Les Commerces

Recueil en ligne d'histoires (fictives) sur le commerce de détail. Parution chaque lundi, à 16 heures. Par F.Benhaim.

Tag: Autrefois

Le magasin de livres anciens

L’enseigne est un livre en bois qui pend et menace un jour de tomber, les jours où le vent la charrie un peu trop. Il n’y a pas vraiment de vitrine, car rien n’est mis en scène : on voit simplement à l’intérieur, comme une vaste fenêtre sur une bibliothèque, comme si on avait mis la salle des vieux grimoires dans un aquarium.

Dedans il y a homme d’âge intermédiaire qui vend les livres, d’âge mûr, disons, enfin on ne sait pas trop, car il fait partie de ces gens qui portent des vêtements un peu datés et qu’on ne sait pas dater : l’usure du temps a commencé sans prendre d’effet décisif, c’est comme un entre-deux hors du temps et du monde, et il y en a à qui la vieillesse ne vient jamais ôter cette ambiguïté. Le voisinage de l’ancien donne cependant à chacun comme un air solennel ; il nous situe dans les siècles qui passent, nous vieillit et nous rajeunit à la fois ; au fond, on ne plus trop où on est.

Ici, il y a des livres pour les collectionneurs, rarement pour les chercheurs. Des Dumas, des Balzac, des Voltaire, des Dickens. Des traités de botanique. Des traités de pédagogie. Des essais politiques, des cartes du monde, des annuaires, des volumes en latin ou en grec. De l’allemand. Du russe. Un peu d’anglais. Surtout des livres pour se sentir dominer le monde et l’histoire, des livres pour se retrouver à parcourir sa bibliothèque comme un Merlin l’enchanteur, comme un Newton ou un Vinci, comme un Voltaire, justement, ou un Holmes, comme un Mitterand, etc. Des livres pour se donner des airs, des livres pour les passionnés du vieux papiers, des livres qui font voyager ; dans le temps, remonté au fil des pages. L’espérance de découvrir un secret ou un tour de magie ; d’un destin basculé ! qui sait où le livre peut nous emporter. Notre vendeur y croit encore un peu, car à ses heures, quand le ménage (assez sommaire) ou les comptes (peu mirifiques) le lassent ou ne le requièrent pas, il parcourt les livres qu’il vantera lui-même aux clients, de rares collectionneurs qu’il connaît bien, dont il connaît les goûts et les désirs. Peu de gens passent la porte sans être déjà venus, d’ailleurs la rue est assez calme. Cela n’est pas important, ce qui compte c’est que la clientèle régulière soit au rendez-vous. On vient ici du monde entier, d’ailleurs : il y a une cliente russe, une cliente américaine, qui vit à Bruxelles, un Anglais, qui vit à Londres, de tout le monde, en d’autres termes, et cela fait plaisir de parler d’autres langues et de voir d’autres cultures. A vrai dire, les clients étrangers ne sont pas comme les Français, ils sont parfois plus exigeants mais aussi plus sympathiques, se plaît à expliquer notre vendeur, qui croit voyager en laissant la porte en bois avec son petit écriteau à chaîne légèrement entre-ouverte (l’écriteau vous le confirme : vous pouvez entrer).

Il faut garder un œil sur les enchères en ligne. Aller aux marchés, aux salons, aux foires, de temps en temps. Recevoir les particuliers qui viennent proposer de vieux bouquins aux allures de codex (on ne prend pas tout, loin de là). Les lampes ne datent pas d’hier et la lumière est parfois chancelante. Elle est complétée par une ou deux ampoules précaires qui pendent du plafond, dans le cagibi qui sert de dépotoir et qui donne sur le cabinet de toilettes, que ferme une porte couverte de vieilles coupures de presse, et même au-dessus du bureau (il le fallait bien). Le sol est en tommette car ça se lave plus facilement (quand on y pense, et de toute façon il y a des livres sur les côtés, par terre, qu’on ne voudrait pas mouiller). Les murs sont jaunis, mais les rayonnages et les cadres le cachent bien. L’espace est rare. On dirait que tout va s’écrouler sur les faibles endroits où on peut encore circuler. Mais à la longue, on s’y sent bien. On se fait au risque, au Vésuve des ouvrages, en se laissant couler dans le fauteuil de cuir qui est couplé avec la petite table en bois qui sert de bureau et de caisse. Le vieux patron de la boutique fumait beaucoup, ici, autrefois. Il y recevait pas mal, dit-on. On le comprend au vu des quelques traces de vin que peu de labeur n’a pas fait partir. Dehors, à quelques pas, un parc permet d’aller se détendre, s’aérer le midi en mangeant un sandwich. Tout un petit monde, où le temps passe si lentement, tandis que dans la rue les modèles de voiture changent, avec les années.

