classe ou de catégorie sociale, pas tout à fait de personnalité : vous qui avez un nid, vous voudrez y travailler sans cesse, comme ces oiseaux qui ramassent branchages et brindilles pour renforcer chaque jour la structure de leur demeure, jusqu’à composer ces immenses nids de cigognes, d’aigles ou les cottages suspendus des hirondelles. Voyez-vous, nous ne sommes pas si différents, mais nos brindilles sont ici, fabriquées en Chine, disais-je, et prêtes à changer notre façon d’ouvrir une porte, d’allumer la lumière, de nous allonger, de reposer notre tête, de nous asseoir, peut-être de faire l’amour. Cette passion de la demeure, c’est l’œuvre d’une vie dont le produit ne sera plus la maison pétrifiée des anciens. Il y a un siècle, on trouvait quatre cents objets dans une maison, aujourd’hui, dix mille. C’est ici que vous comprenez pourquoi. Venez pour une poignée de porte, vous repartirez avec une lampe. Venez pour un clou, vous prendrez aussi le marteau. Vous voyez, vous avez beaucoup vous consacrer au moindre achat à l’économie et à l’efficacité des ressources, ici tout se perd, votre maison se transforme en château de Louis II qu’il faut édifier.

Ensuite, il faut la transformer, tout le temps, comme Pompidou à l’Elysée. Votre salon était rouge : il passe au jaune. Il était jaune : il passe au rouge. Remplacez la salle de bain, changez la baignoire. Avant ça durait ; maintenant, un intérieur, c’est comme un iPhone, ça se jette et ça se remplace. Il faut bouger, il faut être dans le mouvement, regarder de l’avant. Et donc, vous voici de nouveau ici. Ca a cassé. Ca s’use. Ou tout simplement, vous vous êtes lassé. Quand vous voulez changer de vie, c’est idiot, mais au fond, vous avez le choix : changer de coupe de cheveux, redécorer votre appart’, ou partir à Tahiti. A Shanghai. A New York. En province*. Enfin, vous voyez ce que je veux dire. Et au final, vous voilà revenu au magasin.

Pour changer justement, pour bâtir, on donne des cours de bricolage. Qui n’est plus marqué socialement ; bricoler, c’est très bien. Comme il y a un siècle, en 14-18, les classes aisées s’approprient les codes des autres. A l’heure des gym et du sport quotidien, tous l’avouent : c’est sexy de mettre la main au plâtre !

Regardez tous ces autres citoyens, réunis. Ce ne sont pas vos collègues. Ce ne sont pas vos voisins. Ce ne sont pas vos amis. Vous les voyez à la fête de la musique peut-être, au 14 juillet. Ce sont les gens qui comme vous, sont venus au magasin de bricolage. Une immense communauté humaine qui réaffirme son pouvoir, le pouvoir de faire soi-même.

Paris, le 12-13 janvier 2014

A Thomas A. pour un moment glamour au magasin de bricolage.

A mes fantastiques amis, merci et très belle année !

L’atelier d’encadrement

Du dehors on voit les travaux de dedans ; la boutique a précédé ces boulangeries où l’on montre le personnel en train de façonner les petits pains.

Le lieu est exigu. Il n’y a pas d’espace de vente distinct ; vous entrez directement dans l’atelier, où travaille Monsieur l’encadreur. Ici depuis quarante ans, il officie devant vous, et vous explique le prix au moyen de son équerre. Du dehors, vous le voyez à l’œuvre ; il a fait ainsi bien avant les boulangeries à la mode qui ont mis leur personnel en vitrine. D’ailleurs, du dehors, on le voit, lui, et quelques tableaux fétiches qu’il a faits récemment ou encadrés et conservés. Il peint aussi, c’est un artiste ; il y a donc de ses compositions sur les murs et dans l’un ou l’autre des pans de vitre. Des portraits fleuris, des rabbins, de vieilles dames, des champs à la façon impressionniste. Monsieur a fait de la copie aussi, dans sa jeunesse, mais aujourd’hui, ça le fatigue.

Ici on pratique la restauration, aussi, de vieux tableaux s’amoncellent dans un coin. Dans l’ensemble, on ne sait pas ici si on est chez un artisan ou chez un peintre : devant soi, lorsqu’on entre, une table de travail, grand plateau comme une table d’architecte. A droite les tableaux en travaux, à gauche, posés verticalement et sur de grandes planches, des dizaines de cadres. Au mur, au-dessus de la table de travail, les modèles de cadre : bâtons, ioniens, dorés, simples, couleurs, couleurs vivres, pastels, compositions diverses.

C’est vraiment à vous de voir ; on peut faire de tout. Mais pour une esquisse, une estampe, parfois quelque chose de simple est préférable, comme un simple pourtour au papier cartonné. Ca ressemble à un encadrement et c’est —si vous le le permettez—moins cher. Au sol, un béton poli par les âges,  des bouts de bois, de la colle solidifiée, des morceaux de carton, des bouts de fil, des traces de peinture, de la poussière et de la sciure. C’est un lieu de travail, et le travail a laissé sa trace, sous vos pieds. Le vieux tabouret lui aussi est usé ; le bois est lissé par le temps. L’atelier est lumineux, et la peinture blanche un peu jaunie par les travaux, les gaz et un peu de tabac (Monsieur a arrêté) reflète tout de même le soleil qui entre du dehors.

