Les Commerces

Recueil en ligne d'histoires (fictives) sur le commerce de détail. Parution chaque lundi, à 16 heures. Par F.Benhaim.

Catégorie: Les Commerces

Le cordonnier


                        Les ateliers ont changé au fil du temps. Le métier s’industrialise, les machines se numérisent, après avoir gagné en carrure. Les produits chimiques ont remplacé le sang et le sel des tanneurs, mais un morceau de cuir au mur rappelle l’animal, et l’odeur est toujours forte, qui vous prend à la gorge et au nez quand on travaille vraiment. Certaines choses n’ont pas changé. Quand vous passez le seuil d’un magasin de denrées alimentaires, de pain, ou que vous allez quérir la réparation de vos chaussures, vous êtes comme ceux d’autrefois, les aïeux à perdre de vue. Sans se chausser, on n’a jamais rien fait, et même si on peut acheter et jeter ses chaussures, les chaussures de cuir restent chères et se réparent, et elles se réparent ici. Dormez sur vos deux oreilles, cordonniers, grâce à vous, le sort de l’obsolescence calculée et du cycle de vie du client sont amadoués. Faites durer, 15, 20 ans ! Ces chaussures, vous montre le cordonnier à ses pieds, je les ai depuis vingt ans. Plus ! enchérit sa femme.

Le décor est brun, marron, sombre. On y fait du bruit, à se demander comment ils font, car ici on fait chaussures et clés. Et plaques. Et tampons, mais ça se vend un peu moins. On vend des lacets. Au mur, des clés suspendues par centaines, neuves, sur des crochets fixées dans un grand panneau gris qui couvre tout un pan de mur, comme le tableau de clés d’un immense hôtel de l’âge industriel. Chaque centimètre est utilisé. Sous les clés, des chaussures ensachées dans des plastiques bleus attendent leur propriétaire.  A travers le drap bleu, on aperçoit les talons refaits, les bottes, les chaussures de ville, les ballerines cassées de lendemains de fête ou les souliers de danse. Des noir, des brun, des rouge, des couleurs fantaisistes, tout cela est entassé pêle-mêle et attend. Ailleurs, des paires étiquetées attendent leur soin, dans ce bloc opératoire où on a du mal à distinguer les urgences entre elles.

Certains viennent le lendemain, impatients, ignorant la date indiquée sur le ticket. D’autres viennent trois mois après, c’est pour cela, on essaie de faire payer avant, car le loyer n’attend pas. Ce métier est donc : bruyant, odoriférant (produits en tous genres, cires, …), physique (l’avez-vous agripper les semelles, user ses yeux sur les clés), peu recommandé sûrement par le Ministère de la santé, peut-être pas classé dans les métiers pénibles, et on croirait l’avoir mieux reconnu dans le passé. Il est dommage, vraiment, qu’on ne puisse réparer les basket aussi, quel gâchis. Mais au fond, tant  mieux,  il a déjà tant à faire. Ici vous trouvez quantité de plaques et d’applications inconnues du métal. Savez-vous que vous pouvez prendre une plaque d’immatriculation pour enseigne ? Qu’on vous fixera la nouvelle plaque en cinq-sept ? Tout cela est facile. La clé met dix minutes à faire. Mais comme les baskets, certaines clés ne se font plus. Au nom de la sécurité, on  a introduit l’OGM de la clé : la carrée à dents, la rectangulaire, etc. Tout cela ne se reproduit pas. Ou cela coûte cher, il faut être agréé. Le métier change.

Les machines sont imposantes, et leur couleur orange années 80 est salie par la graisse qui envahit tout, même les mains, même les doigts. La cire noire semble avoir tout recouvert, sauf les clés dorées qui scintillent dans la lumière du jour. Où êtes-vous mes clés ? Dans ce temple de Saint Antoine, certaines femmes viennent chaque jour ou presque pour avoir perdu leurs clés. Un jour pour un certain Monsieur le cordonnier a décidé de garder un double. Ne perdez pas vos clés, on n’est pas là le week-end.

Ah, on ne prend pas la carte ; c’est chèque (illusoire) ou liquide. Il faut vous chausser, alors, vous ne dites rien.

 

 

 

Paris, le 31 décembre 2012.

A Perrine Benhaim pour le gîte du malade.