Paris, le 18 mars 2013

A Tobie Mathew, au collectionneur, et pour le pot à Camden.

A Léah Charpentier, la collectionneuse de Bruxelles.

Le fromager

De Suisse, on commercialise un fromage à pâte dure, qui vient d’une vallée. Tal, en allemand, signifie val : Emmenthal, Dieffenthal, Neanderthal, il s’agit toujours de vallées.

Le fromage se mange mieux, et c’est pour cela qu’on le recommande, accompagné de bon pain, et ça tombe bien, car il y a une bonne boulangerie en face. Les deux enseignes se font écho : BOULANGERIE, avec une baguette de pain, ancienne façon, dessin années 70 ; FROMAGER, avec un gruyère, années 80, stylisé à la va-vite.

Oui, oui, on l’a assez dit, le fromage, c’est la France, et la France, ce sont x fromages. Le fromage a quelque chose de français par élimination : ailleurs, on ne sait pas le faire. Soit, soit, la Suisse, encore, l’Italie, la Hollande, les Basques. Aux régions, les fromages sont comme des blasons lactés, affichés à un tournoi, comme par folklore, comme on peint les blasons communaux sur les locomotives des trains, comme on suspend les armoiries en tissu au-dessus des zones piétonnes. Aux hommes, ce sont des habits odoriférants. Si vous raffolez du fromage fort, c’est que vous êtes viril. Mais au fond, qu’est-ce que cela veut dire, d’en raffoler ? Car enfin, c’est pourri, moisi, bactéries et germes ! et encore, tout le monde aime, enfin presque. Pourquoi aimer cela, précisément, plutôt que le hareng putrifié d’Islande, ou le soja fermenté du Japon ? C’est comme si cela montrait, dans la force de l’odeur, la force de l’homme, l’audace de la femme. Laissons cela.

Le fromage vient de partout, même d’Ile de France. Ici, c’est producteur. Le chèvre, des Parisiens, partis il y a trente ans à la campagne et qui s’en sortent bien. Les chèvres, c’est un passage, un passeport pour une vie plus simple. La façon la plus facile de se faire paysan. Pour le client, le chèvre, paroxysme du fromage, c’est une bouée. Achetez du fromage, et sauvez-vous de l’aliénation chimique qui est notre lot de consommateurs intoxiqués. Chaque portion, chaque triangle ou rectangle est un morceau de salut. Port-Salut. Ici, les polémiques sur le fromage au lait cru trouvent un écho commercial : on se jette dessus. Pourtant, c’est de plus en plus rare. Les magasins le retirent. Il faut venir ici, par conséquent. Plus c’est fort, plus cela a l’air frais, plus c’est jaune, brun, plus c’est massif, plus cela semble jaillir d’une cave aux tonneaux de bois, où raisonnent les meuglements des vaches, mieux c’est. Les petits fromages frais, ronds, et recouverts d’herbes semblent débouler d’une pente verte, chargés de rosée et de petits épis. D’ailleurs, au mur, il y a des posters de prés et de sommets (Vosges, Alpes, Pyrénées).

Néanmoins, plus ça sent, plus il faut être nickel. Tout vous montre que vous n’êtes pas au supermarché, plutôt dans un hôpital, et même mieux : un fromage sort presque directement de la fromagerie, moyennant un ou deux camions. Tout est blanc. Immaculé. Odeur de lait et de sel, propres. Vitres impeccables. Fromages nettements posés sur de petits paillassons dans les vitrines réfrigérantes, bien à l’écart les uns des autres. Pantalon blanc. Sabots en plastique.

Emballage : en damier rose, mi-ciré, qui entoure votre tranche, votre morceau de beurre frais (vous avez failli prendre un litre de lait, mais vous n’aimez pas ça), que vous mangerez, chez vous, en famille, que vous ferez avaler à vos enfants, pour leur montrer le bon goût.

