Les Commerces

Recueil en ligne d'histoires (fictives) sur le commerce de détail. Parution chaque lundi, à 16 heures. Par F.Benhaim.

Tag: luxe

Savonnerie périssable

C’est fait. La vague de l’obsolescence programmée a rencontré celle du frais, grand frais et hyper frais. Découvrons le savon périssable, friable, un savon que vous achetez sur place et qu’il faudra utiliser pendant un temps restreint. Vous avez peut-être perdu l’habitude du savon, en adoptant le gel douche. Vous avez peut-être repris l’habitude du savon, au contraire, abandonnant le gel douche. D’une manière ou d’une autre, un nouvel objet est apparu dans la rue commerçante, où se succèdent les enseignes clonées qui finissent par donner un air de shopping center aux vieux centres piétons. Au fond, on peut parfois se demander si sur le plan de la diversité cela rime vraiment à quelque chose de défendre les centres villes. Certes, c’est mieux, car cela y amène de la vie, vous évite de prendre la voiture, et que c’est plus vivant et plus pratique pour s’acheter une glace ou un petit pain. Mais à part cela, quelle est la différence entre les piétonnes de Rennes, Troyes, et Strasbourg ? Et encore, entre Paris, New York, Berlin et Tokyo ? Oui, oui, ça change, ici des crêpes, là des sushi, ici des tortilla,..mais même cela ne fonctionne plus. Alors la dernière touche du centre presque parfait, c’est le magasin de savons périssables. Marseille n’a qu’à trembler ! voici le savon fait maison, coupé au couteau, vendu au poids. Les vertus présumées de ce savon sont connues : hydratant, vitaminé, pati pata. Et ses couleurs sont plus vives ! profitez d’un savon plus vif pour égayer votre expérience douche. Le magasin est constitué ainsi : bois, rayons, vitrines, de toute façon il n’y a que du savon. On dirait de gros morceaux de sucre, ou de la gomme à mâcher. Quelque chose de fruité, car c’est l’odeur qui flotte en l’air ; une écoeurante sensation de bonbon propre. La rencontre diabolique entre le confiseur et le produit de lessive. Amande, pastèque, mais aussi l’audace : nutella, et même fraise tagada. Que de la nouveauté ! Offrez le savon, mais dites bien aux enfants que ça ne se mange pas. A-t-on réfléchi, tiens, aux risques qu’il y a à donner à tout l’allure d’une nourriture ? Ludique, de surcroît ? Heureusement que les porte-savons sont hors de portée des bambins, et qu’on leur préfère encore ce shampooing jaune, doux et immuable, dont de nombreux parents utilisent par flemme la mousse pour laver l’enfant tout entier. Parfumez vos salles de bain ! au fond, Madame, Monsieur, vous faites une sensible économie en désodorisant, autre grand objet inutile de la salle de bain contemporaine, puisque ce savon parfume tout. Et puis, il y en a assez de ces carrelages gris, alors jetons-y un peu de jaune et de rose vifs. D’ailleurs, on joue ici une techno des plus enjouées.

Paris, le 22 juillet 2013.

A toutes les huîtres françaises.

La boutique de lingerie

Au village, la boutique trône sur une petite place. On pourrait s’étonner : mais que fait pareille enseigne en un lieu si isolé ? Par ici, les gens achètent par correspondance, non ? C’est que la clientèle accourt de toute la région, en général du moins, car pendant les périodes de vacances, il n’y a rien. Et c’est le cas en ce moment. L’été est tombé comme un piano à queue d’une fenêtre malveillante. On attend des heures. Inventaire et mots croisés. Iphone et jeux. Actus. Même pas de vente de maillots de bain ; ici on en vend quelques uns pour l’occasion. Heureusement, tout le monde ne part pas en vacances, et parmi ce monde-là, il y en a qui aiment les dessous.

Ce n’est ni une question d’âge, ni d’ancienneté dans le couple ni d’ailleurs de statut marital.  Pas plus, ajoute-t-on avec une ironie que cache un air de rien, que de sexe ! le meilleur client est un homme marié, qui essaie tout dans le plus grand des secrets de Polichinelle. Ce n’est pas non plus une affaire de taille (on en vend de toutes), car on peut, tout à fait, faire bonne chère et bonne parure ! Pas de beauté ou de laideur. Tout cela, de toute façon, c’est relatif ! LA surprise du dernier modèle au foyer recouvré, au terme d’un long voyage, ou seulement d’une après-midi de courses, d’une journée aux champs, tout cela fait toujours son effet. Plus d’une noce d’or ou d’argent omet de saluer, parmi les chansonnettes populaires, réécrites pour l’occasion, parmi les discours et les souvenirs officiels, le rôle de la lingerie, si douce maîtresse, gardienne des couples heureux, avec de certaines tenues viriles portées par les messieurs incontestablement plébiscitées dans les chambrettes.