Aux instruments à vent


La forge, l’atelier, l’antre de Vulcain pour Mozart, comme une gravure vivante, est visible depuis la rue, par une grande vitrine, comme les cuisines des boulangeries nouvelles. Ca résonne des bruits de métal frappé, comme dans les armureries anciennes, dans les mines, dans tous les Klingenthal et manufactures des rois de France (Klingen-thal, le val des cling), comme à la boutique du ferronier, ou de l’orfèvre : tape, tape, tape, contre le bronze, le cuivre, les petites pièces, les morceaux, les bouts. On aiguise, on affûte,  on cale, sans forcer. Des machines, des enclumes, des marteaux, des appareils de serrurier. Les reflets dorés colorent la lumière blanche du néon, dans cet espace gris et brun, posé sur un linoléum noir, type ascenseur, où trois hommes assis travaillent sur un plan qui s’étire d’un mur à l’autre, modelé lui aussi, d’une mer à l’autre, devant une rangée de tournevis pointés au bas. Trois hommes entrés comme apprentis (fac de philo, BTS, etc.). Ca se fait encore. C’est même le meilleur moyen de garantir son emploi, une fois qu’on a trouvé son patron. Réparateur d’instruments, c’est une drôle de vocation, une belle vocation, une vocation d’artisan musicien. Un défi à Pôle Emploi, aux politiques publiques et aux parcours ordinaires, linéaires et monotypés que l’on voudrait imposer aux jeunes. On peut être deux choses en même temps ; on peut étudier et utiliser ses mains, quand même, par la suite. Que d’étonnements la vie nous procure.

A côté, car le magasin a prise sur plusieurs façades, ce sont les clarinettes (ici, c’étaient les saxos). L’espace de vente, c’est plutôt ici. Clarinettes en vitrine, clarinette au mur, pièces et morceaux de clarinette sur les tables de travail à l’entrée du magasin, là encore, en vitrine. Il ne s’agit pas seulement de se montrer, d’exposer le labeur ; il s’agit aussi, pour l’artisan, de voir : la lumière, les passants, la vie au-dehors, les clients qui rentrent. Les murs à l’arrière sont lourds de sacs, mallettes, caisses, bagages : on se croirait dans une maroquinerie, car au cas où vous ne l’auriez jamais remarqué, un des principaux défis d’un instrument, même d’un instrument à vent, c’est de le transporter. Le mener d’un endroit à l’autre, voilà l’affaire, quand on est violoncelliste. Ici, c’est un peu ça, un peu seulement car la clarinette peut se démonter, mais il y a toujours mille autres choses à prendre, les partitions, le matériel d’entretien, etc. Voulez-vous un instrument de bois, de plastique ? Vous trouverez. Réparation de pièces. Tampons. Liège. Arrangements. Réglages. Parfois la réparation coûte autant que l’instrument—c’est comme une voiture—. Mais toutes les clés, argent sur noir, tout ça est si joli ; on dirait un petit orgue portatif ; une œuvre du génie horloger et esthétique du dix-huitième siècle rejoué et perfectionné par le dix-neuvième, un esprit perdu, d’une époque où la mécanique des touches et des automates promettait l’avenir comme aujourd’hui l’intelligence artificielle.  Le magasin est profond, il a même un sous-sol, et l’on vend les anches, les capuchons, écouvillons, sticks de cire. Affaires de luthier. Quand on vient ici pour la première fois, on croit entrer chez les habitués. On voudrait se présenter. Entrer au club des musiciens.  Ici on reçoit, on discute, on recommande, c’est entre Bricomarché et bijouterie, entre les outils et l’artisanat de collection, le plaisir est intact, comme on dit. Dans notre époque, mais hors de notre époque, et pourtant, nous sommes bien dans notre époque.

Paris, le 24 décembre 2012.

A Daniel Jost, pour la musique.

A tout le monde, joyeux Noël.

La gaufrerie

La guerre de la gaufre est lancée. Dans une rue voisine, il y en a une autre, qui vend des liégeoises dorées au caramel. 2€50 au contre 3, 3€50 contre 4, iront-ils vraiment comparer ? A Paris il n’y a pas vraiment de marché de Noël, pas vraiment de tradition et les décorations sont épouvantables, ou au mieux étranges.  On n’est pas en Alsace ! Mais maintenant, on aura les gaufriers, pardon, les gaufreries, enfin, les gaufres. La Belgique a du bon, pense le promeneur ou l’acheteur de Noël, le gamin en vacances ou qui attend de l’être, la vieille un peu gourmande. La gaufre est chaude et dans ce froid, cela fait du bien. Elle est calorifique. L’hiver le requiert. Elle est craquante, et nos dents ne demandent qu’à retourner chez le dentiste.

