Les Commerces

Recueil en ligne d'histoires (fictives) sur le commerce de détail. Parution chaque lundi, à 16 heures. Par F.Benhaim.

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La librairie

Les affaires vont mal, et comme chez de nombreux confrères, il n’y a plus de carte de fidélité. On ne peut pas se permettre de lâcher les 5% sur tous vos achats. La marge est serrée. Oui, bien sûr, le prix unique. Mais vraiment, est-ce encore cela qui fait la différence ? Pourtant la librairie c’est toujours un « lieu de vie » (l’expression est neu neu, mais efficace). Ici, ça drague (l’employée du mardi au jeudi a un vif succès), ça parle de l’actualité littéraire et de l’avenir des lettres, ça parle de choses et d’autres à partir de là, et à la fin, c’est un commerce comme un autre : comment va Madame, comment va Monsieur, ah vous vous mariez, ah vous divorcez, ah vous aimeriez bien, vous attendez la loi. Les chiens des dames, aussi petits soient-ils, font du bruit et parfois pissent contre les étagères. Heureusement aucun livre n’est à même le sol. On se diversifie, pourtant, contre la crise : DVD de films de qualité, de films d’auteur. Audio-livres sur compact disque, marque-pages, cartes de vœux, un peu de papeterie de luxe (les fameux cahiers noirs à 9€ et plus que tout le monde s’arrache et s’imite)… What’s next ? Les livres pour enfants ont fait leur apparition, suivi des livres pour bambins. Avant les livres de cuisine, de remise en forme, de psychologie, on n’en vendait pas, maintenant, on s’y est fait, et on trouve ça aussi (il a fallu virer des romans italiens, Malaparte, Moravia). Une vraie foir’fouille.

Il reste toujours le présentoir, les conseils du libraire et la possibilité de commander. Oui, oui, même le privilège de la commande n’existe plus. Le patron essaie de ne pas s’énerver quand il voit les gens prendre les références pour aller ensuite sur Amazon. Tout ça n’est rien. n’est rien. Parfois il se prend à lire les livres pour déstresser qu’il a mis sur les étages du haut, tout à droite face à l’entrée—loin—. Le métier de libraire indépendant cependant mérite réflexion, au fond qu’est-ce que c’est, l’indépendance ? Sûrement pas de se bagarrer ainsi et de devoir faire tant de compromis. Bientôt ce sera un Monoprix, au rythme où va la transformation du fond de commerce. L’indépendance, ne pas être une FNAC ? Soit.

Revenons à la boutique. Les vitrines sont toujours joyeuses, et mettent en scène des formes d’exposition autour d’un thème : le roman italien, justement (il a bien fallu les caser quelque part), le livre de Noël, le livre sur les religions, le conflit israélo-palestinien, ah oui, car c’est une librairie engagée, ce qui n’arrange pas les choses). Les vitrines attirent du monde. Pour en attirer, c’est chose complexe : il faut à la fois avoir l’air sérieux et accessible, traditionnel (le libraire indépendant, n’est-ce pas ?) et moderne (un peu comme une mini-FNAC, et où il y aurait tout, comme un site internet). Un vrai casse-tête. Autre astuce : faire monter les rayonnages jusqu’au plafond, ça rentabilise l’espace de vente. L’angoisse du libraire est de savoir si ça tient. Vous ne vous demandez jamais, vous, si ça tient, en entrant dans une librairie ; mais pour le libraire, c’est toute une affaire, et il ne faut rien laisser au hasard. Il faut aussi avoir quelques livres en langue étrangère, qui ne se vendent jamais, sauf à des touristes ou à quelques bilingues et prétentieux de la maîtrise linguistique. Quand on a été au lycée et qu’on prend des cours du soir en russe, non, on ne peut lire Dostoïevski. Mais qu’importe, c’est de la déco, ça fait des années que c’est là. Oui, généralement, les livres tournent, et ils sont renvoyés, et les distributeurs les reprennent ; l’industrie du livre, c’est un vrai roman de complexité. Allers-retours dans tous les sens, camions et production, importation, impression, et mondialisation ; qu’est-ce que vous croyez ?