La nouveauté, la surprise, et l’inflexion du quotidien vers un voyage aux étapes inconnues et exotiques, tout cela se travaille. Le magasin est simple. Quelques modèles en vitrine. Quelques mannequins devant et le long des murs, quelques portants nouvelle mode, mais l’essentiel est dans les tiroirs qu’offrent de grandes commodes gris anthracite et noir, élégantes, alignées vers les cabines d’essayage, comme les bords d’un hall d’honneur caché. Il faut être à la confidence ; c’est l’antre de la chambre à coucher ! A croire que par-delà les miroirs de la cabine, on pourrait entrer dans l’intimité des foyers, en poussant la paroi.

La patronne entretien une relation exceptionnelle avec ses clientes ; c’est une passionnée, discrète cependant. Elle connaît les goûts et les caractères ; elle anime les libertés. Il n’y a pas d’interdit qui ne doive émaner de vous, Madame, c’est votre corps ! alors oui, prenez-la, elle vous va bien, mais si, vous pouvez, je vois bien qu’elle vous plaît, et sur cette pièce, je n’ai eu que des compliments…

A MS, pour le récit de l’attente.

L’horlogerie

Dedans, l’heure résonne de toutes parts, de plein d’horloges à aiguilles diverses qui hésitent à passer à la seconde d’après, qui se suivent, qui se font écho, comme les grillons en été. Et comme le berger, qui travaille au son des criquets, l’horloger travaille au son des montres, mais ne l’entend plus. A vrai dire, il est parfois en retard ! Il répare sur sa table de travail tous types de montres, enfin celles qu’on peut réparer : quartz, mécanismes, étanchéité…

Ici, on peut aussi acheter des montres, allant du modèle très cher aux japonaises jetables. La maison n’a rien contre ces montres, qui prolifèrent en tous coloris, mais il ne faut pas espérer les réparer. D’ailleurs, la réparation peut prendre beaucoup de temps et coûter cher ; mais combien de personnes rapportent des montres héritées, de splendides pièces que l’on n’espérait plus voir, des horloges retrouvées dans des caves ? Les pendules, les aiguilles, les chiffres, tout cela s’entasse sur une table au fond de la boutique, dans l’espace de travail, enfin un des espaces de travail. On voit qu’on est ici à bonne enseigne, qu’on est venu à la bonne adresse ! Ici, pense-t-on en passant le pas de la porte : je ne serai plus jamais en retard. Laquelle de ces petites merveilles me fera enfin échapper aux réprimandes du supérieur, à la remarque de la patronne, aux remarques acerbes de la conjointe ? Où est le Graal du nouvel helvétisme ?

Justement, vous avez le choix. La tendance va, comme toujours, dans deux sens différents. D’un côté, la sobriété, absolue (on n’a jamais vu un tel minimalisme !), de l’autre, la fantaisie, la couleur, voire le baroque cubain (sur ce point, il ne faut pas exagérer). Avez-vous vu ces hommes à bracelet jaune, rouge, orange ? On se croirait tous chez Swatch. Vous vous souvenez des Swatch, Casio, etc. ? Tout à fait à la mode. Tout à fait de retour. On n’en revenait pas au début, mais maintenant,  on tient le catalogue à la disposition des clients branchés et hipsters de passage. Ca a rajeuni la clientèle d’ailleurs. Car on a aussi, fidèles au post, ces vieux messieurs. Ceux pour qui la montre est le seul bijou à la portée de l’homme, de l’homme moderne, comme dirait le catalogue. Ceux pour qui une montre est une affaire de temps, comme une belle paire de pompes comme ce qu’elle est censée dire. Ceux qui savent qu’un iphone ne dit pas l’heure. Ceux à qui la femme peut acheter une cravate, jamais la montre. Ca c’est pour moi, pensent-ils. Ceux qui laisseront tous les meubles derrière eux, en cas de divorce, mais jamais la montre, ça c’est pour moi, ou mon fils plus tard, penseront-ils. Ou le petit-fils, si le fils est trop difficile. C’est ça la passion des montres. C’est un message au monde. Une façon d’être. Et un relais, un appui, un morceau d’éternité au bout de votre bras, à contempler à loisir.

Longtemps, on a été horloger de père en fils. Longtemps, l’horlogerie a été un métier des plus nobles (elle le reste), mais proche du pouvoir. Beaumarchais était horloger. Il était au centre de tout. La révolution américaine, le théâtre, les affaires ratées. Quel personnage ! Dans chaque horloger, pense-t-on, il y a un peu de Beaumarchais, Saint Patron des Horlogers de l’histoire, celui que j’improvise. En vrai, vous dira la corporation, c’est Saint Eloi.