Paris, le 4 mars 2013.

A Pierre Gartner, qui buvait du lait de chèvre (!).

Le magasin d’articles religieux

La vitrine est un concentré d’église, de monastère et de couvent, de télé-religion et de vieilleries pourtant toutes neuves. On y trouve des crucifix de tailles différentes, des portraits de la vierge ou de saints, façon Lourdes, ou façon orthodoxe, à l’italienne ou à la polonaise, à la française. Un drapeau du Vatican. Des scènes bibliques en images, idéales pour les enfants et les écoliers. Entrez, et découvrez un monde de Dieu.

Dieu se manifeste en de multiples objets, outils, œuvres d’art et d’artisanat, et produits dérivés. Tout cela est réparti en sections : il y a la section croix, la section cierges, la section tableaux, la section messe… A la section messe, découvrez un autel, divers vins spéciaux produits au Portugal, en Italie. Un pupitre. Des nappes vertes.  Des bougeoirs. Je n’oublie pas la partie sculptures. Différents saintes et saints, mais aussi des rois mages, des agneaux s’y retrouvent enrobés de plastique dans un attroupement tout ecclésiastique. Une Vierge en bleu et blanc, à la mode antique, tient une banderole : Gloria in excelsis Deo. Une autre est agenouillée : son haut rose pastel est assorti à sa robe bleu pastel. Plus loin, des rayons remplis de figurines, du sol au plafond, où se côtoient toute la Bible et toutes les superstitions, tous les apôtres des carrefours ruraux, et des chemins vicinaux. Au mur, derrière les sculpture, la Passion de forme naïve en six cadres de bois sculpté, bas-relief pour votre vestibule. Un petit pan de mur a été décoré d’une dizaine d’oiseaux étoilés. C’est le coin du Saint Esprit. Plus loin, les tableaux, dont on ne sait s’ils sont issus de photographies ou de peinture (il s’agit bien sûr de peinture), représentant la Crucifixion, le Christ ressuscité, ou d’autres scènes familières. Ces tableaux n’ont pas changé en un siècle ! achetez-les aux puces, achetez-les ici. Mais ici au moins ils sont neufs, et il faut entretenir la production. Et si vous vous entêtez ou que vos vieilleries sont belles (ça n’est pas automatique) nous faisons aussi de la restauration : RESTAURATION D’ART SACRÉ.

L’industrie des religiosités trouve ici son comptoir, son débouché, sous ces néons blancs, sur ce carrelage blanc impeccable, pour ne pas dire immaculé, sous le regard vigilant de deux vendeuses aussi dévouées que dévotes, et que le sens du travail bien fait a fait donner à ce lieu un aspect particulièrement soigné. Le bric-à-brac, le choc des matières et des couleurs vives (bronzes, plastiques, bois…et rouges, roses, pastel, jaunes, bleus, verts….) côtoient la netteté des gens à la tâche. Chaque chose à sa place, et tout est bien dans le règne de Dieu.

Parce qu’on doit pouvoir trouver tout ce qu’il faut, il y a aussi de l’encens liturgique (de marque « Benedictus »), sur un petit présentoir. Cet endroit tient lieu de source d’approvisionnement universel, à la façon de Metro pour les restaurateurs. On n’y trouve pas d’hosties, mais presque. La section multimédia est un peu en baisse avec internet, mais à un moment donné, on vendait beaucoup de cassettes, de DVD pédagogiques. Ca s’écoule encore.

Il y aussi de quoi se parer : petits colliers et pendantifs, croix à porter, médailles, images de la Vierge, toujours elle, etc.

La démission du Pape, ici, a eu aussi des conséquences. Plusieurs biographies, mais aussi de petites assiettes commémoratives, des verres et des gobelets sont en cours d’arrivage ou de ré-achalandage. Il est difficile de ne pas céder aux modes, pardon, aux actualités du moment. Plus intemporellement, des articles à l’effigie de Jean-Paul II, de Pie XII, de Jean XXIII, de Paul VI… Mère Teresa, Notre Dame de Fatima, ou Notre Dame de Lourdes, tout cela ne cède pas. Cela continue, cela continuera. La dé-, la re-, la re-dé-christianisation a déjà eu lieu, plusieurs fois, mais l’Eglise est toujours là, les synagogues aussi d’ailleurs, et maintenant, les mosquées, les temples, enfin, les manifestations de Dieu, si vous voulez. Pour vos petits cadeaux, pensez Jésus.