Paris, le 19 novembre 2012.

A moi-même, car c’est mon anniversaire.

A Linda Blanchet, car c’était aussi son anniversaire.

Au chocolatier d’exception

Les fêtes approchent, et quoi de plus précieux pour vos proches que de leur offrir un instant exceptionnel et cacaoté, dans un petit paquet doré, à rubans rouges et bruns, qui fait un délicat bruit de papier lorsqu’on l’ouvre goulument. A coup sûr, tous ou presque sauront apprécier le chocolat, nourriture des intellectuels des cafés du Paris des Lumières. Dernier plat de Louis XVI, sous forme d’un gâteau. Etc.

Aujourd’hui il est adapté à toute les sauces. Au basilic ou au gorgonzola. La cuisine, c’est comme la chanson, l’art ou les clips vidéo. La haute couture. Choquer, surprendre, appelez ça comme vous voulez. Le chocolat, ça se pimente. Au Mexique, il agrémente le poulet ; maintenant, il peut aussi être agrémenté de poulet. Le chocolat n’est pas ce que vous croyez , au fond, on revient à la boisson épicée des origines. Le chocolat retrouve les Indes.

Où ira-t-on, à la fin ? La cuisine française évolue, assurément, comme le chocolat français. Dans les restaurants, les sauces, on trouve ça lourd. Au chocolat, la tendance est au noir, et à l’épice : à la simplicité et à l’extrême mesuré par gouttes, au piment chirurgical. Chocolat français, chocolat suisse, belge, danois, on ne mesure plus les pays du chocolat, enfin, ceux qui le transforment. Ceux qui se sont battus en Europe pour le beurre de cacao contre l’huile de palme, qu’enfin l’Impôt sanctionnera.

L’observateur avisé, courant au fil des siècles, pourra cependant s’interroger : quoi de plus facile que de se dire « spécialiste » ? c’est comme la porcelaine, sans doute, voyageant de Chine à Delft et Limoges et maintenant Mettlach : les inspirateurs d’hier forment les réputations d’aujourd’hui. Demain les grands chocolatiers seront… Congolais ? Américains, toujours ? Brésiliens ? Russes ? C’est comme les pays émergents ou c’est décorrélé ?

La devanture laisse apparaître de subtiles ganaches, des éclairs que vous ne trouverez pas en pâtisserie (à supposer que le chocolatier est meilleur fabricant d’éclairs, cela ne va pas de soi !), au parfum de chocolat, blanc (escroquerie !), noir ou lait, ou demi-noir, ou demi-lait, mais aussi coquelicot, café, caramel au beurre salé (toujours le beurre salé). Les dames en gants bleus et couleurs, en chapeau et écharpes assorties, en tenue légère street style ou tribu, les messieurs qui travaillent dans les ministères, en banque, les ados gourmands, les dames sans moyens qui s’offrent une barre de folie, les touristes asiatiques, les Américains à la recherche du Paris secret….tout le monde se retrouve ici.

Ambiance épicée, ambiance racée ; mais ambiance chahutée, ambiance d’évadés. Le chocolat a un parfum de péché. Pourquoi ? Je ne sais pas. Peut-être son origine païenne, boisson des Mayas, des Aztèques, des Mixtèques, boisson des rois et des divinités, païennes donc. Boisson du péché, des sacrifices (humains). Nourriture des tropiques. Instrument de plaisir—des sondages publiés régulièrement illustrent la préférence des femmes pour le chocolat contre le sexe—.

Ici, on ne chauffe pas trop, même en hiver, sinon c’est la catastrophe. Laves volcaniques et érosion des glaciers ne font plus qu’un lorsque le chocolat fond. A la vitrine aussi, une nouveauté technique, qui évoque le fantasme de Roald Dahl où les enfants se perdent : la fontaine de chocolat. Achetez-en une dans le commerce, et dégustez fondues et fraises chocolatées, impressionnez vos convives. Ici, on n’en vend pas. On expose. Le chocolat est une matière, noble, qu’on aime à malaxer devant les caméras pour les reportages. C’est ainsi qu’on fait connaître la boutique. En trois ans, le chiffre d’affaires a explosé ; en temps de crise, le chocolat monte.