Paris, le 2 juin 2013. 

A Michèle Gartner, c’est son anniversaire.

Cliquer ici pour en savoir plus sur la lecture et l’adaptation théâtrale de ces textes, qui aura lieu à Paris dimanche 16 juin  ! 

Le magasin de moutardes

Une fée de Shakespeare, dans le Songe d’une nuit d’été, porte le nom de Graine de Moutarde. Quoi de plus charmant ? Assurément, si j’avais une fille de la taille d’un pouce, je l’appellerais Graine de Moutarde (si c’était un fils, ce serait plutôt Grain de Poivre). Un peu piquante, très distinguée, élégante, bourguignonne à l’excès (car elle est dijonnaise, et faite au vin-aigre), la moutarde est chic. Elle est racée. Forte. Si j’étais une moutarde, laquelle serais-je ? se plaît-on à se demander.

Dans ce magasin tenu par une grande maison française, il n’y a pas le choix. Tout est de la même marque, et tout est rangé là où il faut : les pots de toutes tailles s’imitent dans des alcôves de bois noir. Mille moutardes : bavaroises, rémoises, dijonnaises, lisses, ou à graines… On vend aussi du vinaigre, et d’autres condiments. On innove (vinaigre à la cerise, de cidre, de vin rouge, de vin blanc, huiles de noix et d’olive, vinaigre de Xérès, vinaigre de je ne sais quoi). Vos salades ne s’en remettront pas. Vos invités seront surpris, c’est tout le jeu.

Pour faire « genre », les vendeurs ont des napperons, histoire de vous montrer qu’ici, c’est comme chez Pierre H., mais qu’il s’agit d’assaisonner votre bifteck. Vous aimez le fort, le doux ? Nous aussi. Des lumières doucereuses vous rappellent aux hôtels-restaurants en vue dans les années 90, au coin de la rue, où tout était tamisé, suggéré, où on préférait le bordeaux et le noir aux couleurs vives, et les assiettes carrées au Limoges. Un vendeur parle russe, un autre japonaise. On aime bien vendre aux gens des pays à piment, car ils s’y connaissent et n’ont pas peur du goût. Mais la crème de la crème ce sont les mères comme il faut, qui viennent pour le coffret vinaigres. Moutardes. Tout se transmet, à commencer par le bon goût, et quoi de mieux qu’un coffret vinaigres pour Noël, pour le mariage d’une lointaine nièce ou cousine, et pour rappeler aux dames que leur devoir est bien… à la cuisine ?

Paris, le 10 mars 2013.

Le pâtissier

           Derrière chaque gâteau, au travers de chaque macaron, il y a la silhouette, grasse mais élégante, large mais altière, du pâtissier. Qui croirait que tant de fragiles petits macarons, de Paris-Brest finement sculptés, avec leur crème qui se montre comme les cuisses d’une danseuse de cabaret, que tant d’éclairs délicieusement allongés, étonnement épais, avec leur glaçage de sucre coloré et pastel Pompadour, rose, brun, blanc, beige, en somme que tant de délicatesses seraient le fruit de doigts si gros, mais si experts ?

La pâtisserie est la chose au monde la moins utile, en apparence. A quoi sert un Paris-Brest, en temps de grève des trains ? Quel intérêt au financier lorsque les banques s’effondrent ? Pourquoi l’Opéra ? Les billets sont introuvables ! Tenter, toujours tenter, et ne rien offrir, que le plaisir d’un moment et du sucre. Pourquoi le Ministère ne les a-t-il interdites ? Pourtant même les Scandinaves ont les leurs, et les exportent en quantité industrielle dans leurs magasins de meubles. Si les Scandinaves en ont, c’est que ce n’est peut-être pas si mauvais ? Si, si, mauvais et mal. Le serpent d’Eden était peut-être un éclair ambulant. Pourtant, à moins d’en manger chaque jour et tout le jour, ce ne sont pas les pâtissiers qui font les obèses, mais les fabricants de chips. Certes nous mangeons trop de sel, trop de sucre… Mais ceci n’est point un traité de nutrition, alors revenons au sujet.

L’achat n’est pas rationnel, c’est un acte d’affirmation de soi, de supériorité de l’esprit jouisseur sur le corps.

La pâtisserie n’est pas bonne pour la santé, mais elle l’est peut-être par effet de second tour, par acte cérébral, par décision inconsciente : le Placebo Suprême. Le sucre, et l’orfèvrerie. De ces belles constructions minutieuses et expertes, prodigieuses et épatantes, de ces refuges de princesse et de ces palais de poupées, le sucre est le ciment, la crème le mortier, le glaçage et le chocolat les peintures, les plâtrages divins, les marbres de Carrare.

