L’épicier

 

            Sur le boulevard, l’épicier vend de toutes choses. Pour le dépannage à minuit, en denrées de base, céréales, lait, œufs, liquide vaisselle, jambon, papier toilette…on doit venir ici. Les prix sont un peu plus élevés qu’ailleurs, ce n’est pas du discount. Mais le travail est là, les heures de présence, les cernes, et les émissions qui passent en boucle sur la petite télévision noir et blanc qui accompagne les longues nuits sans sommeil. Après une certaine heure, les émissions deviennent soit hautement intellectuelles soit parfaitement ennuyeuses. Vous souvenez-vous d’Histoires naturelles, ces reportages sur la chasse qui étaient autrefois le lot des insomnies et des gastroentérites ? C’était aussi celui des épiciers, ouverts toute la nuit.

Originaire de Kabylie, le patron de cette épicerie tient le pavé depuis trente ans. Pas un jour de fermeture, sauf congé annuel et quelques fêtes, et pas toutes, clame-t-il avec fierté. Mais il n’est pas bavard.

En un espace exigu, il parvient au meilleur ratio achalandage/variété/mètre carré qu’on ait jamais vu. C’est tout si on peut avancer entre les bouteilles d’eau, les briques de lait, les couches-culottes et les boîtes de couscous. Ca tombe bien car le carrelage, une mosaïque de bruns, jaune, et rouge, et noir, tous un peu ternis, ne date pas d’hier.

Il vend aussi des produits de chez lui, enfin, de son ancien chez lui, enfin, il y retourne tous les étés, enfin quand il peut… Les épices qu’il a casées dans les recoins des rayons (il y en a deux) et des vitrines émettent des odeurs très agréables. Cela a fait monter le chiffre d’affaires. Safran, raz-el-hanout, tout le monde en achète. Les dattes, la harissa. Les essentiels, en quelque sorte, avec leur packaging si ringard, à base de dessins de palmiers et déserts, aspect années 70, couleur Technicolor. Très Dalida, orientaliste à deux sous, mais c’est ce qui fait vendre. Une forme de marketing en soi. Le plus réussi en la matière, ce sont les petites bouteilles d’eau de rose et de fleur d’oranger, avec leurs fleurs dessinées et leurs couleurs pastel. Et pourquoi pas une main peinte qui évoque le henné.

L’offre doit rester à la pointe. Maintenant, on trouve du lait de soja, aux côtés des briques de lait classique, et du yaourt bio au petit rayon froid au fond du magasin. Un choix soigné de plats précuisinés orne le congélateur. A tout moment, si vous avez faim en rentrant du bureau, à pas d’heure, vous serez sauvé. Il vous faut juste un micro-ondes.

Généralement, il y a des baguettes, et du pain plat. Ca se vend à toute heure. Les touristes, qui ne voient pas forcément la différence, en prennent pour leur sandwich, avec du jambon, du beurre, mais non, on ne vend pas de couteaux en métal. C’est le paquet de couteaux en plastique ou il faut essayer le bazar de l’Indien en face.

Pour égayer l’atmosphère (les rayons bourrés d’objet jusqu’au plafond peuvent être un peu étouffants) une radio joue, par-dessus le bruit de la télé et des ados du samedi soir (l’offre de vin va de la piquette pour ivrogne à une ou deux bouteilles pour client regardant en passant par les boissons de jeune), par-dessus les disputes de couples qui attendent un enfant, ou viennent d’avoir leur deuxième, par-dessus la conversation des gens du quartier, chanson française et variété. On alterne entre Chérie FM, Radio Orient et France Info. France Info, c’est répétitif, ça donne mal à la tête. RMC, c’est pour les taxis. Le mieux, c’est les radios qui passent des choses qu’on peut chanter à voix basse, en regardant le temps passer dans les boîtes de Haribo qui décorent le comptoir (il reste peu de de place pour poser ses achats).

La porte est toujours ouverte, qu’il neige ou qu’il vente. De temps à autre un client proteste : les prix, les prix, mais si ça ne leur plaît pas, il n’ont qu’à aller ailleurs.

 

Paris, le 10 septembre 2012.