Le magasin de mannequins

C’est un espace noir, comme un showroom. Dedans (on voit à travers la grande vitre, mal lavée) les mannequins sont nus ; ils ont pris des poses surprenantes, inattendues. L’un d’entre eux court, l’autre danse, on dirait qu’elle fait du karaté. Deux mannequins ont les mains dans les poches. Ils sont noirs de couleur ; ils ont des expressions presqu’humaines. Insufflez-leur un peu de vie, et ils parcoureront les zones piétonnes, donnant des renseignements, saluant les enfants, draguant les adultes. Ils sont prêts à envahir le monde, si vous leur donnez des armes ; prêts à nous servir, nous coiffer, faire la vaisselle, sortir le chien effrayé, si vous le leur demandez.

En attendant, ils sont en vente. Modèles d’exposition. On fabrique à demande. Vous nous dites ce qu’il vous faut. On travaille avec de très grandes maisons. En tout cas, pour les professionnels.

Entre les murs noirs (couleur de l’élégance et de la suggestion) on a su créer un espace, un lieu, qui permet de conceptualiser. Les créateurs ici n’auront aucun problème à concevoir leurs vitrines avec un regard nouveau. Le commerce souffre un peu de cette mode animale. Hermès y a recouru pour ses vitrines à New York l’année dernière. Mais il reste tant d’espaces d’exposition des vêtements, à l’intérieur des magasins, des grands magasins, tant de prétexte à déployer des humains artificiels. Chaque centimètre de cette peau de plastique, que vient caresser la lumière de petits spots au plafond, vaut une fortune. De l’argent anthropomorphique. Voyez-vous, on vend mieux, quand on arrive  se projeter. C’est pour ça qu’on fait des mannequins qui sont beaux, modèle, mais qui nous ressemblent quand même un peu. Pas d’anorexie dans les modèles de plastique ; ça n’est que pour les vivants. Pas de drogue non plus, et, corollaire, pas de rock’n’roll. Certains de ces hommequins, et femmequines, ceci étant, respirent une quasi joie de vivre. Il y en a une douzaine au total, dans l’espace d’exposition, et encore pas mal à la cave. Ils sont en société. Ca tient salon, ça discute ; on se croirait dans un vernissage ; dans une galerie.

Paris, le 28 octobre 2013.

A mes amis de Londres.