On est ici pour se faire du bien. A soi, aux autres, et souvent à soi par les autres. Tant de grand-mères amènent de gourmands petits-enfants, qui reviendront en cachette pour être reconnus par un aréopage de vieilles dames rassemblées au salon de thé pour le quatre heures et les discussions du jour. Tant d’amoureux réconciliés, ou du moins, qui commencent les retrouvailles un gâteau à la main comme un brin d’olivier.

Tant d’étrangers de passage friands de friandises françaises, avides de découvertes sur le palais comme dans les yeux, au nez comme à l’oreille (mais je ne sais comment). Tant de monde qui passe.

Ici, on vend des produits exceptionnels. Les vitrines, des coffrets de verre, donnent le doux vertige.

Vous ne connaissez pas la confiture de groseilles épépinées à la plume d’oie de Bar-le-Duc. Ou le mesturet de Castres. Avant je ne connaissais pas non plus. Mais on en vend. Les madeleines de Commercy, le gâteau aux noix montagnard, la confiture d’églantine et le berawecke alsaciens (la pâtisserie d’Alsace est inimitable et ne se résumera pas ici, ô désespoir encylopédique), le fruit confit à l’italienne, la pâte d’amande, la pâte de fruits, les chocolats (on n’en fait qu’un peu, on ne peut pas tout faire). Surtout, il y a les classiques, déclinés aux épithètes prestigieux : le Parfait de ceci-cela, chocolat ou fruit de la passion, le Suprême de caramel avec ses morceaux de noix éclatées, pardon, ses éclats de noix, le Calembour d’autre chose, le Divorce (il faut être sûr de soi. Beaucoup se réfrènent.), le Diplomate (moqué au Quai, mais mangé en douce), la Forêt noire si subversive et difficile à réussir cisrhénaniquement, la madeleine pour le thé. Il faut des produits d’appel. Les habituels. Les classiques. Et c’est avec cela qu’on vendra les nouveautés, ou les antiquités retrouvées.

Affirmons-le : la pâtisserie ne désemplit pas : la crise est un mot que nous barrerons. A ceux qui disent de ne pas jouer avec leur nourriture, nous affirmons que le maniement de la crème et de la pâte poussée au rang d’art peut faire des merveilles. A qui doit-on la pâtisserie d’aujourd’hui ? Tant de choses. Au Moyen Age, la pâtisserie alsacienne était toute d’épices, de miel, et de fruits confits : plus vous manquez, plus vous en rajoutez. En Orient, si on peut appeler comme ça le Maroc, et l’Algérie, et…le Liban, dans les gâteaux, l’abeille est reine, ainsi que la fleur d’oranger… que l’on retrouve dans les exquises pâtisserie italiennes dont le sommet insurpassable serait le bien nommé semi-freddo. L’Amérique tant moquée a fini par exporter ses cupcakes et ses muffins, ses brownie et ses scones mieux que le cinéma. L’Amérique latine viendra aussi vers nous, avec sa confiture de lait et ses fruits enchantés, ceux dont nous ne pouvons rêver. La pâtisserie est bien plus que la pâtisserie. A quoi ressemblerait la pâtisserie-Monde ? la pièce montée de Babel ?

Tant de choses s’échangent, en matière de pâtisserie. Elle est au jeune Français une Marine nouvelle : apprenez-la, embarquez-vous, et allez faire fortune dans quelque ville du monde émergent en vendant des chaussons aux nouvelles classes.

De grands entrepreneurs sont partis, de rien, aux quatre coins du monde, et ils y ont ouvert des maisons qui sont revenues en fanfare, à Paris, acclamées de tous, installée à Saint Germain des Prés, au centre du monde honnête, dessinées comme des bijouteries, avec trop de personnel d’une obséquiosité harassante et des formes épurées. On y donne le sentiment de frais qui désinhibe : morceaux de figues coupées, fraises qui semblent tombées d’un arbre (!), ou lancées par le jardinier. Formes minimales : rien ne dépasse, cela ressemble à un de ces nouveaux divans italiens.

Laissons-la les secrets de la pâtisserie nouvelle. Jeunes gens qui partez : entendez-bien le message de vos aînés.

Le chic absolu, ce sera vous. L’image du pays, ce sera vous. L’ambassade officieuse, le vrai porte-drapeau, l’âme de la Gaule, enfin, vous voyez ce que je veux dire. Alors soyez les meilleurs, filles et fils de la France éternelle.

Faites les meilleures Tatin, les plus beaux choux, les florentins les plus exquis, les Baba les plus barbaresques. Sur vos têtes et sur vos doigts, une Nation se repose.