Les tarifs sont abordables ! c’est du travail ! et pour autant les gens vont quand même faire ça dans les grands magasins. Tant pis, pour eux, si leurs salons se ressemblent encore plus.  De toute façon, ici ce n’est pas éternel. Les loyers sont impayés depuis des lustres et ça finira par péter avec le propriétaire. Il fait ses recours, et ça traîne, mais un jour ça va aboutir. Ca fait déjà deux ans que le patron avertit ses clients : je ne vais pas tenir. Vous voyez, je vous fais un prix, mais…

Sur la table, les outils de la beauté et de l’art, sont posés : marteaux, scies, pinceaux, outils de mesure, clés, pinces, bouts de bois, tout ce que Léonard de Vinci utilisait sûrement, lui aussi, est ici. La beauté a ses instruments ; ciseaux, couteaux à bois, palettes, limes, lames, brosses. Sa cire, ses couleurs, sa parure. C’est une palette de couleurs, un coffret d’objets et de tons, de décoration. Dans le travail accompli, on oublie les soucis.

Paris le 6 janvier 2013.
A l’encadreur du  9e qui a fermé boutique.

Aux décorations de Noël

Noël est passé, tout est déjà en soldes. Ca sent la relève, et comme un lâche soulagement. Au-revoir les repas et les fêtes, le cérémonial, les beaux habits et les remarques de la Tante Ursule, ou de l’aïeul qui radote, ou les objets volants de Cousin Untel, qui ne passe jamais le seuil de l’adolescence, comme perdu dans un vortex hormonal…ou tout, ou rien de tout cela si vous avez de la chance ou de la malchance…Pour d’autres Noël c’est une fête entre amis. Pour certains, c’est une bouteille de vin. Le bonheur, le malheur, dans tout cela est difficile à décerner ; il se loge là où on ne l’attend pas et ne prend pas toutes les formes les plus attendues.

Les boules de Noël, c’est un peu ça. Il y a un Noël traditionnel : des boules qui scintillent, qui reflètent mille petits éclats de Neige dorée. De fausses pommes (savez-vous qu’au départ, on accrochait des pommes et des oranges, appelées pommes d’or ?). Du cristal (qui a remplacé les aliments, plus tard). De jolies sculptures de bois, petites, d’anges et de reines, qui se promènent dans les airs, suspendus à de minces fils dorés ou transparents. Ca c’est le Noël des marchés, le Noël des réclames, le Noël des vitrines, le traditionnel. C’est un monde « féérique », qui est sensé vous amener au pays des elfes, dans un monde médiéval-fantastique que vous apprécierez même si vous n’avez jamais été très Dongeons et Dragons, jamais très contes de fées. Noël, c’est le moment où on se transforme tous en geeks obsédés par la magie des mondes imaginaires. Tout ça c’est un rayon entier du magasin, tout un pan de mur, et c’est magnifique.

Si votre Oncle Jimmy aime aussi se déguiser en Père Noël, ici plusieurs costumes pourront l’accomoder. Vous avez le style Saint Nicolas, plutôt cape et robes rouges. Vous avez le style Père Noël moderne, même pour les minces. Vous avez le style Père Noël revisité de noir, et quelques perruques. Pour les féministes, ou les Maman désireuses de se déguiser, voici Mère Noël en quatre tailles. On vend aussi les lunettes rondes pour l’un ou l’autre, les accessoires, la ceinture noire, les bottes (vous pouvez vous en servir en guise de Moon Boots, mais cette année il fait trop chaud). Dernière nouveauté, si vous allez aux Tropiques pour Noël comme nous l’aimerions tous, les maillots de bain rouges. Oui, là aussi, il y a des sapins et des barbes blanches.

Mais revenons aux décorations. La suite ce sont les choses qui se pendent et qui vous surprennent : objets suggestifs voire franchement sexuels, imitation de fruits, guirlandes de petits ananas en plastique. Le rayon insolite croît chaque année ; il y a tout un courant de gens qui en ont assez de l’épicéa et du clinquant. Ils veulent parer un cactus, un palmier, un bonzaï. Souvent un objet décoratif suffit.

Un peu plus loin, là, sur votre gauche, vous avez le royaume de la guirlande. De toutes les couleurs, à vous en faire mal aux yeux, ainsi que les électriques de toutes couleurs, et luminosités, et qui vont éclairer votre salon. Ce genre d’accessoire brillant au possible se vend toute l’année ; il fait office d’éclairage dans de nombreux restaurants, salons, ou chambres de célibataires. Cela indique une certains chaleur humaine, l’esprit de la fête prolongée.

