Au royaume de la forme et du yoga

En vitrine il y a un tapis, seulement, et souvent, des personnes s’y placent pour s’entraîner. Oui, devant vos yeux, dans la vitrine, comme pour dire aux passants, ici on sue ; comme on dirait, ici, on cuisine, ou : ici, on fait du pain. Oui, ou comme une vitrine du quartier rouge, si vous voulez. C’est ici en tout cas qu’on se presse pour s’équiper. Cet endroit est un must du genre.

Quel genre ? Le genre d’une nouvelle forme, holistique, rattachée au cosmos, qui vous demande de vous allonger sur un petit tapis le matin au réveil, comme certaines religions, oui. Le genre qui vous permet d’acheter aussi des serviettes, des pompes, des ensembles moulants mais néanmoins confortables ; on ne peut plus confortables ; tant et si bien que vous ne voudrez pas les quitter, et même, que vous y resterez, tant pis, car après tout, vous travaillez peut-être de chez vous.

Le magasin est ainsi distribué : vitrines à sport vivant ; espaces pour les petits tapis de sol et ainsi de suite ; ensembles en tout genre, du coton bio au synthétique le plus bariolé et intenable, importable à qui s’en préoccupe ; baskets et chaussures (idem, évitez les bio, pensent les plus jeunes clientes) ; livres sur le bien-être et le yoga (on est multimédia, maintenant : essayez les CD) ; boissons dynamisantes et compléments alimentaires de superaliments riches des dernières trouvailles de la vie contemporaine. Vous avez essayé celui-ci ? vous demande-t-on au sujet d’un régime qui inclue telle ou telle graine. J’y suis passé-e depuis octobre, je n’en reviens pas. J’ai beaucoup changé, en même temps. Ainsi, comment distinguer la diète du quotidien…

Les clients passent le temps de midi, ou juste après le boulot, ou avant leur séance de coaching particulier ou encore avant leur cours de pilates. On est heureux de les servir, rapidement s’il le faut. On cultive un certain esprit : il faut être réactif, mais détendu. Efficace, rentable, mais au service d’une cause et d’une vision : l’amélioration de notre bien-être à tous. Pas simple de tout concilier.

Si vous venez ici entre amis, c’est que vous vous soutenez dans l’effort. Pourtant, ce succès ne s’explique pas par l’aspect : le décor rappelle un magasin de baskets des années 80. Non, ce n’est ni la peinture ni quoi que ce soit de ce genre. C’est l’esprit, l’esprit qui compte et qui a transcendé les lieux et leur anonymat apparent. C’est qu’à l’âge du sport cosmique, on veut aussi être unique, et tout neutre qu’il soit, le magasin de la forme cosmique vous confère ce sentiment, comme si la porte arrière donnait directement sur une forêt de séquoia, sur la Californie, sur la dune d’Irlande, sur les pâturages auvergnats ; comprenez-vous ? finalement, ça ne tient qu’à vous…

 

Stinson, le  26 juillet 2014.