Rio de Janeiro, le 4 février 2013.

A Joël Molineux, pour m’avoir montré le Paradis.

A Pascal et Edgar Gartner-Gonzalez, qui m’y ont hébergé.

Le magasin de cigares

La boutique est étroite. On se croirait dans un placard élégant. Un dressing. Une valise à tiroirs, à miroirs, du genre des représentants de commerce d’autrefois. Du sol au plafond, ce ne sont que tiroirs, avec pour seule interruption des vitrines et des alcôves pour présentoirs éclairés par de petites lampes, à hauteur de vue. Ces tiroirs, protégés à l’ouverture par des vitres, on n’en voit que les boutons dorés, deux par deux en rangée sur le bois ciré qui sert de doublure aux parois internes. Ouvrez un tiroir : vous trouverez des cigares, mille sortes de tabac momifié et certifié par ces petites étiquettes ou ces petits rubans. Trouvez aussi dans les vitrines, sur de petits chevalets : allume-cigare (objet qui a connu un succès fulgurant de par le monde, créature qui a dépassé son parent le cigare…), ciseaux à cigare, boîtes à cigare… Mais on ne vend pas que du tabac ou des choses qui s’y rapportent : des parfums, des boutons de manchette, car nous sommes au temple de la coquetterie masculine. Cuba est loin, avec son régime communiste. Ici ne déambulent que des hommes à embonpoint, à cravates et à nœud papillon. Le cigare, c’est un plaisir, c’est un style. Ca pue, pensent certains (certaines). Ca teinte l’haleine, ça colle aux habits, ça hante une pièce, un bureau, comme dans les films policiers, les bureaux du détective privé. C’est comme le dessert d’un homme au régime, ou qui voudrait varier les plaisirs. Et puis il y a l’objet par lequel le scandale arrive, invétérablement phallique, le cigare de la puissance fantasmée.

Bien sûr, ça sent le tabac. Un tabac fort et parfumé, une odeur refroidie par la climatisation qui doit fixer la température idéale pour la conservation des feuilles. Les vendeurs sont exquis, polis, serviables et savent faire la conversation. Ils sont bien habillés, en costume sombre, vous servent comme à la maison. Une simplicité désarmante, mais si urbaine, courtoise. Certains clients viennent en coupé de province (disons, 200 kilomètres à la ronde). D’autres viennent de plus loin, et profitent de leur weekend à Paris, avec ou sans la famille. De nombreux fils ont, par le vol des cigares de leurs pères, forcé ces derniers à venir s’approvisionner en urgence ; de tels petits délits sont légion ; les pères courroucés ou amusés accourent alors pour renouveler leurs emplettes.

Avec les années, on connaît le client. A la fin, c’est plus.

Ce magasin est un maillon, dans une chaîne qui tient en plusieurs lieux : le barbier ancienne façon, le cordonnier de la rue de Sèvres, etc. C’est un circuit, tout le monde se connaît. L’union s’est faite par le bas, c’est-à-dire par la clientèle. Il y a chez les vendeurs et les chefs un sens aigu du rang : on le tient parce qu’on l’occupe ; on le cultive. Côtoyer les puissants, c’est, déjà, l’être un peu soi-même.


Paris, le 5 décembre 2012.

Au chocolatier d’exception

Les fêtes approchent, et quoi de plus précieux pour vos proches que de leur offrir un instant exceptionnel et cacaoté, dans un petit paquet doré, à rubans rouges et bruns, qui fait un délicat bruit de papier lorsqu’on l’ouvre goulument. A coup sûr, tous ou presque sauront apprécier le chocolat, nourriture des intellectuels des cafés du Paris des Lumières. Dernier plat de Louis XVI, sous forme d’un gâteau. Etc.

Aujourd’hui il est adapté à toute les sauces. Au basilic ou au gorgonzola. La cuisine, c’est comme la chanson, l’art ou les clips vidéo. La haute couture. Choquer, surprendre, appelez ça comme vous voulez. Le chocolat, ça se pimente. Au Mexique, il agrémente le poulet ; maintenant, il peut aussi être agrémenté de poulet. Le chocolat n’est pas ce que vous croyez , au fond, on revient à la boisson épicée des origines. Le chocolat retrouve les Indes.

Où ira-t-on, à la fin ? La cuisine française évolue, assurément, comme le chocolat français. Dans les restaurants, les sauces, on trouve ça lourd. Au chocolat, la tendance est au noir, et à l’épice : à la simplicité et à l’extrême mesuré par gouttes, au piment chirurgical. Chocolat français, chocolat suisse, belge, danois, on ne mesure plus les pays du chocolat, enfin, ceux qui le transforment. Ceux qui se sont battus en Europe pour le beurre de cacao contre l’huile de palme, qu’enfin l’Impôt sanctionnera.

