Les Commerces

Recueil en ligne d'histoires (fictives) sur le commerce de détail. Parution chaque lundi, à 16 heures. Par F.Benhaim.

Tag: concept

La superette bio

             L’abord de la boutique, c’est une devanture sans façon, avec un écriteau qui a été démodé à peine inauguré. Mais ce n’est pas important ; car de toute façon la clientèle ne vient pas pour ça. D’ailleurs elle vient depuis longtemps et de plus en plus nombreuse.

            Le bio, est-ce plus cher ? demande un journaliste à une cliente, dans un micro-trottoir. D’un côté c’est plus cher, d’un autre côté c’est moins cher.  Comment ça ? On mange moins.  Manger moins, c’est toute l’idée. Moins de chips, moins de sucreries, plus de légumes (plus chers c’est vrai, mais pas si vous ne mangez que cela, et sans viande). Ca c’était au départ. Sauf que la superette bio ressemble de plus en plus à une superette classique ; et la superette classique, à côté, ressemble de plus en plus à la superette bio. C’est à ça que serviraient, selon certains, les alternatives : à imaginer l’évolution de la masse, du mainstream, à faire de la « R et D ». Ici, pendant vingt ans, on a testé de nouvelles choses qui sont maintenant déployées dans la chaine d’à côté, dans la chaîne bio, dans la chaîne qui a repris la chaîne bio. Ici, on n’a pas l’âme altruiste, quand il en vient à nourrir le système. On nourrit contre le système, mais le système nous a rattrapé. Témoin les barres de chocolat, les chips « bio » aux patates douces (ce sont des chips quand même !), les plats cuisinés, à réchauffer au micro-ondes (micro-ondes !?). Mais voyez-vous, personne n’est exempt de contradictions, dans ce monde, et sauf à être moine trappiste, et à vous retirer du commerce des autres, vous n’existez que dans l’impureté. Alors oui, nous vendons de tout, parce que voyez-vous l’écologie c’est un chemin, et si vous continuez à grignoter un peu, personne ne vous en voudra. D’ailleurs, grignotez des betteraves !

…Ces débats quotidiens sont le lot des boutiques bio, solidaires, équitables, et de toute volonté de changer le système… de l’intérieur, de l’extérieur, ou de toutes parts. Ici, on a organisé les rayons comme suit : FRUITS ET LEGUMES, au milieu, et merci de peser (on n’en peut plus des gens qui oublient, ça énerve tout le monde). LAITAGES ET SUBSTITUTS : au fond, sur la droite, dans des réfrigérateurs où on trouve aussi des salades pour le midi. JUS, EAUX MINÉRALES (là il y a controverse). CONDIMENTS : pour accommoder tous ces légumes, découvrez le pesto aux algues, les algues tout court, ou les diverses tapenades. Voyez-vous cette pâte à tartiner ? A base de champignons, elle vous fera redécouvrir le pâté. C’est cela, ici, que l’on fait. Réinventer les aliments. CEREALES, GRAINES : tout au long du couloir, et en fait, partout ailleurs. Mode ou pas mode, les graines font partie intégrante d’un magasin bio. C’est au magasin bio ce que le biscuit LU et la promo lessive sont à l’  « hyper ». VINS : Savourez-les sans souffre, goûtez l’Alsace sans migraine, tentez le Bordeaux, etc. COSMETIQUE : oui, femmes, hommes, hommes, femmes, peu importe, cessez de vous intoxiquer. Badigeonnez-vous de crèmes bio, contre les agressions de la pollution et contre la fatigue. Rejoignez la grande lutte contre l’âge, la bataille du rajeunissement, la guerre contre le vieillissement. Si Bush fils avait déclaré cela à la place de la guerre contre le terrorisme, murmure une cliente…  Crèmes en tout genre, donc, masques à l’huile de lin, au chocolat, à l’avocat gras (précisez : « gras »), à de nouvelles plantes. Shampooing taille familiale, couleur de miel. DIVERS : c’est près de la caisse. Papiers en tout genre. Essuie-tout, fournitures, choses diverses.

Vous êtes à la caisse. Vous avez le choix entre un sac de toile et un sac de papier.

Paris, le 18 novembre 2013.

A Cyril Royer, merci pour l’idée.