Goûtez les saveurs ; les parfums. La gaufre, c’est comme tout, ça innove. Fourée au chocolat, cannelle, miel, cardamome. Brevetée. En Belgique on a poussé les choses. Le hamburger, les avions, les voitures évoluent…pourquoi pas les gaufres ?! La prochaine expansion industrielle des Belges sera peut-être celle des gaufres… En tout cas la World Gaufre, la Global Gaufre, la World Waffle est parmi nous. Adieu ! crêpes, churros, marrons glacés. Arrière, Bretons, Charlemagne est de retour ! Fini ces goûters de rue que nous remettent des mains suspectes (et l’hygiène dans tous ces bouibouis ?). La gaufre est hygiénique ; il n’y a qu’à voir les carrés du gaufrier ; ils nous inspirent confiance. Elle est médicale. On dirait un appareil de bloc opératoire. Un dessin industriel. Une utopie de Mondrian. Un morceau de machine à café contemporaine. D’ailleurs le gaufrier est tout technique, avec ses rangées et sa pince associée. On parle de conquête du monde pour la gaufre belge. Chine ! Afrique ! Amérique ! L’Amérique nord-américaine ne connaît que la gaufre faussement belge, la rococo, la Belgian Waffle. Opportunité… Mais ici on est loin de tout ça. Le puriste vous l’expliquera : il y a la gaudre de Bruxelles et celle de Liège. L’une est plus diététique que l’autre (toutes choses relatives)—mais ce n’est pas celle que l’on vend. Et malgré les puristes, on vient de lancer la gaufre en sandwich, avec du fromage de chèvre, du jambon et tutti quanti, comme les croissants sandwich. Ca semble marcher.

Ici, uniquement du sucré. On choisit depuis la rue, devant une vitrine où trônent gaufres et gaufrier, condiments et parfums. Tout est fait devant vous. On paie à l’intérieur, mais la façade est ouverte, on peut discuter depuis la rue ; tout est naturel, tout est fluide.

Il y a un vendeur, et un patron. Le patron parle, le vendeur sert, au fond, on ne sait pas trop bien qui vend : disons qu’ils sont deux. Avec la gaufre, un petit carton car c’est chaud, et une serviette qui colle à la pâte. Ca laisse du sucre chaud sur les doigts : gardez votre serviette, ou prenez-en une autre. Le service est là, la parole est libre ; on se croirait chez le boulanger de quartier. On veut durer.

Le magasin de porcelaine

Un éléphant dans un magasin de porcelaine, c’est oublier un enfant dans un magasin de porcelaine. Les mères qui entrent avec leurs mômes et leurs ballons ne se rendent pas compte, ou plutôt, quand elles s’en rendent compte, c’est trop tard. Qui croirait qu’une pièce de forme coûte autant ? Qui croirait que Limoges, Villeroy et Boch, Sarreguemines, que tout cela est si fragile ?

La France est un grand pays de la porcelaine : un Premier ministre a dû le déclarer un jour, car il y a Gien, (Limoges encore), (Sarreguemines, encore), et puis les faïences, toutes ces faïences. Le cristal de Baccarat. Ici, c’est plutôt porcelaine. Trouvez un régal des yeux pour vos convives. La porcelaine se porte bien en temps de crise, mieux que le verre, dit-on. Mais on dit beaucoup de choses. Retenez ceci : c’est ici que le bon goût rencontre le repas. Et bien plus ! La porcelaine peut tout être : horloge, statue, figurine, ou toute autre chose décorative et inutile, mais l’utile et l’inutile, c’est comme les goûts et les couleurs.

Des promeneurs viennent regarder, admirer, rêver d’acheter ; des dames viennent racheter des pièces cassées. C’est une façon de léguer. Collectionner un service peut d’ailleurs prendre toute une vie ; on achète le tout, pièce par pièce. Des touristes, et de jeunes mariées, et leurs familles avant le mariage. Le service reste un passage obligé pour les beaux mariages. C’est le moment dans la vie, le moment ou jamais. Après les enfants viennent, et c’est aux remplacements qu’il faudra songer. En fait, chacun veut de la porcelaine. On a cru que ce serait fini ; que l’esprit fonctionnaliste de formica, de verre et d’aluminium allait tout remplacer par du jetable. Du pratique. Du lavable. Du solide. Mais les années ont éprouvé le concept, et le jetable, lavable, pratique et solide ont changé de notion, de définition. Désormais la porcelaine va à la machine. Elle tient mieux, enfin un peu mieux. Et puis elle est terrienne ; immuable. Kaolin, feldspath, argile, et quartz… Et c’est le prestige. Le prestige…

Une artiste lettone travaille la porcelaine blanche avec de l’argent. De subtils et magnifiques motifs ponctuent le blanc neige de traits vifs, comme les affleurements d’une mine.