Or ici, nous sommes au refuge du religieux, aux derniers avant-postes d’un continent virtuel de croyants. On vient ici pour acheter, mais on vient ici pour croire, se faire croire, et montrer qu’on achète parce qu’on croit, croire aussi qu’on vient chercher ce qu’il faut pour être plus donné à Dieu, donner parce qu’on veut croire, parler de ce qu’on croit, acheter parce qu’on est en communauté. L’ecclesia se réunit à l’Eglise, mais elle est partout : elle est ici aussi, elle est l’antre de la cathédrale, d’ailleurs, elle en est aussi le stock, la cave, le grenier, la remise. Le marketing du religieux marche bien, les valeurs aussi : on a besoin de valeurs. Les JMJ arrivent, ça tombe bien. On vend ici de quoi y aller coloré, fier et prêt, mais on vous donnera aussi des conseils pour le déplacement. Rio, ça vaut la peine, mais n’oubliez pas : c’est pour Dieu que vous y allez.

Colmar, le 18 février 2013.

Le magasin de vidéos

Les temps sont durs. Le DVD se loue, mais la VOD, le streaming, les vidéos sur le mobile, sans compter la survie des salles de cinéma, l’ordinateur, les tablettes, le téléphone, enfin, bref, les écrans omniprésents, à quoi bon le magasin ?

On a connu la belle époque de la vidéo. Les clubs étaient partout. Le commerce était lucratif, et intéressant. Aux Etats-Unis, Blockbuster Video faisait un tabac. Ils étaient dans tous les centres commerciaux.

Aviez-vous ce film ? Je vous l’aurais conseillé. Vous l’auriez emporté, rapporté le lendemain, mais trois jours après, il fallait payer une amende. Et à cause des retardataires, les nouveautés manquaient : la frustration était telle quand la petite languette manquait au bas du boîtier, indiquant que vous étiez cuit, qu’il fallait se rabattre sur le plan B, ou C, ou le vieux Western. Maintenant c’est fini, tout ça ; tout se télécharge, tout se visionne. Depuis quand redit-on visionner un film ? Ce n’était-il fini depuis les Lumière ?

Il fallait faire gaffe à la vidéo. La rembobiner. Attention à la bande magnétique. Je regardais pour m’assurer qu’elle était bien intacte. Vérifier avant de retourner au magasin. Les films en V.O. étaient consignés dans un rayon spécial, pas de choix au départ du film comme avec les DVD. Rayon spécial, justement, au fond, les cassettes « adulte ». La ligne rouge de la moquette, relevant le brun à carrés dorés, semblait presque y conduire le curieux. Les jeunes y jetaient des regards qui se voulaient discrets.

Du comptoir on voyait toute la vie des gens : vous étiez, ou plutôt vous viviez ce que vous empruntiez. Des cassettes de film sentimental, des cassettes de gym et de remise en forme, voire des films de cuisine et de savoir-vivre, il y avait le choix.

Puis sont arrivés les DVD justement. Plus fins, même principe, ça n’a rien changé. Sauf qu’il fallait maintenant veiller à l’entretien du disque. Et puis, au fond, c’est de là qu’a commencé la déchéance.

La solution, quand un marché dépérit, c’est la qualité. Donc, ici maintenant, c’est du film d’auteur. Des films aussi pour toutes les personnes qui ne sont pas équipées dernier cri. Mais reconnaissons-le : ça se meurt, petit à petit. Louer un DVD, ça se fait encore, mais moins. Les jeux vidéo, ça marche encore un peu, mais quand on n’est pas spécialisé, faut suivre. Et on n’est pas connu pour la location de films d’auteur, car pour cela il y a des magasins spécialisés, qui d’ailleurs tournent encore bien ! Petit à petit, le patron cherche un repreneur. Dites-nous si ça vous intéresse. Faites le 06….

Paris, le 28 janvier 2013

A Philippe G.