Le torréfacteur


            A plusieurs mètres de la boutique, dans la rue piétonne, on sent les vapeurs du café qu’exhale la porte ouverte du torréfacteur. Dedans, ce n’est que sacs de grains, bruns, en toile rêche, qui dégorgent presque (la magie du vrac, c’est une abondance qui ne déborde pas…), et tant la vapeur que l’odeur de ces grains. Le café, c’est plusieurs niveaux d’odeurs, pour qui vit loin des plantations : le grain, le café moulu, le café torréfié, le café préparé, l’odeur de la boisson, l’odeur du fond de tasse refroidi, le marc, la tâche sur le vêtement, le petit chocolat qui l’accompagne au restaurant, le nuage de lait, le petit sucre. Tout ça réuni. Ici, on a le grain et la vapeur. L’espace ressemble à une chaîne montagneuse : sacs de jute qui cachent des rayons de boîtes et de sachets, rayons couronnés de comptoirs, et au fond, de grandes machines professionnelles, industrielles, tout en métaux et en becs, en tubes, en crachoirs et en réservoirs, pour moudre, torréfier, et enfin pour déguster (debout). On fait aussi du chocolat, et même de la chicorée et deux trois thés. Pour montrer qu’on est ouvert d’esprit. Mais vraiment, ici c’est le café, et chaque sac a son pays : Colombie, Ethiopie, Guatemala, Brésil,… vous connaissez celui-là ?

Pas loin d’ici, un café américain, une grande chaine, a ouvert, ou plutôt, récupéré un local commercial. Mais voyez-vous, explique le patron, c’est pas pareil. Il n’empêche, plus on boit de café, plus on viendra ici, spécule un client. C’est une culture, chacun essaie d’atteindre ce sommet insurpassable du goût et du raffinement. A l’âge de la consommation ostentatoire, le lieu d’achat de votre café, la connaissance de son lieu de production, oserait-on dire de son terroir, pour ne pas dire de l’identité des producteurs…tout cela vous distingue dans la vaste exposition des exceptionnalités. Réunissez les ingrédients d’un individu original : choisissez cette cafetière-là, prenez ce grain-là, et dites ceci à votre rancart, lorsqu’elle ou il passera pour prendre un dernier café.

Mais revenons à ce sujet plus circonscrit. Le magasin est bondé, le samedi, car cette odeur magique plaît même aux enfants qui refrognent à considérer ce breuvage parental, sur la table du petit-déjeuner. C’est une étape authentique, et à défaut d’un Nature et Découvertes, ou en sus, au moins on a l’impression de retrouver quelque chose, ici, une odeur d’enfance, un archipel de parfum végétal, dans le monde commercial aseptisé de poulets javellisés et de fruits calibrés. Et ces sacs pleins procurent une sensation de richesse : les clients aiment ignorer les spatules et plonger les doigts dedans, comme un planteur vous montrerait sa récolte. Et si on allait là-bas, en Colombie, ouvrir une café ? s’est demandée un jour ou l’autre une cliente un peu désespérée. Et on vivrait de quoi ? lui a répondu son conjoint. Je ne sais pas, on trouverait, a-t-elle répondu, dans la grisaille automnale…

Dans notre grisaille européenne, où parfois nous peinons à repérer les lumières du ciel, une nuée de tasse fait parfois office de brume de rizière, de brouillard de mer tropicale, comme Catherine Deneuve, au milieu de la baie d’Along, dans ce film.

Retour à la boutique. Le sol est brun-noir : carrelage qui rappelle le thème dominant. Murs blancs. Couleurs de commerce de café au fil des siècles, gravures : bateaux arabes, galions espagnols, images du Brésil, de Martinique, photographies de femmes populaires et élégantes, images de grains sur fond d’herbe tropicale. Photos d’agriculteurs—ici, on fait pas mal d’équitable—. Des visages ridés, mais dignes. Beaucoup de noir et blanc, cela ennoblit.

