Le magasin de laine

Les pelotes de laine sont fièrement exposées dans la vitrine, comme des chats. Leurs couleurs pastel et vives s’entrechoquent. Des aiguilles sont plantées dans les boules comme des dagues dans le cœur d’un valeureux. C’est ici que l’on prend son temps. Tricoter requiert de la patience. Une sénatrice est connue pour son tricot en séance. Cela choque. Tricoter en public, c’est le signe d’une nonchalance affichée face à la course du monde. Pourtant c’est à la mode. Ecoutez la sonorité effrontée du mot « tri-co-ter » ; comme « tru-cu-lent », ou « Tri-cas-tin ». Cela semble issu d’une formule magique. Cela évoque le plaisir, celui qui se sent coupable. Aujourd’hui de multiples Pénélope éclosent de femmes crammées (burn-out), ainsi que des pères patients et féministes.

Ici donc ils viennent, acheter les habits d’enfant qu’ils feront eux-mêmes.  Il y a une moquette mauve, tirant vers le rose, qui, soi-disant, réhausse le moral et fixe le ton gai et enjoué de l’endroit. Il y a un comptoir au fond avec une dame toujours habillée de pulls à l’ingéniosité technique certaine, et aux accords de couleurs des plus surprenants, mais toujours vifs. Il y a de petites alvéoles de toutes parts ; on se croirait dans une immense ruche ; ils contiennent les pelotes. Ici, on a cru que ce serait fini, pendant toutes les années du rouleau-compresseur du textile industriel, mais la résistence des grand-mères et des patients a tenu ; et maintenant, on respire.

Il y a un sens profond à cette mode du fait-main, du fait-par-soi, à l’heure des imprimantes 3D et des Nike à un seul tenant. Redécouvrez aussi la cuisine par vous-même. L’autonomie. Une forme d’indépendance.

Dans la quiétude des pelotes de laine, il y a de toutes les nuances de couleur. Il y a aussi des rangs, des codes, un monde de griffes qu’il faut connaître. Il y a des marques apprises des connaisseurs. Elles sont mises en exergue entre les alvéoles des meubles de rangement et sur les présentoirs. Quelques vêtements en laine sur des mannequins, au milieu, vous donnent des idées. Un présentoir avec différents modèles d’aiguilles à tricoter. Une ou deux affiches ! Mais c’est surtout laines, laines, laines. Ici, la mite fait l’effet d’une souris dans un troupeau d’éléphants.

Le pull Maman, les chaussettes des petits-enfants sont ici en puissance. Le don unique d’un chandail de grand-mère commence aussi dans un magasin. Et avant cela, disons-le bien, reconnaissons, capitulons, avouons : dans une usine, appelons-la lainerie.

Mais connaissez-vous la presse spécialisée ? Point de croix (plutôt pour la couture, ceci étant), Tricot magazine, ou encore Pelote moderne. Ces publications et revues anciennes et respectées font autorité. On s’inspire des patrons et modèles présentés pour tenir compte des dernières évolutions de la mode, car dans l’intemporel, il y aussi du passager, pour ne pas dire du saisonnier. Avec le brouillage des saisons, les filles portent des bottes moelleuses l’été ; alors pourquoi pas le pull aussi. De toute façon, par le temps qu’il fait, on a vu la clientèle redoubler d’effort de tricot, et les bénéficiaires lointains de nos marchandises, les progénitures, les frères et sœurs, les amants à chaussettes, les maîtresses à mouflon, tout cela réclame ! Vous avez vu le froid qu’il fait ? On en est malade, on tousse, on éternue, et c’est le seul obstacle au moral du client zélé, pas le temps qui manque, non, le temps qu’il fait !

Alors, les articles vous le conseillent, jouez-vous des conventions ! Le chandail est terriblement mode.

Paris, le 24 juin 2013.