Découvrez aussi, les florentins, les gâteaux, les pâtes de fruits. Du chocolat, les tentacules de l’offre s’étendent. Il y en a pour tous les prix, à marge constante, parfois inversement proportionnelle : la petite boîte de trois (8 euros), la boîte moyenne de 6 (16€), la boîte moyenne moyenne de 12 (etc.)… Les poudres, pour votre café au lait. Les tablettes, toutes simples. Les rochers, pour les petites faims. Tout est là pour vous servir ; les personnels, aussi, qui rivalisent de gentillesse, et vous souhaitent une bonne dégustation, en attendant que la langue française offre de plus exquises offrandes au client satisfait.

Les vitrines sont bien tenues : elles étalent les petits cubes, pralinés et truffes, comme autant de bijoux, en vrac ou posés dans de belles et honnêtes petites rangées.

Paris, le 12 novembre 2012

A Yannis Mataillet, pour le coup du scanner.

Pommes bio

 

            C’est au bord d’un chemin. Les oiseaux chantent, derrière, les pâturages verts sont humides : c’est l’automne. Des monticules de terre élevés par les taupes ponctuent l’herbage que les vaches vont délaisser aux premières neiges. Au détour d’un chemin, les bouleaux longent le ruisseau. Là sous un arbre une table est dressée. Nous sommes à proximité d’une exploitation agricole, visible de loin, à flanc de colline.

Sur la table, à première vue, des pommes de diverse forme, un cubi, un pot de confiture…

Détaillons. Toile cirée, rouge et blanche, à carreaux. Ca tient, ça résiste, c’est increvable, donc dehors. Des gobelets : d’un côté, les usagés, d’un autre les neufs. Servez-vous dans les neufs, remplissez votre gobelet. Posez-le vide dans la pile des usagés. Goûtez aussi à la compote : pour cela, il y a deux pots de conserve.

Reprenons les pommes. Un panier de jaunes ; un panier de rouges ; un panier de poires. Producteur.

C’est ici que les mains commerçantes et terriennes ont disposé sur la petite table l’espace de vente. Pas le temps de garder un stand au bord de la route. Ici, c’est un petit complément de revenu, mais avec les mois, années, si c’est économisé, ça finira par contribuer à quelque chose, par peser. Les petits ruisseaux.

Au milieu de la table, une boîte de Ricola, fermée, dont le couvercle a été percé d’une fente. Une étiquette : « Caisse ».

Derrière elle, une petite ardoise indique les prix. 1 pour le jus. 2 pour la pomme. Servez-vous. Ayez l’amabilité, ayez la civilité, ayez l’obligation—, ….voyageurs, randonneurs, hommes venus de loin. Ici, c’est comme à l’église. Mettez votre pièce dans le tronc.

On vous fait confiance.

 

A Raphaëlle Bernard, pour la promenade sur le Wanderweg.

Les Diablerets, 3 novembre 2012.

Guitares électriques

Ca y est la barbe est à la mode, mais plus les cheveux longs. Ca n’a pas d’importance ; ici Steven Tyler d’Aerosmith a toujours quarante ans à peine. INXS, Iron Maiden, etc., c’est par ici que ça passe, à Paris. Vive La Fête. Pussy Riot (libérez-les). Ah oui. Ramstein. C’est aussi un château en Alsace.