Il y a des livres, aussi, car il y a mille façons de boire le café, du microscopique ristretto à l’Américain du coin de la rue, en passant par le café turc, oracle des cafés au marc goûteux et prémonitoire, ou notre merveilleux café au lait. Vous allez voir qu’avec un peu de lait végétal et de chicorée, vous allez le redécouvrir. En Louisiane, il se boit encore comme ça : café, chicorée, lait et sucre. Mettez-y de la cardamome comme au Levant. Essayez. Les patrons sont prodigues, car ils aiment bien essayer. Les desserts aussi, avec le café : on vend des tablettes de chocolat et des grains enrobés. Mais vous pouvez aller tellement plus loin…

Les patrons aiment le café, mais ils boivent surtout de l’eau, et ne sentent plus rien, mais savez-vous, le halo aromatique du grain neutralise beaucoup de mauvaises odeurs ; ça vaut bien le bicarbonate de soude. « On le saura plus un jour ; le café, c’est sous-exploité en médecine. » Prenez-en pour les maux de tête. Le mot café, ça vient de l’arabe, et veut dire stimulant, entre autres.

***

            On se cherche des retraites à la campagne, sur les plages, dans les montagnes. Et toi-même, tu as coutume de désirer ardemment ces lieux d’isolement. Mais tout cela est de la plus vulgaire opinion, puisque tu peux, à l’heure que tu veux, te retirer en toi-même.

Marc-Aurèle, Pensées

 

Paris le 11 novembre 2013

A tous les morts et aux rescapés des dernières guerres.

Le magasin de mannequins

C’est un espace noir, comme un showroom. Dedans (on voit à travers la grande vitre, mal lavée) les mannequins sont nus ; ils ont pris des poses surprenantes, inattendues. L’un d’entre eux court, l’autre danse, on dirait qu’elle fait du karaté. Deux mannequins ont les mains dans les poches. Ils sont noirs de couleur ; ils ont des expressions presqu’humaines. Insufflez-leur un peu de vie, et ils parcoureront les zones piétonnes, donnant des renseignements, saluant les enfants, draguant les adultes. Ils sont prêts à envahir le monde, si vous leur donnez des armes ; prêts à nous servir, nous coiffer, faire la vaisselle, sortir le chien effrayé, si vous le leur demandez.

En attendant, ils sont en vente. Modèles d’exposition. On fabrique à demande. Vous nous dites ce qu’il vous faut. On travaille avec de très grandes maisons. En tout cas, pour les professionnels.

Entre les murs noirs (couleur de l’élégance et de la suggestion) on a su créer un espace, un lieu, qui permet de conceptualiser. Les créateurs ici n’auront aucun problème à concevoir leurs vitrines avec un regard nouveau. Le commerce souffre un peu de cette mode animale. Hermès y a recouru pour ses vitrines à New York l’année dernière. Mais il reste tant d’espaces d’exposition des vêtements, à l’intérieur des magasins, des grands magasins, tant de prétexte à déployer des humains artificiels. Chaque centimètre de cette peau de plastique, que vient caresser la lumière de petits spots au plafond, vaut une fortune. De l’argent anthropomorphique. Voyez-vous, on vend mieux, quand on arrive  se projeter. C’est pour ça qu’on fait des mannequins qui sont beaux, modèle, mais qui nous ressemblent quand même un peu. Pas d’anorexie dans les modèles de plastique ; ça n’est que pour les vivants. Pas de drogue non plus, et, corollaire, pas de rock’n’roll. Certains de ces hommequins, et femmequines, ceci étant, respirent une quasi joie de vivre. Il y en a une douzaine au total, dans l’espace d’exposition, et encore pas mal à la cave. Ils sont en société. Ca tient salon, ça discute ; on se croirait dans un vernissage ; dans une galerie.

Paris, le 28 octobre 2013.

A mes amis de Londres.

Chez le taxidermiste

Le concept, c’est d’avoir l’animal chez vous. Résurgence d’une nature qui disparaît par ailleurs, se réduit comme une peau de chagrin. Des chasseurs, l’animal empaillé est passé au hipster via le cabinet de curiosité ressuscité par les créateurs de mode et les bars branchés. Peu importe que ça attire les bestioles, que ça prenne la poussière ; ici, on vous dira que c’est traité.