L’observateur avisé, courant au fil des siècles, pourra cependant s’interroger : quoi de plus facile que de se dire « spécialiste » ? c’est comme la porcelaine, sans doute, voyageant de Chine à Delft et Limoges et maintenant Mettlach : les inspirateurs d’hier forment les réputations d’aujourd’hui. Demain les grands chocolatiers seront… Congolais ? Américains, toujours ? Brésiliens ? Russes ? C’est comme les pays émergents ou c’est décorrélé ?

La devanture laisse apparaître de subtiles ganaches, des éclairs que vous ne trouverez pas en pâtisserie (à supposer que le chocolatier est meilleur fabricant d’éclairs, cela ne va pas de soi !), au parfum de chocolat, blanc (escroquerie !), noir ou lait, ou demi-noir, ou demi-lait, mais aussi coquelicot, café, caramel au beurre salé (toujours le beurre salé). Les dames en gants bleus et couleurs, en chapeau et écharpes assorties, en tenue légère street style ou tribu, les messieurs qui travaillent dans les ministères, en banque, les ados gourmands, les dames sans moyens qui s’offrent une barre de folie, les touristes asiatiques, les Américains à la recherche du Paris secret….tout le monde se retrouve ici.

Ambiance épicée, ambiance racée ; mais ambiance chahutée, ambiance d’évadés. Le chocolat a un parfum de péché. Pourquoi ? Je ne sais pas. Peut-être son origine païenne, boisson des Mayas, des Aztèques, des Mixtèques, boisson des rois et des divinités, païennes donc. Boisson du péché, des sacrifices (humains). Nourriture des tropiques. Instrument de plaisir—des sondages publiés régulièrement illustrent la préférence des femmes pour le chocolat contre le sexe—.

Ici, on ne chauffe pas trop, même en hiver, sinon c’est la catastrophe. Laves volcaniques et érosion des glaciers ne font plus qu’un lorsque le chocolat fond. A la vitrine aussi, une nouveauté technique, qui évoque le fantasme de Roald Dahl où les enfants se perdent : la fontaine de chocolat. Achetez-en une dans le commerce, et dégustez fondues et fraises chocolatées, impressionnez vos convives. Ici, on n’en vend pas. On expose. Le chocolat est une matière, noble, qu’on aime à malaxer devant les caméras pour les reportages. C’est ainsi qu’on fait connaître la boutique. En trois ans, le chiffre d’affaires a explosé ; en temps de crise, le chocolat monte.

Découvrez aussi, les florentins, les gâteaux, les pâtes de fruits. Du chocolat, les tentacules de l’offre s’étendent. Il y en a pour tous les prix, à marge constante, parfois inversement proportionnelle : la petite boîte de trois (8 euros), la boîte moyenne de 6 (16€), la boîte moyenne moyenne de 12 (etc.)… Les poudres, pour votre café au lait. Les tablettes, toutes simples. Les rochers, pour les petites faims. Tout est là pour vous servir ; les personnels, aussi, qui rivalisent de gentillesse, et vous souhaitent une bonne dégustation, en attendant que la langue française offre de plus exquises offrandes au client satisfait.

Les vitrines sont bien tenues : elles étalent les petits cubes, pralinés et truffes, comme autant de bijoux, en vrac ou posés dans de belles et honnêtes petites rangées.

Paris, le 12 novembre 2012

A Yannis Mataillet, pour le coup du scanner.

Le caviste

Le caviste du quartier affiche ses prix avantageux et promotions dans les vitrines, sur des cartons jaunes. Pourtant, malgré les apparences, ce n’est pas une maison de promotion. Pour les connaisseurs de vin, cette franc-maçonnerie du verre à pied, c’est un trésor en rayons. Ici, trouvez les Bourgogne que les grandes surfaces ne connaissent même pas. Trouvez les Alsace que d’autres ne savent prononcer. Trouvez les Sud-Af, les Chiliens, et les Californiens.

N’entrez pas avec un sac à dos. Attention aux poussettes. C’est du verre, et ça peut tomber, et cela non seulement vous assommera, mais vous enivrera. Evitons les accidents. Dedans, il y a du bois partout. Du bois et du verre, matériaux hérités du passé. Le marchand de vin est un marchand de siècles, d’histoire, de terroir, des éléments. Un comptoir de vins n’a pas tant changé au fil du temps, seule a disparu la barque ou les chariots qui venaient décharger leur cargaison. Soit dit en passant, se faire livrer est de plus en plus compliqué. Une piste cyclable borde l’avenue.