La moquette, c’est un motif en arbres de Noël et traîneau. Sans doute vous a-t-il échappé que vous pouviez aussi décorer votre sol. Là votre œil se fixe sur la peinture et les décalcomanies spéciales, Sapin, Croissant de Lune, etc. Il y a aussi les décorations murales, d’ailleurs, les étoiles pour cime d’arbre. Quelques autres décorations près de la caisse, pour les autres religions, Chanukkah, Ramadan ; en toutes saisons, on fait magasin de décorations ; en saison spéciale, on multiplie les décorations pour coller au thème. Noël, c’est « la » grande opération. La vitrine, d’ailleurs, est partiellement couverte de neige artificielle, dedans, différentes modes d’arbre de Noël sont exposées. Une musique douce, de clochettes, retentit, ainsi que les incontournables tubes de la variété internationale. Venir ici, c’est un peu comme aller au parc d’attractions ; une fois, de temps en temps…

A James Bush et David Reid, qui se sont rencontrés dans une boutique.

Paris le 29 décembre 2013.

Bonne année à tous.

Le supermarché asiatique

Au supermarché traditionnel, il y a quelques marques célèbres qui proposent depuis vingt ans les produits d’Asie : sauce soja, nems, ou chips de crevettes. Mais dans l’ensemble, cela reste pauvre et la qualité n’est pas au rendez-vous. Les connaisseurs viennent au supermarché astiatique. Asiatique, vous savez, cela ne veut rien dire… Aucun rapport entre la Turquie et le Japon. Mais on appelle ça asiatique, et on parle d’Extrême-Orient, et ça nous parle à nous, vu d’ici.

Au supermarché asiatique, donc, vous trouverez tout ce qu’il faut en fruits, sauces, desserts curieux. Commençons par le dessert justement : lait de coco, riz, taro, tapioca, herbes vert vif ! Haricot rouge, haricot mungo ; les légumes et les féculents les plus banals se transforment en délices ! Un peu comme notre pain perdu qui devient un plat sucré. Tout ça est conservé dans un frigo ouvert, où chacun peut se servir, et provient d’une fabrication ostensiblement artisanale, ce qui rassure certains clients et en effraie d’autres. Allez-vous vous essayer à goûter le dessert vert vif trempé dans le lait de coco ? Oserez-vous étonner les convives de ce dîner chez des gens un peu traditionnels ? Les plus audacieux feront le pas sans hésiter pour surprendre éduquer et provoquer.

Les fruits viennent de loin mais ils sont beaux à voir ; il y a quelque chose de dépaysant, comme un morceau de chaleur et de Tropiques, dans une mangue qui traîne sur une avenue en décembre. A se demander pourquoi les cafetiers ne décorent pas leurs tables d’ananas au lieu de les chauffer au gaz. Les pommes, poires, oranges, tout ce que vous croyez connaître et dont vous ne savez que la version espagnole sont toutes différentes. Venir ici c’est voir qu’ailleurs, on ne fait pas comme ici…

A l’intérieur, c’est propre, mais ça sent plus fort que chez X-marché ou Y-four. En fait, ça sent tout autant chez Super-V ou T-Mart, mais pour vous, le fromage, c’est normal, et ici, l’odeur du poisson, c’est normal. D’horribles néons éclairent tout d’une lumière froide de réfrigérateur. Supermarché oblige. Les carrelages au sol sont beiges. Supermarché oblige. Et comme dans le hard discount, vous avez le sentiment qu’entre le hangar et le lieu de vente, il n’y a jamais vraiment eu de transition. Qu’importe, car vous vous promenez avec votre panier, et avec lui, vous êtes en voyage.

Difficile, au début, de tout explorer. C’est comme dans une librairie : il y a trop à voir, ça finit par donner le tournis. Tout un rayon est consacré à des conserves qui proposent de merveilleuses choses à base de tofu et soja : fausse viande, tofu en sauce huileuse, tofu en sauce piquante, tofu en sauce salée, et le tout peut accompagner légumes ou viande, selon que vous soyez végétarien ou simplement amateur. Juste après, il ya les alcools : alcools de riz , bières chinoises, thaïes, japonaises, et puis des bouteilles aux colorations plus ou moins réussies : alcool de letchi, par exemple. Souvent le packaging est banal, mais les images, les caractères, les produits évoqués perdent le consommateur européen en un choix simple : t’essaies, t’essaies pas. Si c’est vendu, et si quelqu’un en mange, c’est que ça doit pouvoir se manger, s’est dit l’un ou l’autre des clients peu habitués un jour ou l’autre. On les reconnaît parmi les clients de tous les jours, qui conversent avec les dames à la caisse. Ils et elles prennent leur denrée comme vous et moi à la boulangerie ; sans façon. L’objet de l’attention n’est plus l’achat. Pour le curieux, il n’en est pas ainsi, et sa façon peu assurée de tenir ses achats, de les porter, et même de les poser sur le tapis et de les emballer lui donne un air puceau, comme quelqu’un qui irait au magasin pour la première fois. Imaginez l’impression ! t’es jamais venu dans une superette ou quoi ? — Je n’ai jamais vu ça…

Paris le 23 novembre 2013

Aux autres petits-fils d’Elie, en particulier Jérémie Bouaziz et Yoram Elkaïm.