C’est la boutique des guitares électriques. Elles pendent des murs, comme elles pendront de vos épaules, comme des fusils, longs rifles. Ca devient dur à casser en concert. C’est blanc, noir, rouge, des formes incroyables ; comme un dessin d’extraterrestre. Les murs sont en brique, et sur cette toile de fond, certaines des guitares ressemblent à des armes de science fiction, disais-je, à des avions furtifs, à des drones. Noir, rouge métallique, vert turquoise années 50, jaune canari branché, marron couleur de bois. Forme gothique, forme classique style LA 1959. La quintessence du design, c’est pas chez le fabricant de haut-parleurs danois, c’est ici, en terre californienne. Quelques mètres de Californie dans la grisaille européenne, un gars aux cheveux longs qui est sympa sans sourire (comment fait-il ?), et un voyage vestimentaire dans le tourbillon de la fin du XXième siècle : jeans troués, t-shirts à squelettes, look grunge, look néo-sixties, look skater, look, look, look….

Un sol en béton poli ; on va pas s’embarrasser, mais c’est bien pensé. Ca pourrait vous rappeler le magasin de motos. C’est le même type d’achat. Parfois, les mêmes montants à quatre chiffres. Enfin presque.

Comme c’est un lieu d’habitués, au comptoir la conversation prédomine. Les galères, le loyer, la dernière relation, ce que fera X après sa dernière démission. L’étranger qui pénètre dans la boutique est forcément un semblable. Il est un peu comme vous, un peu comme moi, il joue, il aime le son ; il aimerait peut-être percer aussi. C’est pour ça qu’on le tutoie. Ibanez, Ibanez, Ibanez, la grande marque de guitares, on l’a. Y a aussi les amplis, les multiples gadgets de la musique électrifiée, les pédales, les prises. Les amplis. Les amplis. Les amplis. Je répète parce qu’il y a des couleurs, des styles différents. L’ampli marron et jaune, style 60s, comme quelques guitares qu’on a oublié d’énumérer… L’ampli orange. L’ampli noir, le classique. Vous croyez que vous savez ? Vous ne savez rien. Passez devant la vitrine alors, ne vous arrêtez pas, mais demandez-vous si ce que vous écoutez, c’est vraiment du son ; de la musique ; de la mélodie. OK, convient le hard rockeur, parfois on lui pose la même question. Qui est-on pour dire ; les goûts et les couleurs…

Retour au magasin. Dedans, vous avez aussi le catalogue. Dans le catalogue, de célèbres chanteurs posent avec « leur » guitare. L’une ressemble à Courtney Love (la veuve de Kurt Cobain, vous savez, Nirvana). L’autre porte un masque de tête de mort. Dans cet univers fantasmatique, c’est la force masculine, subvertie par le maquillage, les cheveux longs et les masques ; un univers de musiciens, de passionnés ; de technique ; de gamins qui vident leurs économies pour s’acheter ce truc et passer des heures à essayer, avant. Les filles chantent aussi, elles jouent, elles prennent des risques, c’est pas la question, confère les Pussy Riot. Dans un garage, un appart’, un HLM, plus d’un conflit de voisinage, rébellion et guerre familiale, tout ça existe ; pourquoi cela devrait-il forcément mal finir ?

La guitare électrique, c’est comme le saxo, ça reviendra dans le mainstream (si vous dites que ça y est déjà, je me tais) mais en attendant nous on se porte pas plus mal.

En Finlande, dans les films de Kaurismäki, la guitare électrique fait partie de la culture populaire. Ici, comment ne pas se demander : se maquiller, faire du bruit, faire de la musique avec du bruit, que vous appelez bruit, c’est peut-être un signe de civilisation.

Paris, le 29 octobre 2012. 

A tous les gars et les filles de la Rue de Douai,

A  V., qui aimait bien mes « magasins ».

Le caviste

Le caviste du quartier affiche ses prix avantageux et promotions dans les vitrines, sur des cartons jaunes. Pourtant, malgré les apparences, ce n’est pas une maison de promotion. Pour les connaisseurs de vin, cette franc-maçonnerie du verre à pied, c’est un trésor en rayons. Ici, trouvez les Bourgogne que les grandes surfaces ne connaissent même pas. Trouvez les Alsace que d’autres ne savent prononcer. Trouvez les Sud-Af, les Chiliens, et les Californiens.