Les caisses donnent une allure forestière, portuaire à l’endroit. Rien d’étonnant, car si l’on songe au passé des grands vins, Porto, Bordeaux, Alsace, Rhône…tout cela était exporté par voie fluviale ou maritime.

Rouge sur blanc, c’est bien connu, tout fout le camp, alors achetez l’ouvre-bouteille. Comme dans la grande chaîne du prénom ex-présidentiel, ici on vend des accessoires. L’accessoire, comme dans la mode, ça rapporte. Il y en a à la caisse et disséminés entre les bouteilles. Deux trois magnum, figure imposée. Quelques liqueurs, quelques eaux de vie, mais ici, dans l’ensemble, c’est le vin.

Le vin c’est une culture, c’est une noblesse. Produire du vin, avoir des vignes, c’est une façon moderne d’avoir des terres. Et en France, même dans la France tricolore, les gens de vin, noblesse française qui ne dit pas son nom, sont bien vus. C’est aussi le cas aux Etats-Unis, en Australie, partout, les viticulteurs sont élégants, passionnés, aventuriers de la terre et poètes à sécateur, proches de la terre. Ils posent dans les magazines. Le vin déroge aux règles égalitaires. Ils défrichent. Connaissez-vous les vins du Nouveau-Brunswick ? Ils nous font découvrir les cépages, les vignobles, les terroirs méconnus. Le vin d’Arbois—le Jura—. Le vin de Charente, non, l’autre. Etc.

Les vins bio montent un peu, mais ils souffrent de leur mauvaise réputation.

Qu’on se souvienne de la piquette, du vin plâtré d’autrefois ; tout ça existe toujours mais on n’est pas en concurrence. Ici on préfère moins mais mieux. On préfère mieux mais moins. On veut du nez, du chien, de la robe et de la note. Tant de métaphores, féminines, horticoles, musicales, corporelles. Le vin c’est le sang du Christ, aussi. C’est tant de choses. Bonne humeur. Ivresse, et désespoir. Alors le magasin de vins contient tout cela. Quand vous voyez la vitrine, vous ne voyez pas la vitrine. Mille souvenirs s’entassent en votre esprit, Français moyen. Du coup, les cartons jaunes n’ont pas d’importance ; quoi le foot, qui a parlé de foot ? Les grands négociants sont forcément grands, et les grands vins sont forcément grands ; il y a un reste impérial dans le vin de France.

Avec le réchauffement climatique, demandez-vous, à quand le vin d’Ecosse ? de Danemark ? du Kamchatka ? La ligne du vin remonte, paraît-il. Mais c’est aussi une question d’inclinaison des collines, au soleil, confère l’Alsace. Les Allemands aussi font du très bon vin. Connaissez-vous le Eiswein ? On en aimerait presque la langue allemande en France ; l’amour pour la Germanie ne reviendra peut-être pas par Merkel ou par l’acquis de la paix, mais par le vin, mais alors cet amour-là n’est pas produit en quantité suffisante. Produisez ! Justement, en Champagne, le vignoble s’agrandit, et de cela il faut se méfier. En Alsace, on a arraché des vergers par crainte de la Commission européenne, toujours elle ! qui voulait interdire les réaffectations de terres en vignoble, soi-disant. Oui tout cela a un impact sur le magasin, explique le patron au tablier beige impeccable, chemise noire ou marron de belle griffe, lunettes bien essuyées. Quand on voit ce qu’on fait avec tous ces règlements…

Quelques clients étrangers, qui viennent chaque année ; dans l’ensemble, les gens du quartier. Les prix sont pour tous, il y a du cher, et il y a de l’abordable. Sauver les vins de France ? C’est ce qu’on fait. Mais le vin d’ailleurs soutient aussi le vin de France, plus on boit, plus on en boira.

Paris, 14 octobre 2012.

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La grande maison

Sur une grande avenue, ou du moins à proximité, adresse prestigieuse, la grande maison.

Depuis 1954, elle a lancé des modes, fait chuter des stars, taillé les rêves, fixé le ton, donné le la. De grands noms ont été associés à cette marque, à cette maison, voire à cette famille. De grands créateurs. De grandes comédiennes de cinéma, américain, français, italien. Des blondes platine, des brunes plantureuses. Des princesses. Des impératrices d’Orient. Des compesses, des reines. Des Premières dames. Et des Parisiennes ! Que de Parisiennes élégantes. A leur tour, des Provinciales. Et à leur tour aussi, des étrangères : des Américaines, des Libanaises, des Italiennes, dernièrement, des Russes, des Chinoises. D’ailleurs, ici, on parle toutes les langues.

