Le magasin de perruques

Une vitrine de bustes, de mannequins aux allures féminines mais finalement androïdes, à la figure blanche de polystyrène, rangés les uns à côté des autres, comme dans un musée ou dans la remise d’un groupe d’égyptologues. Il y a même de petites étiquettes, comme au temps de Champollion. Plusieurs rayons qui couvrent tout l’espace de la vitrine, de bas en haut, plusieurs étages d’yeux peints et de lèvres rouges, mais surtout, surtout, de chevelures diverses, de toutes couleurs, des plus naturelles aux plus colorées.

A l’intérieur, c’est comme en vitrine. Un espace, pas si grand mais pas si petit que ça, que le client peut parcourir aisément, car il n’y a qu’un présentoir central (des colonnes avec des bustes au pinacle), et à part ça, des murs et des murs de perruques. De bas en haut, quatre étages, organisés par couleurs et par longueurs, dans l’ensemble des perruques féminines, cheveux longs, drus, cheveux courts, coupe au carré, à la garçonne, ou au contraire, encore plus longs… extensions… (Il y a un mur d’extensions, autour de la caisse.)

C’est ici le haut lieu des perruquiers et des posticheurs, des perruquières et des posticheuses. La patronne est dans le métier depuis toute jeune. Ca fait trente-cinq ans qu’elle travaille. Elle a commencé en apprentissage, ici-même. Elle vend de tout : naturel, semi-, lisse, bouclé, avec toutes les nuances d’ondulations, mais aussi les perruques de mode et les perruques de fête (les rouge, bleue, rose, violette, mauve, on en fait, de la fantaisie !). On se dévoue ici aux femmes (et aux hommes) qui pour une raison ou une autre veulent changer d’identité, de visage, ou qu’un complément capillaire pourra aider. Madame n’a jamais aimé ce terme : prothèse capillaire. Ca sonne laid et c’est si loin de la beauté de ses clientes. En forme, ou malades, jeunes, ou âgées, minces, ou rondes, elles sont si belles, et elles peuvent changer de visage en une perruque. C’est le travail d’une vie ; c’est une fierté. Bien sûr, c’est un métier comme un autre, on ne va pas en faire un plat ; on n’est pas au journal de Jean-Pierre Pernaud (tellement démago, au passage). Et le métier de perruquier a de l’avenir, à l’inverse du ferronnier à chevaux. Tout à fait à l’aise dans le nouveau siècle, même si les visages anonymes sur les étagères dénotent un style délicieusement années 80. La patronne anime une page facebook, depuis un an ou deux. Elle y passe beaucoup de temps et annonce les promotions et les soldes, les nouveaux produits qui rentrent, sans compter les petits conseils dont les clientes sont friandes. Elle passe ses commandes, elle en reçoit ; la vie de la boutique a beaucoup changé depuis internet, qui selon elle a amélioré son chiffre d’affaires.

La décoration est des plus sommaires : un plancher, assez joli, les murs aux perruques, et puis rien. Ca suffit. On ne vient pas ici pour admirer des Picasso. Des miroirs, toutefois, car au fond c’est soi qu’on vient admirer, et on doit s’y sentir bien, comme dans boudoir. Il y a par conséquent un joli fauteuil club en cuir brun pour les personnes  qui viennent accompagner, et un guéridon de côté, pour poser ses affaires ou une tasse de café. Les perruques ne sont pas données ; pour nombre de femmes c’est un véritable investissement, plus cher que des lunettes, alors il faut mettre les gens en valeur. Et puis il faut le temps d’essayer : comment acheter si on ne s’y voit pas ? pas grave si vous prenez une heure, Madame, prenez votre temps, je suis là de toute façon. Les cheveux retombent sur leurs nouveaux propriétaires de façon naturelle, parfois ; c’en est étonnant, comme si le visage se cherchait une épouse. Qui croirait qu’ils viennent de l’autre bout du monde, d’Inde ou d’ailleurs, de chutes de coiffure, et dans cette industrie Madame croit toujours voir quelque chose de miraculeux.

Certains soirs, en particulier les samedi, on reste ouvert pour les personnes qui sortent. Soyez resplendissante à la soirée, vous le méritez bien.

Paris le 24 janvier 2014.