Le magasin de bricolage

par Frédéric Benhaim

Depuis quelque temps, cette enseigne a ouvert en centre ville et la clientèle afflue.

C’est ici que viennent les trentenaires qui emménagent, les grand-parents qui améliorent, les familles qui aménagent, les célibataires qui choisissent et s’installent. Plusieurs étages s’offrent à votre découverte. Plusieurs niveaux de magasins. Plusieurs hangars en un. Le génie de la Chine industrielle se déploie devant nos yeux.

L’entrée est grise. La lumière vient de néons. Le sol est gris-noir, couleur de poussière. Ca sent le plastique brûlé, la peinture, le caoutchouc, le bois, la cire, les produits de nettoyage. De partout, ça pend : luminaires, fils, objets en vente, panneaux, flèches, prix, indications de sécurité. Pourtant, c’est vivant, et plein de personnes enthousiastes. Dans l’achat il y a l’avenir, les espoirs et les attentes des clients, ou leur soulagement : enfin, on va changer ce parquet ! finalement, l’épouvantable lunette de toilette s’en va ! il est temps aussi de se débarrasser de cet évier… L’ampoule qui pend du plafond va pouvoir être parée. L’adolescente un peu brouillonne va pouvoir se choisir une déco au grand plaisir de ses parents conservateurs. L’étudiant un peu attardé s’achète enfin un canapé digne de ce nom, signe qu’il a évolué. Ici, on a de tout, du meuble jusqu’au morceau de meuble. En gros, l’amélioration de sa demeure, le home improvement, c’est ici qu’il trouve son haut-lieu, et disons-le, nous y aspirons tous. Georges Pompidou lui-même commanda une antichambre à l’Elysée à Yaacov Agam. Ce n’est pas une question de classe ou de catégorie sociale, pas tout à fait de personnalité : vous qui avez un nid, vous voudrez y travailler sans cesse, comme ces oiseaux qui ramassent branchages et brindilles pour renforcer chaque jour la structure de leur demeure, jusqu’à composer ces immenses nids de cigognes, d’aigles ou les cottages suspendus des hirondelles. Voyez-vous, nous ne sommes pas si différents, mais nos brindilles sont ici, fabriquées en Chine, disais-je, et prêtes à changer notre façon d’ouvrir une porte, d’allumer la lumière, de nous allonger, de reposer notre tête, de nous asseoir, peut-être de faire l’amour. Cette passion de la demeure, c’est l’œuvre d’une vie dont le produit ne sera plus la maison pétrifiée des anciens. Il y a un siècle, on trouvait quatre cents objets dans une maison, aujourd’hui, dix mille. C’est ici que vous comprenez pourquoi. Venez pour une poignée de porte, vous repartirez avec une lampe. Venez pour un clou, vous prendrez aussi le marteau. Vous voyez, vous avez beaucoup vous consacrer au moindre achat à l’économie et à l’efficacité des ressources, ici tout se perd, votre maison se transforme en château de Louis II qu’il faut édifier.

Ensuite, il faut la transformer, tout le temps, comme Pompidou à l’Elysée. Votre salon était rouge : il passe au jaune. Il était jaune : il passe au rouge. Remplacez la salle de bain, changez la baignoire. Avant ça durait ; maintenant, un intérieur, c’est comme un iPhone, ça se jette et ça se remplace. Il faut bouger, il faut être dans le mouvement, regarder de l’avant. Et donc, vous voici de nouveau ici. Ca a cassé. Ca s’use. Ou tout simplement, vous vous êtes lassé. Quand vous voulez changer de vie, c’est idiot, mais au fond, vous avez le choix : changer de coupe de cheveux, redécorer votre appart’, ou partir à Tahiti. A Shanghai. A New York. En province*. Enfin, vous voyez ce que je veux dire. Et au final, vous voilà revenu au magasin.

Pour changer justement, pour bâtir, on donne des cours de bricolage. Qui n’est plus marqué socialement ; bricoler, c’est très bien. Comme il y a un siècle, en 14-18, les classes aisées s’approprient les codes des autres. A l’heure des gym et du sport quotidien, tous l’avouent : c’est sexy de mettre la main au plâtre !

Regardez tous ces autres citoyens, réunis. Ce ne sont pas vos collègues. Ce ne sont pas vos voisins. Ce ne sont pas vos amis. Vous les voyez à la fête de la musique peut-être, au 14 juillet. Ce sont les gens qui comme vous, sont venus au magasin de bricolage. Une immense communauté humaine qui réaffirme son pouvoir, le pouvoir de faire soi-même.

Paris, le 12-13 janvier 2014

A Thomas A. pour un moment glamour au magasin de bricolage.

A mes fantastiques amis, merci et très belle année !