C’est une marque qui ne se vend qu’en magasin. Inutile d’aller chercher ça ailleurs. La planète n’est pas couverte de points de vente : on ne prétend pas être partout, loin de là. Un lancement de boutique dans une capitale ou une grande ville du monde, c’est toute une affaire. Mais le monde entier en a envie. Toutes les villes l’espèrent, et feraient tout pour l’avoir. Une boutique, c’est mieux qu’une Tour Eiffel. Client, si vous vivez ailleurs, il faut vous déplacer.

Certains viennent de loin d’ailleurs ; ils concentrent leurs courses en plusieurs jours de séjour à Paris. Ou parfois, ils viennent spécialement, pour une retouche, par exemple.

Ici, c’est le fleuron de l’industrie française. Du service à la française. De toute une série de choses à la française. Cela fait peser une responsabilité toute particulière sur le personnel, vêtu de noir, qui présente bien et doit toujours être au mieux. D’ici, après avoir travaillé, vous pourrez envisager toute carrière : vous aurez la rigueur qu’il faut. Madame veut faire raccourcir la robe ? Soit, nous allons voir ce que nous pouvons faire. Reprendre le costume, cela va de soi, mais ajuster votre bouton d’or, qui porte chance à cet endroit précis, cela se fait. Servir une coupe pendant les essayages et prendre votre manteau, écouter, écouter, être patient, sourire quand l’autre crie, poser une voix calme, s’armer d’indulgence quand les enfants du petit monarque se jettent dans les robes et les froissent. C’est cela, la distinction à la française : le client peut tout à fait être le roi, d’ailleurs parfois il l’est.

De l’industrie, nous dirons un mot. En banlieue, lointaine, sont installées des usines de confection, de préparation de parfums, où la main d’œuvre coûte cher. Il faut le dire car le Made in France a son prix (même lorsqu’il n’est qu’assemblage).

Retour en boutique, où les grands commis de la vente dans leurs ensembles noirs s’affairent à recevoir les clients. Cette année, on fait porter des robes aux hommes et des combinaisons de soldat aux femmes, c’est du dernier chic. Sachant très bien, oui, que cela ne se porte pas à la foire, les modèles s’exposent en vitrine ; trois ans après, ils seront dans votre H&M en version foire. Merci de ne pas venir nous importuner avec cela !

La vie de la boutique est ainsi rythmée : collections, automne-hiver, printemps-été, lancement de collection, mûrissement de collection, fin de collection, soldes, soldes privées, soldes publiques, files d’attente épouvantables, puis nouvelles collections. Soirée RP à Champagne. Soirée anniversaire à Champagne. Présentation de collection, défilé de mode, séries X Y Z avec les journaux et magazines ; de temps on temps, on en expose. Accueillir les stars, faire la place aux reines. Le Champagne, toujours, coule à flot : c’est un prétexte, c’est un code, c’est une monnaie. A force, on l’aime, ou on s’en lasse. C’est presque un outil de production ; une matière première. Prenez du Champagne, et créez de l’émotion ; prenez du Champagne, et suscitez la distinction. C’est comme le voiturier, le vestiaire, le sourire et l’habit de noir. C’est un ingrédient de la recette.

La France a donc son industrie du rêve, on vend, on produit, on en revend. L’utilité sociale est difficile à cerner ; les métiers se perdent : ici, on les conserve, on les défend ; la rigueur se perd : ici, elle est reine ; le service au client est introuvable : ici, il est partout ; et la mode maîtresse de l’industrie du textile est elle-même sujette des grandes maisons. De ce point névralgique de l’Empire de la mode tout découle, jusqu’aux patrons soumis aux petites mains dans les lointaines usines chinoises. Comprenez l’importance de la place de Paris…

Retour encore. Les dalles sont noires, les murs sont blancs. De petits groupes de vêtements pendent au mur, esseulés, comme des œuvres. Les accessoires, cravates, boutons de manchette sont exposés dans des vitrines sur table, noires. Les accessoires sont très lucratifs. Le noir rappelle l’univers de la nuit, le danger et le glamour.

L’immigration trouve sa place dans le personnel, dans la grande tradition d’accueil que l’on se veut. Les vendeurs sont de toutes couleurs, origines, et de toutes nationalités. Une vendeuse parle chinois, l’autre russe. Tous doivent être bilingues en anglais (la notion de bilingue se perd, dernièrement). L’encadrement est strict et les règles draconiennes. On est une grande maison.

Le travail n’arrête jamais. C’est un rythme effréné. Certains se droguent, certains craquent, mais il faut durer. A force d’effleurer le grand monde, certains aussi perdent un peu la tête. Ici c’est une plateforme d’ambition et de savoir-faire, au choix et quelquefois au cumul.

A Alfred Corchia

Paris, le 24 septembre 2012.