Drapeaux et cerfs-volants

La disposition de l’espace de vente est en rectangle. La boutique n’est pas très large, en revanche. Au fond, un long comptoir, derrière lequel s’activent trois personnes qui vont et viennent,  soulèvent des objets, les posent, discutent, font des aller-retour vers la machine à café ou le dispensateur d’eau. Ce sont les employés. Ils sont affables, et ils sont habillés de chemises à carreaux. Leurs corps sont parés de tatouages, d’anneaux et de barbes. Dans leur atelier, ils confectionnent et réparent. Ils vous renseignent le plus gentiment du monde : oui, le drapeau du Congo c’est par là. Bienvenue au royaume de la toile.

Au plafond sont accrochés des cerfs-volants, des drapeaux géants, des voiles en toute sorte.

A droite du comptoir, décoré d’affichettes, de cartes postales et de petites annonces (chat perdu ou nouveau-né, musique, cours de maths) une série de petits drapeaux rangés en de petites corbeilles sur tout le mur, par ordre alphabétique. Il y a tous les pays qui adhèrent à l’ONU plus quelques autres ; de quoi honorer n’importe quel invité dans un verre posé sur la table ou le bureau. Ici, la communauté somalienne ou éritréenne pourra s’acheter ses couleurs, ou les contester. Les supporters viendront faire le plein avant les JO. Etc.

Borges disait que les drapeaux étaient de l’enfantillage ; alors nous sommes au terrain de jeu. Trouvez aussi des cartes ; des logos ; des stickers : des cocardes : des rubans de tailles différentes pour vos cérémonies et commémorations.

Pour un temple de l’insigne patriotique, l’ambiance ne manque pas de fantaisie. La musique est indépendante, résolument, et généralement rock et électro, généralement inconnue du « grand public », mais le plus souvent audible. On propose aussi des drapeaux pirates, hippies, des drapeaux arc-en-ciel, des drapeaux de la paix, certains frappés d’un plant de marijuana. Les Etats ne sont pas les seuls représentés ! Plus loin, on trouve la section « drapeaux géants » pour les super patriotes. A celle-ci succède la partie dédiée aux cerfs-volants. On y découvre la variété infinie de ces beaux jouets d’invention chinoise, perfectionnés par la main des passionnés, des scientifiques et des ingénieurs,  brûlés par Benjamin Franklin sur l’autel de la Fée Electricité. Il y en a à une bobine, mais il y en a à deux. Le losange flottant d’autrefois à un fil, sagement pendu au ciel, injustement sacrifié aux oiseaux, aux arbres et à la foudre (voire plus haut) a fait place à un diable insatiable à deux fils et deux bobines, une pour chaque main, que le moindre tremblement humain fait virevolter à vitesse d’étoile. Ne vous trompez pas ! ou il viendra s’écraser sur de paisibles plagistes en bikini. Les motifs vont de l’animal denté, démon asiatique, au smiley jaune un rien psyéchédlique, en passang par le classique rose vif uni.

Puisqu’on vend de la toile, on a aussi pris la peine de proposer tentes et matériel de camping. Pour faire du cerf-volant, allez camper ! Vous pourrez aussi vous acheter un hamac, ou une toile cirée aux couleurs de la Nation.

Arborer, hisser les couleurs a quelque chose de la méthode coué de la fierté nationale. Il manque un sifflet comme à Navale, sur les ponts des bateaux, Place d’armes. Bien sûr, les couleurs ont un sens ; blanc, « la couleur éternelle de la France », rouge et bleu, les couleurs de la liberté, de la Ville de Paris, les couleurs d’Henri IV et de Jeanne d’Arc ; étoiles pour chaque état, bandes rouges et blanches pour les treize colonies, rouge et blanc parce que ce sont les couleurs de l’Angleterre ; noir, rouge et jaune, pour les couleurs du drapeau de Francfort de 1848 ; noir, rouge, et vert pour le drapeau de la première indépendance libyenne ; rouge et bleu pour une indépendance révolutionnaire et pour Toussaint Louverture ; Ordre et Progrès pour le positivisme, sur fond de drapeau impérial ; Croix du sud décorée d’Union Jack et de l’étoile du Commonwealth…  Bien sûr, et même sans révolution, et même lorsqu’il est produit par une agence de com (comme en Bosnie-Herzégovine), promenez-vous en masse avec un fanion, et vous aurez l’impression d’appartenir. Prenez un chiffon, même ! ça n’en sera que plus héroïque. (Voyez-vous dans la lumière précoce de l’aube… dit l’hymne américain au sujet de la bannière en lambeaux qui flotte encore sur Washington en flammes…) Enfantillages ? Le drapeau, en France en tout cas, est de retour, ainsi que la Marseillaise, et la fierté nationale avec cela. Aimez ou quittez. Ne sifflez pas aux matchs de foot. Chantez. Montrez. Il y a comme dans tout ce défilé, comme on dirait, du bon et du mauvais. La France ne pouvait indéfiniment s’en passer ou laisser les symboles nationaux aux extrémistes. La pause a assez duré. Même Marianne est réinvestie par la gauche, grâce au visage d’une Femen sur un timbre-poste. Oui, la Nation de la Révolte, c’est toujours nous. Un drapeau pour tous.

Paradoxe, on prend de tout ici, mais pas les Amex.

Marseille-Paris, 26 août 2013.

A Félix et Marie-Claude Blanc, pour leur accueil formidable et pour l’avenir de la France…