Le produit d’appel, en vitrine, c’est un ours, assis à une petite table, qui prend le thé avec un chevreuil. Chasseurs, vous pouvez faire faire vos travaux de taxidermie ici, on fournit de grands noms, et même une ou deux têtes couronnées. Dedans, ce n’est qu’oiseaux, chevreuils, faune sylvestre d’Europe, mais il y a aussi un zèbre, et une ou deux pièces rares (une tête de tigre). Tout le plaisir est que oui, ce sont bien des espèces protégées, mais qu’on est à l’abris car ceci a été acheté avant l’interdiction. A une époque, songe parfois le patron, on pouvait vraiment tout faire. Aujourd’hui ce n’est que contraintes, lutte contre les braconniers, disparition des animaux et demandes du marché chinois pour des aphrodisiaques. Le paradis est perdu.

L’espace est organisé de manière sommaire ; à gauche, une table ancienne qui sert de caisse, un peu comme dans une galerie d’art ou un magasin d’antiquités. Au fond l’arrière-boutique et un petit laboratoire (les travaux ne sont pas faits sur place). A droite, les grands animaux, à gauche une immense table d’oiseaux, en-haut des bustes muraux accrochés. Des étiquettes indiquent les prix, les références. Tout n’est pas à vendre, loin s’en faut. Ici on travaille, on récupère, on vend, on prend les dépôts en de certaines circonstances. L’an dernier, on a rentré un lion magnifique ; il n’est pas demeuré longtemps. On en a tiré un bon prix.

En termes de force commerciale, peu suffit ; il y a le patron, et parfois un assistant. Au-delà de cela, lui est à l’aise avec les défenseurs des droits des animaux. Ici, on ne travaille évidemment que sur des animaux chassés légalement et pour le reste ce sont d’anciennes pièces, des animaux déjà morts.

J’y suis pour rien.

Je me souviens, semblent répondre les bêtes au regard immobile.

Paris, le 16 septembre 2013.

 

Savonnerie périssable

C’est fait. La vague de l’obsolescence programmée a rencontré celle du frais, grand frais et hyper frais. Découvrons le savon périssable, friable, un savon que vous achetez sur place et qu’il faudra utiliser pendant un temps restreint. Vous avez peut-être perdu l’habitude du savon, en adoptant le gel douche. Vous avez peut-être repris l’habitude du savon, au contraire, abandonnant le gel douche. D’une manière ou d’une autre, un nouvel objet est apparu dans la rue commerçante, où se succèdent les enseignes clonées qui finissent par donner un air de shopping center aux vieux centres piétons. Au fond, on peut parfois se demander si sur le plan de la diversité cela rime vraiment à quelque chose de défendre les centres villes. Certes, c’est mieux, car cela y amène de la vie, vous évite de prendre la voiture, et que c’est plus vivant et plus pratique pour s’acheter une glace ou un petit pain. Mais à part cela, quelle est la différence entre les piétonnes de Rennes, Troyes, et Strasbourg ? Et encore, entre Paris, New York, Berlin et Tokyo ? Oui, oui, ça change, ici des crêpes, là des sushi, ici des tortilla,..mais même cela ne fonctionne plus. Alors la dernière touche du centre presque parfait, c’est le magasin de savons périssables. Marseille n’a qu’à trembler ! voici le savon fait maison, coupé au couteau, vendu au poids. Les vertus présumées de ce savon sont connues : hydratant, vitaminé, pati pata. Et ses couleurs sont plus vives ! profitez d’un savon plus vif pour égayer votre expérience douche. Le magasin est constitué ainsi : bois, rayons, vitrines, de toute façon il n’y a que du savon. On dirait de gros morceaux de sucre, ou de la gomme à mâcher. Quelque chose de fruité, car c’est l’odeur qui flotte en l’air ; une écoeurante sensation de bonbon propre. La rencontre diabolique entre le confiseur et le produit de lessive. Amande, pastèque, mais aussi l’audace : nutella, et même fraise tagada. Que de la nouveauté ! Offrez le savon, mais dites bien aux enfants que ça ne se mange pas. A-t-on réfléchi, tiens, aux risques qu’il y a à donner à tout l’allure d’une nourriture ? Ludique, de surcroît ? Heureusement que les porte-savons sont hors de portée des bambins, et qu’on leur préfère encore ce shampooing jaune, doux et immuable, dont de nombreux parents utilisent par flemme la mousse pour laver l’enfant tout entier. Parfumez vos salles de bain ! au fond, Madame, Monsieur, vous faites une sensible économie en désodorisant, autre grand objet inutile de la salle de bain contemporaine, puisque ce savon parfume tout. Et puis, il y en a assez de ces carrelages gris, alors jetons-y un peu de jaune et de rose vifs. D’ailleurs, on joue ici une techno des plus enjouées.