Le magasin de porcelaine

Un éléphant dans un magasin de porcelaine, c’est oublier un enfant dans un magasin de porcelaine. Les mères qui entrent avec leurs mômes et leurs ballons ne se rendent pas compte, ou plutôt, quand elles s’en rendent compte, c’est trop tard. Qui croirait qu’une pièce de forme coûte autant ? Qui croirait que Limoges, Villeroy et Boch, Sarreguemines, que tout cela est si fragile ?

La France est un grand pays de la porcelaine : un Premier ministre a dû le déclarer un jour, car il y a Gien, (Limoges encore), (Sarreguemines, encore), et puis les faïences, toutes ces faïences. Le cristal de Baccarat. Ici, c’est plutôt porcelaine. Trouvez un régal des yeux pour vos convives. La porcelaine se porte bien en temps de crise, mieux que le verre, dit-on. Mais on dit beaucoup de choses. Retenez ceci : c’est ici que le bon goût rencontre le repas. Et bien plus ! La porcelaine peut tout être : horloge, statue, figurine, ou toute autre chose décorative et inutile, mais l’utile et l’inutile, c’est comme les goûts et les couleurs.

Des promeneurs viennent regarder, admirer, rêver d’acheter ; des dames viennent racheter des pièces cassées. C’est une façon de léguer. Collectionner un service peut d’ailleurs prendre toute une vie ; on achète le tout, pièce par pièce. Des touristes, et de jeunes mariées, et leurs familles avant le mariage. Le service reste un passage obligé pour les beaux mariages. C’est le moment dans la vie, le moment ou jamais. Après les enfants viennent, et c’est aux remplacements qu’il faudra songer. En fait, chacun veut de la porcelaine. On a cru que ce serait fini ; que l’esprit fonctionnaliste de formica, de verre et d’aluminium allait tout remplacer par du jetable. Du pratique. Du lavable. Du solide. Mais les années ont éprouvé le concept, et le jetable, lavable, pratique et solide ont changé de notion, de définition. Désormais la porcelaine va à la machine. Elle tient mieux, enfin un peu mieux. Et puis elle est terrienne ; immuable. Kaolin, feldspath, argile, et quartz… Et c’est le prestige. Le prestige…

Une artiste lettone travaille la porcelaine blanche avec de l’argent. De subtils et magnifiques motifs ponctuent le blanc neige de traits vifs, comme les affleurements d’une mine.

Armani, Ralph Lauren, les marques japonaises… quand on veut ses lettres de noblesse, et qu’on a commencé dans la soquette, on fait du linge de maison, on fait des services en porcelaine. Du Louis XV, en somme. Revisité, bien sûr ; les assiettes sont plutôt carrées, le design est minimaliste ; il faut que cela rappelle le vêtement, la boutique. Même les fabricants de machine à café font faire de la porcelaine. Ici, on ne vend pas de tout ça. Qu’ils vendent cela dans leurs propres établissements. Mais c’est, tout de même, de l’art. Arts de la table. Un festin de formes, de dessins et d’artistes commissionnés par les vieilles maisons.

On ne déborde pas trop sur les arts de la table ici ; ou du moins on en reste au plateau. Vous trouverez de quoi fixer vos nappes, de quoi poser vos couverts, de quoi vous essuyer la bouche. Vous trouverez de quoi tenir des bougies, même de quoi les allumer. Mais on reste « sur » la porcelaine. C’est elle la reine des lieux.

Les rayons grimpent jusqu’en vitrine ; du coup, on ne voit pas grand chose de la boutique, simplement l’écriteau : PORCELAINE, et les différentes collections à l’intérieur. On a un peu de mal à circuler. C’est comme un bord de falaise : la crainte de l’accident vous fait surveiller le moindre pas, et tout paraît étroit.

Paris, le 10 décembre 2012.

A Ilona Romule, pour son travail exposé à Strasbourg, il y a au moins dix ans.