N’entrez pas avec un sac à dos. Attention aux poussettes. C’est du verre, et ça peut tomber, et cela non seulement vous assommera, mais vous enivrera. Evitons les accidents. Dedans, il y a du bois partout. Du bois et du verre, matériaux hérités du passé. Le marchand de vin est un marchand de siècles, d’histoire, de terroir, des éléments. Un comptoir de vins n’a pas tant changé au fil du temps, seule a disparu la barque ou les chariots qui venaient décharger leur cargaison. Soit dit en passant, se faire livrer est de plus en plus compliqué. Une piste cyclable borde l’avenue.

Les caisses donnent une allure forestière, portuaire à l’endroit. Rien d’étonnant, car si l’on songe au passé des grands vins, Porto, Bordeaux, Alsace, Rhône…tout cela était exporté par voie fluviale ou maritime.

Rouge sur blanc, c’est bien connu, tout fout le camp, alors achetez l’ouvre-bouteille. Comme dans la grande chaîne du prénom ex-présidentiel, ici on vend des accessoires. L’accessoire, comme dans la mode, ça rapporte. Il y en a à la caisse et disséminés entre les bouteilles. Deux trois magnum, figure imposée. Quelques liqueurs, quelques eaux de vie, mais ici, dans l’ensemble, c’est le vin.

Le vin c’est une culture, c’est une noblesse. Produire du vin, avoir des vignes, c’est une façon moderne d’avoir des terres. Et en France, même dans la France tricolore, les gens de vin, noblesse française qui ne dit pas son nom, sont bien vus. C’est aussi le cas aux Etats-Unis, en Australie, partout, les viticulteurs sont élégants, passionnés, aventuriers de la terre et poètes à sécateur, proches de la terre. Ils posent dans les magazines. Le vin déroge aux règles égalitaires. Ils défrichent. Connaissez-vous les vins du Nouveau-Brunswick ? Ils nous font découvrir les cépages, les vignobles, les terroirs méconnus. Le vin d’Arbois—le Jura—. Le vin de Charente, non, l’autre. Etc.

Les vins bio montent un peu, mais ils souffrent de leur mauvaise réputation.

Qu’on se souvienne de la piquette, du vin plâtré d’autrefois ; tout ça existe toujours mais on n’est pas en concurrence. Ici on préfère moins mais mieux. On préfère mieux mais moins. On veut du nez, du chien, de la robe et de la note. Tant de métaphores, féminines, horticoles, musicales, corporelles. Le vin c’est le sang du Christ, aussi. C’est tant de choses. Bonne humeur. Ivresse, et désespoir. Alors le magasin de vins contient tout cela. Quand vous voyez la vitrine, vous ne voyez pas la vitrine. Mille souvenirs s’entassent en votre esprit, Français moyen. Du coup, les cartons jaunes n’ont pas d’importance ; quoi le foot, qui a parlé de foot ? Les grands négociants sont forcément grands, et les grands vins sont forcément grands ; il y a un reste impérial dans le vin de France.

Avec le réchauffement climatique, demandez-vous, à quand le vin d’Ecosse ? de Danemark ? du Kamchatka ? La ligne du vin remonte, paraît-il. Mais c’est aussi une question d’inclinaison des collines, au soleil, confère l’Alsace. Les Allemands aussi font du très bon vin. Connaissez-vous le Eiswein ? On en aimerait presque la langue allemande en France ; l’amour pour la Germanie ne reviendra peut-être pas par Merkel ou par l’acquis de la paix, mais par le vin, mais alors cet amour-là n’est pas produit en quantité suffisante. Produisez ! Justement, en Champagne, le vignoble s’agrandit, et de cela il faut se méfier. En Alsace, on a arraché des vergers par crainte de la Commission européenne, toujours elle ! qui voulait interdire les réaffectations de terres en vignoble, soi-disant. Oui tout cela a un impact sur le magasin, explique le patron au tablier beige impeccable, chemise noire ou marron de belle griffe, lunettes bien essuyées. Quand on voit ce qu’on fait avec tous ces règlements…

Quelques clients étrangers, qui viennent chaque année ; dans l’ensemble, les gens du quartier. Les prix sont pour tous, il y a du cher, et il y a de l’abordable. Sauver les vins de France ? C’est ce qu’on fait. Mais le vin d’ailleurs soutient aussi le vin de France, plus on boit, plus on en boira.