Paris, le 22 juillet 2013.

A toutes les huîtres françaises.

Le magasin de cigares

La boutique est étroite. On se croirait dans un placard élégant. Un dressing. Une valise à tiroirs, à miroirs, du genre des représentants de commerce d’autrefois. Du sol au plafond, ce ne sont que tiroirs, avec pour seule interruption des vitrines et des alcôves pour présentoirs éclairés par de petites lampes, à hauteur de vue. Ces tiroirs, protégés à l’ouverture par des vitres, on n’en voit que les boutons dorés, deux par deux en rangée sur le bois ciré qui sert de doublure aux parois internes. Ouvrez un tiroir : vous trouverez des cigares, mille sortes de tabac momifié et certifié par ces petites étiquettes ou ces petits rubans. Trouvez aussi dans les vitrines, sur de petits chevalets : allume-cigare (objet qui a connu un succès fulgurant de par le monde, créature qui a dépassé son parent le cigare…), ciseaux à cigare, boîtes à cigare… Mais on ne vend pas que du tabac ou des choses qui s’y rapportent : des parfums, des boutons de manchette, car nous sommes au temple de la coquetterie masculine. Cuba est loin, avec son régime communiste. Ici ne déambulent que des hommes à embonpoint, à cravates et à nœud papillon. Le cigare, c’est un plaisir, c’est un style. Ca pue, pensent certains (certaines). Ca teinte l’haleine, ça colle aux habits, ça hante une pièce, un bureau, comme dans les films policiers, les bureaux du détective privé. C’est comme le dessert d’un homme au régime, ou qui voudrait varier les plaisirs. Et puis il y a l’objet par lequel le scandale arrive, invétérablement phallique, le cigare de la puissance fantasmée.

Bien sûr, ça sent le tabac. Un tabac fort et parfumé, une odeur refroidie par la climatisation qui doit fixer la température idéale pour la conservation des feuilles. Les vendeurs sont exquis, polis, serviables et savent faire la conversation. Ils sont bien habillés, en costume sombre, vous servent comme à la maison. Une simplicité désarmante, mais si urbaine, courtoise. Certains clients viennent en coupé de province (disons, 200 kilomètres à la ronde). D’autres viennent de plus loin, et profitent de leur weekend à Paris, avec ou sans la famille. De nombreux fils ont, par le vol des cigares de leurs pères, forcé ces derniers à venir s’approvisionner en urgence ; de tels petits délits sont légion ; les pères courroucés ou amusés accourent alors pour renouveler leurs emplettes.

Avec les années, on connaît le client. A la fin, c’est plus.

Ce magasin est un maillon, dans une chaîne qui tient en plusieurs lieux : le barbier ancienne façon, le cordonnier de la rue de Sèvres, etc. C’est un circuit, tout le monde se connaît. L’union s’est faite par le bas, c’est-à-dire par la clientèle. Il y a chez les vendeurs et les chefs un sens aigu du rang : on le tient parce qu’on l’occupe ; on le cultive. Côtoyer les puissants, c’est, déjà, l’être un peu soi-même.


Paris, le 5 décembre 2012.

Au chocolatier d’exception

Les fêtes approchent, et quoi de plus précieux pour vos proches que de leur offrir un instant exceptionnel et cacaoté, dans un petit paquet doré, à rubans rouges et bruns, qui fait un délicat bruit de papier lorsqu’on l’ouvre goulument. A coup sûr, tous ou presque sauront apprécier le chocolat, nourriture des intellectuels des cafés du Paris des Lumières. Dernier plat de Louis XVI, sous forme d’un gâteau. Etc.

Aujourd’hui il est adapté à toute les sauces. Au basilic ou au gorgonzola. La cuisine, c’est comme la chanson, l’art ou les clips vidéo. La haute couture. Choquer, surprendre, appelez ça comme vous voulez. Le chocolat, ça se pimente. Au Mexique, il agrémente le poulet ; maintenant, il peut aussi être agrémenté de poulet. Le chocolat n’est pas ce que vous croyez , au fond, on revient à la boisson épicée des origines. Le chocolat retrouve les Indes.