Armani, Ralph Lauren, les marques japonaises… quand on veut ses lettres de noblesse, et qu’on a commencé dans la soquette, on fait du linge de maison, on fait des services en porcelaine. Du Louis XV, en somme. Revisité, bien sûr ; les assiettes sont plutôt carrées, le design est minimaliste ; il faut que cela rappelle le vêtement, la boutique. Même les fabricants de machine à café font faire de la porcelaine. Ici, on ne vend pas de tout ça. Qu’ils vendent cela dans leurs propres établissements. Mais c’est, tout de même, de l’art. Arts de la table. Un festin de formes, de dessins et d’artistes commissionnés par les vieilles maisons.

On ne déborde pas trop sur les arts de la table ici ; ou du moins on en reste au plateau. Vous trouverez de quoi fixer vos nappes, de quoi poser vos couverts, de quoi vous essuyer la bouche. Vous trouverez de quoi tenir des bougies, même de quoi les allumer. Mais on reste « sur » la porcelaine. C’est elle la reine des lieux.

Les rayons grimpent jusqu’en vitrine ; du coup, on ne voit pas grand chose de la boutique, simplement l’écriteau : PORCELAINE, et les différentes collections à l’intérieur. On a un peu de mal à circuler. C’est comme un bord de falaise : la crainte de l’accident vous fait surveiller le moindre pas, et tout paraît étroit.

Paris, le 10 décembre 2012.

A Ilona Romule, pour son travail exposé à Strasbourg, il y a au moins dix ans.

Le kiosque

Dans cette station souterraine, le passage est continu. Quand il y a des travaux, ou une grève, le chiffre d’affaires baisse, subitement. Autrement, il faut faire attention aux vols.

Surveiller. Savoir tout faire à la fois : la caisse, les renseignements, la vente. Pour se simplifier la vie, une consœur, commerçante à Auber a accroché une pancarte à l’entrée de sa boutique :

NO CHANGE. NO INFORMATION.

Marre des touristes.

Ici, on vend pourtant des journaux pour eux : The Guardian, El Pais, le Herald Tribune. Pour tous, l’Officiel et le Pariscope (depuis le temps, on se demande comment ils ont fait pour ne pas se bouffer le nez). C’est le Coca et Pepsi de la presse spectacles. Les gens qui achètent ça pour avoir de la monnaie…. (NO CHANGE.) Femme Actuelle. Ca m’intéresse. La presse spécialisée. Sciences. Ordis. Spéléo. Catcheurs. Etc.

Des mouchoirs, des briquets, des cartes cadeaux iTunes. Les petits objets se vendent bien. Petits guides : les livres faciles se vendent bien. Suppléments (ça quadruple les prix et ça fait râler les clients, dans certains cas même ça décourage la vente). J’y suis pour rien, vous comprenez. Ils arrêtent pas d’en rajouter, ils savent plus faire un journal mais ils vendent des DVD.

L’odeur de papier glacé et d’encre hante l’air de derrière le comptoir ; il plane au-dessus des publications. Pourtant des millions de pas, de souffles se succèdent, dans ce couloir, jour après jour, heure après heure, année après année. Dans la lumière grise, blanche, les titres et les couvertures blanches ou blanc-grises ressortent bien. Mais la patronne du kiosque voit peu le jour. Travailler dans le métro, c’est comme être chauve-souris, vampire ou mineur. Ou, si vous préférez, quelque chose de mieux.

Il y a quelques habitués fort caractéristiques : une dame avec des cernes qui vient pour ses mots croisés, plusieurs matins par semaine. Un homme distingué qui achète Le Monde. Pas de commentaire sur le porno, mais il y en a un peu. Des ados qui s’achètent les magazines de jeux vidéo, de jeunes hommes qui prennent des revues d’informatique…

Les gens s’arrêtent parfois plus qu’il ne faut. Y en a qu’il faut toujours chasser : ils liraient tout sans payer. Curieusement, quand une personne fait halte, d’autres aussi : c’est fort mimétique, les humains. Suivent aux cohues de grands blancs, des moments calmes où pas une âme ne se montre, même dans ce métro, ou ne s’arrête. Ou bien, c’est qu’à force, on ne les voit plus.

Avec la crise de la presse, pas une année sans grève, sans livraison : que ce soit rédaction, imprimerie, etc., c’est pareil, maintenant, ce n’était pas mieux avant.

Paris, le 30 novembre 2012.

La pharmacie

            On dit que le modèle social français est en panne. Y a plus de sous, profitez-en car ce sera bientôt fini. Les Asiatiques, les Sud-américains aussi veulent leur part du gâteau, et ici, il n’y a plus d’argent. Le social, ça se paie, et quelqu’un devra passer à la caisse. Trente ans de déficit…

Ici, justement, on a tout vu : le carnet de santé, la carte vitale, le ticket modérateur, la fin du ticket modérateur, les remboursements, les déremboursements, les re-remboursements, le recyclage, la fin du recyclage, les soins alternatifs, la critique des soins alternatifs, le retour des soins alternatifs, les génériques, les marques, les génériques, les marques, etc. Tout ce qui est essayé chaque jour pour faire face. Les gens sont de plus en plus vieux, de plus en plus malades. Ou du moins ici, on en voit beaucoup.