La librairie

Les affaires vont mal, et comme chez de nombreux confrères, il n’y a plus de carte de fidélité. On ne peut pas se permettre de lâcher les 5% sur tous vos achats. La marge est serrée. Oui, bien sûr, le prix unique. Mais vraiment, est-ce encore cela qui fait la différence ? Pourtant la librairie c’est toujours un « lieu de vie » (l’expression est neu neu, mais efficace). Ici, ça drague (l’employée du mardi au jeudi a un vif succès), ça parle de l’actualité littéraire et de l’avenir des lettres, ça parle de choses et d’autres à partir de là, et à la fin, c’est un commerce comme un autre : comment va Madame, comment va Monsieur, ah vous vous mariez, ah vous divorcez, ah vous aimeriez bien, vous attendez la loi. Les chiens des dames, aussi petits soient-ils, font du bruit et parfois pissent contre les étagères. Heureusement aucun livre n’est à même le sol. On se diversifie, pourtant, contre la crise : DVD de films de qualité, de films d’auteur. Audio-livres sur compact disque, marque-pages, cartes de vœux, un peu de papeterie de luxe (les fameux cahiers noirs à 9€ et plus que tout le monde s’arrache et s’imite)… What’s next ? Les livres pour enfants ont fait leur apparition, suivi des livres pour bambins. Avant les livres de cuisine, de remise en forme, de psychologie, on n’en vendait pas, maintenant, on s’y est fait, et on trouve ça aussi (il a fallu virer des romans italiens, Malaparte, Moravia). Une vraie foir’fouille.

Il reste toujours le présentoir, les conseils du libraire et la possibilité de commander. Oui, oui, même le privilège de la commande n’existe plus. Le patron essaie de ne pas s’énerver quand il voit les gens prendre les références pour aller ensuite sur Amazon. Tout ça n’est rien. n’est rien. Parfois il se prend à lire les livres pour déstresser qu’il a mis sur les étages du haut, tout à droite face à l’entrée—loin—. Le métier de libraire indépendant cependant mérite réflexion, au fond qu’est-ce que c’est, l’indépendance ? Sûrement pas de se bagarrer ainsi et de devoir faire tant de compromis. Bientôt ce sera un Monoprix, au rythme où va la transformation du fond de commerce. L’indépendance, ne pas être une FNAC ? Soit.

Revenons à la boutique. Les vitrines sont toujours joyeuses, et mettent en scène des formes d’exposition autour d’un thème : le roman italien, justement (il a bien fallu les caser quelque part), le livre de Noël, le livre sur les religions, le conflit israélo-palestinien, ah oui, car c’est une librairie engagée, ce qui n’arrange pas les choses). Les vitrines attirent du monde. Pour en attirer, c’est chose complexe : il faut à la fois avoir l’air sérieux et accessible, traditionnel (le libraire indépendant, n’est-ce pas ?) et moderne (un peu comme une mini-FNAC, et où il y aurait tout, comme un site internet). Un vrai casse-tête. Autre astuce : faire monter les rayonnages jusqu’au plafond, ça rentabilise l’espace de vente. L’angoisse du libraire est de savoir si ça tient. Vous ne vous demandez jamais, vous, si ça tient, en entrant dans une librairie ; mais pour le libraire, c’est toute une affaire, et il ne faut rien laisser au hasard. Il faut aussi avoir quelques livres en langue étrangère, qui ne se vendent jamais, sauf à des touristes ou à quelques bilingues et prétentieux de la maîtrise linguistique. Quand on a été au lycée et qu’on prend des cours du soir en russe, non, on ne peut lire Dostoïevski. Mais qu’importe, c’est de la déco, ça fait des années que c’est là. Oui, généralement, les livres tournent, et ils sont renvoyés, et les distributeurs les reprennent ; l’industrie du livre, c’est un vrai roman de complexité. Allers-retours dans tous les sens, camions et production, importation, impression, et mondialisation ; qu’est-ce que vous croyez ?

Paris, le 19 novembre 2012.

A moi-même, car c’est mon anniversaire.

A Linda Blanchet, car c’était aussi son anniversaire.

Pommes bio

 

            C’est au bord d’un chemin. Les oiseaux chantent, derrière, les pâturages verts sont humides : c’est l’automne. Des monticules de terre élevés par les taupes ponctuent l’herbage que les vaches vont délaisser aux premières neiges. Au détour d’un chemin, les bouleaux longent le ruisseau. Là sous un arbre une table est dressée. Nous sommes à proximité d’une exploitation agricole, visible de loin, à flanc de colline.

Sur la table, à première vue, des pommes de diverse forme, un cubi, un pot de confiture…

Détaillons. Toile cirée, rouge et blanche, à carreaux. Ca tient, ça résiste, c’est increvable, donc dehors. Des gobelets : d’un côté, les usagés, d’un autre les neufs. Servez-vous dans les neufs, remplissez votre gobelet. Posez-le vide dans la pile des usagés. Goûtez aussi à la compote : pour cela, il y a deux pots de conserve.