Où ira-t-on, à la fin ? La cuisine française évolue, assurément, comme le chocolat français. Dans les restaurants, les sauces, on trouve ça lourd. Au chocolat, la tendance est au noir, et à l’épice : à la simplicité et à l’extrême mesuré par gouttes, au piment chirurgical. Chocolat français, chocolat suisse, belge, danois, on ne mesure plus les pays du chocolat, enfin, ceux qui le transforment. Ceux qui se sont battus en Europe pour le beurre de cacao contre l’huile de palme, qu’enfin l’Impôt sanctionnera.

L’observateur avisé, courant au fil des siècles, pourra cependant s’interroger : quoi de plus facile que de se dire « spécialiste » ? c’est comme la porcelaine, sans doute, voyageant de Chine à Delft et Limoges et maintenant Mettlach : les inspirateurs d’hier forment les réputations d’aujourd’hui. Demain les grands chocolatiers seront… Congolais ? Américains, toujours ? Brésiliens ? Russes ? C’est comme les pays émergents ou c’est décorrélé ?

La devanture laisse apparaître de subtiles ganaches, des éclairs que vous ne trouverez pas en pâtisserie (à supposer que le chocolatier est meilleur fabricant d’éclairs, cela ne va pas de soi !), au parfum de chocolat, blanc (escroquerie !), noir ou lait, ou demi-noir, ou demi-lait, mais aussi coquelicot, café, caramel au beurre salé (toujours le beurre salé). Les dames en gants bleus et couleurs, en chapeau et écharpes assorties, en tenue légère street style ou tribu, les messieurs qui travaillent dans les ministères, en banque, les ados gourmands, les dames sans moyens qui s’offrent une barre de folie, les touristes asiatiques, les Américains à la recherche du Paris secret….tout le monde se retrouve ici.

Ambiance épicée, ambiance racée ; mais ambiance chahutée, ambiance d’évadés. Le chocolat a un parfum de péché. Pourquoi ? Je ne sais pas. Peut-être son origine païenne, boisson des Mayas, des Aztèques, des Mixtèques, boisson des rois et des divinités, païennes donc. Boisson du péché, des sacrifices (humains). Nourriture des tropiques. Instrument de plaisir—des sondages publiés régulièrement illustrent la préférence des femmes pour le chocolat contre le sexe—.

Ici, on ne chauffe pas trop, même en hiver, sinon c’est la catastrophe. Laves volcaniques et érosion des glaciers ne font plus qu’un lorsque le chocolat fond. A la vitrine aussi, une nouveauté technique, qui évoque le fantasme de Roald Dahl où les enfants se perdent : la fontaine de chocolat. Achetez-en une dans le commerce, et dégustez fondues et fraises chocolatées, impressionnez vos convives. Ici, on n’en vend pas. On expose. Le chocolat est une matière, noble, qu’on aime à malaxer devant les caméras pour les reportages. C’est ainsi qu’on fait connaître la boutique. En trois ans, le chiffre d’affaires a explosé ; en temps de crise, le chocolat monte.

Découvrez aussi, les florentins, les gâteaux, les pâtes de fruits. Du chocolat, les tentacules de l’offre s’étendent. Il y en a pour tous les prix, à marge constante, parfois inversement proportionnelle : la petite boîte de trois (8 euros), la boîte moyenne de 6 (16€), la boîte moyenne moyenne de 12 (etc.)… Les poudres, pour votre café au lait. Les tablettes, toutes simples. Les rochers, pour les petites faims. Tout est là pour vous servir ; les personnels, aussi, qui rivalisent de gentillesse, et vous souhaitent une bonne dégustation, en attendant que la langue française offre de plus exquises offrandes au client satisfait.

Les vitrines sont bien tenues : elles étalent les petits cubes, pralinés et truffes, comme autant de bijoux, en vrac ou posés dans de belles et honnêtes petites rangées.

Paris, le 12 novembre 2012

A Yannis Mataillet, pour le coup du scanner.

Pommes bio

 

            C’est au bord d’un chemin. Les oiseaux chantent, derrière, les pâturages verts sont humides : c’est l’automne. Des monticules de terre élevés par les taupes ponctuent l’herbage que les vaches vont délaisser aux premières neiges. Au détour d’un chemin, les bouleaux longent le ruisseau. Là sous un arbre une table est dressée. Nous sommes à proximité d’une exploitation agricole, visible de loin, à flanc de colline.