On peut tout traiter. Enfin, traiter, vous comprenez. Pathologies lourdes (cancer, VIH, Alzheimer, Parkinson, vieillesse et fin de vie, troubles neuronaux, troubles des os, on voit de tout). On peut vous avoir les médicaments cet après-midi, dans la journée, oui, pour 17 heures, et même avant, je peux les appeler, je vais les appeler si vous voulez. Pathologies légères. Doliprane, Immosel, Immodium, machin contre la migraine, Nuro- et autres Fen, autres Doli en tous genre, aspirine, les classiques. Certains sont chers à l’achat, d’autres sont chers à la collectivité. Crèmes indispensables et crèmes à tout faire. Le fameux baume du tigre, qui soigne tout depuis le rhume à l’inflation au mollet. Mais vous n’avez pas tout vu.

Dans cet univers blanc et pastel, il y a deux mondes. Le monde du libre achat : choses diététiques, crèmes, choses limites en impact pour l’homme et la femme pressés, ou disons de moyen-long terme, gelée royale, compléments alimentaires, choses controversées, comme les pilules amaigrissantes, la crème qui fait vraiment disparaître les rides, le produit miracle (on essaie d’éviter le registre du miracle), ou même l’huile de foie de morue, qui se vend encore, à des grand-mères répressives.  Derrière le comptoir commence le monde de l’interdit, le monde de l’ordonnance et de la prescription médicale, où certains tentent de puiser par la négociation en promettant un fax du médecin. Généralement, c’est niet. C’est ce monde qu’approvisionne un autre monde de livreurs et véhicules, bientôt cyclistes et coureurs, le monde du médicament en flux tendu. C’est de ce monde qu’une ordonnance offre la clé, des boîtes à étiquette bleue, des formulaires de soin ou autres mutuelles complémentaires, de la paperasse, le cas échéant, de l’Etat providence, en somme.

Un couple gère l’affaire, ils ont plusieurs pharmacies, mais généralement ils sont ici, la maison mère. Des lunettes grises, fines, pour faire sérieux et élégant, léger. Des cheveux grisonnants, mais on reste jeune : on respire la santé. De jeunes assistants pharmaciens stagiaires et fraîchement émoulus de la faculté, préparateurs etc. Les notables, les experts, les griots de demain. Combien de dames âgées pour qui le pharmacie est une autorité finale dans la vie ? De patients malades ? D’incontinents ? De jeunes angoissés, lycéens à problèmes, lycéens à succès, étudiants drogués ou des classes préparatoires—c’est tout un ? De cadres stressés ? D’ouvriers fatigués ? D’hommes épuisés par leur femme, ou le contraire ? De femmes épuisés par leurs enfants, d’enfants épuisés par leurs parents, leurs profs, leurs cours de maths, leurs notes, leurs cours de sport, de lotions contre les douleurs musculaires, de pilules pour aller mieux, se sentir mieux, se prémunir, prévenir, contre la grippe, contre le rhume, contre l’insomnie, contre la mort ?

Entrez ici, et prenez soin de vous.

Paris, le 26 novembre 2012.

La librairie

Les affaires vont mal, et comme chez de nombreux confrères, il n’y a plus de carte de fidélité. On ne peut pas se permettre de lâcher les 5% sur tous vos achats. La marge est serrée. Oui, bien sûr, le prix unique. Mais vraiment, est-ce encore cela qui fait la différence ? Pourtant la librairie c’est toujours un « lieu de vie » (l’expression est neu neu, mais efficace). Ici, ça drague (l’employée du mardi au jeudi a un vif succès), ça parle de l’actualité littéraire et de l’avenir des lettres, ça parle de choses et d’autres à partir de là, et à la fin, c’est un commerce comme un autre : comment va Madame, comment va Monsieur, ah vous vous mariez, ah vous divorcez, ah vous aimeriez bien, vous attendez la loi. Les chiens des dames, aussi petits soient-ils, font du bruit et parfois pissent contre les étagères. Heureusement aucun livre n’est à même le sol. On se diversifie, pourtant, contre la crise : DVD de films de qualité, de films d’auteur. Audio-livres sur compact disque, marque-pages, cartes de vœux, un peu de papeterie de luxe (les fameux cahiers noirs à 9€ et plus que tout le monde s’arrache et s’imite)… What’s next ? Les livres pour enfants ont fait leur apparition, suivi des livres pour bambins. Avant les livres de cuisine, de remise en forme, de psychologie, on n’en vendait pas, maintenant, on s’y est fait, et on trouve ça aussi (il a fallu virer des romans italiens, Malaparte, Moravia). Une vraie foir’fouille.

