Le magasin de thés


THÉS DU MONDE, annoncent l’enseigne et les caractères sur la vitrine. La devanture de bois et de métal gris encadre de jolies vitres bleutées, à l’intérieur desquelles on voit des services à thé agrémentés de diverses petites boîtes métalliques. Promenades de l’Empereur, Joies du lotus, Jasmin enchanté, etc. sont les thés que l’on trouve dans cette grande maison qui a pignon sur rue. Depuis 1889… On dit que jadis les parlementaires ne buvaient que de ce thé-là, et qu’à l’Ambassade de Chine c’est ce thé qu’on tolère de boire de ce côté-ci de la planète. (C’est du moins ce que dira le vendeur.)

L’intérieur est fait de rayonnages bas et divisé entre un espace salon-dégustation et un espace dédié à la vente.

Y officie notre vendeur, grand aux moustaches grises et noires, indifférenciées.

Il aime son métier et le pratique depuis vingt ans. Il est entré comme apprenti et n’est jamais parti. Vendre le thé lui est facile car il connaît tous les parfums. Depuis quelques années, il s’intéresse aussi à l’accompagnement des thés : gâteaux, biscuits, fruits secs et confits, et même salé (le Lapsong Souchong doublant, d’après lui, merveilleusement bien la truite fumée). Agrémenter les repas et les brunchs lui donne un passe-temps de maître de maison qui renforce ses qualités commerciales, pense-t-il. Les clientes apprécient.

Les tables du salon sont de bois foncé recouvertes de verre, et montrent à voir des motifs marins et industriels. Quelques jeunes femmes dégustent un thé des plus exquis. Elles savent qu’ici le bon goût épouse la désaltération. Plus loin, dans l’espace vente, toutes les petites boîtes se côtoient. Le patron a souhaité, récemment, introduire des nouveautés : cookies au thé, biscuits divers, gelée de thé, vin de thé. Le thé, c’est un art. Dit-on théthèque ou théiothèque ? D’après le vendeur, c’est théthèque, mais ce sujet a fait polémique entre eux depuis leurs débuts.

Vendre le thé est une passion.

De Chine, d’Inde et de l’Himalaya, les thés côtoient, posés en vrac, les cartons, paquets-cadeaux, papiers d’emballage, photos d’Asiatiques, et les théières.

Dans la boutique, une odeur mixte de cire d’abeille (le parquet) et de Darjeeling, d’Earl Grey, de Lapsong. Bref, de méta-thé.

Une vendeuse se demande parfois si la théine peut s’évaporer ; si l’excitation peut gagner les pores par l’air, et avec elle, l’ivresse, le goût, l’inspiration, l’exaltation de l’au-delà. Des siècles de cérémonial japonais, de nomadisme turc, ouïghour, mongol, de goûters indiens, de petits matins chinois, de retrouvailles « indochinoises ». Tout est ici.

On voit du monde sur les coups de 11 heures, juste avant la fin de l’école. Le samedi après-midi. Les vieilles dames passent en rentrant d’Inde ; mais là-bas, on trouve vraiment des variétés extraordinaires !

Maintenant, des boutiques spécialistes en thés chinois ont ouvert, mais ici on se fait un point d’honneur à rester ouvert à toute l’Asie et même au-delà. Le rouge, le rooibos, dit des Antilopes, fait sensation cette année. Le voyageur heureux a fait du thé son point d’ancrage ; le plaisir urbain a fait du thé un exutoire, un calmant, et une porte vers les grands espaces, les collines semi-sauvages, et l’absolu.

Une fois par mois, on fait venir de grands spécialistes du thé en conférence ou des artistes japonais pour une cérémonie. Le lieu vit.