Sur la table, à première vue, des pommes de diverse forme, un cubi, un pot de confiture…

Détaillons. Toile cirée, rouge et blanche, à carreaux. Ca tient, ça résiste, c’est increvable, donc dehors. Des gobelets : d’un côté, les usagés, d’un autre les neufs. Servez-vous dans les neufs, remplissez votre gobelet. Posez-le vide dans la pile des usagés. Goûtez aussi à la compote : pour cela, il y a deux pots de conserve.

Reprenons les pommes. Un panier de jaunes ; un panier de rouges ; un panier de poires. Producteur.

C’est ici que les mains commerçantes et terriennes ont disposé sur la petite table l’espace de vente. Pas le temps de garder un stand au bord de la route. Ici, c’est un petit complément de revenu, mais avec les mois, années, si c’est économisé, ça finira par contribuer à quelque chose, par peser. Les petits ruisseaux.

Au milieu de la table, une boîte de Ricola, fermée, dont le couvercle a été percé d’une fente. Une étiquette : « Caisse ».

Derrière elle, une petite ardoise indique les prix. 1 pour le jus. 2 pour la pomme. Servez-vous. Ayez l’amabilité, ayez la civilité, ayez l’obligation—, ….voyageurs, randonneurs, hommes venus de loin. Ici, c’est comme à l’église. Mettez votre pièce dans le tronc.

On vous fait confiance.

 

A Raphaëlle Bernard, pour la promenade sur le Wanderweg.

Les Diablerets, 3 novembre 2012.

Guitares électriques

Ca y est la barbe est à la mode, mais plus les cheveux longs. Ca n’a pas d’importance ; ici Steven Tyler d’Aerosmith a toujours quarante ans à peine. INXS, Iron Maiden, etc., c’est par ici que ça passe, à Paris. Vive La Fête. Pussy Riot (libérez-les). Ah oui. Ramstein. C’est aussi un château en Alsace.

C’est la boutique des guitares électriques. Elles pendent des murs, comme elles pendront de vos épaules, comme des fusils, longs rifles. Ca devient dur à casser en concert. C’est blanc, noir, rouge, des formes incroyables ; comme un dessin d’extraterrestre. Les murs sont en brique, et sur cette toile de fond, certaines des guitares ressemblent à des armes de science fiction, disais-je, à des avions furtifs, à des drones. Noir, rouge métallique, vert turquoise années 50, jaune canari branché, marron couleur de bois. Forme gothique, forme classique style LA 1959. La quintessence du design, c’est pas chez le fabricant de haut-parleurs danois, c’est ici, en terre californienne. Quelques mètres de Californie dans la grisaille européenne, un gars aux cheveux longs qui est sympa sans sourire (comment fait-il ?), et un voyage vestimentaire dans le tourbillon de la fin du XXième siècle : jeans troués, t-shirts à squelettes, look grunge, look néo-sixties, look skater, look, look, look….

Un sol en béton poli ; on va pas s’embarrasser, mais c’est bien pensé. Ca pourrait vous rappeler le magasin de motos. C’est le même type d’achat. Parfois, les mêmes montants à quatre chiffres. Enfin presque.

Comme c’est un lieu d’habitués, au comptoir la conversation prédomine. Les galères, le loyer, la dernière relation, ce que fera X après sa dernière démission. L’étranger qui pénètre dans la boutique est forcément un semblable. Il est un peu comme vous, un peu comme moi, il joue, il aime le son ; il aimerait peut-être percer aussi. C’est pour ça qu’on le tutoie. Ibanez, Ibanez, Ibanez, la grande marque de guitares, on l’a. Y a aussi les amplis, les multiples gadgets de la musique électrifiée, les pédales, les prises. Les amplis. Les amplis. Les amplis. Je répète parce qu’il y a des couleurs, des styles différents. L’ampli marron et jaune, style 60s, comme quelques guitares qu’on a oublié d’énumérer… L’ampli orange. L’ampli noir, le classique. Vous croyez que vous savez ? Vous ne savez rien. Passez devant la vitrine alors, ne vous arrêtez pas, mais demandez-vous si ce que vous écoutez, c’est vraiment du son ; de la musique ; de la mélodie. OK, convient le hard rockeur, parfois on lui pose la même question. Qui est-on pour dire ; les goûts et les couleurs…