Il reste toujours le présentoir, les conseils du libraire et la possibilité de commander. Oui, oui, même le privilège de la commande n’existe plus. Le patron essaie de ne pas s’énerver quand il voit les gens prendre les références pour aller ensuite sur Amazon. Tout ça n’est rien. n’est rien. Parfois il se prend à lire les livres pour déstresser qu’il a mis sur les étages du haut, tout à droite face à l’entrée—loin—. Le métier de libraire indépendant cependant mérite réflexion, au fond qu’est-ce que c’est, l’indépendance ? Sûrement pas de se bagarrer ainsi et de devoir faire tant de compromis. Bientôt ce sera un Monoprix, au rythme où va la transformation du fond de commerce. L’indépendance, ne pas être une FNAC ? Soit.

Revenons à la boutique. Les vitrines sont toujours joyeuses, et mettent en scène des formes d’exposition autour d’un thème : le roman italien, justement (il a bien fallu les caser quelque part), le livre de Noël, le livre sur les religions, le conflit israélo-palestinien, ah oui, car c’est une librairie engagée, ce qui n’arrange pas les choses). Les vitrines attirent du monde. Pour en attirer, c’est chose complexe : il faut à la fois avoir l’air sérieux et accessible, traditionnel (le libraire indépendant, n’est-ce pas ?) et moderne (un peu comme une mini-FNAC, et où il y aurait tout, comme un site internet). Un vrai casse-tête. Autre astuce : faire monter les rayonnages jusqu’au plafond, ça rentabilise l’espace de vente. L’angoisse du libraire est de savoir si ça tient. Vous ne vous demandez jamais, vous, si ça tient, en entrant dans une librairie ; mais pour le libraire, c’est toute une affaire, et il ne faut rien laisser au hasard. Il faut aussi avoir quelques livres en langue étrangère, qui ne se vendent jamais, sauf à des touristes ou à quelques bilingues et prétentieux de la maîtrise linguistique. Quand on a été au lycée et qu’on prend des cours du soir en russe, non, on ne peut lire Dostoïevski. Mais qu’importe, c’est de la déco, ça fait des années que c’est là. Oui, généralement, les livres tournent, et ils sont renvoyés, et les distributeurs les reprennent ; l’industrie du livre, c’est un vrai roman de complexité. Allers-retours dans tous les sens, camions et production, importation, impression, et mondialisation ; qu’est-ce que vous croyez ?

Paris, le 19 novembre 2012.

A moi-même, car c’est mon anniversaire.

A Linda Blanchet, car c’était aussi son anniversaire.

Au chocolatier d’exception

Les fêtes approchent, et quoi de plus précieux pour vos proches que de leur offrir un instant exceptionnel et cacaoté, dans un petit paquet doré, à rubans rouges et bruns, qui fait un délicat bruit de papier lorsqu’on l’ouvre goulument. A coup sûr, tous ou presque sauront apprécier le chocolat, nourriture des intellectuels des cafés du Paris des Lumières. Dernier plat de Louis XVI, sous forme d’un gâteau. Etc.

Aujourd’hui il est adapté à toute les sauces. Au basilic ou au gorgonzola. La cuisine, c’est comme la chanson, l’art ou les clips vidéo. La haute couture. Choquer, surprendre, appelez ça comme vous voulez. Le chocolat, ça se pimente. Au Mexique, il agrémente le poulet ; maintenant, il peut aussi être agrémenté de poulet. Le chocolat n’est pas ce que vous croyez , au fond, on revient à la boisson épicée des origines. Le chocolat retrouve les Indes.

Où ira-t-on, à la fin ? La cuisine française évolue, assurément, comme le chocolat français. Dans les restaurants, les sauces, on trouve ça lourd. Au chocolat, la tendance est au noir, et à l’épice : à la simplicité et à l’extrême mesuré par gouttes, au piment chirurgical. Chocolat français, chocolat suisse, belge, danois, on ne mesure plus les pays du chocolat, enfin, ceux qui le transforment. Ceux qui se sont battus en Europe pour le beurre de cacao contre l’huile de palme, qu’enfin l’Impôt sanctionnera.