Paris, 14 octobre 2012.

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Le magasin de thés


THÉS DU MONDE, annoncent l’enseigne et les caractères sur la vitrine. La devanture de bois et de métal gris encadre de jolies vitres bleutées, à l’intérieur desquelles on voit des services à thé agrémentés de diverses petites boîtes métalliques. Promenades de l’Empereur, Joies du lotus, Jasmin enchanté, etc. sont les thés que l’on trouve dans cette grande maison qui a pignon sur rue. Depuis 1889… On dit que jadis les parlementaires ne buvaient que de ce thé-là, et qu’à l’Ambassade de Chine c’est ce thé qu’on tolère de boire de ce côté-ci de la planète. (C’est du moins ce que dira le vendeur.)

L’intérieur est fait de rayonnages bas et divisé entre un espace salon-dégustation et un espace dédié à la vente.

Y officie notre vendeur, grand aux moustaches grises et noires, indifférenciées.

Il aime son métier et le pratique depuis vingt ans. Il est entré comme apprenti et n’est jamais parti. Vendre le thé lui est facile car il connaît tous les parfums. Depuis quelques années, il s’intéresse aussi à l’accompagnement des thés : gâteaux, biscuits, fruits secs et confits, et même salé (le Lapsong Souchong doublant, d’après lui, merveilleusement bien la truite fumée). Agrémenter les repas et les brunchs lui donne un passe-temps de maître de maison qui renforce ses qualités commerciales, pense-t-il. Les clientes apprécient.

Les tables du salon sont de bois foncé recouvertes de verre, et montrent à voir des motifs marins et industriels. Quelques jeunes femmes dégustent un thé des plus exquis. Elles savent qu’ici le bon goût épouse la désaltération. Plus loin, dans l’espace vente, toutes les petites boîtes se côtoient. Le patron a souhaité, récemment, introduire des nouveautés : cookies au thé, biscuits divers, gelée de thé, vin de thé. Le thé, c’est un art. Dit-on théthèque ou théiothèque ? D’après le vendeur, c’est théthèque, mais ce sujet a fait polémique entre eux depuis leurs débuts.

Vendre le thé est une passion.

De Chine, d’Inde et de l’Himalaya, les thés côtoient, posés en vrac, les cartons, paquets-cadeaux, papiers d’emballage, photos d’Asiatiques, et les théières.

Dans la boutique, une odeur mixte de cire d’abeille (le parquet) et de Darjeeling, d’Earl Grey, de Lapsong. Bref, de méta-thé.

Une vendeuse se demande parfois si la théine peut s’évaporer ; si l’excitation peut gagner les pores par l’air, et avec elle, l’ivresse, le goût, l’inspiration, l’exaltation de l’au-delà. Des siècles de cérémonial japonais, de nomadisme turc, ouïghour, mongol, de goûters indiens, de petits matins chinois, de retrouvailles « indochinoises ». Tout est ici.

On voit du monde sur les coups de 11 heures, juste avant la fin de l’école. Le samedi après-midi. Les vieilles dames passent en rentrant d’Inde ; mais là-bas, on trouve vraiment des variétés extraordinaires !

Maintenant, des boutiques spécialistes en thés chinois ont ouvert, mais ici on se fait un point d’honneur à rester ouvert à toute l’Asie et même au-delà. Le rouge, le rooibos, dit des Antilopes, fait sensation cette année. Le voyageur heureux a fait du thé son point d’ancrage ; le plaisir urbain a fait du thé un exutoire, un calmant, et une porte vers les grands espaces, les collines semi-sauvages, et l’absolu.

Une fois par mois, on fait venir de grands spécialistes du thé en conférence ou des artistes japonais pour une cérémonie. Le lieu vit.