Retour au magasin. Dedans, vous avez aussi le catalogue. Dans le catalogue, de célèbres chanteurs posent avec « leur » guitare. L’une ressemble à Courtney Love (la veuve de Kurt Cobain, vous savez, Nirvana). L’autre porte un masque de tête de mort. Dans cet univers fantasmatique, c’est la force masculine, subvertie par le maquillage, les cheveux longs et les masques ; un univers de musiciens, de passionnés ; de technique ; de gamins qui vident leurs économies pour s’acheter ce truc et passer des heures à essayer, avant. Les filles chantent aussi, elles jouent, elles prennent des risques, c’est pas la question, confère les Pussy Riot. Dans un garage, un appart’, un HLM, plus d’un conflit de voisinage, rébellion et guerre familiale, tout ça existe ; pourquoi cela devrait-il forcément mal finir ?

La guitare électrique, c’est comme le saxo, ça reviendra dans le mainstream (si vous dites que ça y est déjà, je me tais) mais en attendant nous on se porte pas plus mal.

En Finlande, dans les films de Kaurismäki, la guitare électrique fait partie de la culture populaire. Ici, comment ne pas se demander : se maquiller, faire du bruit, faire de la musique avec du bruit, que vous appelez bruit, c’est peut-être un signe de civilisation.

Paris, le 29 octobre 2012. 

A tous les gars et les filles de la Rue de Douai,

A  V., qui aimait bien mes « magasins ».

Le Concept Store

Ce n’est pas une boutique, c’est un lieu. Peint en blanc, de la tête aux pieds, les rayons, les vitrines, les murs, au-dessus, en-dessous, même la cave, dit-on : tout est blanc. L’argent, le chromé, les couleurs métalliques, une ou deux touches d’or insolentes scintillent et brisent la profondeur de l’espace, carré d’arctique ou de voie lactée.

Dedans, deux personnes travaillent, parfois debout, parfois assises, sur une marche (la seule marche du magasin, au fond) ou sur une chaise (métallique, design). Cheveux blonds, cheveux bruns. Ils sont vêtus de noir, souvent, particulièrement en hiver, comme des metteurs en scène, comme des acteurs au studio. L’été, ce sont plutôt des couleurs, vives, des turquoise, des rouge, particulièrement du pantalon rouge—le pantalon rouge, c’est le nouveau jean bleu. Lunettes noires ou de couleur, avant les autres. Ils sont aimables, courtois, mais n’entrent pas dans votre intimité.

Certaines parties de la boutiques sont laissées vides. On ne veut pas acheter, ou vendre à tout prix. Ily y a des objets bizarres, enfin bizarres au yeux des gens qui ne comprennent pas. Un cube (théière). Un cône (fourchette). Il y a une démarche, dit-on, d’élégance, de design—le design, réponse de l’art à l’industrie (ou le contraire !), avenir de l’artisanat, des savoirs-faire—. Les Italiens l’ont compris, les Scandinaves aussi, la France est en retard. A ce rythme, on ne pavoisera plus très longtemps, et ç’en sera fini du fabriqué en France. Ici, on s’est affranchi des frontières, on se moque du lieu, on vise l’excellence.

Objets divers, divers usages. On trouve des tasses blanches, à dessin, tirage limité (on ne peut boire dedans, ou bien il faut les commander). Des bougies en forme de femme enceinte. En ce moment, on joue beaucoup avec ce concept, de creux, de courbe, de maternité, de douceur, de lait. Un ou deux animaux empaillés—dernière mode, presque passée : ils retourneront bientôt chez l’antiquaire. (Même ici, on ne peut être parfait.) Des magazines à diffusion limitée  : Monocle, Art 30, etc. où l’on trouve beaucoup de photographies, d’interviews avec des photographies en noir et blanc, et des phrases définitives, sur la vie, l’amour, la mort, l’art et le sens de la vie en société. Les édits des sommités.

Deux trois paires de chaussures très particulières (on ne croirait pas !), créateur.

Une écharpe moche, jaune et brun années 70, revisitée.

Ca a ouvert l’année dernière. Ca pourrait mieux marcher.

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