L’observateur avisé, courant au fil des siècles, pourra cependant s’interroger : quoi de plus facile que de se dire « spécialiste » ? c’est comme la porcelaine, sans doute, voyageant de Chine à Delft et Limoges et maintenant Mettlach : les inspirateurs d’hier forment les réputations d’aujourd’hui. Demain les grands chocolatiers seront… Congolais ? Américains, toujours ? Brésiliens ? Russes ? C’est comme les pays émergents ou c’est décorrélé ?

La devanture laisse apparaître de subtiles ganaches, des éclairs que vous ne trouverez pas en pâtisserie (à supposer que le chocolatier est meilleur fabricant d’éclairs, cela ne va pas de soi !), au parfum de chocolat, blanc (escroquerie !), noir ou lait, ou demi-noir, ou demi-lait, mais aussi coquelicot, café, caramel au beurre salé (toujours le beurre salé). Les dames en gants bleus et couleurs, en chapeau et écharpes assorties, en tenue légère street style ou tribu, les messieurs qui travaillent dans les ministères, en banque, les ados gourmands, les dames sans moyens qui s’offrent une barre de folie, les touristes asiatiques, les Américains à la recherche du Paris secret….tout le monde se retrouve ici.

Ambiance épicée, ambiance racée ; mais ambiance chahutée, ambiance d’évadés. Le chocolat a un parfum de péché. Pourquoi ? Je ne sais pas. Peut-être son origine païenne, boisson des Mayas, des Aztèques, des Mixtèques, boisson des rois et des divinités, païennes donc. Boisson du péché, des sacrifices (humains). Nourriture des tropiques. Instrument de plaisir—des sondages publiés régulièrement illustrent la préférence des femmes pour le chocolat contre le sexe—.

Ici, on ne chauffe pas trop, même en hiver, sinon c’est la catastrophe. Laves volcaniques et érosion des glaciers ne font plus qu’un lorsque le chocolat fond. A la vitrine aussi, une nouveauté technique, qui évoque le fantasme de Roald Dahl où les enfants se perdent : la fontaine de chocolat. Achetez-en une dans le commerce, et dégustez fondues et fraises chocolatées, impressionnez vos convives. Ici, on n’en vend pas. On expose. Le chocolat est une matière, noble, qu’on aime à malaxer devant les caméras pour les reportages. C’est ainsi qu’on fait connaître la boutique. En trois ans, le chiffre d’affaires a explosé ; en temps de crise, le chocolat monte.

Découvrez aussi, les florentins, les gâteaux, les pâtes de fruits. Du chocolat, les tentacules de l’offre s’étendent. Il y en a pour tous les prix, à marge constante, parfois inversement proportionnelle : la petite boîte de trois (8 euros), la boîte moyenne de 6 (16€), la boîte moyenne moyenne de 12 (etc.)… Les poudres, pour votre café au lait. Les tablettes, toutes simples. Les rochers, pour les petites faims. Tout est là pour vous servir ; les personnels, aussi, qui rivalisent de gentillesse, et vous souhaitent une bonne dégustation, en attendant que la langue française offre de plus exquises offrandes au client satisfait.

Les vitrines sont bien tenues : elles étalent les petits cubes, pralinés et truffes, comme autant de bijoux, en vrac ou posés dans de belles et honnêtes petites rangées.

Paris, le 12 novembre 2012

A Yannis Mataillet, pour le coup du scanner.

Pommes bio

 

            C’est au bord d’un chemin. Les oiseaux chantent, derrière, les pâturages verts sont humides : c’est l’automne. Des monticules de terre élevés par les taupes ponctuent l’herbage que les vaches vont délaisser aux premières neiges. Au détour d’un chemin, les bouleaux longent le ruisseau. Là sous un arbre une table est dressée. Nous sommes à proximité d’une exploitation agricole, visible de loin, à flanc de colline.

Sur la table, à première vue, des pommes de diverse forme, un cubi, un pot de confiture…

Détaillons. Toile cirée, rouge et blanche, à carreaux. Ca tient, ça résiste, c’est increvable, donc dehors. Des gobelets : d’un côté, les usagés, d’un autre les neufs. Servez-vous dans les neufs, remplissez votre gobelet. Posez-le vide dans la pile des usagés. Goûtez aussi à la compote : pour cela, il y a deux pots de conserve.

Reprenons les pommes. Un panier de jaunes ; un panier de rouges ; un panier de poires. Producteur.

C’est ici que les mains commerçantes et terriennes ont disposé sur la petite table l’espace de vente. Pas le temps de garder un stand au bord de la route. Ici, c’est un petit complément de revenu, mais avec les mois, années, si c’est économisé, ça finira par contribuer à quelque chose, par peser. Les petits ruisseaux.

Au milieu de la table, une boîte de Ricola, fermée, dont le couvercle a été percé d’une fente. Une étiquette : « Caisse ».