Reprenons les pommes. Un panier de jaunes ; un panier de rouges ; un panier de poires. Producteur.

C’est ici que les mains commerçantes et terriennes ont disposé sur la petite table l’espace de vente. Pas le temps de garder un stand au bord de la route. Ici, c’est un petit complément de revenu, mais avec les mois, années, si c’est économisé, ça finira par contribuer à quelque chose, par peser. Les petits ruisseaux.

Au milieu de la table, une boîte de Ricola, fermée, dont le couvercle a été percé d’une fente. Une étiquette : « Caisse ».

Derrière elle, une petite ardoise indique les prix. 1 pour le jus. 2 pour la pomme. Servez-vous. Ayez l’amabilité, ayez la civilité, ayez l’obligation—, ….voyageurs, randonneurs, hommes venus de loin. Ici, c’est comme à l’église. Mettez votre pièce dans le tronc.

On vous fait confiance.

 

A Raphaëlle Bernard, pour la promenade sur le Wanderweg.

Les Diablerets, 3 novembre 2012.

Le caviste

Le caviste du quartier affiche ses prix avantageux et promotions dans les vitrines, sur des cartons jaunes. Pourtant, malgré les apparences, ce n’est pas une maison de promotion. Pour les connaisseurs de vin, cette franc-maçonnerie du verre à pied, c’est un trésor en rayons. Ici, trouvez les Bourgogne que les grandes surfaces ne connaissent même pas. Trouvez les Alsace que d’autres ne savent prononcer. Trouvez les Sud-Af, les Chiliens, et les Californiens.

N’entrez pas avec un sac à dos. Attention aux poussettes. C’est du verre, et ça peut tomber, et cela non seulement vous assommera, mais vous enivrera. Evitons les accidents. Dedans, il y a du bois partout. Du bois et du verre, matériaux hérités du passé. Le marchand de vin est un marchand de siècles, d’histoire, de terroir, des éléments. Un comptoir de vins n’a pas tant changé au fil du temps, seule a disparu la barque ou les chariots qui venaient décharger leur cargaison. Soit dit en passant, se faire livrer est de plus en plus compliqué. Une piste cyclable borde l’avenue.

Les caisses donnent une allure forestière, portuaire à l’endroit. Rien d’étonnant, car si l’on songe au passé des grands vins, Porto, Bordeaux, Alsace, Rhône…tout cela était exporté par voie fluviale ou maritime.

Rouge sur blanc, c’est bien connu, tout fout le camp, alors achetez l’ouvre-bouteille. Comme dans la grande chaîne du prénom ex-présidentiel, ici on vend des accessoires. L’accessoire, comme dans la mode, ça rapporte. Il y en a à la caisse et disséminés entre les bouteilles. Deux trois magnum, figure imposée. Quelques liqueurs, quelques eaux de vie, mais ici, dans l’ensemble, c’est le vin.

Le vin c’est une culture, c’est une noblesse. Produire du vin, avoir des vignes, c’est une façon moderne d’avoir des terres. Et en France, même dans la France tricolore, les gens de vin, noblesse française qui ne dit pas son nom, sont bien vus. C’est aussi le cas aux Etats-Unis, en Australie, partout, les viticulteurs sont élégants, passionnés, aventuriers de la terre et poètes à sécateur, proches de la terre. Ils posent dans les magazines. Le vin déroge aux règles égalitaires. Ils défrichent. Connaissez-vous les vins du Nouveau-Brunswick ? Ils nous font découvrir les cépages, les vignobles, les terroirs méconnus. Le vin d’Arbois—le Jura—. Le vin de Charente, non, l’autre. Etc.

Les vins bio montent un peu, mais ils souffrent de leur mauvaise réputation.

Qu’on se souvienne de la piquette, du vin plâtré d’autrefois ; tout ça existe toujours mais on n’est pas en concurrence. Ici on préfère moins mais mieux. On préfère mieux mais moins. On veut du nez, du chien, de la robe et de la note. Tant de métaphores, féminines, horticoles, musicales, corporelles. Le vin c’est le sang du Christ, aussi. C’est tant de choses. Bonne humeur. Ivresse, et désespoir. Alors le magasin de vins contient tout cela. Quand vous voyez la vitrine, vous ne voyez pas la vitrine. Mille souvenirs s’entassent en votre esprit, Français moyen. Du coup, les cartons jaunes n’ont pas d’importance ; quoi le foot, qui a parlé de foot ? Les grands négociants sont forcément grands, et les grands vins sont forcément grands ; il y a un reste impérial dans le vin de France.

