Le magasin de bicyclettes

Par terre, il y a de la graisse et des pneus de vélos. Dans ce magasin, l’atelier et la vente ne font qu’un.

Dans une rue peu passante mais connue des cyclistes, ce magasin propose réparations et modèles neufs, les plus à la mode. Le vélo désormais est un accessoire ; c’est un objet de luxe et d’envie. Jadis, les bourgeois s’achetaient de grosses voitures ; pour certains, désormais, c’est un beau vélo. Le mieux, c’est le nec plus ultra, le vélo hollandais. La bicyclette est le nouveau drap des Flandres : solide, agréable, ergonomique. Le plus beau, à mon sens, c’est sans doute le jaune : le jaune est new yorkais, parisien, londonien. Il a quelque chose de Google, de très à la mode, d’insolent et de terriblement séduisant, actuel. Mais il y a aussi le noir, le vélo hollandais, l’indémodable batave, qui n’a pas besoin de design à force d’être lui-même. Il est un dessin à lui tout seul, et semble surgir du fond des temps d’avant même l’invention de la bicyclette.

Bien sûr, il y a les occasions. 100€ le hollandais. Un peu cher, disent certains. Le vieux Peugeot de collection, vélo de course, ne se solde pas à moins. Il y a dans le monde du deux-roues des races, des castes, des classes, des états. Un siècle déjà. C’est comme un millénaire, dans le monde de la technologie ; le temps de fonder une civilisation.

Le patron est un réparateur de vélos qui vend. Il a commencé chez Peugeot cycles, comme ouvrier. Le voici à son compte, trente ans après. Il s’habille en bleu de travail, ses mains sont toujours grasses comme celles d’un mécano (ça sent la graisse et le caoutchouc), mais son métier est noble, il est artisanal, il est musculaire là où les voitures trichent. Le vélo c’est comme l’équitation : il élève l’homme à la hauteur des chevaliers. Assis sur un vélo, un cycliste professionnel est comme un oiseau, une hirondelle, un guépard. Quelle beauté ! Ses tempes grisonnent comme le rayon d’une roue. Enfin, c’est ce qu’il aime dire (il parle cycles). La bicyclette, c’est un monde, avec ses légendes (le Paris Roubaix), son jargon (le Shimano), ses héros (Indurain ?). Ici acheter veut dire entrer dans une culture. Une communauté. Celle qui, militante, promène sa cause sur les boulevards tous les (…) soir (Critical mass, vélorution, etc.). Celle qui, familiale, emmène les enfants dans de petits sidecar ou brouettes incorporées. Celle qui va vite, celle des coursiers à plusieurs vitesses, des formes de lévrier. Celle qui, bourgeoise, libérale, va au cabinet en Gazelle noire. Toutes ces communautés se côtoient, car la circulation à bicyclette est collective, communautaire, politique. Là où les parois et les vitres des voitures protègent leurs pilotes de l’haleine et des paroles de leur voisin, à vélo, on peut se frôler, on peut se toucher ou se serrer la main au feu. Cela change. Cela ramène en société. Est-ce un hasard si l’individualisme va toujours de pair avec le moteur ? Paris, Pékin, Saïgon, par exemple, ont bien changé.

Mais cela va revenir. Le vélo est à la mode, et ici, de nouveaux clients se pressent. Au départ, c’est un loisir, une lubie (le dernier vélo jaune canari), mais progressivement, on s’y fait mordre. Le vélo électrique arrive, le Solex new age. Pour les pentes et les feignants c’est la porte d’un monde qui s’ouvre. Et c’est chic. Plus ça va, plus il faut ajuster les selles, en prévoir pour les obèses (un peu plus larges), apprendre à gonfler, voir les voir revenir quinze jours après pour un pneu plat. Le service, ça devient la moitié du métier. Ca, et les accessoires : pompes, dynamo, paniers, cadenas en toutes sortes (à code, à clé, avec chaîne de fortification médiévale ou simple fil plastique), et bien sûr, le casque.

Notre artisan-réparateur et vendeur a peine à convaincre, dans ses murs gris décorés d’affiche du Tour de France, que le casque a son utilité. Qui le croirait ? Les accidents c’est les autres. C’est un truc d’Américain, de Hollandais, de Britannique. Ca fait neuneu, vert, social-démocrate à gosses blonds. (Pour certains, c’est un argument commercial.) Se couvrir la tête… on n’est pas aux croisades. Sauf que d’après les médecins, on voit de plus en plus de cyclistes aux urgences, à mesure que tout le monde s’y met. Lui sait que tous ces bleus ne sont pas prêts d’éviter tout accident. Alors, Madame, pensez à vos enfants, dit-il, casquez-les. Et même pour vous, vous êtes jeune, un accident est si vite arrivé. Le chignon y passera certes, mais pas la tête…

Oui, oui, je prends la carte.

Saint-Clément-des-Baleines, 27 août 2012