Derrière elle, une petite ardoise indique les prix. 1 pour le jus. 2 pour la pomme. Servez-vous. Ayez l’amabilité, ayez la civilité, ayez l’obligation—, ….voyageurs, randonneurs, hommes venus de loin. Ici, c’est comme à l’église. Mettez votre pièce dans le tronc.

On vous fait confiance.

 

A Raphaëlle Bernard, pour la promenade sur le Wanderweg.

Les Diablerets, 3 novembre 2012.

Guitares électriques

Ca y est la barbe est à la mode, mais plus les cheveux longs. Ca n’a pas d’importance ; ici Steven Tyler d’Aerosmith a toujours quarante ans à peine. INXS, Iron Maiden, etc., c’est par ici que ça passe, à Paris. Vive La Fête. Pussy Riot (libérez-les). Ah oui. Ramstein. C’est aussi un château en Alsace.

C’est la boutique des guitares électriques. Elles pendent des murs, comme elles pendront de vos épaules, comme des fusils, longs rifles. Ca devient dur à casser en concert. C’est blanc, noir, rouge, des formes incroyables ; comme un dessin d’extraterrestre. Les murs sont en brique, et sur cette toile de fond, certaines des guitares ressemblent à des armes de science fiction, disais-je, à des avions furtifs, à des drones. Noir, rouge métallique, vert turquoise années 50, jaune canari branché, marron couleur de bois. Forme gothique, forme classique style LA 1959. La quintessence du design, c’est pas chez le fabricant de haut-parleurs danois, c’est ici, en terre californienne. Quelques mètres de Californie dans la grisaille européenne, un gars aux cheveux longs qui est sympa sans sourire (comment fait-il ?), et un voyage vestimentaire dans le tourbillon de la fin du XXième siècle : jeans troués, t-shirts à squelettes, look grunge, look néo-sixties, look skater, look, look, look….

Un sol en béton poli ; on va pas s’embarrasser, mais c’est bien pensé. Ca pourrait vous rappeler le magasin de motos. C’est le même type d’achat. Parfois, les mêmes montants à quatre chiffres. Enfin presque.

Comme c’est un lieu d’habitués, au comptoir la conversation prédomine. Les galères, le loyer, la dernière relation, ce que fera X après sa dernière démission. L’étranger qui pénètre dans la boutique est forcément un semblable. Il est un peu comme vous, un peu comme moi, il joue, il aime le son ; il aimerait peut-être percer aussi. C’est pour ça qu’on le tutoie. Ibanez, Ibanez, Ibanez, la grande marque de guitares, on l’a. Y a aussi les amplis, les multiples gadgets de la musique électrifiée, les pédales, les prises. Les amplis. Les amplis. Les amplis. Je répète parce qu’il y a des couleurs, des styles différents. L’ampli marron et jaune, style 60s, comme quelques guitares qu’on a oublié d’énumérer… L’ampli orange. L’ampli noir, le classique. Vous croyez que vous savez ? Vous ne savez rien. Passez devant la vitrine alors, ne vous arrêtez pas, mais demandez-vous si ce que vous écoutez, c’est vraiment du son ; de la musique ; de la mélodie. OK, convient le hard rockeur, parfois on lui pose la même question. Qui est-on pour dire ; les goûts et les couleurs…

Retour au magasin. Dedans, vous avez aussi le catalogue. Dans le catalogue, de célèbres chanteurs posent avec « leur » guitare. L’une ressemble à Courtney Love (la veuve de Kurt Cobain, vous savez, Nirvana). L’autre porte un masque de tête de mort. Dans cet univers fantasmatique, c’est la force masculine, subvertie par le maquillage, les cheveux longs et les masques ; un univers de musiciens, de passionnés ; de technique ; de gamins qui vident leurs économies pour s’acheter ce truc et passer des heures à essayer, avant. Les filles chantent aussi, elles jouent, elles prennent des risques, c’est pas la question, confère les Pussy Riot. Dans un garage, un appart’, un HLM, plus d’un conflit de voisinage, rébellion et guerre familiale, tout ça existe ; pourquoi cela devrait-il forcément mal finir ?

La guitare électrique, c’est comme le saxo, ça reviendra dans le mainstream (si vous dites que ça y est déjà, je me tais) mais en attendant nous on se porte pas plus mal.

En Finlande, dans les films de Kaurismäki, la guitare électrique fait partie de la culture populaire. Ici, comment ne pas se demander : se maquiller, faire du bruit, faire de la musique avec du bruit, que vous appelez bruit, c’est peut-être un signe de civilisation.

Paris, le 29 octobre 2012. 

A tous les gars et les filles de la Rue de Douai,

A  V., qui aimait bien mes « magasins ».