Avec le réchauffement climatique, demandez-vous, à quand le vin d’Ecosse ? de Danemark ? du Kamchatka ? La ligne du vin remonte, paraît-il. Mais c’est aussi une question d’inclinaison des collines, au soleil, confère l’Alsace. Les Allemands aussi font du très bon vin. Connaissez-vous le Eiswein ? On en aimerait presque la langue allemande en France ; l’amour pour la Germanie ne reviendra peut-être pas par Merkel ou par l’acquis de la paix, mais par le vin, mais alors cet amour-là n’est pas produit en quantité suffisante. Produisez ! Justement, en Champagne, le vignoble s’agrandit, et de cela il faut se méfier. En Alsace, on a arraché des vergers par crainte de la Commission européenne, toujours elle ! qui voulait interdire les réaffectations de terres en vignoble, soi-disant. Oui tout cela a un impact sur le magasin, explique le patron au tablier beige impeccable, chemise noire ou marron de belle griffe, lunettes bien essuyées. Quand on voit ce qu’on fait avec tous ces règlements…

Quelques clients étrangers, qui viennent chaque année ; dans l’ensemble, les gens du quartier. Les prix sont pour tous, il y a du cher, et il y a de l’abordable. Sauver les vins de France ? C’est ce qu’on fait. Mais le vin d’ailleurs soutient aussi le vin de France, plus on boit, plus on en boira.

Paris, 14 octobre 2012.

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Le magasin de jouets rétro

 

            Bilboquets et poupées ancienne mode ornent la vitrine, que complètent des jeux de société intelligents, fabriqués en Allemagne, montrant des enfants blonds et châtains clairs qui ont l’air de découvrir le monde après une longue période d’enfermement. Il y a aussi des toupies, rouge et jaune, bleu et jaune, vert et jaune. Les parents qui souhaitent que leurs enfants grandissent sains et intelligents viennent ici s’approvisonner en divertissements constructifs. Rien qui diabolise, mais rien qui n’hypnotise : il faudra accompagner l’enfant, le guider dans le jeu et dans son développement. Quelques parents moins orthodoxes viennent ici pour faire varier la panoplie de jouets électroniques et de jeux vidéo stockés à la maison. Il ne faut pas qu’il n’y ait que ça, après tout. Il faut aussi de l’éveil. A l’intérieur, des horloges coucou, des boîtes à musique. Des rayonnages de livres sur différents animaux : escargots, biches, hérissons, ratons laveurs, mais rien de chez Disney. Laissons cela aux chaînes et à Toys’R’Us. Le thème de l’escargot est prédominant. Il y a continuité entre la salle de classe des tout petits et la boutique.

C’est d’ailleurs ici que certains enseignants de l’école primaire toute proche (la boutique est idéalement située) recommandent aux parents d’acheter les cadeaux de Noël et d’anniversaire.

On dit qu’il y a quelques années, la Ministre de la Famille a failli venir dans ce commerce qui montre l’exemple.

Tout n’est pas kitsch. Tout n’est pas rouge, ni même en bois. La patronne semble sortir d’un cirque. Elle est habillée de chaussettes, bouffantes, et montantes, de tons pastel, relevés par des pois. Comme un personnage illustré. Elle est son objet éducatif à elle seule. Elle parle aux clients, adultes et bambins confondus, avec un ton à la fois docte et nunuche. Elle sait ce dont les enfants ont besoin. Elle a étudié la pédagogie. Petit à petit, pense-t-elle, on reviendra aux jeux d’autrefois, qui ont fait la richesse de (notre) enfance.

Au comptoir, quelques revues parascolaires pour parents et enfants éveillés : Wayati (pour les 2-3 ans). Pancnapi (pour les 4 à 6 ans). Bouloli (pour les 7 à 9 ans)…

Le jouet, lit-on, est désormais objet d’étude scientifique. Dolto en avait-elle parlé ? Que deviendront ces enfants ?